‹ Dictionnaire général de la politiqueChapitre 441 sur 557 · ESPION · texte numérisé non relu

ESPION

ESPRIT PUBLIC

le traître Test surtout à cause du crime qu'il commet, et l'espion étranger, à raison du danger qu'il prépare et contre lequel on a le di'Oit et le devoir de se défendre. Les romanciers nous ont quelquefois inspiré de la pitié pour un espion étranger, mais jamais pour un traître. Ainsi, il est juste, il est nécessaire de punir l'espion, même l'étranger; seulement, il faut se garder de voir un espion en tout étranger et même en des nationaux dont la conduite ne s'explique pas à première vue. Dans les guerres le cerveau des populations est souvent troublé, et comme les peureux voient partout des spectres, les ignorants et généralement les faibles voient partout des espions. Les espions sont beaucoup plus rares qu'on ne le pense, et jamais il n'est permis de commettre des excès envers des gens qu'on croit suspects. C'est à l'autorité compétente à les juger. M.B.

CoMPAEEz : Ennemi , Guerre , Hostilité.

ESPRIT DE PARTI. Voy. Parties.

ESPRIT PUBLIC. .\ous allons examiner successivement le double sens de cette expression.

Il n'est pas toujours facile d'étabiir nettement la différence qui sépare deux synonymes, lorsque ces synonymes ont pour but d'exprimer deux variétés d'une même substance extérieure, ou deux emplois d'une même force matérielle , à plus forte raison lorsqu'ils ont pour but d'exprimer deux phénomènes abstraits, deux variétés d'une même opération de l'esprit, deux applications d'une même force invisible. L'esprit connaît les différences des faits intérieurs qui se passent en lui, distingue leurs plus délicates nuances; mais malgré tous ses eCForts, il ne peut constater ces nuances et ces différences que par des synonymes qui les nomment et les expriment plus qu'ils ne les expliquent. Aussi la plupart des hommes n'y regardent-ils pas de si prés et ne prennent-ils les synonymes que comme les divers noms d'une seule et même chose , sans songer que l'objet qu'ils désignent peut bien être le même par la substance et la nature, mais qu'il n'est certainement pas le même par le mode et les attributs. C'est ce qui est arrivé particulièrement pour ces deux mots : esprit public, opinion publique. On les emploie indilTércmmcnt, sans bien regarder si l'application qu'on en fait est la véritable , de manière que c'est une sorte de hasard lorsqu'ils rencontrent leur acception légitime dans le discours. Il y a cependant entre eux une différence notable que nous allons essayer d'établir.

Constatons d'abord ce qu'ils ont de semblable. Esprit public, opinion publique, désignent également une force morale, collective, générale , qui se dégage de chacun des individus qui composent une même société , échappe à l'empire de leurs passions, de leurs préjugés, de leurs intérêts, se rend indépendante et s'impose à ceux mêmes dont elle est sortie. Ces deux mots expriment ce qu'U y a de plus dés-

intéressé et de plus général dans chacun de nous , ce qui établit entre les hommes le véritable lien social. Là s'arrête leur ressemblance.

Leurs différences sont nombreuses , et pour les exprimer sommairement et d'une manière qui les rende aisément saisissables, je dirai: Vespril public ou Vesprit général est la conscience d'une société, Yopinion publique n'est que sa voix.

L'opinion publique est variable, sujette à l'erreur, prompte à la passion, et partage jusqu'à un certain point les préjugés et les intérêts des divers individus dont elle émane. Son désintéressement n'est jamais absolu ni complet. Elle n'est jamais si bien dégagée des influences individuelles qu'on ne puisse sentir qu'elle est une force formée par agrégation et retrouver les diverses parties dont se compose ce tout collectif. Elle admet, comme les intérêts et les passions, des groupes, des partis, des coteries. Elle n'est jamais unanime , et accepte les interprétations les plus diverses d'un même événement ou d'un même acte. Son caractère, c'est de juger les faits successivement et isolément, au jour le jour, empiriquement, à mesure qu'ils se déroulent devant elle , au lieu de les juger dans leurs relations avec les événements du passé et les événements possibles de l'avenir. Aussi est-elle à la fois prompte à s'indigner et prompte à se calmer, selon que le fait du lendemain dément ou contredit celui de la veille. Elle ne manque donc ni de générosité, ni de chaleur, mais elle manque essentiellement d'impartialité et de lumière.

U esprit public ne connaît ni ces variations, ni ces intempérances, ni ces mélanges de préjugés et de désintéressement. 11 est, dis -je, la conscience même d'une nation, et se compose des manières de voir invariables de cette nation sur la justice, l'humanité, l'intérêt collectif. 11 est la partie tout à fait désintéressée de chacun de nous, celle sur laquelle nous n'avons aucun empire, sur laquelle nous pouvons nous attribuer le moins de droits, car elle n'est pas notre œuvre, elle résulte de la constitution même du caractère national. Nos pères nous ont légué cet ensemble de manières de voir qui constitue l'esprit public, comme ils nous ont légué leurs organes, la forme de leur crâne et la nature de leur tempérament. L'esprit public est donc indépendant de nous-mêmes, aussi ne redoute-t-il ni les réactions de la mode, ni les changements de régime politique. A quelques ditréreuces près, il reste à chaque époque ce qu'il a été dès l'origine, doublement immuable et par les grandes lois morales qui protègent l'existence des principes éternels de justice et d'humanité, et par les lois qui protègent la perpétuité des nations , des races , des familles, et qui assurent aux descendants l'héritage moral des ancêtres, comme elles leur assurent l'héritage physiologique du tempérament et de la chair.

Les formes politiques se succèdent, les mœurs s'épurent, se ralDnent, ou même se dépravent, la manière de voir générale d'une société sur tous les grands sujets qui intéressent

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son existence ne change guère. L'esprit public en France ou en Angleterre est aujourd'hui ce qu'il était à l'origine de ces sociétés. En France, par exemple, on peut dire qu'il se compose d'amour de l'égalité et de susceptibilité d'honneur. Kos gouvernements peuvent tout se permettre, sauf ce qui pourrait atteindre l'égalité et l'honneur national. La formule la plus exacte de cet esprit public, celle qui donne la clef de ses exigences, de ses colères ou de ses défaillances, pourrait être exprimée ainsi : la société existe pour l'intérêt général de tous ses membres, sans exception, et non pour l'intérêt de quelques-uns ou pour l'intérêt de chacun. On voit les conséquences bonnes et mauvaises d'une telle formule, passée à l'état de croyance, bien mieux, existant à l'état d'instinct. Le sentiment démocratique, la solidarité, la soumission facile à l'intérêt général, même lorsque cet iutérôt blesse nos intérêts particuliers, le dévouement religieux et je dirais volontiers aifectueux à la patrie commune, la tendance à généraliser et à idéaliser toutes les causes, même les plus 'vulgaires, voilà les conséquences heureuses de cet esprit public ; la facilité à accepter trop docilement la maxime détestable que la fin justifie les moyens et à croire que ce qui est le malheur de quelques-uns ne saurait être injustice, Si l'intérêt général ne s'en ressent pas, l'acceptation sans contrôle d'un mot d'ordre donné ou d'une impulsion reçue, l'absence de respect pour les droits des minorités et des individus, voilà les conséquences malheureuses de ce même esprit public. Ce n'est pas cependant que la France repousse le droit de l'individu, mais elle ne l'admet qu'après l'intérêt général. la société existe pour tous d'abord, pour chacun ensuite , si c'est possible. En Angleterre la formule de l'esprit public serait toute contraire. Selon l'Anglais, la société existe pour chacun de ses membres d'abord, et c'est du libre exercice des droits individuels de chacun que se forme Tintérôt collectif. Le respect du droit de chacun y fait la protection du droit de tous, lapjroie de chacun y devient l'organe des intérêts de tous, et l'individu par sa libre expansion se transforme en une sorte de propriété coUective, comme ces choses dont nous avons un certain usage sans qu'elles nous appartiennent et sans que le propriétaire ) puisse nous en interdire la jouissance. L'Anglais pense que, plus l'individu peut se développer en liberté, plus il devient en quelque sorte une propriété sociale, car la société profite de tout ce qu'il crée par son travail et son intelligence. L'esprit public anglais n'admet pas cette mutilation de l'individu que 1 esprit public français réclame au contraire volontiers. (Vot/. Individualisme.)

C'est pour les besoins de la clarté que nous exprimons par une formule sommaire la nature de Fesprit public, mais il ne faudrait pas croire qu'il est aussi général et aussi simple que nous le disons. L'esprit public d'une nafion a des complications infinies et des nuances de la plus extrême délicatesse. 11 a des applications aussi nombreuses et aussi diverses que les matières

qui intéressent une société, et il s'y rencontre des contradictions qui sont très -difficilement conciliables, mais dont il n'est pas permis de ne pas tenir compte. Ainsi en France, par exemple, l'esprit public a toujours été trèssoumis à l'Église et toujours opposé cependant au gouvernement du clergé. Que la France soupçonne qu'elle pourrait tomber sous la dominat'ion du pouvoir ecclésiastique, et aussitôt on verra se former des tempêtes incomparables; qu'il se trouve d'autre part un gouvernement qui ait la malencontreuse idée de menacer la religion nationale , et il sera bientôt puni par la froideur, le retrait d'alTection , l'indignation sourde et le mépris de la nation : nous pourrions multiplier les exemples; celui-là nous suffira pour constater Fexistence de ces contradictions'.

