I. IXTRODUCTIO.V
Émanciper une classe de personnes , c'est la faire .«orlir de la condition inférieure où elle était maintenue et l'appeler à l'égalilé.
L'égalilé est pour riionunc un droit natiu'el; rétablissement de la société civile a pour but de la lui procurer et de la lui conserver, en faisant cesser l'abus de la force, cause de l'inégalilé de fait. C'est donc par une violation évidente du pacte social que l'on établit ou que l'on rcconnait, dans un Elat , divers ordres de personnes, dont les unes jouissent des droits de
cité, tandis que les autres sont réduites à un état de sujétion: tous, en supportant les mêmes charges, en remplissant les mêmes devoirs, doivent exercer les mêmes droits et recueillir les avantages sociaux dans la même proportion. Cette vérité n'est pas nouvelle dans le monde; en présence des sociétés antiques où la liberté était un privilège, l'Évangile a posé ce principe que tout homme , à ce titre seul qu'il est homme, a la même dignité, les mêmes droits à la justice, à la sympathie, à la liberté; mais combien de temps les idées apportées par le christianisme n'ont-elles pas mis à germer et à fructifier! Depuis dix-neuf siècles, les diversités de religion, de classe, de couleur, de nationalilé , continuent à servir de prétexte pour opprimer et soustraire au droit commun une partie plus ou moins considérable de la population de chaque Élat; le retour à la liberté de la personne et de la conscience , à l'égalité civile, Vémaiicipalion , en un mot, date d'hier.
11 n'y a pas un siècle que Rousseau pouvait avec justice reprocher aux Français de se donner le titre de citoyens sans même comprendre la portée de l'expression et leur rappeler que la qualification de sujets convenait mieux à la plupart d'entre eux; en Angleterre, les callioliqucs ne jouissent de l'égalité civile que depuis 1829; les Israélites n'ont conquis le droit de siéger au Parlement qu'en 1859, chez nous, ils n'ont vu s'effuccr qu'après 1830 la trace des haines et des préventions dont ils ont été victimes, et l'émaucipalion des protestants date de la llévolulion. Il y avait encore ÙC& serfs en France en 1789 , et il a fallu une seconde ou plutôt une troisième révolution (1848) pour résoudre la queslion de l'esclavage. Dans un autre ordre d'idées il a fallu bien du temps pour arriver , à Fcgard de nos colonies , à la mise en pratique des principes de liberté et d'égalité civiles, puisque nous ne les admettons que depuis 1870 à la jouissance des droits politiques et que nous imposons encore à leur commerce des restrictions moindres qu'autrefois, il est vrai, dont l'ellêt est toujours aussi nuisible pour elles que l'utilité pour nous en est contestable. — A chacune de ces inégalités, de ces violations plus ou moins flagrantes des droits attachés à la qualité d'homme , correspondrait une émancipation à étudier, à constater ou à réclamer; mais on n'entend pas aborder ici toutes ces questions; ce qui concerne l'émaucipalion des Israélites sera traité au mot Mosaïsme , rémaucipation des esclaves au mol Esclavage, celle des serfs au mot Servage, celle des colonies au mot Pacte colonial, et l'on va trouver dans les deux chapitres suivants les détails relatifs à Félat des cutlioliques en Angleterre et à celui des protestants en France. N'ous placerons seulement ici quelques rôllexions générales.
Les causes d'inégalité civile ont tenu à Fignorance ou à la méconnaissance des droits naturels de l'homme; c'est donc à l'époque où l'on a pu dire que le genre humain avait relrouvé ses titres que ces causes ont dû perdre leur
ÉMANCIPATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE
influence, Ihonneur en appartient à la philosophie du dix-huitième siècle; en préparant le triomphe de la raison philosopliique sur le fanatisme religieux et la ruine déflnilive du système féodal, elle a été l'agent le plus actif de l'émancipatiou.
Mais comme on Ta souvent remarqué, l'idéal du dix-huitième siècle est bien dépassé de nos jours. Ainsi qu'il arriA^e constamment, on a vu que derrière le progrès accompli, il y avait à accomplir d'autres progrès dont on n'avait pas d'abord soupçonné la possibilité. Ainsi Voltaire ne songeait même pas à placer les protestants et bien moins encore les Israélites sur la même ligne que les catholiques; il admettait que les charges, les emplois leur fussent refusés; il ne voyait dans cette inégalité monstrueuse qu'un fait nécessaire, une condition inhérente à l'état social. Les non -catholiques eux-mêmes n'osaient pas prétendre à la vie poHtique.
