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ETAT DE SIEGE. ■— ETATS, CASTES, CLASSES, ORDRES

crimes et délits dout la poursuite leur avait été déférée.

C'est uzie loi d'exceptiou s'il eu fut jamais. Gustave Isambert.

Sans aucun doute c'est une loi d'exception, et les lois d'exception sont une mauvaise chose; mais il y a aussi des circonstances exceptionnelles : quand la guerre éclate ou que Tiusurrection trouble l'ordre et la sécurité du pays, il faut bien recourir au moyen de répression que la situation rend nécessaire, et celte nécessité est reconnue par tous les gouvernements: absolus, libéraux, démocratiques, radicaux. L'élat de siège est généralement nue mesure défensive, mais il est juste de dire, on en a parfois abusé. — M. B.

CoMPAEEZ : Siège, Conseils de guerre, Cour martiale.

ÉTAT FÉDÉRAL. A dislinguer de la confédération. Les États-Unis d'Amérique, la Suisse, l'empire allemand, sont des États fédéraux, parce que pour chacun d'eux le gouvernement central représente seul le pays visà-vis de l'étranger. Dans les confédérations, les Étals qui en foiit partie ont conservé — plus ou moins — leur souveraineté internationale. Dans l'Etat fédéral les membres de cet État jouissent de leur souveraineté intérieure, toujoiu's plus ou moins selon Icà temps et les lieux. {Voi/. États-Unis, chap. ii, Inti-oduction. Confédération, etc.)

ÉTATS, CASTES, CLASSES, ORDRES. l'Iaton, dans sa Republique, cherchant par l'étude de l'homme à conuailre et à atteindre la justice, analyse les manifestations de l'àme et les ramène à trois facultés primordiales: l'intelligence, le sentiment, la sensation. Ces trois forces de notre nature, bien qu'inégalement développées dans chaque individu, sont admises par lui comme fuxpression rigoureuse et complète de uolre être. Il les prend donc pour bases dune étude plus générale, et s'élovaut de l'individu à la société qu'il juge identiques, il ramène à ces trois types l'universalité des hommes, et les divise en îrois classes, selon que telle ou telle des trois facultés prédomine dans l'àme de chacun d'eux. Ces trois classes il les nomme indiU'éremment pliilosoijlies ou ina- (jislruls, guerriers ou (jyiiiausLcs, laboureurs ou arlisuHs et leur donue pour attributs, à la première, linlclligence qui préside et gouverne, à la deuxième, le sentiment sympathique et ardent qui obéit et combat, à la troisième , 1 instinct vulgaire qui. soumet à nos besoins la nature exiérieure.

L'histoire des sociétés humaines semble af- Hrmcr la vérité de cette analyse métaphysique, l'arlout l'on constate l'existence de ces trois classes dont IMalon essayait de prouver la nécessité, et rexpéricnce, d'accord avec la tliéorie, nous monire depuis les origines les plus reculées de l'Inde jusqu'aux temps modernes, le genre humain se soumettant d'instinct à celle loi naturelle, chaque nation se sépa-

rant elle-même en trois branches, on pourrait dire en trois peuples superposés l'un a l'autre et réservant à chacun d'eux une destinée et un rôle distincts dans le travail général de l'humanité.

Mais ces hiérarchies sociales, tout en se perpétuant à travers les siècles ou se reconstituant après les révolutions, modifient leur caractère avec les progrés des temps et de la civilisation. Les premiers peuples les considèrent comme une création divine et un ordre providentiel; plus tard les législateurs et les philosophes croient découvrir en elles une tendance inhérente à l'homme et les maintiennent, non plus au nom de la Divinité immuable, mais au nom de la sagesse et de la justice devant laquelle doivent lléchir les droits personnels de chaque individu ; plus tard encore, lorsque les sociétés ont louglcmps vécu, on ne les accepte plus que comme un système quelconque, un moyen empirique plus ou moins juste et utile de conserver l'ordre et de diriger \i^à nations, jusqu'à ce qu'enfin l'égalilé proclamée un principe parla hévolutiou française, mette les droits de l'homme au-dessus de toute classihcation sociale, et que la diversité des hommes, énoncée par Platon et affirmée par l'hisloire, ne fasse plus que la règle des fonctions de chaque citoyen.

