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Esprit des lois, liv. II, chap. m

de la nation. Par son attachement à la vie rurale , elle a rempli ses devoirs de patronage à l'égard des populations agricoles, elle a évité ainsi de suivre le triste exemple de la noblesse française désertant ses terres, pour venir vivre oisive dans les villes. Elle n'a pas cru que le négoce fût au-dessous d'elle , elle s'est mise à la tête de tous les progrès économiques du pays. Lorsqu'on s'interroge sur les causes de la prospérité de cette grande aristocratie qui s'est développée en face des ruines accumulées par les révolutions dans les autres pays, on peut, je crois, les réduire aux suivantes. En premier lieu , les mœurs locales , ce mélange de la vie de tous les jours, des grands et des petits, des riches et des pauvres, ont établi de la part des peuples les hens de respect et de reconnaissance; elles ont eu pour résultat d'unir et de confondre les intérêts de tous dans une sorte de faisceau solidaire. En second Heu la circonstance heureuse qui a divisé l'aristocratie britannique en deux partis , l'a empêchée de s'tmmobihser et de se corrompre, par l'introduction de l'indispensable principe de la concurrence. S'il n'y avait eu que des whigs, l'aristocratie eût inchné à l'excès vers cet esprit novateur qui risque de dégénérer en révolution; s'il n'y avait eu que des tories, leurs tendances conservatrices auraient présenté l'iucouvénient non moins grave de maintenir l'aristocratie dans un état de stagnation et de résistance exagérée. L'Angleterre a eu cette singuhère faveur de posséder des partis aussi passionnés que nulle part ailleurs, mais s'arrêtant devant les principes fondamentaux de la constitution; aussi nul corps pohtique, depuis la grande révolution qui a tixé une fois pour toutes ses destinées, n'a été moins exposé à ces alternatives de langueur et de crises violentes qui ont détérioré ailleurs la constitution pohtique du pays. En troisième heu enfin, et cette circonstance est décisive, cette aristocratie est restée et demeure ouverte à tous les mérites, aussi bien à la fortune conquise dans l'industrie manufacturière et dans le commerce qu'à l'illustration scientifique et httéraire. Le père de sir Robert Peel, simple fllateur et faisant souche aristocratique; Macaulay, le grand historien, recevant le titre de lord, sont les symboles de cette libérante intelligente, qui fait pénétrer dans les rangs de l'aristocratie toutes les forces sociales qui peuvent ajouter à sa vigueur et à sou éclat. On a remarqué que cette aristocratie, qui ne cache point les origines plébéiennes et sait tirer une noblesse du travaU comme des armes, met si peu la supériorité de naissance au premier rang des avantages qu'elle recherche, que la langue anglaise n'a pas l'équivalent de ces mots si habituels à notre vieille noblesse , mésalliance et parvenu. Cela cxphque comment un homme tel que Fox, issu d'une origine plus aristocratique que Pitt, a pu rester toute sa vie à la tête des intérêts populaires. Cela exphquc comment les tories ont fini par se montrer à peu près aussi progressifs que les whigs par le sacrifice des

ARISTOCEATIE.

bourgs pourris, et des lois protectionnistes sur les cért-alcs. On a certes le droit de flétrir trop souvent dans l'histoire le machiavélisme politique du gouvernement aristocratique de 1 Angleterre vis-à-vis des nations étrangères; et il faut reconnaître aussi que plus d'une fois le gouvernement aristocratique s'est montré dur et corrupteur au dedans, intolérant, oppressif pour les minorités. Mais comment se refuser à l'admiration pour une aristocratie qui finalement a su et sait chaque jour corriger ces abus, qui a conféré l'égalité pohtique à l'Irlande peu reconnaissante, émancipé les catholiques, rendu aux juifs leurs droits civils et politiques, sacrifié le système prohibitif, élargi la base électorale, proclamé la réforme parlementaire, et qui bientôt, n'en doutons point, acceptera la réforme administrative et suscitera ainsi à ses cadets la concurrence redoutable des enfants de la bourgeoisie? Donner l'exemple de tous les progrès agricoles et les favoriser chez les autres par tous les moyens de publicité et d'association, veiller aux besoins matériels et moraux des classes laborieuses , s'occuper de remédier à l'insalubrité des logements des ouvriers, étabhr des écoles pour les indigents, s'imposer pour les pauvres de lourdes taxes, avoir la main dans tout ce qui se fait pour l'avancement des sciences, pour le développement du crédit, c'est un beau rôle et un grand spectacle: spectacle d'autant plus imposant , rôle d'autant plus magnifique que l'aristocratie n'y est point secondée par l'État et qu'elle accomplit à l'aide d'etTorts individuels sans cesse répétés plus et mieux que ne fait ailleurs le mécanisme gouvernemental. On ne doit point s'étonner après cela que, depuis le quinzième siècle, il n'y ait dans l'histoire d'Angleterre aucune , ou que de faibles traces de soulèvement des classes inférieures contre les classes élevées. L'ai-îtetocratie avait accompli en silence la révolutlMi qui s'est opérée chez nous, avec une générosité bruyante, dans la nuit du 4 août 1789. Elle avait renoncé aux redevances , aux obligations humiliantes, aux juridictions privilégiées du système féodal*. Aujourd'hui, elle n'a pas de plus sûr auxiliaire que dans les classes agricoles.