Mais quelles que soient ces contradictions et la diversité des formes qu'elles revêtent, Fesprit pubUc est ce qu'il y a dans une nation de plus moral. C'est par lui que les sociétés se fondent, c'est par lui qu'elles se conservent, qu'elles se vengent et se régénèrent. Il n'est ni conservateur, ni révolutionnaire, et cependant il est le gardien le plus austère des traditions et le seul ennemi redoutable des mauvais gouvernements. Les traditions nécessaires d'une société sontelles menacées, l'esprit public s'alarme aussitôt et se porte à leur secours; cette société est-elle menée sur le bord de sa ruine par un mauvais gouvernement, Fesprit public la sauve et la venge, en renversant ce gouvernement. Yoilà ce qu'est Fesprit public pour la société en général. Pour chacun de nous en particulier, il est la lumière qui nous lait apercevoir ce qui est bon et vrai dans l'ordre politique et social en dehors de nos intérêts et de nos passions, il est la force qui nous porte à sacrifier ces intérêts et ces passions, ou à nous résigner à leur sacrifice, le sentiment qui nous entraîne à balbutier dans notre humble sphère et avec nos humbles moyens d'expression les sublimes paroles de Fempereur Marc-Aurèle: «0 monde, je veux ce que tu veuxM, et qui nous fait appli-

1. Il faut distinguer entre les contradictions dans l'individu et les contradictions (du moins apparentes) dans la société. Dans les individus, elles viennent de ce que les mêmes hommes se fient tantôt trop à leur raison, et tantôt ne s'y fient pas assez (le manque de confiance devient souvent de la superstition); dans le premier cas, ils suivent leur propre impulsion et dans le second celle d'autrui. Ajoutons que les opinions et les sentiments des hommes changent à la fois par l'eft'et physique de l'âge et par son effet moral (expérience) ; de plus, les circonstances se modifient et dérangent le point de vue , ou, plus exad 'ment, l'angle de vision. Ainsi l'homme peut avoir luie tendance à un faible degré et changer de penchant, pour ne pas tomber dans l'excès de sa tendance primitive (par exemple , tel monarchiste aimera mieux devenir républicain que légitimiste, tel catholique sera plutôt protestant qu'iiltrani intain).

Dans la société, la contradiction est souvent purement apparente. Les individus s'y groupant par catégories de tendances ou d'opinions, c'est tantôt un groupe, tantôt l'autre qui domine, qui imprime sa direction à la société — ou à la surface de la société. Jlais comme la société se compose en définitive d'individus, les contradictions réelles ne sont pas rares, mais en somme, ce que nons voyons le plus souvent, ce sont des oscillations si ce n'est des changements.

ESPKIT PUBLIC.

quer la règle de conduite formulée par Descartes : «Changer ses désirs plutôt que l'ordre du inonde.»

La diflerence la plus considérable qu'il y ait entre l'esprit public et l'opinion publique, c'est que l'opinion publique est « active et loquace en tout temps » , taudis que l'esprit public est presque toujours silencieux et calme. Il ne parle qu'à son heure et n'agit qu'à des intervalles Irès-éloignés les uns des autres; mais alors ses paroles ont un retentissement immense et ses mouvements ont des conséquences incalculables. L'opinion publique laisse presque toujours les citoyens d'un même pays partagés, même lorsqu'elle est ardente à l'excès et que les questions qu'elle agite sont d'un intérêt majeur : les mouvements de l'esprit public entraînent au contraire l'unanimité des citoyens. Tel fut. par exemple, le grand mouvement qui, à la fin du seizième siècle, porta Henri lY sur le trône de France et le fit triompher d'obstacles en apparence insurmontables; tel fut le mouvement incomparable par son unanimité, sa générosité et sa liardiesse, qui entraîna la France en 1789 et la poussa tout entière à réclamer de ses gouvernants un nouvel avenir.

Il y a des mouvements de l'opinion publique qui sont très-près de ressembler à des mouvements de Fesprit public , et quelquefois les contemporains peuvent s'y tromper, mais la nature des choses, avec laquelle on ne peut jouer, ne s'y trompe pas, elle; aussi ces mouvements n'ont-ils jamais les mêmes résultats que ceux de l'esprit public. Les mouvements de Fopinion publique, même lorsqu'elle touche de très-près à la vérité, n'aboutissent souvent qu'à des agitations; les mouvements de Fesprit public, au contraire, sont-toujours, dans un sens ou dans un autre, des révolutions. Je prends un exemple pour éclairer ma pensée. Dans les dernières années du règne du roi Charles II d'Angleterre, on agita la question de savoir si le duc d'York , depuis Jacques II. pouvait légalement succéder à son frère. Les "whigs craignaient les inclinations papistes de l'héritier de la couronne, et l'expérience prouva que leurs craintes étaient fondées. Était-il prudent de confier à un prince ennemi de l'Église étabbe et de la religion protestante, les intérêts de cette Église et de cette religion? L'opinion publique, vivcmment émue pendant plusieurs années, alla jusqu'aux limites d'une révolution. Mais là s'arrêta sa puisiaiice. Scsappréhensions étaient légitimes, le droit qu'elle s'arrogeait en vertu de ces mêmes appréhensions , ne l'était pas. L'agitation du bill d'exclusion fut aussi Tiolente que possible, mais ne fut, malgré tout, qu'une agitation, et ne pouvait être autre chose. Les périls dont on entretenait la nation n'élaicnt qu'une menace, et n'étaient pas encore un fait. Ce qu'on lui faisait entrevoir, pouvait arriver ou ne pas arriver. Jlais lorsque, quelques années après, ce même Jacques II dont le droit avait triomphé des craintes les plus légilnues et les mieux fondées, les eut amplement justifiées par ses actes, il rencontra un mouvement

d'une si accablante unanimité, qu'il ne lui resta aucun moyen de résistance. Il avait triomphé des complots les mieux ourdis et les plus redoutables, il ne put triompher de la désertion générale et de la désapprobation passive de toute la nation. Dans le premier cas, il n'avait eu affaire qu'à Vopinioii publique, dans le second cas, il avait rencontré devant lui l'esprit public.

De ces dififérences entre l'opinion publique et Fesprit public, on peut tirer la règle de conduite qui doit diriger les gouvernements selon qu'ils ont affaire à F une ou à l'autre de ces deux forces. Chaque fois qu'une question s'élève dans une nation, le premier devoir du gouvernement qui est chargé de lui donner une réponse, est de rechercher impartialement, et avec toute la candeur dont les gouvernements sont susceptibles, si cette question intéresse Fopinion publique ou Fesprit public. Si elle n'intéresse que l'opinion publique, il lui sera permis d'atermoyer ou même de résister énergiqucment. selon que ses lumières lui auront démontré qu'on doit ou qu'on ne doit pas lui donner satisfaction. L'opinion publique étant, en effet, sujette à l'erreur, aussi bien que les gouvernements, il est très-excusable de ne pas lui céder, et môme il est souvent patriotique de lui résister à outrance et de braver l'impopularité que cette résistance ne manque jamais de faire naître. 11 y a des cas où résister à l'opiuion publique est une manière glorieuse de servir Fesprit public. Mais il est au contraire souverainement illégitime de résister à Fesprit public. Ce qu'il veut, ce qu'il demande, est ce que veut et ce que demande la nation. Le difficile pour les gouvernements est de distinguer la pensée véritable de cet esprit qui, ainsi que nous l'avons dit, est moins loquace que l'opinion, se tait volontiers ou s'exprime d'une manière sourde et grondeuse, qui est parfois peu intelligible pour les oreilles d'hommes vulgaires. C'est à cette tâche que réussissent admirablement les grands hommes d'État et les grands souverains, et c'est pour cette raison aussi qu'il est très-rare qu'une révolution n'ait pas un grand homme pour l'ouvrir et pour la fermer. Au milieu des mille clameurs discordantes de Fopinion. de Fantagonisme des idées et des systèmes .de la confusion des parîis. le grand homme d'État démêle la voix véritable de la nation , se fait son organe et donne satisfaction à ses exigences. 11 précipite ou arrête les événements saus hésitation , sans fausse prudence, sans souci de passer pour un anarchiste ou un oppresseur, car il sait que les exigences des nations, lorsqu'elles se prononcent énergiquenient, sont toujours justes et participent de Finfaillibilité de la conscience. Il trouve la justification de sa conduite dans la légitimité de ces intérêts nationaux qu'il sert et ne sent aucunonient le besoin de plaider sa cause devant le tribunal incertain et variable de l'opinion.

Une dernière question reste à poser, la plus difficile et la plus obscure de toutes. Cet esprit public, nous dira- 1 -on, quelque moral

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qu'il soit, a cependant, selon vous, un caractère quasi-fatal, comme l'existence même de la nation. Il a de longs moments de torpeur et de sommeil suivis de brusques réveils, il a des siècles d'indulgence passive qui ressemblent à de l'indifférence, et des années de colère orageuse. Est-ce qu'il ne serait pas possible de régulariser par une bonne hygiène politique cet état de choses, de manière à rendre ces intermittences moins fâcheuses, à abréger ces longs sommeils et à rendre ces réveils moins menaçants ? D'autre part, vos défluitions ne vont à rien moins qu'à faire pour ainsi dire de l'esprit public le tempérament pohtique de la nation; mais ce tempérament est -il aussi invariable que le tempérament physique? C'est une question controversée en médecine que de savoir si on ne pourrait, en s'y prenant à temps, changer presque entièrement le tempérament d'un individu et l'expérience prouve chaque jour, en tout cas, que s'il ne peut être changé radicalement, il peut au moins être modifié heureusement.