Bien que, dans le langage usuel, les termes de castes, classes, états et ordres soient employés iudiiréremment comme synonymes, leur signilicalion est cependant dilféi-ente et se rapporte aux diverses origines des hiérarchies. Les castes sont ces divisions fatales et irrévocables que les croyances religieuses Irausformeiit en dogmes et qui n'ont existé, à vrai dire, que dans l'Inde. On donne le nom général de classes à toutes les divisions politiques fondées sur des conquêtes ou sur des législations civiles; les états ne sont eux-méjues qu'une modilicaiion moderne des classes, wnc façon plus libérale et {ilus philosophique de les nommer et de les considérer.

Les transformations dont nous venons de parler n'ont pas été successives et le progrès des sociétés et de la civilisation n'a jamais été continu. Si l'histoire ne peut plus ètr'C figurée par ce cercle infranchissable et perpétuel dans lequel la renfermait Vico, la ligne droite ascendante n'est pas davantage sa direction permanente; c'est à travers bien des fluctuations contraires que les peuples oui marché vers la réalisation de ce qui nous parait être aujourd'hui la justice et la vérité. Les uns ont si!.ccombô sous les invasions et les conquêtes, sans que leurs institutions aient pu être changées; d'autres se sont alfaissés à mesure que l'égulilé l'emportait sur les hiérarchies sociales, et de nouvelles races, fondant de nouveaux empires, reconsliluaient les classes uu moment disparues; d'autres, cntin, conservent encore leur organisation sociale telle i\\\(: la décrivent les monuments les plus anciens de leur histoire.

(Jnelle que soit, pour la science, leur origine historique, les castes de l'inde ont loujouri» eu,

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en effet, leur principe et leur justification dans l'ordre surnaturel. La vie terrestre, dès Tôpoque des lois de Manou, n'était autre chose pour l'Hindou, que la conséquence inévitable d'une vie antérieure, la récompense accordée ou le châtiment infligé par Dieu aux mérites ou aux fautes ignorées de l'ùme, une destinée fatale contre laquelle toute révolte ne pouvait qu'être inutile ou impie. Brahmà n'a pas créé l'homme: il a créé trois hommes dillerents émanés de sa tète, de son bras, de ses pieds, le Bmhmdne, le Kschdlrijid, le Vaiçyd, qui seuls composent l'humanité. L'étranger, l'habitant primitif de l'Inde, le Coudra ou le Tschanddld. est moins qu'un hom me, moins que certains animaux que la loi ordonne de respecter. Le contact de cet être impur, son regard, son ombre, souillent les hommes régénérés (Dicidjds) qui peuvent impunément le mettre à mort et s'en servir comme d'une chose inerte. Seules, les races issues de Brahmà ont droit à la vie terrestre et à la vie future, et c'est entre elles que se partage le monde. Le Brahmane a la science, la sagesse, la vertu; il est roi de la terre dont tous les produits lui reviennent de droit et n'appartienncnl aux autres classes que par sa libéralité; il prie, il contemple, il s'incarne Brahmcà, il est Dieu Ini-mème, obéi et honoré comme tel, car ses paroles manifestent la volonté divine. Les Kschàtryiàs, sous la direction suprême des Brahmanes, gouvernent, administrent, rendent la justice, font les lois, la guerre et la paix, lèvent les impôts, maintiennent l'ordre social et la division des castes. Sous le nom commun de Vaiçijas sont réunies les foules des agriculteurs et des artisans chargés de nourrir les bestiaux, défaire le commerce, de laiiourer, d'acquérir et de multiplier les richesses.

Le Bouddha, par sa doctrine plus douce, eûtil réagi cà la longue contre l'inflexibilité du •dogme des castes? La tendance égaliîaire de sa morale eût été sans doute impuissante à désorganiser la hiérarchie brahmcànique (Fo//. Brahmanisme et Bouddhisme), car, pour le bouddhiste lui-même, l'union et l'égalité des hommes ne devaient se réaliser qu'au delà du tombeau et par l'anéantissement ; quoi qu'il en soit, les sectateurs du Bouddha, vaincus et chassés de l'Inde, ne purent conquérir à leur religion nouvelle que les populations de la •flhine et du haut plateau de l'Asie, ainsi que ■du .lapon et d(> quelques autres iles.

