‹ Dictionnaire général de la politiqueChapitre 454 sur 557 · YL ÉDUCATION · texte numérisé non relu

YL ÉDUCATION

L'éducation est très-répandue aux États-Unis, surtout dans les États du Nord. Deux causes ont contribué à cette diffusion des lumières : la religion et la politique. Les premiers éniigrants, dont l'esprit vit encore chez leurs successeurs, étaient des puritains, c'est-à-dire des hommes habitués à chercher dans la Bible la règle de leur conduite non moins que de leur foi. Pour eux, un chrétien qui ne lisait pas était un chrétien qui ne pratiquait pas. La politique n'a fait que fortifler les idées religieuses qui favorisaient Féducation. Eu Amérique, il n'y a pas un homme d'État qui ne soit convaincu que dans une république Féducation est une question de vie ou de mort. Un peuple éclairé est seul capable de liberté; une foule ignorante sera toujours trompée et asservie. "Former une nouvelle génération, dit-on en iVmérique, c'est créer un nouveau peuple», c.t, par une conséquence nécessaire , laisser une génération dans l'ignorance , c'est appeler la barbarie au milieu de la civilisation. Voilà ce que personne n'ignore aux États-Unis. Cette conviction profonde, cet article de foi politique nous donne la clef des institutions américaines eu ce qui touche l'éducation.

Eu ce point , les Américains ont des idées qui, à certains égards, s'éloignent des nôtres.

ÉTATS-UNIS DE L'AMERIQUE DU NORD

Ennemis de la centralisation , habitués à laisser aux particuliers le soin de leurs propres intérêts, les Américains ont abandonné à la libre concurrence l'éducation des collèges et celle des universités. Non-seulement il n'y a ni université nationale, ni collèges entretenus ou surveillés par l'Union, mais dans les États particuliers, la plupart des universités ou des académies (ce sont des collèges) sont des fondations particulières que chacun organise à son gré. Les séminaires , par exemple , et les collèges qui s'y rattachent, sont entièrement Âandonnès aux diiTérentes congrégations religieuses qui les entretiennent. Les écoles de droit, de médecine , les écoles qui répondent à nos facultés des lettres et des sciences, sont en général des fondations indépendantes, qui s'administrent librement par des trustées ou curateurs , après avoir obtenu de l'État une charte qu'on ne refuse jamais. Quelques-uns de ces établissements ont acquis une juste célébrité. Telle est l'université Havard , à Cambridge, près de Boston, qui compte plus de 400 étudiants , et qui a une bibUothèque de 125,000 volumes; tels sont encore le collège de Yale à New-Haven , dans le Connecticut , l'université de New-York, celle de Pensylva- Die, etc.

Cette liberté a produit une diversité d'enseignement extrême, en même temps que la concurrence religieuse et littéraire a multiplié les collèges et les fondations d'une façon incroyable. VAmerican Almanach de 1861 énumère 123 institutions, universités et collèges, 51 écoles de zoologie, 19 écoles de droit, et 40 écoles de médecine. Le niveau des études est-il inférieur à celui de nos collèges? il est difficile de le croire quand on regarde les livres dont les Américains se servent pour leur enseignement. On ne voit pas, d'ailleurs, que les théologiens, les avocats, les médecins des États-Unis soient inférieurs aux nôtres, et leurs découvertes industrielles montrent assez que, si l'esprit américain est tourné vers la pratique, il sait aussi ce que vaut la science, et ne le cède à personne pour l'étude des mathématiques, de la physique et de la chimie.

Mais ce qui est vraiment remarquable aux États-Unis, c'est l'éducation populaire. En ce point , les Américains ont fait céder leur grand principe de laissez faire , laissez passer. Ils ont considéré l'éducation primaire comme une dette sociale, et c'est la commune [tournship) qu'ils ont chargée de l'acquitter. L'éducation primaire est libre en Amérique, chacun y peut ouvrir une école; mais en fait, les écoles communales sont si parfaites, si richement dotées, si complètement gratuites , qu'elles appellent et retiennent l'immense majorité des enfants.