Oui, ce tempérament pohtique peut être régularisé et modiûé. Le meilleur moyen défaire de l'esprit public une force régulière , agissant d'une manière continue , et non plus par accès de fièvre , c'est de rendre les nations de plus eu plus maîtresses d'elles-mêmes et de leurs destinées. L'esprit public, n'étant que la conscience même d'une nation, parcourt nécessairement tous les états que traverse cette natiou; il est rudimentaire et instinctif à l'aurore de la société, somnolent et timide dans la période mixte qui sépare la civilisation de l'état primitif, fiévreux et intermittent dans les états de civilisation où les citoyens ne s'appartiennent pas encore, et sont soumis à la garde et à la tutelle de leurs gouvernements. De môme qu'un pupille docile n'élève la voix et ne proteste que lorsqu'il a longtemps patienté et qu'il voit enfin ses intérêts injustement lésés, les nations qui ne s'appartiennent pas encore ne savent se faire entendre que lorsque leurs besoins sont trop pressants ou les injustices qu'elles supportent trop criantes. Mais à mesure qu'elles sont plus maîtresses d'elles-mêmes, l'esprit public s'élargit et se transforme : il ne leur servait qu'à protester et à réclamer, il leur sert maintenant à vouloir, à ordonner et à diriger leur conduite. 11 n'est plus intermittent ni fiévreux, ses mouvements sont réguhers, sa voix se fait entendre chaque jour, et il arrive enûn un moraout heureux où cet esprit pubhc se confond avec l'opinion publique et ne fait avec elle qu'une seule et même chose, si bien que la signification précise dus deux mots arrive à se perdre, et qu'ils sont pris l'un pour l'autre dans le commun tliscours. C'est à ce moment heureux que sont arrivées aujourd'hui la plupart des grandes nations européennes. Les peuples prennent de plus en plus possession deux -mômes, parce qu'ils ont de plus en plus conscience d'eux-mêmes. Ils savent de mieux en mieux ce qu'ils sont, quelle est leur nature d'àme, leur constitution et leur tempérament politique, la destination qui leur

a été spécialement assignée, et Us marchent en conséquence vers leur but d'un pas plus ferme, mieux réglé. L'esprit public articule nettement chacune de ces exigences qui étaient autrefois abandonnées à la divination des gouvernements et des grands hommes d'État, et donne son avis sur toutes les questions, même celles qui sont d'une importance relativement inférieure, tandis qu'autrefois il n'apparaissait que dans les moments décisifs et n'avait d'avis que sur les questions qui étalent pour la nation des questions de vie ou de mort.

Non-seulement l'esprit public ou l'esprit général d'une nation peut se régulariser au point d'arriver à avoir une action permanente et continue sur la vie de la société , mais il peut se modifier au point de gagner des qualités qui lui manquaient à l'origine , ou qui n'étaient en lui qu'à l'état de germe faible et précaire. Un grand souverain, un grand pohtique, un grand philosophe , arrive subitement, conçoit une grande pensée, accomplit une grande réforme, et inocule ainsi à l'esprit public de nouvelles vertus qu'il n'avait jamais connues. Une fois déposés dans l'âme d'une nation, ces germes n'y meurent plus, ils s'y développent et grandissent, si bien, qu'un jour on oublie qu'ils n'y ont pas toujours existé , tant ils semblent nécessaires et inhérents à la nature môme de l'esprit uationaL C'est pourquoi les amis de la liberté politique, religieuse, philosophique que nos oscillations de conduite et nos changements de régime jettent parfois dans le pessimisme et le désespoir, doivent bien se garder de dire, comme ils le disent trop souvent, que la France n'est pas et ne sera jamais une nation libérale. Les germes du libéralisme ont , au contraire , existé dans l'esprit pubhc français dès l'origine de la France; "bien loin de périr, ils n'ont cessé de croître, si bien qu'on peut dire, malgré les démentis apparents que les faits superficiellement observés semblent donner aux espérances des libéraux, que la France est aujourd'hui plus libérale qu'elle ne l'a jamais été. Sans doute, ces germes de liberté n'ont pas eu la vigoureuse croissance des germes d'égalité , mais l'expérience a prouvé qu'ils étaient indestructibles. Si les amis de la liberté se sont souvent découragés , la France , elle , n'a jamais ressenti leur découragement et n'en a même presque jamais tenu compte. Son esprit libéral est, au contraire, tellement fort qu'il a résisté à la tyrannie des circonstances les plus funestes elles plus contraires. La liberté française, c'est, à proprement parler, Fhistoire de ce Jean grain d'orge dont Burns a chanté les résurrections merveilleuses. On le met en terre pour Fétouffer, au printemps il sort verdoyant de sa tombe ; on le pile , on le broie , on le noie . il ressuscite dans le corps de l'homme qu'il rcmpht de sa force et de sa puissance d'allégresse. L'esprit public d'une nation n'est donc pas plus condamné que le tempérament môme de l'homme â une immutabilité fatale. S'il est toujours ce qu'il a été dès l'origine, on peut dh'e qu'il Fesl de mieux en mieux : ce qui était latent devient apparent et sensible, ce qui était à

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l'état de germe arrive à l'état de floraison. Comment donc la liberté pourrait-elle jamais disparaître en France, puisque, après avoir résisté aux chances les plus défavorables et avoir montré ainsi qu'elle était impérissable, elle est devenue l'objet constant des préoccupations publiques. Emile Montégut.

On vient de lire la déflaition de l'une des acceptions du mot esprit public , celle qui le considère comme synonyme d'esprii iialional, il nous reste à développer la seconde acception ■dans laquelle l'esprit public est pris comme l'équivalent de Xamour de la chose publique uni à Xenlente des iatcrëts généraux.

Cet amour et cette entente sont les deux éléments constitutifs du sentiment que nous voudrions caractériser, et leur réunion est indispensable pour le produire ou le conserver. L'amour de la chose publique, lorsqu"il est répandu dans la nation, produit un patriotisme éclairé, disposé à tous les sacrifices, mais nullement à l'abri d'erreurs graves. Ou l'a vu après 1789. La naiion entière voulait ardemment le bien de la France, mais ses aspirations n'ont pas pu prévenir les excès de 1793. Il lui manquait Fentente des intérêts généraux. JN'ous ne voulons pas dire par là qu'elle était dépourvue de lumières. Malheureusement les lumières ne suffisent pas : elles ne donnent que la théorie , qui, à elle seule , ne rend pas apte à conduire le «vaisseau de FÉtat». Avec la théorie on dit: «Périssent les colonies plutôt que le principe.»

L'entente des intérêts généraux renfcruie donc encore Fexpérience de la pratique , Fiustinct de lapplication. On n'égare pas facilement celui qui entend les affaires: il sait distinguer la réahté des apparences , il agit en temps utile et temporise ci propos. Mais seule Fentente n'est pas l'esprit public. L'habilude de la vie politique procure ces notions , Fambitieux bien doué peut les acquérir, mais elles doivent èlrc inspirées par un patriotisme éclairé pour se transformer en esprit public. L'entente des intérêts généraux, dénuée de l'amour de la chose publique, devient un instrument dont on abuse en faveur de passions égoïstes aussi longtemps que possible et à un liaut degré ; elle constitue une force qu'il est diiïicile de vaiucre : elle n'est inférieure qu'à la puissance qucFcsprit public sait développer.

Sans esprit public, point de société progressive.

Comment peut-on le faire naître ?

Puisque nous connaissons les éléments dont il se compose, la réponse semble assez facile: il faut favoriser le développemcut de ces éléments. L'un d'eux, Famour de la patrie, est un produit spoutané de notre civilisation; nous n'avons qu'à «laisser faire». L'autre, Fentente des intérêts généraux, est le fruit de longs efforts, le résultat de toute une série d'expériences, de leçons souvent chèrement payées. C'est en forgeant qu'on devient forgeron, c'est en pratiquant la vie publique qu'on apprend à se conduire conformément à ses exigences.

Mais qu'on ne s'y méprenne pas. II n'est pas nécessaire d'être homme politique (voy.) ou d'avoir joué un rôle éminent dans l'Etat pour être animé d'esprit pubhc. et Fentente dont nous parlons ne suppose aucunement qu'on ait une solution toute prête pour chaque difficulté que les événements fout surgir. L'intérêt général peut supporter, exiger même, qu'où suspende la décision, ou qu'on subordonne ses vues à celles des personnes en lesquelles on a une confiance motivée. Mais ce que le citoyen bien inspiré évitera toujours, c'est d'écouter ses passions. L'esprit public est Fennemi des passions politiques, ou plutôt il y a incompatibilité absolue entre lui et elles. En effet, l'esprit public est essentiellement libéral et sait se contenir; les passions agissent despotiquement et ne connaissent aucun frein. L'esprit public, bien que tout-puissant lorsqu'il est général, est modéré dans ses demandes ; et il ne demande toujours que le strict nécessaire; il est éclairé et plein d'abnégation , tandis que les passions sont aveugles et égoïstes.

L'esprit public représente donc un heureux équilibre entre les droits et les devoirs, et une nation n'arrive pas à en être pénétrée aA'ant d'avoir conquis les uns et d'avoir appris à remplir les autres ; en d'autres termes , ou n'obtient pas la victoire sans lutter, tant avec les circonstances qu'avec soi-même.

On nous demandera peut-être, si l'esprit public existe quelque part dans loute sa pureté? Ce serait demander si l'idéal est de ce monde. L'homme n'est pas un être purement raisonnable, il est encore passionné, et en France notamment, les passions exercent peut-être une influence disproportionnée. Du moins y a-t-on vu les populations passer d'une grande défiance de soi-même à une cxlrème confiance, et malheureusement le découragement et l'indifférence paraissent des phases plus fréquentes ou plus durables dans notre vie politique que les ardentes aspirations. Ces alternatives d'action et de réaction ont même répandu dans la société française un certain scepticisme politique qui. nous l'espérons, n'a pas de racines bien profondes. On ne doit pas oubher que si. conformément aux exigouccs de la nature humaine, nous avons commencé par osciller entre Fextrême despotisme et l'extrême licence , nos oscillations ont ensuite parcouru un espace de plus eu plus limité, et bientôt, quand noire expérience politique aura été complétée, nous arriverons, non au repos, mais à la connaissance de notre voie. Le «vaisseau de FÉlat» ne doit pas pourrir dans le port , mais suivre sa route sur Focéan de la vie; le tangage et le roulis inévitables (h; la marche n'ofl'rayeront que les cœurs faibles, et les cœurs faibles n'ont pas d'esprit public.