La l'erse, la Judée et l'Kgypte eurent aussi leur ordre sacerdotal; mais les mages, les lérites et les prêtres de .Memphis dilTôrent profondément des Brahmanes; s'ils occupent, comme intermédiaires entre l'homme et Dieu, le premier rang dans la société, du moins n'en sont-ils plus les souverains prédestinés; à la domination succède la simple prééminence. Tout pouvoir n'émane pas d'eux; les rois et les guerriers ont une indépendance réelle, les travailleiu's mêmes ont des droits qui leur appartiennent en propre. Le lévite conseille les chefs d'Israël , mais n'a sur eux aucune autorité personnelle; les prêtres d'Egypte étudient

les lois et veillent à leur perpétuité, mais ils ne peuvent empiéter sur les attributs et les privilèges des deux autres classes: chacune d'elles a ses propriétés distinctes et son rôle particulier dans l'État dont elle ne saurait être privée et qui se transmettent héréditairement parmi tous ses membres. Ce fut une tradition parmi les historiens de la Grèce d'admirer cette organisation hiératique où le présent reproduisait le passé et déterminait l'avenir, où la modération des mœurs et des croyances conservait inaltérablement la paix.

Malgré leurs révolutions et leur rapide existence, les sociétés grecques accomplirent cependant de tout autres progrès que les théocraties de l'Orient. Sur le sol hellénique, comme plus lard à Rome, la cité fut l'origine et la base des républiques, et dans d'aussi étroites limites la subordination des classes ne pouvait avoir une bien longue durée. La diversité des races conquérantes ou conquises était peu scnsble: Doriens et Ioniens appartenaient à une même famille, parlaient la même langue, s'inspiraient de la même religion, sans que dans leurs luttes et leurs victoires réciproques, l'un des deux peuples put établir sur l'autre sa domination. Le premier résultat et le plus important de cette coexistence, dans une même région, d'Élats indépendants et hostiles, fut de détruire toute uniformité de législation, et de rendre impossible la formation d'une classe sacerdotale. Le génie grec, si éloigné du mysticisme contemplatif de l'Orient, préoccupé de l'état actuel de l'homme . de ses droits et de ses jouissances, de ses devoirs et de ses peines, en un mot, do ses rapports avec les autres hommes bien plus que de sa destinée future et de ses rapports avec l'univers et Dieu, simplifia, humanisa le culte comme la religion, flt do l'un et do l'autre une loi de morale et de I)Olilique à laquelle tout citoyen pouvait directoment participer. L'ordre sacerdotal devenait inutile : dUn seul homme et une seule femme, dit Diodore, occupent en Grèce le sacerdoce», devenu ainsi une magistrature purement civile.

Les sacrifices ne furent qu'un des privilèges de la classe aristocratique et guerrière entre les mains de laquelle résida longtemps la souveraineté. A Sparte et dans quelques autres cilés doriennes, où l'influence de la Trèle et de l'Egypte fut considérable, cette domindion s'appuya sur des inslilutious caractéristiques. Les Sjiarliales formaient seuls la cité, le gouvernement et l'armée; ils eurent la pi'opriétè d'une partie des terres , la suzeraineté de l'autre, assurèrent la conservation intégrale dans chacune de leurs familles des biens qu'elle possédait, évitèrent fout changement de législation, s'efTorcèrent enfin de conserver iu'actes les traditions de la conquête et de leur éLIblissement dans le Pélopoiiôse. Les vaincus, les Laconiens, répandus autour d'eux dans la campagne, deviiu-ent la classe du travail, labourant les terres qui leur étaient concédées sous condition de tribut, subvenant aux besoins matériels des Spartiates, servant en qualité

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d'artisans, marins et soldats auxiliaires, mais n'ayant aucune existence politique, à peine reconnus et protégés par la loi.

