Lord Brongham, Revue cVÉdimloitrg
affaires, ne pas souhaiter le repos pour tous seuls, le travail pour les autres? Alors, Athéniens . alors , les dieux aidant , vous pourrez, encore reprendre ce qui est à vous, réparer les maux de votre indolence et punir votre ennemi ! » Et un peu plus loin: « Voyez jusqu'où va Tarrogance de Philippe ! Il ne vous laisse pas le choix entre la paix et la guerre; il menace, il tient, dit-on, d'insolents discours. Jamais content de ce qu'il a, il envahit sans cesse; il vous enveloppe tandis que vous êtes ici tranquillement assis, et bientôt, peuple temporiseur. a'Ous serez dans ses filets !... Quand donc. Athéniens , quand fercz-vous votre devoir et qu'attendez-vous? Quelque événement nouveau, ou même, justes dieux! quelque nécessité qui vous contraigne? Jlais alors que faut-il penser de ce qui arrive? Pour des hommes libres, la plis pressante nécessité . n'estce pas le déshonneur? Voulez-vous. dites-moi. aller toujours par la place publique . vous demandant les uns aux autres: Eh bien! Que dit-on de nouveau ? — Eh ! que se peut-il de plus nouveau qu'un homme de Macédoine gui triomphe d'Athènes et domine en Grèce ! — Philippe est-il mort ? — yon, mais il est malade. — Mort ou malade , que vous importe ? Si celui-ci mourait , vous vous en feriez bientôt un autre par A'otre indolence ! Car c'est par elle qu'il s'est tant élevé, non de lui-même, non par sa propre force... ' «
C'en est assez pour faire sentir la puissance et la beauté de cette mâle et incomparable éloquence de l'orateur grec.
L'éloquence latine commence à Calon le Censeur; on ne cire aucun orateur avant lui. Puis viennent Tiberius et Gains Gracchus, en qui se personnifie l'éloquence tnbunitienne; Marc- Antoine , aïeul du triumvir, Lucinius Crassus, Hortensius, Cotta, Sulpicius, M.-.F. Brutus. Gicéron enfin dont les talents oratoires égalèrent presque Rome à Athènes. On cite surfout le discours de Cicéron pour la loi Manilia et ceux qu'il fit pour combattre la loi agraire. Il porta dans le genre délibérafif quelques-unes des qualités du genre judiciaire, s'étudiant particulièrement à employer le pathétique et à émouvoir ses auditeurs.
De ce que l'éloquence délibérative était dans les mœurs politiques des Grecs et des Romains, il suit naturellement qu'elle tient une trèsgrande place dans leurs histoires et donne à ces ouvrages une vie , une animation , qui manque à tant d'autres histoires. Ils ont pu avec vraisemblance, souvent même avec vérité, mettre dans la bouche des personnagcB dont ils retraçaient les actions, ces harangues mémorables où l'on a raison de chercher encore aujourd'hui les plus beaux exemples et les plus parfaits modèles.
Parmi les barbares. Tacite nous apprend que
1. Première PhiUp)/iquc. — Nous citons ces passages d'apros un émiiiciit ra.igistrat, admirable orateur luimême, et qui a ciiliii doté notre langue d'une traduction vraiment dijfue de Démostbéiies, en observant le principe de Cicéron: Non verbjim verho, secl ut orotoy. (Voir les Œwres poliligues de Démosthènes, traduites par M. Plougoulm, 1861-1803.)
ELOQUENCE
les Germains connureut aussi la libre délibération sur les intérêts publics (de majoribus rébus omnes cofisultant), et que la parole des chefs eut chez eux son pouvoir [prout faciuidia est, audiuntur auctoritate suadendi). C'est tout ce que nous en savons, car le fameux paysan du Danube n'a rien d'historique, et il est constant que
L'on ne sut pas longtemps dans Rome Cette éloquence entretenir.