Résumons-nous. Dans l'acception que nous lui donnons ici, l'esprit public n'est pas Fesprit général de la nation ' , son génie propre ,

1. Montesquieu dit (livre XIX, ch. iv) : t Plusieurs clioscs gouvei-ueiit les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du ffouvernemoiit , les exemples des choses passées, les mœurs, les ma-

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mais une manière d'être du vrai citoyen, la quintessence des qualités qui le distinguent. Ces qualités avant tout sont :

Le patriotisme , qui ne consiste pas seulement à se faire tuer pour la patrie, mais aussi à bannir de son cœur toute indifférence politique, à se faire une opinion sur les questions du jour et à se rauger sous les bannières de l'un des partis du moment. Nous adoptons sur ce point les vues du sage législateur de l'ancienne Grèce et considérons l'abstention [voy. ce mot) comme anti-patriotique, comme contraire à l'esprit public;

L'amour de la liberté vraie, celle qui ne s'en réserve pas la jouissance à soi-même ou à ses amis, mais raccorde aussi à ses adversaires. Cette égalité est préférable à celle que Procuste voulait établir. Ne forcez pas les autres de vous ressembler, s'il est leur boa plaisir de se distinguer de vous;

Le respect de la légalité, qui obéit aux lois et tient à ce que tout le monde leur soit soumis, les citoyens comme l'autorité , qui ressent comme une injure personnelle toute injustice subie par son voisin et qui est prêt à en demander le redressement. Nous penchons à classer ici l'amour du selj'-goveniment ;

Le sacrifice. On se soumet assez facilement à des privations et on n'hésite pas à verser son sang pour la patrie ; mais si l'on offre ses intérêts, on se cramponne à ses passions: le vrai citoyen n'hésitera pas à abandonner ses vues ambitieuses, à effacer ses haines privées, à oublier des rivalités, des jalousies, quand le bien général le demandera.

Ces quaUtés ne sont pas si rares que certains pessimistes le prétendent, et si les citoyens d'élite ne forment qu'une minorité , qu'est-ce qui vous empêche, vous qui lisez ces lignes, de vous joindre à eux et de contribuer à leur procurer la majorité? Maurice Blogk.

Comparez: Citoyen, Opinion publique, Vertus civiques.

ÉTAT. L But et objet de l'État. Règles et limites de son intervention. — L'homme est un être sociable par nature. L'expérience montre que cet attribut primitif de l'humanité ne fait que recevoir du temps de nouveaux accroissements. La sociabilité, qui d'abord unissait à peine quelques familles, s'est successivement étendue jusqu'à former de grands corps de nation, et l'idée de la famille humaine parait devoir un jour s'élever sur les débris des haines

nières; d'où il se forme un esprit général qui en résulte. — A mesure que, dans chaque nation , une de ces causes agit avec plus de force, les autres lui

cèdent d'autant

Et dans le chapitre suivant : C'est au législateur à suivre l'esprit de la nation , lorsqu'il n'est pas contraire aux principes du gouvernement ; car nous ne faisons rien de mieux que ce que nous faisons librement et en suivant notre génie naturel. — Qu'on donne un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie , l'Etat n'y gagnera rien , ni pour le dedans, ni pour le dehors. Laissons-lui faii<; les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses. »

On voit que, si Montesquieu était en avance sur son siècle, il ne l'était pas Sissez pour ne pas eu porter le cachet.

farouches de race à race , de peuple à peuple. Comment ne pas voir aussi que chaque société prise à part s'est compliquée d'une multitude de relations? Et pourtant, quoique naturelle et fondée sur ce qu'il y a de plus impérieux dans nos sympathies et dans nos besoins, la société ne se maintient pas sans effort. Le lien qui la forme resterait bien faible et bien menacé si un pouvoir protecteur n'était établi au-dessus des volontés individuelles pour en réprimer les écarts, pour défendre les personnes et les droits de chacun contre les attentats de la violence. On peut vouloir que cette autorité revête telle forme plutôt que telle autre, on peut lui attribuer telle ou telle origine historique ou philosophique, mais tous s'accordent à reconnaître qu'elle est indispensable au maintien des sociétés humaines et qu'il n'y a que des créatures parfaitement sages ou des brutes qui puissent se passer de gouvernement.

On comprend toutefois qu'il y a loin de l'autorité purement répressive, ou de la direction dont sont investis quelques hommes plus âgés ou plus habiles dans une peuplade ou dans une tribu sauvage, à cette organisation compliquée et puissante qu'on appelle l'État dans les nations avancées en civilisation. Lorsque les sociétés sont arrivées à un certain degré de développement , lorsque la culture des terres possédées en commun ou appropriées individuellement réclament une indispensable sécurité , lorsque la prévoyance inspirée par la guerre défensive ou offensive a donné l'habitude de faire en commun certains préparatifs en vue de communs périls et de communes entreprises, lorsqu'enfln certaines idées, certaines croyances, certains sentiments communs à tous les membres d'une société ont créé l'unité morale delà nation, l'État se développe nécessairement et prend un caractère plus solide de durée et de permanence. Il étend sa sphère d'action, et se complète pour ainsi dire par l'adjonction et le jeu régulier de rouages multiples ayant une existence distincte et fonctionnant avec un harmonieux ensemble. Personnification vivante de la patrie, instrument de sa force au dedans et au dehors, auteur et exécuteur de la loi, arbitre suprême des intérêts, protecteur des faibles, j uge de la paix et de la guerre, représentant de tout ce qu'il y a de général dans les besoins de la société qui passe en lui avec ses instincts, ses volontés et sa prévoyance, en un mot organe à la fois de la raison commune et de la force collective, tel l'État apparaît dans sa puissance et sa majesté , offrant aux respects de la société l'imposante image de tout ce qu'elle-même y a déposé d'excellent et de redoutable.

Supérieur à tous ceux qu'il régit, c'est aux citoyens néanmoins quelÉtat doit tout ce qu'il est. C'est d'eux qu'il tient sa force et son être. Mais il est absolument nécessaire d'en faire la remarque; ce que la société a mis sous sa garde comme un précieux dépôt ne dépend pas d'elle plus que de lui; ce dépôt sacré, c'est la justice. La justice n"émane pas des individus qui composent la société; elle s'impose

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à eux comme la règle de leurs actions. Elle n'émane pas davantage de l'État. Vainement quelques publicistes soutiennent-ils que l'État peut tout parce qu'il est au-dessus de tout. Rien n'est moins fondé; ses droits seraient limités par ses devoirs, quand même ils ne le seraient pas par les garanties positives qui sont écrites dans les lois. L'État aussi a dans la justice sa règle et son frein. Ce qui émane de l'État, c'est la loi. Mais la puissance de faire la loi et de mettre la force à son service n'implique en rien pour l'État le pouvoir illimité et plus que divin (car Dieu lui-même n'a pas ce pouvoir) de faire que l'injuste soit juste et réciproquement selon qu'il lui plait d'en décider. Les êtres humains sont soumis à des lois morales contre lesquelles l'État n'a pas plus d'action qu'il n'en a contre les lois physiques qui régissent la matière. Tous les despotismes ont cherché des armes dans cette théorie matérialiste de l'État, auteur de tout droit et de toute justice, et ne connaissant d'autre principe que la nécessité ou ce qu'il lui plait d'appeler de ce nom.

Laissons le philosophe Hohbes et d'autres écoles matérialistes n admettre d'autre légitimité que la force nécessaire à la conservation sociale. A ce système qui ne reconnaît aux individus aucun droit qui ne leur soit concédé par l'État et qui ne soit une création de la loi, une politique spiritualiste oppose avec l'expérience et la raison l'existence d'une justice antérieure à toutes les conventions et qui sert de fondement aux lois écrites. Ce n'est point parce qu'il y a des lois que la vie humaine doit être considérée comme sacrée, que la liberté de l'individu est l'espectable, que la propriété ne saurait être violée sans crime; c'est parce qu'il y a des propriétés, des libertés et des personnes, qu'il y a des lois pour en assurer le respect. La morale préexiste à la politique et à la législation. Sans aucun doute il y a des droits de convention, mais ils ne doivent pas être contraires à la justice. Sans aucun doute encore, l'idée du juste manquerait souvent de précision comme de sanction si la législation n'y venait en aide, mais il reste vrai que le juste et l'injuste ne sont pas des combinaisons factices des législateurs , pas plus qu'ils ne sont simplement le fruit chez les individus de l'éducation et des fictions imaginées pour tenir en crainte la conscience crédule des faibles et des puissants. Ce qui fait le caractère redoutable de la loi, c'est qu'elle dispose delà force. Ce qui en fait le caractère sacré, c'est qu'elle relève de la justice. L'utilité sociale n'a et ne doit rien avoir qui contredise cette base de toute légitimité.