Il n'en fut pas ainsi à Athènes : dès les premiers siècles, les races de TÂltique se mêlèrent, les révolutions survinrent , les législations se succédèrent; et la multiplicité des lois, remarque Yico, conduit bientôt à la démocratie. Au septième siècle, Selon, dans son effort pour reconstituer la société, ne put prendre pour base et pour critérium de sa division des classes ni l'origine, ni la naissance, mais simplement la fortune. Une hiérarchie aussi arbitraire et aussi facile à modifier devint en peu de temps illusoire; tout citoyen eut des droits égaux , fit partie de l'assemblée du peuple et put arriver aux charges de l'État. La forme mobile du gouvernement ne permit jamais à l'autorité de se perpétuer dans un certain groupe de familles, ni aux privilèges individuels de se généraliser. Les fonctions elles-mêmes apparltnrent indistinctement à tous ; chacun put devenir tour à tour soldat, juge, législateur, magistrat, car le travail, loin d'être une cause d'infériorité ou de spéciahté, était imposé à tous les citoyens. Ainsi se forma cette démocratie athénienne. dont les plus hauts esprits des siècles de Périclès et d'Alexandre, Xénophon, Arislote , Socrate, Aristophane, censurèrent les excès, qui excitait l'ironie de Platon et lui faisait prendre pour idéal l'ohgarchie Spartiate, pour « fuir ce gouvernement très-agréable, où personne n'est le maître , d'une bigarrure charmante et où l'égalité existe entre les choses égales comme entre les choses inégales. » (République , VIII.)

La hiérarchie des classes romaines , fondée sur des principes plus absolus et soutenue par des institutions autrement puissantes, résista pendant quatre siècles aux efforts populaires les plus constants et les plus énergiques. Sous les rois et dans les premiers temps de la république, le patriciat, qui tirait sans doute son origine de l'Étriirie savante et de la Sabine guerrière, forma à lui seul la partie active de la république, possédant les terres conquises, se gouvernant par le Sénat et par les consuls, maître du sacerdoce et du Forum, des rites religieux et de la science mystérieuse du droit, servi dans ses guerres par cette foule d'émigrants qui s'étaient groupés le long du Tibre, qu'on nommait la plèbe et qui, privée de tout droit politique et civil, était presque étrangère à la cité . La misère qui attacha d'abord le plébéien à ses maîtres, le souleva enfin contre eux par son excès même; exclu de la fortune, de l'autorité et des honneurs, il songea d'abord à la fortune, obtint des lois générales (les Xll Tables) qui pussent lui permettre d'acquérir, garantir ses propriétés, ses héritages et sa liberté; ilconquit une part d'autorité dans la république par l'institution des comices par tribus {voff. Assemblée du peuple) et la création des tribuns de la plèbe; il atteignit enfin à l'égalité poUtique lorsqu'il fut admis aux honneurs patriciens, au consulat, au sacerdoce, et que les mariages entre les deux classes cessèrent d'être prohibés. Les sanglantes révolutions des

deux derniers siècles de la république achevèrent l'œuvre de la destruction des classes. Au milieu d'un aussi va.^te empire et dans ce mélange de tant de peuples divers, rien ne pouvait plus subsister de l'ancienne aristocratie, et bien avant Constantin le titre de patricien, prodigué aux nombreux fonctionnaires des deux empires, ne rappelait même plus un souvenir.

Parvenu à l'unité, le monde. antique se brisa. De l'Euphrate à la Tweed, les provinces qui ne se rattachaient aux capitales que par les liens chaque jour plus affaiblis d'une administration à la fois oppressive et impuissante, s'isolèrent les unes des autres, perdirent lentement leur vie collective et nationale , et abandonnées enfin à elles-mêmes, n'opposèrent aucun effort aux invasions des races germaniques qui arrivaient sur leur sol pour ressusciter les nations.

De ce contact de peuples et de civilisations opposés devait résulter fatalement une restauration des classes sociales. Les Barbares, guerriers, chasseurs, impatients de toute discipline, sans occupation autre que celle des armes, unis par leurs tendances fédératives et par la communauté de leurs mœurs et de leurs intérêts, ne trouvèrent dans les provinces de l'empire qu'une population dispersée, affaiblie, appauvrie, vouée à un travail permanent, déshabituée de l'indépendance et de l'autorité. De là, non-seulement la domination des races conquérantes, mais la réunion de tous les Leudes en un corps politique, en une classe supérieure, s'attribuant la propriété plus ou moins directe des terres et de la souveraineté des personnes, réduisant aux travaux du labourage ou de l'industrie jourualière les habitants des municipes et des campagnes.