On a pu dire qu'au moyen âge , en Espagne surtout , les conciles avaient été des assemblées politiques en même temps que religieuses, et que la, bien plus tôt que dans les Champs de Mai de Charlcmagne , on avait discuté avec force et liberté les intérêts de la religion, où venait alors se perdre et se renouveler toute l'existence civile des peuples.
Les états généraux de France , ces conseils généraux de la nation [comitia generalia Galliœ), ces assises politiques temporaires , jouirent d'une certaine liberté de discussion. Les harangues prononcées en 15G0 par le chancelier de L'Hospital, en 1576 et 1586 par le savant Bodin, en 1614 par Miron et Savaron , peuvent être citées, mais seulement comme les premiers indices dune éloquence politique française. — Une véritable tribune politique se dressa bientôt après en face du pouvoir royal: ce fut celle des assemblées politiques des protestants, où se fit entendre la vigoureuse éloquence de leur chef, Henri de Rohan. Mais bientôt aussi RicheUeu y mit bon ordre et il assura à la monarchie un siècle et demi de silence, — un siècle et demi d'abus, qui aboutit à une révolution.
La diète de Pologne fut aussi, à partir du milieu du quinzième siècle , une assemblée délibérative, qui, bien que restreinte à la noblesse et assujettie à des formes oppressives, dut permettre un certain développement aux facultés oratoires de ses membres.
C'est dans la hbre Angleterre (qui, dès le temps de Commines, paraissait à ce judicieux historien un pays à part , où le peuple avait ses droits dans le gouvernement et se mêlait de ses affaires) , c'est là qu'il faut chercher les premières applications et les progrès de l'éloquence chez les modernes •. Sans doute , la parole n'y fut pas toujours indépendante et inviolable comme aujourd'hui; les débats parlementaires y furent d'abord intérieurs et domestiques, renfermés dans le cercle d'un petit nombre d'hommes, et pendant longtemps ils ne reçurent qu'une publicité furtive et incomplète. Sans doute la tribune anglaise du dix-septième siècle diffère beaucoup de celle de nos jours , appuyée sur le secours permanent d'une presse inviolable comme elle. Mais c'est chez les Anglais que ce foyer fut de bonne heure allumé , c'est chez eux que naquit et se développa de siècle eu siècle ce self-gooernment , dont le
1. Nous ne saurions mieux faire que de résumer ipsis verhis la belle étude que M. Villemaiu a consacrée à ce sujet, et le livre de M. Lalouel sur les orateurs de la Grande-Bretagne.
débat parlementaire n'est après tout que le moyen pratique et qui devait, à un jour donné, servir d'exemple à la France et à l'Europe.
j\ou pas que la tribune britannique ait particulièrement brillé par l'éloquence , par cette éloquence littéraire, telle que l'entendaient les anciens et telle qu'il la faut à d'autres peuples. Çà et là des choses grandes et fortes , mais point d'éclat, point de pompe; Futile recherché en lui-même et pour lui-même: voilà ce que présentent , dans leur longue période primitive, les annales du parlement anglais. Cela tient d'abord à ce que cette tribune si précoce des Anglais a précédé leur éducation morale et littéraire; cela tient à leurs formes de procéder, à leur caractère, enfin à la nature même des débats , à la discussion si fréquente d'intérêts de commerce, de traités d'alliance, de détails financiers, sous un point de vue de profit plutôt que de gloire , et qui a fait dire à Hume que la Chambre des communes ressemblait plus à un greffe qu'à un sénat antique. On ajoute que l'autorité des passions puritaines imprima à la tribune anglaise quelque chose de scolastique. Néanmoins Cromwell fut orateur à sa manière et l'on ne peut contester la puissauce de ses discours, si souvent bizarres, mais énergiques. Le procès de Strafford nous révèle une véritable éloquence. Falkland n'en a guère montré; mais Sidney eut marqué peutêtre, s'il en avait eu plus d'occasions. Les débats de la Restauration et ceux de l'établissement du règne de Guillaume 111 nous présentent des politiques habiles plutôt que des orateurs. C'est au temps de la reine Anne et de George I'^'' que parut un homme éminemment doué pour la parole et que les vicissitudes nombreuses de sa fortune obligèrent à