On voit par là quel est le rapport que présente l'ordre avec l'idée de l'État. L'ordre, c'est avant tout autre arrangement extérieur et convenu, le respect des libertés individuelles les unes par les autres, ne s'entravait pas, ne s'opprimant pas mutuellement et se concertant en outre pour atteindre aux dififérents buts de la vie humaine. S'il est vrai que sans autorité il n'y ait point d'ordre durable, il n'est pas moins absurde de croire que

l'ordre puisse résulter du pur et simple arbitraire de l'État. Concluons que si l'État sert de garantie à cet ordre naturel, né du respect et de l'entente des personnes humaines dans leurs rapports réciproques, il n'en est pas la cause efficiente. Les formes si variées, les combinaisons si ingénieuses que prennent les intérêts pour se mettre en rapport les uns avec les autres, ne sont point non plus une création de ses mains. On peut même dire que la plupart des puissances qui existent dans l'individu et dans la société se développent à côté de l'État et sous sa surveillance plutôt qu'elles ne sortent de son sein. C'est l'individu, non l'État, qui a une âme, une foi, qui cultive les arts, sinsiruit, se propose comme but le perfectionnement et la vertu. C'est la société, non l'État, c'est la société, c'est-à-dire le libre et spontané concours des individus entre eux, qui enfante tant d'associations en vue delà satisfaction des besoins moraux et matériels, en vue du bien, en vue de l'utile, en vue du beau, en vue de l'assistance mutuelle. Quel grossier préjugé, quelle dangereuse erreur de croire que ÏEtat est le générateur de tout ce qu'il y a de bon, de grand, de sage , de fécond dans l'humanité! Malheureusement cette théorie, qui ôte à l'individu toute spontanéité, compte aujourd'hui une multitude de disciples. A combien d'hommes de notre temps l'État apparait-il comme un père et un précepteur, l'individu comme un enfant et un disciple! Il est bien vrai, sans doute, que l'État s'est souvent îail jier/as et nefas l'éducateur de l'individu. Le monde a connu l'É'at théocratique, l'État communiste, l'État juge et arbitre des consciences comme des travaux et des fortunes. Même au sein de nos sociétés libres, il y a dans les devoirs pénibles que nous impose la responsabihté quelque chose qui nous pèse. Ce poids parait insupportable à certaines natures qui n'aspirent qu'à le rejeter sur un pouvoir chargé de tout faire. Combien aussi de personnes trouvent dans les désaccords et dans les luttes qui naissent de la liberté un sujet d'alarme, dans l'unité factice que produit l'action de l'État un charme qui les séduit! Mais soit que cette disposition à voir dans l'Étal la source de toute force et à faire de lui un être tout-puissant, vienne du souvenir de certaines époques dans lesquelles l'humanilé est à l'état d'enfance et de tutelle, soit qu'elle naisse des penchants les moins nobles qui nous portent à l'inertie et à labaudon de nous-mêmes, il faut nous en défier comme d'un danger. C'est peut-être aujourd'hui le plus grand péril politique qui nous menace. Il équivaut pour les peuples modernes à la tentation d'abdiquer à la fois la liberté publique et la liberté privée. Les efforts des réformateurs socialistes n'ont pour la plupart, on le sait, point d'autre sens et d'autre but que celui-là, et on sait aussi combien de faveur ces tentatives ont rencontré dans certaines âmes et dans certaines intelligences abusées de la fausse idée que l'État pouvait jouer, à l'égard de l'individu exonéré du soin de sa destinée, le rôle d'une providence.

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Rien n'est plus contraire à la vérité que le principe même de ces écoles qui veulent faire de l'État rorgauisateur du monde économique, c'est-à dire du travail et de rechange. Ce principe, c'est que si l'État ne s'en mêle pour y mettre de Tordre , ce monde n'offrira par luimême que hasard et confusion. 11 faut appliquer au monde des intérêts ce que nous avons dit du monde moral et de la justice: ila, lui aussi, ses lois naturelles que l'État n'a pas inventées et qu'il ne saurait détruire. Les économistes ont appelé l'attention sur des phénomènes admirables, tels que la fixation des prix. C'est une opération des plus compliquées, quand elle porte par exemple, comme cela arrive presque toujours, sur un produit ayant passé peut-être par cent mains et trente métiers, avant d'arriver à sa dernière forme. C'est une opération que la concurrence des vendeurs et des acheteurs, tenant compte des frais de production et des circonstances du marché, peut seule arriver à faire, non sans peine, mais qu'elle fait naturellement, et avec une précision étonnante dont une autorité quelconque n'approcherait jamais! La répartition qui a lieu chaque jour des diverses denrées entre les mains d'uiie masse de consommateurs, celle qui se fait des capitaux, des intelhgences et des bras dans les différentes branches de la production et dans tous les services que la société réclame pour la satisfaction de besoins extrêmement multipliés, et qui le deviennent de plus en plus, cette répartition si merveilleuse par la rapidité, la souplesse, la sûreté avec lesquelles elle s'opère est encore un de ces faits prodigieux qu'ils ont expliqués par le jeu naturel des intérêts, se mettant en rapport les uns avec les autres. Qu'est-ce que tout cela, sinon de l'ordre, et de l'ordre qui se produit sans aucune intervention, aucune direction d'autorité? La maxime tant incriminée et dont il a été fait abus en effet : laissez/aire, laissezfaire, n'a pas au fond d'autre sens. Elle se résume dans la liberté de l'industrie et du commerce. Elle signifie que le jeu naturel des activités intelligentes, que les libres transactions des imUvidus intéressés mettent à la fois plus d'ordre véritable dans l'échange et de fécondité dans le travail que ne le pourraient des règlements et des arrangements émanés du pouvoir. Charger l'État de se substituer dans cette œuvre aux particuliers, c'est, on l'ajustement remarqué, mettre à la place de la libre diversité, de l'inépuisable fertihté de l'induslrie, la discipHne de l'armée et le régime monotone du couvent; c'est arrêter l'essor de l'invention, de la civihsation ellemême, c'est tuer l'initiative, et dés lors l'énergie et la dignité de l'individu. Une société immobile, automatique et corrompue, comme les eaux stagnantes, serait le fruit de ces systèmes. Leur apphcation même incomplète en Orient et à Sparte, et quelques tcntatives-du même genre dans les temps modernes témoignent suflisammenl que l'expérience ne parle pas ici moins haut que la théorie.

La tâche de l'État est assez grande et assez belle; elle est assez étendue même, pour qu'on

ne soit point tenté de céder à de pareilles utopies. Elle ne s'étend pas seulement à la garantie de la sécurité intérieure et extérieure, quoique ce soit sa mission principale. Comme il est le gardien de l'ordre, l'État n'est-il pasl'agent de légalité, non pas de légalité injuste qui nivelle les conditions sans tenir compte des mérites et des efforts et de tout ce que produit la liberté; mais de cette égalité qui n'est que la jouissance du droit pour tous. Réprimer les tyrannies particulières de castes et de classes, faire régner l'ordre par les garanties mêmes données à la liberté, substituer cette liberté de tous aux privilèges de quelques-uns. présider au progrès intellectuel, moral et matériel des populations et y contribuer dans une certaine mesure, être en un mot le modérateur et l'instrument à plusieurs égards de la civilisation elle-même, c'est ainsi que nous comprenons le rôle de l'État moderne. Aux abus de la puissance privée il a subsiitué l'action plus humaine de la puissance pubhque. Qui en effet a supprimé l'esclavage? L'État. Qui a fait cesser le despotisme paternel? L'État. Qui amis fln à l'oppression de la femme par Ihomme ? L'État obéissant aux inspirations d'une morale supérieure. C'est lui quia fait asseoir la loi une, égale, juste, charitable, sur les ruines de brutales dominations. La terre, le capital, le travail n'ont-ils pas été aussi successivement affranchis du joug d'étroites et dures autocraties, par l'action souveraine de l'État, organe de la raison, du droit, de l'utilité générale? Les classes moyennes n'ont-elles pas dû en partie à cette action, c'est-à-dire, en France, à la royauté, image de l'Etat moins imparfaite alors que ses autres organes, ne lui ont-elles pas dû de se constituer et de s'élever de plus en plus? Qui récemment a émancipé des nègres? L'Etat. Qui vient d'affranchir les serfs en Russie? L'État. La liberté générale, opprimée avec la dispersion des pouvoirs, s'est relevée avec leur concentration, c'est-à-dire avecrÉtat. En effet, les pouvoirs dispersés, aux prises les uns avec les autres, c'est l'arbitraire joint à l'absence de sécurité. L'État constitué, c'est la sécurité au contraire, c'est la liberté dès lors, c'est l'égalité dans le droit commun. Si les fonctions ne sont plus des propriétés, si les charges ne sont plus transmises héréditairement, à qui le doit-on? A l'État. L'État a fondé l'égalité civile, et il la maintient. L'État sans doute a participé de l'inévitable imperfection des choses humaines. Il s'est plus d'une fois tourné contre l'utilité générale, dont il est le représentant. Il a abusé de son arme indispensable, la centralisation. Mais celui qui impartialement mettra dans la balance la somme de bien et la somme de mal n'hésitera pas à placer les services qu'il a rendus bien au-dessus des maux qu'il a faits; il ne condamnera pas le fond pour l'accident , l'histoire pour les épisodes regrettables ou criminels, si nombreux qu'ils soient, qui s'y mêlent Parmi les écoles pohtiques, les unes ont trop étendu , les autres trop resserré la sphère d'action de l'État. L'école économiste est tom bée généralement dans ce dernier excès, au

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quel la entraînée la légitime critique des règlements abusifs qui entravaient la liberté du travail.