Une seule autorité était restée debout sur les ruines de l'empire, celle de l'ordre ecclésiastique. Depuis la reconnaissance officielle du christianisme par Constantin, les chefs de l'Éghse chrétienne avaient été investis d'une juridiction temporelle sans cesse étendue par la faiblesse de l'administration impériale. Chargés d'abord du gouvernement des fidèles et des intérêts matériels de leurs églises, les évêques avaient peu à peu transformé cette autorité toute spéciale et se trouvaient, au moment de l'arrivée des Barbares, les protecteurs et les maîtres des villes, la seule autorité municipale et provinciale qui pût résister aux violences des invasions.

La conversion rapide des Barbares au christianisme et la nécessité où ils étaient de se servir d'intermédiaires pour soumettre les populations vaincues à l'organisation nouvelle de la société, accrurent encore l'infinencc politique du clergé. Possesseurs, au nom de l'Église, de biens territoriaux considérables dont ils ne furent dépouillés que momentanément , les évêques entrèrent de plain-pied dans une hiérarchie qui avait pour base et pour mesure la propriété et ses différentes natures. S'il est vrai que la féodalité ne fut complètement établie qu'au dixième siècle, il n'est pas moins vrai que les éléments principaux du régime

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féodal existaient dans rOccident dès les septième et huitième siècles, que l'esprit d'individualisme des peuples germaniques leur fît considérer dès le principe la propriété comme l'attribut essentiel de la personnalité, comme la condition première de la souveraineté et de l'indépendance ; et qu'ils graduèrent les rangs, les devoirs et les privilèges de chaque personne d'après l'origine et la franchise plus ou moins complète des biens qu'elle possédait. A titre de grands propriétaires, les évêques et les abbés furent donc admis dans la hiérarchie féodale sur le rang des leudes et des barons.

Mais une situation tout exceptionnelle devait, à un autre point de vue, séparer le clergé de la puissance laïque et le constituer comme une classe distincte de la noblesse. Dès le quatrième siècle, sous le régime impérial ; et malgré l'universalité du droit romain, le clergé avait obtenu l'institution de tribunaux ecclésiastiques spéciaux auxquels ressortissaient exclusivement ses membres. Ce privilège fut conservé après l'invasion et d'autant plus vivement réclamé qu'il devenait plus nécessaire au milieu de la confusion et de la multiplicité, d'abord des lois germaniques , puis des coutumes locales. En outre, et pour subvenir aux nombreuses fonctions que l'anarcliie de plusieurs siècles coucentra forcément dans ses mains, le clergé revendiqua et jouit de nouveaux privilèges, tels que l'exemption d'impôts, tels surtout que l'établissement de la dime sur tous les autres biens du territoire , dime répartie . perçue par lui-même et à son profit exclusif.

Une législation, des tribunaux, des ressources particulières devaient donc donner au clergé une situation politique, indépendante de la classe aristocratique séculière, et à beaucoup d'égards prépondérante. A une certaine période de l'histoire, lorsque les Germains entrés dans les ordres ecclésiastiques occupèrent toutes les dignités de l'Église , lorsque ces dignités cessèrent d'être conférées par l'élection pour être concédées par les seigneurs suzerains des terres, de même qu'un bénéfice séculier quelconque, lorsque les évèchès et la papauté elle-même se transmirent dans certaines familles, comme une sorte de fief héréditaire, on put craindre qu'au sein du christianisme , comme au sein des religions de l'Orient, il ne se formât une véritable caste sacerdotale. Ce fut l'honneur de quelques papes au douzième siècle et plus tard de la royauté française, de faire obstacle à un semblable entraînement. Dans ses luttes contre l'empire, Grégoire VU s'efforça avant toute chose de grouper le clergé sous les ordres du saint-siége, de le discipliner et d'empêcher qu'il ne se formât dans chaque nation une sorte de collège sacerdotal souverain. En imposant rigoureusement le célibat, en revendiquant la suprématie du saint-siége et la séparation des deux investitures, il fit du clergé une milice régulière, distincte sans nul doute du reste de la société et investie de nombreux privilèges , mais accessible à tous , sans cesse renouvelée et renfermant en elle-

même toutes les inégalités de l'ordre social séculier. La création des ordres mendiants poursuivit cette œuvre et rendit impossible le retour à ces castes sacerdotales, à ces théocraties oligarchiques de l'Asie, composées d'un petit nombre de membres égaux entre eux et se partageant à perpétuité le gouvernement des peuples.