Cette disposition des esprits dominait dans l'Assemblée constituante. Lorsque, le 21 août 1789, elle déclarait que tous les citoyens, étant égaux à ses yeux , étaient également admissibles à toutes les places, emplois et dignités, les non-catholiques étaient implicitement exclus de l'égaUté ainsi proclamée , tellement qu'il fallait, quelques mois après, rendre un décret spécial pour décider que les non-cathohques étaient capables de tous les emplois civils et militaires, comme les autres citoyens. Encore le préambule annonçait-il que l'Assemblée ne préjugeait rien relativement aux juifs, sur l'état desquels elle se réservait de prononcer (décret du 24 décembre 1789). Ainsi, en posant le principe de légalité absolue, on se bornait à soustraire les non - catholiques à la persécution.
Cette inconséquence s'explique toutefois:
l'objet principal des controverses philosophiques avait été la liberté de conscience; mais on n'avait pas encore envisagé la question au point de vue purement politique; il y avait encore, et la plupart des membres de l'Assemblée constituante voulaient alors maintenir, une religion de l'État. Or l'existence d'une religion dominante exclut naturellement les dissidents des charges et des emplois pubhcs.
Mais la révolution française, qui poursuivait avant tout l'unité de la patrie , ne tarda pas à comprendre que cette unité, source de la force des nations, ne pouAviit être efficacement procurée que par l'égalité civile accordée à tous, et en la donnant pleine et entière aux dissidents, elle ne fit pas seulement un acte de justice, elle prit surtout une mesure de bonne politique. Tous les historiens ont dit ce que la révocation de l'édit de Nantes avait coûté à la France; mais personne, que nous sachions, n'a calculé ce que la France nouvelle avait gagné en force matérielle et morale, à proclamer l'égaUté des cultes devant la loi.
Les hommes d'État anglais ne s'y sont point mépris; il n'était guère dans les tendances de lord Wellington et des tories qui étaient au pouvoir avec lui en 1829, de céder exclusivement à l'influence des idées philosophiques; si donc,
malgré leurs antécédents et leurs répugnances personnelles , ils sont venus proposer l'émancipution des cathohques , c'est qu'ils avaient senti que l'unité morale de la Grande-Bretagne était à ce prix, que le sentiment de la liberté commune et de l'égalité civile était le seul dans lequel l'Irlande pût sympathiser avec l'Angleterre et que les agitations et les déchirements continuels ne cesseraient que par l'un de ces deux moyens : l'extermination ou Fémancipation des catholiques. Tout a prouvé depuis qu'ils avaient vu juste: l'Angleterre, délivrée d'une cause de dissensions intestines, a repris de suite une liberté d'action qui a contribué à assurer sa prépondérance en Europe , pendant les années qui ont suivi 1830.
De cette expérience et de beaucoup d'autres, on peut déduire ce principe, que la société grandit en puissance, en activité, en fécondité, à mesure que le droit commun est appliqué d'une manière plus large et plus hbérale; tout doit contribuer à la prospérité commune, quand la constitution est également chère à tous les citoyens, parce qu'elle les protège aussi équitablement les uns que les autres et leur assure à tous les mêmes droits.
En France, la puissance nationale s'est toujours accrue en raison directe des progrès de l'égalité civile; Fhistoire de son développement se confond avec celle de l'affranchissement du tiers état et de Fabolition du servage. Ici encore l'humanité et la politique se sont trouvées d'accord.
Si l'humanité a montré qu'il était indigne d'une nation généreuse qu'il restât au milieu d'elle des serfs, c'est-à-dire des hommes attachés à la glèbe, confondus avec elle, mis au nombre des propriétés féodales, incapables de disposer de leurs biens après eux, ne pouvant pas transmettre à leurs propres ei;fanfsle fruit de leurs travaux, la politique a ajouté « que des dispositions pareilles ne sont propres qu'à rendre l'industrie languissante et à priver la société des effets de cette énergie dans le travail que le sentiment de la propriété la plus libre est seule capable d'inspirer.»
Ces motifs par lesquels Turgot justifiait , en 1779, FaboUtion de la servitude personnelle dans les domaines du roi, sont aussi ceux qui devaient conduire à Fémancipation des esclaves. Cette fois l'Angleterre nous avait précédés; depuis le i^"" août 1838 il n'y avait plus d'esclaves dans les Antilles anglaises , lorsque le gouvernement provisoire décréta chez nous l'émancipation immédiate et complète. Sans doute , tout le monde était d'accord sur le principe; mais à la veille de la révolution de Février, l'idée d'une abolition graduelle prévalait encore et les abolitionnistes purs qui mettaient avant tout l'humanité et la justice, étaient en minorité. Et, cependant, même au point de vue de la prudence et de la politique , ils avaient raison.