En restreignant les attributions de l'État à la sécurité intérieure et extérieure, elle a manifestement abusé de son principe. Ce tort a paru s'aggraver avec un des économistes les plus justement célèbres et les plus habituellement judicieux. On a souvent reproché à J. B. Say , d'avoir qualifié le gouvernement d'ulcère et de regarder les dépenses de l'impôt comme des dépenses par nature improductives. La politique la plus libérale s'accorde avec l'économie politique elle-même pour rejeter ces exagérations. Loin d'être improductif par essence , rimpôt est le prix de services très-réels rendus par l'État. L'abus ne saurait faire preuve contre l'usage légitime. Quant aux attributions de l'État, il est de toute évidence que. même réduitc^ à leur minimum, elles dépasseraient la répression pure et simple des violences et des fraudes. C est ce que prouve fort bien un pubiiciste, économiste lui-même et de l'école libérale la plus avancée, M. John Sluart iiill, dan.-^ ses Principes d'économie politique. Le célèbre pubiiciste indique des cas assez nombreux qu'on ne saurait soustraire à lactiou gouvernementale et qui ne peuvent rentrer dans cette formule étroite. Telles sont les lois de succession'. Il y a nécessairement des lois de succession dans toute société. On ne citerait aucun pays, même aux Etats-Unis, où le droit de tester soit absolument sans limites. Supposons d'ailleurs le cas très-ordinaire où il n'y a pas de testament , la loi décide , d'après des principes d'utilité ou d'équité, à qui doit revenir la succession. Un gouvernement ne sort point de ses fondions légitimes, lorsqu'il prend î'aflministration des biens en cas de débat sur la propriété d'une somme, ou dans les cas d'insolvabilité judiciairement constatée ; lorsqu'il établit des lois sur les richesses communes ou sur certaines propriétés indécises, les eaux, les forêts, les mines et carrières, lorsqu'il se refuse à reconnaître certaines promesses et certains engagements comme obligatoires, lorsqu'il intervient dans les contrats de loyer du travail, lorsqu'il fixe les conditions qui règlent le mariage, lorsqu'il détermine d'avance les formules et les formalités suivant lesquelles certains actes se feront. A l'État aussi il appartient de prendre soin des intérêts des mineurs et des incapables. K'est-ce pas enfin à l'État qu'il appartient de consacrer un système de poids et de mesures, un système monétaire ? Dans ce dernier cas même, on aurait tort de croire que la fraude seule est ce que l'on veut éviter. Il s'agit d'épargner au pu-

1. Nous sommes d'avis qu'un grand nombre de lois, et not.immeot celle sur les successions, et en général celle? qui règlent les relations entre hommes, ont été créées et développées spontanément et successivement par la société. La loi s'est bornée à leur donuer une consécration solenneUe et quelquefois une sanction. Les lois contumières ont partout précédé les lois écrites. Kous croyons qu'il n'existe pas de loi générale, écrite sur les successions dans le Eoyaume-Uni. {Voy. le mot Gavelkind.)

bhc la peine, le temps et la dépense du pesage et de l'essayage des monnaies. ]N"'en faut-il pas dire autant de certains travaux, de l'établissement et de l'amélioration des ports , de l'érection des phares, des opérations géométriques destinées à fournir des cartes exactes, des constructions ayant pour but de contenir la mer ou de renfermer dans leur Lt les fleuves et les rivières, etc ?

A ces exemples il serait facile d'en ajouter d'autres. Admettez le système de liberté le plus complet en ce qui regarde les voies de communication. Supposez que l'ouverture, l'exécution , l'exploitation de ces voies soient entièrement laissées à l'initiative privée; ne sera-ce pas un devoir rigoureux pour l'autorité de défendre aux entrepreneurs de se servir de voitures mal établies , ou dont la charge serait trop élevée, de prendre des précautions contre certains abus dans la manière dont les voyageurs sont traités? Cela ne rentre que jusqu'à un certain point dans la protection due par l'autorité à la sûreté des personnes. Il y a un degré de gène imposé aux voyageurs, qui n'intéresse pas précisément la sécurité et contre lequel ils doivent être défendus au nom de l'humanité et de la dignité personnelle. On avouera que ces mesures sortent du système purement répressif, et on pourrait en citer bien d'autres. Qu'est-ce , par exemple , que la loi d'expropriation pour cause d'utilité publique ? On peut abuser de cette arme nécessaire ; est-ce une raison pour que l'État s'en dessaisisse?

Une règle serait à trouver qui déterminerait dans quel cas, en dehors de la simple répression, l'État est autorisé à intervenir. Cette règle ne saurait être qu'un peu vague ; il est difficile d'en indiquer une autre que l'utilité démontrée sous la réserve que la justice n'en recevra aucune atteinte, si tant est, encore une fois, qu'entre l'utilité et la justice il puisse jamais exister de réels conflits. Cette règle de l'utilité, contenue par la justice, veut elle-même être interprétée. Il ne suffît pas que l'intervention de l'Etat soit avantageuse à quelques égards pour se légitimer, il faut qu'elle soit plus avantageuse sensiblement que ne le serait l'initiative individuelle. .Nous disons sensiblement, et nous ne croyons pas aller trop loin en faisant cette réserve. Ne peut-il, en eflet, exister des cas où un moindre bien opéré par l'individu vaut mieux qu'un plus grand bien eftéclué par l'État, par cela seul que l'initiative privée est respectée ? Quel mal plus grand que de tarir cette initiative dans sa source , que de lui ôter l'habitude de compter sur elle-même, et par là de mettre obstacle à sa fécondité? ^'est-ce pas par une impatience peu réfléchie risquer comme on l'a dit, de tuer la poule aux œufs d'or ? En dehors de quelques attributions inhérentes à la nature du gouvernement, au point d'en être inséparables, peut-être la règle la plus générale qui justifie lintervention de l'État , est-elle celle qui ne la permet que sous cette double coudilion: 1° qu'elle soit pour ainsi dire nécessaire ; 2° qu'elle travaille elle-même au-

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tant que possible à se rendre inutile. La société est tenue de marcher vers le plus grand développement de l'individu, qui seul existe réellement. L'action de l'État substituée à celle des particuliers doit être, à peu d'exceptions près, considérée comme une sorte de pis-aller nécessaire destiné à être abrogé par le progrès, qui a pour mesure la masse même des choses dont sont devenus capables les individus. Plus nombreuses sont les attributions concentrées entre les mains de l'État, plus la société peut être dite en minorité et en tutelle. La preuve en est que ceux qui considèrent le genre Immain comme un éternel mineur veulent l'État tout-puissant ou imaginent une théocratie absorbante et oppressive qui réunit en elle l'Église et l'État. Entre l'idéal socialiste de l'État surchargé d'attributions de tout genre, et l'idéal libéral de l'État voyant décroître le nombre de ses attributions essentielles, il faut donc forcément faire un choix. Le choix fait dans ce dernier sens, il restera encore une question de droit et une question de fait , deux questions d'ailleurs dont l'importance et la difTiculté sont également grandes , il ne faut pas s'y tromper. La question de droit est de savoir quelles sont les fonctions nécessaires , obligatoires du gouvernement, et quelles sont ses fonctions /acuUatives, c'est-à-dire celles qu'il peut exercer pour la communauté ou certaines portions de la communauté sans léser la justice. La question de fait est de savoir, dans tel état donné de société, dans quelle mesure et comment ces attributions facultatives peuvent être exercées. Par exemple, l'État les exercera-t-il seul ou avec la concurrence des particuliers ou de telles et telles associations? Sous quelle forme exercera-t-il son intervention? Sera-ce en s' emparant d'un service, ou sans prétendre s'en charger, agira-t-il par voie d'encouragement, de subvention à l'égard des entreprises privées ? Il est bien clair ici que la question ne revêt phis le caractère de l'absolu; qu'elle se complique d'éléments variables, accidentels; que ce qui est vrai pour la Russie, par exemple, ne l'est plus et peut ne l'avoir jamais été pour l'Angleterre; que ce qui est applicable à un temps ne l'est pas à un autre, etc.

Une règle à quelques égards plus précise de la légitimité de l'intervention de l'État , c'est que le but qu'il s'agit d'atteindre soit collectif, en d'autres termes qu'il embrasse la société tout entière. Un besoin peut avoir un très-haut degré de généralité, et même d'universalité, sans pouvoir être qualifié de collectif. Nous avons tous besoin de vêtements; est-ce une raison pour en confier la confection à l'autorité ? L'idée dft coîlectiOR implique l'idée de société prise comme un tout, et un besoin collectif est celui qui touche à la fois solidairement tous les membres de la nation. Ainsi, que je sois plus ou moins mal vêtu, cela ne regarde que moi. Mais mon voisin est intéressé à ce que ma maison ne brûle pas, et si un voleur m'attaque, tout homme faisant partie du même État peut se considérer comme étant attaqué lui-même. En outre, certains services compor-

tent l'action collective exercée en commun, à l'aide de moyens doués d'une certaine simplicité, et d'autres ne la comportent pas. L'armée, la police sont visiblement de la première sorte, ainsi que d'autres services comme la poste , tandis que l'agriculture, la filature ou le tissage de la laine et du coton , la masse des industries en un mot se refusent à une organisation en commun, à des procédés uniformes et imposés.

L'instruction parait participer des deux natures de service. Il y a dans l'instruction des notions générales et communes à tous et qui intéressent la société tout entière, que l'État peut faire donner. Ce sont celles qui constituent l'homme et le citoyen. L'intervention de l'État doit d'ailleurs ici être limitée soigneusement par le respect de la famille et le libre développement des écoles privées. L'État peut aussi se proposer de suppléer aux lacunes de ces écoles qui ne couvriraient pas toujours leurs frais II peut prendre à son compte quelques grands établissements modèles. II faut donc, quoi qu'on en ait dit, applaudir au budget consacré aux écoles primaires, aux compagnies savantes, aux bibliothèques, aux musées, aux missions scientifiques, aux encouragements et récompenses pour les lettres , les arts, les découvertes, à l'enseignement supérieur. Tous ces établissements et toutes ces mesures supposent, et avec raison, selon nous, que l'État ne doit pas se renfermer dans la tâche purement négative d'empêcher le mal, mais qu'il doit collaborer au progrè' le la société. Seulement qu'on n'oubhe pas qu'à côté de l'usage se place le danger. Lorsqu'il s'agit de justice, presque tout est clair, et les limites sont nettement tracées. Dès qu il s'agit d'assistance, elles cessent de l'être, et la pente vers l'abus devient fort glissante.

