‹ Dictionnaire général de la politiqueChapitre 466 sur 557 · EXIL · texte numérisé non relu

EXIL

actes seuls sont susceptibles d'une répression juridique, mais il n'y a pas que les actions mauvaises qui fassent courir des dangers aux États. Dans tous les pays il peut naître des circonstances où la Constitution est, à tort ou à raison, considérée comme mise en péril par la situation exceptionnelle de certains hommes ou de certaines familles. Est-il juste dans ces cas, malgré l'absence de tout fait criminel, de tout délit caractérisé , d'exclure de l'État ces familles, en les frappant d'un exil soit perpétuel, soit temporaire? On a pensé que de pareilles mesures pouvaient être justes dans quelques circonstances, par exemple, dans celles qui se sont présentées en France depuis quatrevingts ans. Les Bourbons et les Bonaparte régnant successivement sur laFrance ne pouvaient pas, sans un danger capital pour la tranquillité publique, tolérer sur le même sol, à côté d'eux, la présence delà dynastie rivale qui maintenait ■ ses j)rélentio)is. Il a semblé naturel que le législateur qui établit une dynastie ait le droit d'exiler la dynastie déchue. Si la déchéance est légitime, a-t-on dit, l'exil l'est aussi. La loi du 12 janvier 1816 a exilé à perpétuité Napoléon , ses ascendants et ses descendants , ses oncles et tantes, ses neveux et nièces, ses frères et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs et leurs descendants. Après la Révolution de 1830, la loi du 10 avril 1832 interdit à perpétuité le territoire de la France et de ses colonies à Charles X et à ses descendants, aux époux et épouses de ses descendants. La famille d'Orléans succombant à son tour en 1818, la même interdiction fut appliquée par la loi du 26 mai 1848 à Louis- Philippe et à sa famille. Mais en même temps la seconde République, par une loi du 1 1 octobre 1848, abrogeait l'arlicle de la loi du 10 avril 1832 qui avait confirmé l'exil prononcé en 1816 contre la famille Bonaparte. L'exil des deux branches de l'ancienne maison royale a été maintenu pendant le second Empire, mais la troisième République, par une loi du 8 juin 1871, a abrogé les lois du 10 avril 1832 et du 26 mai 1848 qui avaient prononcé cet exil. Le nouveau gouvernement, quoique l'Assemblée nationale, par un ordre du jour du 1" mars 1871, ait déclaré Napoléon 111 et sa dynastie déchus du trône, n'a pas décrété l'exil de la famille Bonaparte, de sorle qu'en ce moment (1872) il n'existe plus en France de loi d'exil. En supposant le principe de l'exil justifié, faut-il considérer comme une conséquence légitime de l'exil, l'interdiction pour les exilés de posséder en France aucun bien et l'obligation de vendre dans un certain délai ceux qu'ils possédaient antérieurement? On a pensé que , sans ces deux mesures , l'exil perdrait une grande partie des efTcts politiques que le législateur en attend. Elles ont été appliquées, en effet, aux Bonaparte par la loi de 1 8 1 G, aux Bourbons, par celle de 1832, et elles étaient aggravées par la privation de tout droit civil. Ces mesures n'avaient cependant pas été imposées à la famille d'Orléans par la loi de 18i8. Un décret dictatorial du 22 mars 1852 leur appliqua l'inlcrdiclion de posséder et l'obligation de

vendre , mais sans y ajouter la privation des droits civils.

La légitimité de l'exil ne semble pouvoir être contestée quand il frappe dans une monarchie une famille de prétendants qui maintient sa candidature au trône malgré sa déchéance légalement prononcée. Les Stuarts, en Angleterre, après la révolution de 1C88. les Vasa, en Suède, après celle de 1809, en Espagne les Bourbons de la branche aînée après l'avènement d'Isabelle, en 1833, et les Bourbons de la branche cadette après la révolution de 1868, en Italie les Bourbons de Naples , le grand-duc de Toscane et le duc de Parme après l'unification du pays en 1860, les Guelfes de la maison de Hanovre après l'annexion du pays en 1866; toutes ces maisons royales ont subi le même sort que les Bourbons, les Orléans et les Bonaparte se sont mutuellement infligé en France.