La démocratie, qui, dans d'autres contrées, et notamment eu France, tient une place de plus en plus prépondérante, exclut-elle de la société et de la participation aux aflaircs l'élément aristocratique, tel que nous l'avons défini? Poser une telle question, c'est la résoudre. Si la démocratie condamne les privilèges qui assurent le monopole du gouvernement entre les mains d'une certaine classe, injustement favorisée par des lois d'exception, elle ne saurait, sans se découronner elle-même, rejeter cette aristocratie naturelle

1. Voy. là-dessus, et en général pour ce qui concerne le rôle libéral de l'aristocratio ani^laise, le chapitre vi do l'ouvrage de M. de Montalenibert : De l'Avenir poUtifiiie de l'Angleterre. (Note de l'auteur.)

Nous croyons juste de faire remarquer que l'aristocratie a toujours été secondée par la bourgeoisie dans ses aspirations vers le progrés. M. B.

qui naît des lumières comme des services rendus, et en général de toutes les supériorités que la société reconnaît et consacre. Comment nier rutihté pohtique de l'élément aristocratique au sein de la démocratie; n'a-t-elle donc besoin ni de tradition ni de frein? La division du pouvoir législatif en deux chambres, môme chez les nations les plus démocratiques, est destinée en grande partie à faire sa part à cet élément. On y place plus spécialement dans une de ces chambres ces supériorités d'expérience et d'âge , d'éclatants services rendus à l'État, de fortunes territoriales, de famille aussi, car s'il n'est pas indispensable ni désirable que la naissance soit un titre absolu, il est inévitable qu'elle attire les regards. Gela s'est vu, même sous la répubhque démocratique que la France a traversée récemment. Être le fils ou le frère d'un conventionnel célèbre n'est-il pas devenu une sorte de noblesse républicaine? On n'a pas été nommé comte, mais député ou conseiller d'État, à cause de son nom. Ne nous révoltons point contre ces faits, ils sont dans la nature humaine. Il n'est pas indifférent aux yeux de ses concitoyens, qu'on soit de telle ou telle famille, pas plus qu'il ne l'est aux yeux des étrangers, qu'on soit aé dans tel ou tel pays plus ou moins illustré par son passé.

Ce que condamne l'esprit modewie en dernier ressort et sans appel, c'est cette prétention orgueilleuse qu'il y a certaines races faites pour gouverner, tandis que le reste doit à tout jamais obéir. Le préjugé de la race ne subsiste ni devant la religion chrétienne qui voit dans les hommes des frères, ni devant la philosophie et le perfectionnement de la raison publique. La prétention de l'élément aristocratique à devenir exclusif rencontrerait un obstacle invincible dans ce sentiment d'égalité qui est descendu jusque dans les masses et un rival formidable dans les accroissements de l'industrie et de la richesse. L'aristocratie doit faire son deuil de sesanciens privilèges. Il est fortement à croire qu'on ne reconstituera plus des duchés pour faire des ducs, des marquisats pour créer des marquis. L'éclat de ces titres, qui s'appuyaient autrefois sur de solides réalités, disparaîtra avec les illustres familles , monuments d'un autre âge, qui servent encore à la décoration do celui-ci. Mais si Farbre doit être éiuondé, s'il ne doit plus prendre racine au sein de l'injustice, espérons qu'il ne sera pas abattu. Les puissantes' raisons qui font qu'il y a dans toute société, à proportion même qu'elle est plus développée, un élément aristocratique, subsistent dans la démocratie, avec cette circonstance de plus que là où toute oppression légale et tonte inégalité injuste ont disparu, les supériorités de tout genre doivent exercer une action plus nécessaire. Une démocratie qui ne tiendrait compte d'aucune d'elles, ou même qui ne tiendrait pas compte de toutes, ne pourrait être que livrée à de misérables et perpétuelles agitations. Elle se dévorerait elle-même et tomberait infailliblement entre les mains de quelque despotisme de

ARISTOCRATIE. — ARMEE

hasard et de passage avec des intermittences d'anarclùe. Henri Baudrillart.

Comparez : Gouvernement, Partis, Représentation nationale.

ARITHMÉTIQUE POLITIQUE. Voy. Statistique.

AREANSÂS. Votj. États-Unis.

ARMÉE. L'armée est la réunion des forces mises sur pied, et entretenues par une nation pour la défense de ses intérêts ou de ses passions; on appelle également armée, une partie de ces forces groupée pour une destination spéciale. Politiquement parlant , Tarmée est une sauvegarde, et elle doit être animée de l'amour du pays; militairement parlant, c'est une machine qui doit fonctionner, dans tous ses rouages, de manière à bien exécuter les divers mouvements militaires ; à laquelle, conséquemment, la force, l'agilité et une mobilité universelle sont surtout nécessaires. Soit dans l'acception d'un corps manœuvrant devant l'ennemi , soit dans l'acception de l'ensemble des forces militaires, l'armée comprend toutes les espèces d'armes, et celle qui ne comporte qu'un personnel, comme l'infanterie, et celle qui comporte des chevaux, outre les combattants, comme la cavalerie, et celles qui comportent à la fois des hommes, des animaux et du matériel, comme l'artillerie et le génie. Elle entraîne, comme conséquence matérielle de son existence, la création de vastes et coûteux établissements, et aussi, au moral, l'isolement d'une partie de la nation, dont la vie demeure soumise, du moins temporairement , à un régime exceptionnel.

Nous traiterons de l'armée au point de vue de l'histoire, des principes d'organisation, des divers modes de recrutement, et aussi sous le double rapport philosophique et poHtique. Voici nos subdivisions :

SOMMAIRE

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