Les puissances séculières de leur côté, et parmi elles surtout la royauté française, lorsquelles virent les efforts de la papauté pour constituer, non une caste, mais une société particulière dans la société générale, mirent tous leurs soins et toute leur habileté à se substituer au saint-siège, à prendre la direction de ce grand corps ecclésiastique, à transformer les représentants de l'Église en fonctionnaires spirituels de l'État. Tout en lui conservant la plupart de ses privilèges, les souverains restreignirent et limitèrent l'autorité du clergé, par l'attribution de fonctions spéciales à chacun de ses membres, par l'intervention et la surveillance permanentes de l'autorité laïque. De telle sorte qu'on peut dire, si l'on considère le mode de recrutement du clergé, sa position privilégiée vis-à-vis des autres classes et subordonnée vis-à-vis de l'État, qu'il forma dans les temps modernes une simple corporation beaucoup plus qu'une classe.

Est-il besoin d'ajouter que, chez les nations où triompha la réforme, l'indépendance du clergé comme corps social et politique, s'affaiblit et disparut rapidement ? On a souvent accusé les réformateurs de n'avoir soustrait leurs éghses à la suprématie romaine, que pour les soumettre plus complètement à la puissance temporelle de la royauté ; mais il était trop tard au seizième siècle, pour qu'il en fût autrement ; il était trop tard pour qu'un clergé quelconque pût vivre de lui-même, indépendamment et au-dessus de l'aristocratie, pour qu'ils'arrogeàtlaprèémincnceet la direction des sociétés, pour qu'il reconstituât une caste sacerdotale. La royauté avait trop grandi, les nationahtés étaient trop formées, la puissance civile trop bien établie : privés de l'appui extérieur de la papauté, les membres des clergés protestants devinrent presque aussitôt des magistrats de l'ordre spirituel, et l'abolilion du célibat, qui à d'autres époques et avec d'autres mœurs eût amené des conséquences entièrement opposées, ne servit qu'à les mêler davantage au reste de la société.

La différence profonde qui existe entre les clergés chrétiens et les castes sacerdotales de l'antiquité, sépare aussi les aristocraties modernes de celles de Rome et de Sparte. Même dans les pays où la hiérarchie des classes fut le plus A'ivace, l'on comprend qu'une autre civilisation et d'autres croyances dirigent les sociétés; à travers les distinctions sociales et politiques, apparaissent une foi sincère en l'unité du genre humain et une aspiration vers l'égaUtè. Parfois même, ainsi en France et dans une grande partie de l'Italie, c'est à peine si la noblesse a formé un corps politique, une véritable classe aristocratique. Eu Kalie, en effet,

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le commerce des républiques maritimes , l'industrie des communes lombardes et toscanes, procurèrent de bonne heure à la bourg-eoisie une supériorité de fortune considéraJjle, et lui permirent d'arriver au pouvoir, d'exercer une juridiction civile et militaire étendue, de jouer un grand rôle politique. En France et pendant des siècles, il exista plusieurs noljh'sses étrangères Ils unes aux autres; la noblesse du Midi quasi -espagnole, celle de l'Est relevant de l'empire, celle des grands vassaux de Bourgogne et de Bretagne, celle du roi, mais ce ne fut que bien tard qu'on put parler d'une noblesse française. Ce défaut d'union, cette absence de force collective permirent au tiers état, àla classe commerçante et industrielle, de sortir de sa sphère, de s'élever des occupations et des intérêts matériels aux professions libérales et aux fonctions publiques. Pendant que la chevalerie française guerroyait sur tous les champs de bataille d'Europe et d'Asie, insouciante du rôle qu'elle eût pu conserver dans le gouvernement, le tiers état s'était successivement emparé de tout ce qui représentait le pouvoir: charges municipales, charges financières, cliarges judiciaires, et en gardait pour ainsi dire le monopole. Et comme il se rappelait volontiers son origine latine et recherchait obstinément dans le droit romain la théorie de toute autorité et de toute société, son idéal était celui de l'empire : le souverain absolu chargé seul du gouvernement de la nation qu'il représente et obéi par des sujets tous égaux devant lui. De tels principes convenaient trop à la royauté, pour qu'elle ne s'efforçât point de les faire triompher; aidée de ses jurisconsultes et de ses parlements, elle accrut sans cesse sa puissance, et la noblesse se trouva bien petite, lorsque, n'étant plus abritée par les grands vassaux, elle se trouva à découvert devant cette royauté, qu'appuyait, par amour de l'égalité, le reste de ses sujets. Pendant les deux derniers siècles de l'ancien régime, toutes les prérogatives qui auraient dû lui appartenir en sa qualilé de noblesse lui avaient échappé; exclue systématiquement par Louis XIV du ministère et des hautes fonctions gouvernementales , réduite dans les provinces par l'institution des intendants à une autorité nominale, ayant depuis longtemps abandonné tout ce qui touchait à l'administration des finances et de la justice, laissé disparaître les états généraux et annihiler les étals provinciaux, appauvrie par des dépenses de guerre que rien ne compensait, elle vivait dans l'Élat impuissante et inutile, «livrée, dit Saint-Sinion , à l'otsiveté et au dégoût de toute instruction par l'incapacité de s'en servir à rien ».