On ne recule devant aucune dépense quand il s'agit de l'éducation primaire. La commune s'impose elle-même, et c'est en général le plus fort de tous les impôts; dans la Kouvclle-Auglctcrrc , il varie entre un dollar (5 fr.) et un dollar et demi (7 fr. 50 c.) par tète d'habitant. En 1859, par exemple, les 1,231,500 habitants du Massacluiscfs ont fourni 1.390,382 dollars

pour le soutien des écoles. Et l'État y a ajouté 48,000 dollars, intérêt des capitaux qui appartiennent au fonds d'écoles. En quelques Etats, ces fonds d'écoles sont considérables ; par exemple, au Connecticut, qui ne comptait, en 1860, que 460,000 habitants, le fonds d'écoles représente plus de 2 millions de dollars (10 millions de francs); ces fonds proviennent pour la plupart de la vente de terres pubUques affectées aux frais d'enseignement. Plus de 50 millions d'acres (environ 2 millions dhectares) ont été ainsi attribués aux ditTérents États par le gouvernement fédéral, pour l'entretien et l'encouragement des écoles communales. En aucun temps et en aucun pays on n'a fait autant pour l'éducation populaire ; c'est l'honneur et la gloire du peuple américain.

Ce qui distingue les écoles populaires aux États-Unis, ce sont les caractères suivants :

1 ° Elles sont une charge communale, et à ce titre, elles sont gratuites et ouvertes à tous; ce quii'ésout la grande question de l'instruction obligatoire. La gratuité et l'excellence des écoles ont fait que dans les États de la Nouvelle-Angleterre on ne trouve guère d'enfant né dans l'État qui ne sache lire, écrire et compter'.

De ce côté, l'Amérique tient le premier rang dans la civihsation, auprès de l'Ecosse et de la Prusse, les deux pays de l'Europe qui ont le mieux résolu le grand problème de l'éducation populaire.

2° Comme établissements communaux, dans un pays divisé en tant de confessions différentes , on en a exclu tout enseignement religieux. On y récite l'oraison dominicale , et on y lit un chapitre de la Bible, sans y joindre de réflexions. C'est là tout. Ce sont les Églises qui dans les écoles du dimanche donnent ellesmêmes l'enseignement rehgieux.

3" Ces écoles sont , en général , communes aux deux sexes. Les Américains veulent que l'école soit l'image de la famille, et sont opposés à la séparation des filles et des garçons, séparation abandonnée en Angleterre , et qui chez les peuples latins est restée un article de foi.

4° La richesse de la dotation a permis de construire des écoles qui sont de véritables modèles pour la ventilation , le chauffage , la commodité de l'enseignement, et le maintien de l'ordre.

Elle a permis encore de donner aux enfants des hvres classiques, non-seulement bien faits, mais bien imprimés et bien rehés ; elle a permis de joindre à chaque école une bibliothèque classique, qui prête des livres aux enfants; elle a permis, enfin , de fournir l'école de tableaux , de sphères terrestres et célestes, de cartes géographiques, marines et autres, d'appareils et d'instruments nécessaires à l'étude des sciences.

5" Grâce à cette richesse du budget scolaire,

1. Le Bureau d'éducation de Massachusets se plaint, dans son rapport pour 1871, qu'à Boston 9,000 fiUes ne vont pas à l'école; voy. aussi plus loin le nombre (les illettrés. M. B.

ETATS-UNIS DE L'AMERIQUE DU NOED

ou a pu, dans le Nord, établir des écoles graduées pour les différents âges : écoles primaires, écoles de grammaire, écoles supérieures. Il y a même des États qui out couronné le système par des universités gratuites; si bien que le dernier enfaut du plus pauvre citoyen peut pousser ses études aussi loin que le fils du millionnaire. La carrière est ouverte toute grande au talent.

6° Pour avoir de bons professeurs, on a établi des écoles normales, des conférences , des associations de maîtres, des journaux, des revues. On a également établi des inspections salariées , qui surveillent les maîtres et les élèves; mais les deux mesures, tout américaines, qui ont donné le plus heureux résultat, c'est l'admission des femmes comme maîtresses d'écoles, et l'élévation des traitements'.

Les femmes se sont montrées non moins instruites que les hommes; et, en outre, il a été prouvé par l'expérience que même en des écoles où sont de grands jeunes gens, les femmes étaient plus capables de tenir la classe , et qu'elles y apportaient tout ensemble plus de fermeté et plus de douceur. Aussi les femmes ont-elles la plus grande part dans renseignement communal.