Soit que l'État se propose d'encourager les beaux-arts , soit qu'il ait en vue de soulager les misères par des établissements charitables, il y a toujours deux périls qu'il ne doit pas perdre de vue. Le premier, c'est de se tromper de route, de céder à l'erreur quant à la direction qu'il suit, à des exclusions ou à des faveurs injustes quant aux personnes. Le second, c'est de se faire oppressif et spoliateur ; car d'une part il peut se laisser entraîner à la tyrannie par la charité, et de l'autre il n'a d'autre moyen que l'impôt, c'est-à-dire l'argent des contribuables. C'est ce qui doit rendre l'Etat très-réservé dans son action. On ne peut lui refuser , sauf ces réserves importantes, sa part dans la direction morale et matérielle des sociétés. Cette part est grande , surtout lorsque l'esprit de sflf-govemmeni et les ressources de l'association sont insufTisamnicnt développés. La vraie théorie politique exige qu'elle diminue avec le temps. «C'est aujourd'hui, dit iM. Guizot dans Yllisfoire de la civilisation moderne, une remarque vulgaire qu'à mesure que la civilisation et la raison font des progrès, cette classe de faits sociaux qui sont étrangers à foute nécessité extérieure , à l'action de tout pouvoir public, devient de jour en jour plus large et plus

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riche. La société non gouvernée, la société qui subsiste par le libre développement de l'intelligence et de la volonté humaine , va toujours s'étendant à mesure que l'homme se perfectionne. Elle devient de plus en plus le fonds social. M Rien n'est plus vrai; et pourtant, même dans les sociétés les plus avancées, la part d'action de l'État reste grande et, en un certain sens, la complication même des intérêts contribue à l'accroître. On remarque qu'en Angleterre même et aux États-Unis cette part tend de nos jours à s'étendre. Seul l'État est placé dans une sphère assez haute et pourvu d'assez de moyens pour rendre elTicacc une intervention réclamée par un grand intérêt d'humanité et de civilisation ; seul il représente non une partie, mais la totalité de la société. Dans un pays où les citoyens ont l'habitude de faire eux-mêmes leurs affaires, où une excessive centralisation ne pèse pas sur leur liberté d'action , où les communes jouissent d'une sutTisante autonomie , où enfîu le contrôle du gouvernement par de libres assemblées et par la publicité est éclairé et sérieux, l'État pourra et devTa retenir, avec grand avantage pour tous, cette part d'initiative et d'influence.

^Quelles que soient les limites de l'action de rÉtat, qu'on élargisse ou qu'on rétrécisse à Texcès son intervention dans le domaine de l'activité intellectuelle, morale et matérielle, il faut qu'il gouverne non-seulement dans l'intérêt, mais du consentement de la société. Ce consentement n'est pas l'unique fondement de l'existence de l'État. Elle s'impose comme une nécessité aux agglomérations humaines et elle puise son titre sacré dans la défense de la justice; mais c'est à la nation qu'il appartient de décider de la forme du gouvernement et de nommer ceux qui gouvernent. Toutefois, ici encore, le consentement n'est guère que la reconnaissance de certaines nécessités préexistantes. Ce qui détermine l'avènement de la forme républicaine ou monarchique , aristocratique ou démocratique, ce qui fait l'élévation de certaines races royales , c'est beaucoup moins la résolution prise de sang-froid d'un peuple qui délibère et qui vote après réflexion, qu'un ensemble de circonstances sociales, les unes présentant un caractère de durée, les autres accidentelles, mais impérieuses aussi.

Presque tous les gouvernements connus dans l'histoire ont été des gouvernements de fait, puisant moins leur légitimité dans leur origine souvent bien équivoque que dans le bon usage de leur pouvoir et dans l'attachement des populations. Les gouvernements résultent des besoins d'un état social donné. Cette vérité, qui s'applique aux Carlovingiens succédaiit aux Mérovingiens , aux Capétiens succédant aux Carlovingiens, trouverait des applications tout aussi frappantes dans l'histoire moderne. Une des formes essentielles du progrès politique consiste pour les peuples modernes à entrer pour une plus grande part dans le choix hbre et réfléchi des formes qu'il leur convient de consacrer, et des gouvernants qu'ils jugent

bon de se donner. Jamais assurément cette liberté ne peut se produire indépendamment de la pression qu'exercent le milieu social, les circonstances politiques; mais elle compte comme un élément de plus en plus important avec la participation devenue régulière des populations dans les affaires publiques . avec îiiabitude que prennent les esprits de réfléchir, de se préoccuper des conditions qui assurent le mieux l'ordre et la liberté. Tout incomplète que soit encore à cet égard l'éducation des peuples européens, elle se fait chaque jour, et la souveraineté nationale qui est depuis plus d'un siècle presque universellement admise comme un principe, est de plus en plus un fait avec lequel ont à compter les gouvernements. Tous les jours la théorie du droit divin, en vertu duquel les gouvernements existeraient et les races royales régneraient par une mystérieuse et directe délégation de la Providence, avec ou sans le consentement des peuples, perd ses derniers adeptes. Les défenseurs les plus résolus de l'hérédité monarchique se réfugient dans le principe de l'utilité sociale. C'est en général sur ce terrain que se place aujourd'hui le parti qu'on nomme légitimiste. Sauf un petit nombre d'hommes attachés encore à l'idée du droit divin , on voit rarement les partisans de la légitimité soutenir que le pouvoir soit, par un pur don de Dieu, la possession d'une famille, possession qu'on ne peut, pas plus que ses biens meubles ou ses terres, lui ôter sans spoliation; ils sonlieunent seulement qu'il est bon que la société , non en vue de cette famille, mais en vue de son propre intérêt, y consacre et y perpétue l'exercice du pouvoir souverain; l'etfet de toute infraction à cette règle est de précipiter les peuples dans les incertitudes et les hasards de nouvelles révolutions. Les conséquences de ces deux manières de voir se ressemblent beaucoup, mais le principe est différent; c'est un dogme qui s'humanise pour ainsi dire au lieu de s'envelopper de mystère. Mais comment, même sous cette forme, le concilier avec le principe de la souveraineté nationale? S'il n'est pas permis à celle-ci d'agir par pur caprice, comment lui serait-il interdit de décider, en tenant compte des besoins nouveaux, des idées nouvelles, de l'état nouveau des sociétés, que telle forme a fait son temps, que telle race qui en était la représentation a cessé de convenir à un pays et à une époque? Si le pouvoir vient de la nation, elle peut reprendre ce qu'elle a donné et le transporter ailleurs. L'histoire prouve que les nations ne font pas de vœux éternels, qu'elles jie s engagent pas à perpétuité, ce qui ne veut pas dire qu'elles ne doivent pas respecter les conventions qu'elles acceptent ou stipulent sous le nom de constitution. Un peuple peut avoir tort ou raison de changer sa forme de gouvernement, et il faut plaindre les nations qui changeraient pour changer, sans motif suflisant. Mais ce qui n'est pas douteux , c'est qu'une nation est maîtresse de changer, quel que soit l'usage qu'elle fasse de sa liberté. Si elle a raison dans sou changement, la grandeur

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et la prospérité du pays en sont le prix, si elle a lort, elle trouve sou châtiment dans le désordre et dans une iuévilable décadence. La justice, la raison, voilà donc les limites et les règles de toute souveraineté. j\lais ce sont là des règles morales, condition de toute bonne Ijolitique, et non des limites matérielles. En fait, il est absurde de mettre la souveraineté en dehors de la nation. C'est d'elle, eld'elle seule, qu'émanent et l'État et ses formes. Elle est la source de tous les pouvoirs. Ceux-ci ne peuvent être que des mandataires, sous peine d'être pour elle des maîtres absolus qui disposeraient d'elle comme d'une propriété et d'une chose. Mettez cette source ailleurs, et comment les droits individuels ne seront-ils pas bientôt sacrifiés? La nation qui est la collection de ces droits ne peut leur porter atteinte sans se sacrilior ellemême. Il n'en est pas ainsi d un État qui reposerait sur une base oligarchique ou tliéocratique et qui prétendrait n'avoir de comptes à rendre qu'à lui-même. La souveraineté du but aurait Lien vile légitimé à ses yeux la constitution des plus injustes privilèges, l'oppression des voiuiUés, la tyrannie exercée sur les esprits, le partage arbitraire et abusif des biens matériels et des avantages sociaux. Ce n'est pas la théorie pure qui lient ce langage; c'est l'histoire de tous les pays et de toutes les époques, depuis rOrient jusqu'à l'Occident, depuis les temps anciens jusqu'aux temps modernes, L'Étal étant la représentation et le dépôt des droits collectifs, il y a presque un pléonasme à dire qu'il ne saurait avoir une existence indépendante de la société , et il est immoral autant qu'insensé de lui chercher une origine en dehors d'elle.