Pour des motifs et à des degrés divers, les iioblesses de l'Allenuigne, de rEsp;!gne et de l'Angleterre, conservèrent plus longtemps leur suprématie. La forme fédérative de l'empire germanique, la division du territoire en un grand nombre de principautés et de seigneuries iudépeiulantes, l'organisation des diètes et la faiblesse du pouvoir central, permirent à la noblesse allemande, non-seulement de con-

server dans les limites plus ou moins étroites de ses domaines, une juridiction très-étendue, mais encore de garder la plupart des attributs de la souveraineté et de laisser ainsi subsister une démarcation profonde entre la classe aristocratique et les classes inférieures de la nation. Les guerres séculaires et nationales que soutinrent les nobles de Castille et d'Aragon contre les Maures, leur donnèrent un esprit de corps , un esprit d'indépendance et de fierté qui fit longtemps d'eux les véritables souverains du royaume. Il ne fallut rien moins que le génie opiniâtre de Ferdinand et de Charles-Quint, aidés des ressources d'un vaste empire et des forces de l'inquisilion , pour désorganiser et assouplir au pouvoir absolu les hautains descendants des Goths.

Les barons normands que Guillaume le Conquérant conduisit et établit en Angleterre , • eurent besoin, pour dompter l'énergique résistance des populations vaincues, de s'appuyer les uns sur les autres, de s'unir et de s'organiser. A peu près égaux entre eux, n'ayant audessus d'eux, par l'absence des grands vassaux, que le pouvoir royal, ils durent, pour conserver leiu's privilèges, agir collectivement, s'emparer d'une partie de l'autorité publique, stipuler des garanties générales , des droits permanents et exclusifs. Des lieutenances de comté jusqu'aux grandes dignités de l'État , l'aristocratie anglaise rechercha et occupa toutes les charges publiques; elle conquit sur la royauté le droit de surveillance et de contrôle par l'institution ■ définitive du Parlement au treizième siècle, obtint l'appui des communes eu défendant ainsi les libertés générales de la nation et en leur accordant des droits inférieurs, il est vrai, à ses privilèges, mais efficaces et réels. Ki les tentatives de pouvoir absolu des Tudors et des Stuarts, ni les deux révolutions du dix-sepiième siècle, ne purent détruire un état social fondé sur le caractère et l'origine de la nation ; mais en Angleterre comme sur le continent, la multiplication des l'ichesscs, l'importance du travail et les progrès de l'opinion pul)!ique. ne laissent guère plus à la hiérarchie des classes d'autre valeur que celle qu'on attache aux formes extérieures d'une tradilion respectée.

Si l'on veut chercher dans les temps modernes une aristocratie qui rajjpelle le patriciat romain, l'on ne saurait citer que l'aristocratie suédoise. A tous les privilèges matériels dont àl jouissaient les noblesses de l'Europe . au mo- ^ iiopole le plus absolu de toutes les dignités et de toutes les fonctions du royaiune, la noblesse suédoise ajoutait des privilèges personnels inouïs: il était défendu à tout roturier d'épouser une femme noble, sous peine de confiscation des biens des deux époux; des ordonnances allèrent jusqu'à punir de mort l'union de gens appartenant aux difi'érentes classes (Fryxell, Uastane-Adolphe). Mais une telle législation ne vécut guère, à vrai dire, que théoriquement. Les rois de Suède, aidés parfois des paysans et de la bourgeoisie, luttèrent énergiquement contre la noblesse. Les deux derniers siècles furent remplis d'alternatives de despotisme et

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