déployer de grands talents : nous avons nommé Bolingbroke. Après lui , Robert Walpole , si longtemps ministre, grâce à sa tactique, à son esprit de conduite, plus encore qu'à son éloquence, mais adroit et infatigable à parler le langage de l'intérêt contre ses adversaires célèbres, Windham, lord Carteret, sir John Saint- Aubin, Pulteuey, William l'itt. «Je ne sais, a écrit Voltaire, si les harangues méditées qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome l'emportent sur les discours non préparés du chevalier Windham , de lord Carteret , etc. » Éloge un peu exagéré, auquel il est beau pourtant d'avoir déjà donné lieu, et que motiveront davantage ceux qui vont venir, les Chatham . les Burke, les Wilberforce. les Pitt, les Fox , alors que la puissance accrue de l'Angleterre appellera véritablement à sa tribune les affaires du monde entier, alors que les questions de conquête et de domination, les questions d'humanité et de justice qui y seront portées , en feront jaillir à fiots une grande et forte et généreuse éloquence. William Pitt (depuis lord Chatham, voilà en efl'et l'orateur qui montra dès ses débuts qu'il devait effacer les Windham et les Pulteuey. Il ne sera dépassé que par son fils. Ce qui caractérise son talent, ce qui fit son infiiience et sa popularité irrésistibles, c'est Fesprit national , la passion des intérêts de sou
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pays coude l'étranger. Son éloquence a le même souffle que celle de Démoslhènes; aussi M. Villemaiii ii"a-t-il pas hésilé à comparer ses discours, pour la véhémence de la conviction, pour la grandeur des mouvements, aux discours de l'orateur antique. Tout le monde sait la fin mémorable qui courouna au champ d'honneur une si noble carrière. A côté de Chatham se placent Dundas, Windham, Fox, qui avait aussi dans la parole quelque chose de démosthénique, Burke, orateur lettré et plein d'imagination; Shéridan, énergique et ingénieux; lord Mansfleld , dont on cite le beau discours sur la justice pour dettes (1770). C'est la grande pléiade britannique. Puis surgit tout d'un coup le jeune et victorieux adversaire de Fox , le fils même de lord Chatham, et avec lui ce n'est plus seulement la question américaine, mais toutes les grandes questions que va soulever la Révolution française et qui agiteront l'Europe pendant quarante années. Si l'on recherche quel fut le principe de l'éloquence de ce dernier, on constate que c'est ia science politique, la connaissance profonde des forces et des intérêts divers de son pays, en regard de ceux des autres États. C'est ce qui donna à sa parole, comme à son action, un si grand ascendant et une si longue durée, c'est ce qui fit de lui ce type glorieux de l'orateur homme d'État dont la Grande-Bretagne est si fière :
Pulchrum est digito monstrari et dicter : hic est!
Les orateurs de second ordre sous le règne de George III sont: Dunning, lord North, sir William Grant, lord Merville , Perceval, 'Wilbcrforce, W'itbread, sir Samuel Romiily, sir Will. Scott, Tierny,Cobbett. Les orateurs irlandais forment une classe spéciale dans les annales du parlement. A Shéridan , que nous avons déjà cité, il faut joindre Gratlan, Curran, et en second ordre . Maime , lord Avonmore, Daby, Philip Tisdall, Hussey, Burgh, Flood, Hutchinson, liurroughs, Hamilton , lord Clare, Pery, Robert Fmmett, le baron Richards, le baron Foy, Perrin, O'Loughlin, sir W.-C. Smith, Holmes, Ch. Philips, Logau, Sheil. enfin, et O'Connell, les deux grandes noiabililés de cette école, qui est celle de l'éloquence enUammée et poétique. Les Fox et les Pitt ont eu de dignes successeurs dans les personnes de George Canning, lord Granville, sir J. .Mackinlosh, Plunkett. Puis la Chambre des lords a vu dans son sein lord Brougham, lord Lyndhurst, lord Grey, lord Melbourne, lord Denman , l'évoque Philpotts , lord Landsdowne, l'évéque Stanley; et la Chambre des communes, sir Robert Peel, Macaulay, lord Stanley, lord John Russe], sir William Follett, sir Francis Burdett, J. Hume, D.-W. Harvcy, lord Palmerston, sir E.-L. Bulwer, William Gladstone, Disraeli, Roebuck, Bright, Richard, Cobden, ce dernier doué au plus haut degré des facultés qui constituent un grand orateur populaire.