Quant au traitement, qui se paye par mois d'école (ce qui réduit Tannée à huit mois environ), il était au Massachusets, en 1859 , de 49 dollars en moyenne (255 fr.) par maître , et de 20 dollars (100 fr.) par maîtresse, et ce non compris le logement, le chauffage et l'éclairage.

Quelques chiffres, que nous empruntons à l'excellent ouvrage de M. BigeloAV (les Étals- Unis d'Amérique en 18G3, p. 422), nous montrent combien ce peuple américain, qu'on dit si occupé de la richesse, s'inquiète de s'instruire, et avec quelle libéralité il prodigue l'argent pour répandre et fortifier l'éducation populaire. Suivant il. Bigclo-\v, en 1863, la dépense des écoles publiques , dépense à la charge des communes et de l'État, s'élevait à 2 1 , 185,624 dollars (105,928, 120 fr.). Ces écoles étaient fréquentées par 4,500,000 enfants. [Voy. aussi à la colonne suivante.)

Quant aux écoles particulières , depuis la simple pension jusqu'à l'université , elles s'élevaient au nombre de 18,476 établissements, comprenant 600,000 élèves, et occasionnant une dépense d'environ 108 millions de francs. Ainsi aux États-Unis le cinquième de la population fréquente les écoles; la dépense générale est d'environ 214 millions de francs, et l'éducation populaire y entre à elle seule pour la moitié. Que l'on compare ce budget de l'éducation communale à celui des Etats de la vieille Europe, l'on verra si l'Amérique comprend les conditions morales de la liberté, et si elle a bien mérité de la civilisation.

ÉDOU.\Iin LAnOULAYE.

Le rapport annuel sur l'cducatiou donne une statistique intéressante surles «illettrés» de ce

1. Nous ne trouvons pas les traitements si élevés; ils sont au-dessous de ce quç peut gagner un bon ouvrier. D'ailleurs , il est des États où les traitements Bont inférieurs. M. B.

pays, telle qu'elle résulte du l'ecensement de 1870. 11 ^S:i constaté que dans la population audessus de dix ans, 5,660,074 individus sont illettrés". En les classant suivant leur origine de naissance, 4,882,2 10 sont Américains et 777,864 étrangers; en les classant suivant leur résidence, 4,189,972 appartiennent aux États du Sud, 1,356, 102 aux Etats du Nord et 114,000 aux États du Pacifique; en les classant suivant la couleur, près de 2,900,000 appartiennent à la race blanche et 2,700.000 aux races de couleur; en les classant par âge, environ 3,600,000 sont adultes, dont près de 2,500,600 dans les États du Sud. 2,000,000 sont mineurs , c'est-àdire entre 10 et 21 ans, et 1,700,000 de ceuxci appartiennent aux États du Sud; en les classant par sexes, 2,600,000 sont du sexe masculin et 3,000,000 environ du sexe féminin.

La population illettrée se trouve ainsi répartie entre les trois divisions des États du Nord , du Pacifique et du Sud : dans les États du Nord, elle est à peu près de la moitié de celle des États du Pacifique et presque le cinquième de celle des États du Sud. La population illettrée native des États du Nord n'atteint pas le dixième de celle des États du Sud. La population illettrée blanche des États du Nord est moindre de moitié de celle du Sud. La population de couleur illettrée du Nord est à peu près la quarante-huitième partie de celle du Sud. Dans les États du Sud, la population mâle adulte illettrée est près de la moitié de la population mineure illettrée, plus de dix fois plus nombreuse que celle des Etats du Nord. Ajoutons qu'en moyenne, sur 10,000 habitants des États-Unis, il y a 8,71 1 blancs, 1,206 personnes de couleur, 16 Chinois et 7 Indiens.

Selon le Census, il y avait en 1870 aux États- Unis 141,629 écoles de toutes sortes. 221.042 professeurs et instituteurs (dont 93,329 hommes, 127,713 femmes) y étaient attachés. Elles étaient fréquentées par 3,621,996 garçons et 3,587,942 filles, ensemble 7,2u9,938 éle'ves, et le revenu de ces établissements s'élevait à 95,402,726 dollars dont 3.663,785 provenaient de fondations, 61,746,039 d'impositions et autres fonds publics, le reste, de sources diverses. M. B.

Page 1