IL Des différents pouvoirs de l'État. Distinction et orgu/iisutioji, du pouvoir IcgislatiJ , du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire.^ — Plus les sociétés soûl imparfaites, plus l'État oflre une masse confuse d'attributions. Laconfecliou et l'exécution des lois sont conliées aux mêmes mains; la responsabilité du pouvoir ne parait nulle part; il n'est responsable que devant les représailles de la force, c'est-à-dire devant les révolutions. Or, un pouvoir irresponsable, c'est le pouvoir absolu. Un pareil état, évidemment contraire à la liberté des citoyens, n'est pas moins opposé aux régies de l'ordre. Il est soumis dans son exercice à mille tiraillements, faute de définitions et de régies précises dans la distribution des fonclions attribuées aux différents pouvoirs, dès que ceux-ci commencent à se distinguer. L'État, contre sa dètinition même, peut alors se tourner contre la sécurité, devenir pour la société une cause de désordre. On évite ces maux par la division des pouvoirs, divi^sion qui garantit leur indépendance. Ces pouvoirs sont en général au nombre de trois : le pouvoir législatif qui fait les lois, le pouvoir exécutif qui en assure raccomplissement et veille à la sûreté du pays, et le pouvoir judiciaire qui les interprète et les applique aux cas particuliers. Comment ne pas voir que cette division des pouvoirs suppose que le peuple délègue ses pouvoirs à certains corps

et à certains individus, au lieu de les exercer par lui-même? L'État ne saurait se confondre avec la nation elle-même. Alême avant l'ère des gouvernements constitutionnels, tout pouvoir, f(it-ce celui des empereurs romains ou des autocrates les plus absolus, se dit et est plus ou moins représentatif. Contre l'exeicicc direct du pouvoir par le peuple s'élèvent deux objections : la première de droit, c'est que s'il faisait tout, s'il votait la loi et l'appliquait sans intermédiaires, cette concentration ou plutôt cetie confusion de tous les pouvoirs dans les mains de la foule se résoudrait dans la plus complète tyrannie; car le peuple souveiain n'est pas audessus des régies qu imposent la justice et la nature des choses à toute souveraineté. Soit qu'ilsrestentdansleseindc la nation, soit qu'ils eu sortent pour se constituer en différents corps, les divers pouvoirs ont besoin d'être séparés les uns des autres, pour donner des garanties à la liberté et à l'ordre : et quelles garanties que celles qui reposeraient sur les caprices d'une multitude confuse, jugeant de tout sans capacité et sans compétence? La seconde objection fondamentale qui s'oppose au gouvcrnument direct du peuple par le peuple, c'est l'étendue des nations modernes; ce qui apparaît à la rigueur comme possible dans une toute petile république ou dans une peuplade sauvage, cesse de l'être avec des populations nombreuses, dont l'ensemble seul peut prétendre représenter la nation. Mais une fois émanés de la société devant laquelle ils restent responsables suivant des règles qui forment en partie l'essence même des constitutions, ces pouvoirs agissent dans la plénitude de leur indépendance; il n'existe entre eux que les liens nécessaires à l'unité de l'État et à la hiérarchie. Ce serait anticiper sur d'autres articles qui trouveront leur place nécessaire dans cet ouvrage que de tracer ici les règles en détail de chacun de ces pouvoirs et la nature de leurs rapports. Le pouvoir législatif a des attributions très-étendues; on aurait lort pourtant de voir en lui le souverain , ainsi que Ta fait J. J. Rousseau. Lui-même émane de la souveraineté nationale, de laquelle sort aussi le pouvoir exécutif. Le pouvoir législatif, chez tous les peuples jouissant d'une certaine liberté, est sujet, au moins en partie, à un renouvellement périodique. Il représente à la fois les intérêts de la masse et les courants plus mobiles de l'opinion publique. Ses attributions purement politiques changent selon la forme des gouvernements. Tantôt il subit la volonté du pouvoir exécutif et n'est qu'un corps purement consultatif, tantôt il î'entraine, comme dans les gouvernements parlementaires; il donne alors l'être aux ministères ou décide de leur chute, suivant qu'il leur accorde ou leur relire la majorité, il est maître du gouvernement. Le vote du budget est de sou essence, ainsi que le contrôle des finances publiques. Par là il ne peut manquer d'exercer sur la marche générale de la politique une action plus ou moins puissante. Dans la plupart des pays, le pouvoir législatif est partagé en deux assemblées, l'une

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d'une durée de quelques années, l'autre à plus long- terme, et souvent viagère ou même héréditaire. Telles sont en Angleterre la Chambre des communes et la Chambre di'S lords, et en France les assemblées appelées loiir à tour Chambre des députés et Charnière des pairs, ou Corps lég-islalif et Sénat. On se propose par ce partage eu deux chambres distinctes, d'assurer aux délibérations plus de maturité, et particulièrement de faire entrer dans la composition d'un pouvoir d'une importance si capitale, deux éléments également nécessaires et qui se font contre-poids, d'un côté le mouvement, l'élection populaire, la périodicité, l'opinion avec ses souffles divers, les besoins du pays avec ce qu'ils ont de novateur, sauf pourtant certaines garanties d'ordre et de sagesse; d'un autre côté les positions acquises, les anciens services, la durée, la permanence, la tradition. Ces deux assemblées ne font pas au reste exactement double emploi: chacune d'elles a des attributions que n'a pas l'autre; c'est ainsi que, dans la constitution de la France, telle que l'avait organisée le second empire, le Sénat recevait les pétitions, veillait à maintenir ou avisait à modilier par tels moyens indiqués la Constitution, etc.

Le pouvoir exécutif varie au moins autant dans ses formes que le pouvoir légi.<latif. C'est à lui plus spécialement qu'on attribue le nom de gouvernement. C'est lui qui donne en quelque sorte sa forme à l'iitat, et qui en fait une monarchie ou une république. De lui émanent les règlements, décrets et ordonnances, comme du pouvoir législatif émanent les lois. Selon les pays, son concours est plus ou moins nécessaire à la confection de ces mêmes lois, selon qu'il a ou n'a pas le droit d'initiative et le droit de veto. Comme il dispose de la force publique et des places, c'est presque toujours contre ses empiétements que les pays libres ont pris leurs précautions et ont cherché des garanties constitutionnelles. L'empêcher d'asseoir, de prélever et de dépenser l'impôt sans le consentement et le contrôle de la nation, de faire la guerre sans son aveu, de mettre la main sur les franchises locales et individuelles, tel a été leur but constant. Bid légitime et sacré, aussi nécessiiiro que dilficile à atteindre ; car il s'agit de ne point allaiblir le pouvoir en le contrôlant; et d'un autre côté renoncer au conti'ôle. c'est lui laisser prendre une force qui se tourne à la fois contre la nation et contre lui-même, l'abus résultant de tout pouvoir illimité et ayant son châtiment dans l'affaiblissement et la ruine. La sagesse des gouvernés comme celle des gouvernants , et avant tout leur modération, forment l'iiulispcnsable complément des constitutions les meilleures.

Avec le pouvoir judiciaire on risque moins de rencontrer ces conflits qui marquent trop souvent les relations délicates et orageuses des deux autres pouvoirs. Sa tâche est plus facile à limiter : il intei^prètc la loi, il punit les délits et les crimes, il est arbitre des cas liligieux en matière civile. Les peuples libres visent à met-

tre hors de la dépendance du pouvoir exécutif armé de tant de moyens et pouvant combler des marques de sa faveur ou de sa disgrâce, les magistrats qui rendent la justice. Quelques-uns cherchent dans l'inamovibilité de la magistrature un remède à cette puissance de la force executive qui pourrait alarmer la Justice. Trop souvent, les juges n'ont été que des instruments entre les mains de gouvernements violents ou corrupteur. C'est encore contre cette pression abusive qu'a été imaginé le jury (voij. ce moi), qui fait intervenir les simples citoyens dans l'appréciation des faits criminels. Il est vrai qu'en dehors des délits politiques le jiu-y répond à une autre pensée. Mais politiquement telle est son origine. De même que nous avons remarqué la séparation des pouvoirs , il faut aussi remarquer celle du pouvoir judiciaire en plusieurs sortes de juges. C'est le ministère public qui dresse et soiitient l'accu- . sation. Pour un certain- nombre d'actes coupables, le jury prononce sur le fait, et la sentence est rendue par des juges indépendants. Tous ces actes rentrcTit aussi étroitement que possible dans les attributions répressives de l'Etat.

A ces pouvoirs de l'État que nous avons caractérisés rapidement, on peut joindre l'Administration, qui dérive du pouvoir exécutif, mais qui en forme une branche tellement distincte qu'on est tenté de la considérer comme un quatrième pouvoir. Gouverner et administrer ne sont pas, en etfet, deux choses identiques'. Dire que l'administration ne doit prendre ni trop de place ni trop peu, qu'elle ne doit pas viser à tout absorber et empiéter sur le domaine de Fautorité privée, qu'elle doit procéder selon des règles bien déOnies avec maturité et sans excès de lenteur, c'est énoncer de véritables lieux communs, mais dont l'importance est immense. L'Etat qui administre trop ne se nuit pas moins à lui-même que l'Élat qui n'administre pas assez. Une centralisation administrative excessive cause des froissements d'intérêts, des mécontentements inévitables, multiplie sans mesure les fonctions et les fonctionnaires, et se tourne contre l'État en devenant pour les révolutions un excitant et aussi une facilité, une fois qu'elles ont réussi à mettre la main sur la grande roue qui fait tout mouvoir. Il faut donc que la poliliqne moderne se pénètre de ce principe que le but de la société est le libre développement des facultés humaines, par lequel seul les nations atteignent au maximum de puissance et de perfectionnement, l'ar là, l'État évitera de surcharger les individus d'entraves inutiles et oppressives, et se mettra en mesure de leur donner tous les secours utiles. Les droits politiques ont sans doute par eux-mêmes une grande valeur et leur exercice sérieux confère aux individus une incontestable dignité. Pourtant c'est comme garantie des droits civils et de développement intellectuel, moral et matériel des populations

1. Le gouvernement est à l'administration ce que le cerveau est aux bras; l'un pense et veut, l'autre aj;it , exécute. 't ^-

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