La tribune du Congrès, aux États-Unis, a eu aussi ses beaux jours ; elle a compté de véritables orateurs, parmi lesquels il faut citer Washington, Beuj. Franklin, Adams, Clay, etc.
Mais c'est en France que les idées philoso-
phiques, les idées de liberté sociale, devaient, à leur tour, faire naître une tribune bien autrement retentissante , comme pour vérifier le mot de Tacite: Magna ista eloquentia, sicut igniSj materid alitur , et urendo ctarescit. La voix d'un tribun, d'un orateur irrésistible a retenti : « Les communes de France ont résolu de délibérer, s'écrie-t-il; nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi, et vous qui ne sauriez être son organe auprès de l'Assemblée nationale , vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, allez dire à votre maître que nous sommes ici par la puissance du peuple et qu'on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes ! » C'en est fait , le génie des tempêtes est apparu, le régime ancien a cessé d'être , le nouveau a commencé, et la grande éloquence politique , que personnifie Mirabeau, en estl'àme vivaute. (I Ceux qui aiment, dit un contemporain, à observer les moyens et les effets de l'éloquence, depuis que la Révolution l'a mise à portée de jouer le premier rôle parmi nous, comme chez les anciens, ont remarqué que ce qui avait généralement le plus d'effet dans les assemblées, c'était la logique et les mouvements. Ce sont aussi les deux grands caractères de 1 éloquence délibérative , -qui n'existe réellement en France que depuis un an... Tel est à mon gré, sans prétendre rien ôter au mérite de plusieurs autres de nos représentants dont la Révolution a mis les talents au grand jour, tel est Mirabeau , puissant en logique , en mouvements, en expressions. C'est l'orateur de la chose pubhque, c'est Phomme le plus capable d'entraîner une grande assemblée. » (La Harpe.) Autour de lui se groupent l'abbé Maury, Cazalès, l'abbé Siéyés, Thouret, Le Chapelier, Barnave, d'Espréménil, Regnault de Saiut-Jeand'Angély, Lameth, Robespierre, Duport, qui ont Ihonneur de lui tenir tête , tantôt par un discours , tantôt par une réplique, mais surtout celui de provoquer tour à tour les éclairs et les foudres de son éloquence. Déjà l'Assemblée constituante a fuit place à la Législative, déjà se forment ces deux pléiades d'orateurs de la Gironde et de la Moulagne , dont le choc fatal jettera sur la Convention une si lugubre lueur Ce sont, d'une part, Vergniaud, Gensonné , Guadet , Brissot, Ducos, Louvet, Boyer-Fonfrède, Valazé, Pétion, Buzot, Barbaroux, Carra, Isnard, Lanjuinais, Condorcet, Rabaut Saint- Étienne, etc.; de l'autre, ceux à qui Mirabeau avait lancé son apostrophe célèbre: « Silence aux trente voix ! » Camille Desmoulins, Barrère, Basiu, Saint-Just , Billaud-Varenues, Couthon, TaUien, Robespierre, Danton enfin, qui fut l'orateur de Paris tumultueux, orateur d'inspiration, rappelant Mirabeau par les traits et le rappelaut aussi par de puissants etrets. Mais c'était par de sanglants degrés que ceux-là montaient à la tribune et en descendaient dans ces temps néfastes. Un voile de deuil la couvrit bientôt: l'éloquence politique pâlit sous le Directoire, elle céda le pas à l'éloquence militaire, s'élevant rapidement jusqu'au trône, où, seule, eHe fera entendre pendant quinze