Mais dans une république, en dehors de toute lutte dynastique et de toute compétition au trône , serait-il permis de frapper d'exil un citoyen par cela seul que son ambition et ses talents le rendraient dangereux pour la tranquillité publique et le maintien de la Constitution? Je n'hésite pas à dire que dans tous les gouvernements, les mesures exceptionnelles de salut public sont légitimes quand elles sont vraiment commandées par l'intérêt supérieur de l'État et lorsqu'elles émanent du pouvoir législatif suivant les formes ordinaires. Athènes et plusieurs autres républiques grecques avaient fait de l'exil poUtique , sous le nom d'ostracisme [voy. ce mot), une mesure régulière et constitutionnelle. Depuis le commencement de notre longue révolution, qui n'est pas encore terminée, les partis qui divisent la France se sont frappés réciproquement de la mort d'abord , puis de la déportation, puis de l'exil : en 1793 et 1794, la mort, après un simulacre de jugement devant le tribunal révolutionnaire; en 1797, après le coup d'État du 18 fructidor, exécuté parles radicaux contre les modérés, la déportation; la loi du 19 fructidor an V (5 sept. 1797), rendue le lendemain du coup d'État par les vainqueurs, en même temps qu'elle annule l'élection des députés modérés dont l'admission aurait changé la majorité dans les deux Chambres, ordonne dans son article 13 la déportation d'un certain nombre de députés et de personnages politiques et prononce la séquestration provisoire de leurs biens jusqu'à leur arrivée aux lieux de la déportation. Après le coup d'État du 18 brumaire, deux catégories de personnages furent frappées par l'arrêté consulaire du 2p brumaire an "VIII (Il nov. 1799), les uns de déportation, les autres d'exil seulement : la séquustralion provisoire leur fut appliquée jusqu'à leur arrivée aux lieux de déportation ou d'exil. La loi du 12 janvier 1816, qui exila la famille Bonaparte, prononça en même temps l'exil perpétuel contre tous les régicides qui avaient voté pour l'acte additionnel ou accepté des fonctions pendant les Cent jours et les frappa de la privation des droits civils en France ; la même loi permit au roi pendant un délai do deux mois

EXIL. — EXPOSITION DES PRODUITS DE L'INDUSTRIE

d'exiler temporairement un certain nombre d'individus. Le double effet de cette loi fut abrogé, après les journées de Juillet, par la loi du 11 septembre 1830. Enfin, après le coup d'État du 2 décembre et après le plébiscite qui l'approuva, des mesures d'exil lurent encore décrétées. Un décret du 29 décembre 185J expulsa soixante-six représentants du peuple du parti radical; cet autre décret du même jour éloigna momentanément du territoire dix-huit autres représentants, parmi lesquels M. Thiers. Quant à tous les individus qui avaient été arrêtés à la suite du coup d'État ou des troubles qui le suivirent, une circulaire du 3 février 1852 institua dans chaque département, pour les juger, une commission mixte , composée du préfet, du général et du procureur de la République; elle prescrivit à ces commissions de prononcer, entre autres peines, celle de l'expulsion et celle de l'éloignement momentané du territoire. Un décret dictatorial du 5 mars 1852 donna force de loi aux dispositions de cette circulaire. L'effet de toutes ces mesures, après de nombreuses grâces individuelles, fut entièrement aboli par l'amnistie pleine et entière du 16 août 1859. F. A. Hélie.

Qu'on n'infère pas de ce qui précède, qu'à nos yeux une mesure est juste parce que les formes légales ont été respectées ; il nous semble superflu d'apprécier certaines mesures, il suffit de les énoncer. Nous nous bornons donc ici à rappeler les faits et à formuler leur enseignement.

Résumons-le : S'il est naturel qu'une dynastie régnante exile une dynastie rivale comme mesure de défense légitime , on peut ajouter : et même de salut public , car l'intérêt de la famille régnante est tellement enchevêtré avec celui de l'État , qu'on peut les considérer comme identiques. La substitution d'une dynastie à une autre ne se fait pas habituellement aussi simplement que le remplacement d'un préfet par un autre, et pour un pays une révolution est toujours une chose dangereuse. Dans une république, l'exil des adversaires est une question bien autrement délicate : il ne s'agit plus d'une famille , de 3 , 4 , 5 ou 6 citoyens , mais de mUiiers, de centaines de mille citoyens, souvent même des chefs de la majorité réelle, car les minorités violentes ont montré qu'elles savaient s'emparer du pouvoir. Dans ce cas, ce n'est plus l'intérêt général qui est en jeu, mais celui d'un parti, c'est d'un intérêt privé et non du salut du pays qu'il s'agit. Comment alors justifier l'exil ? iMalheureusement dans les luttes entre les partis, les passions parlent plus haut que la justice c{ le droit. M. B.

Comparez : Bannissement , Déportation , Droit d'asile, Extradition, Ostracisme, Kéfugiés, etc.

EXPOSITION DE PEINTURE. Voy. Beaux- Arts.

EXPOSITION DES PRODUITS DE L'IN- DUSTRIE. L'antiquité n'offre aucune trace de ces grands concours du génie industriel. Ce n'est que vers le milieu du siècle dernier qu'on

en voit le premier essai local et restreint. En 1756, la Société des arts de Londres proposa des prix pour les plus beaux produits de diverses industries, entre autres, les tapis, la poterie, les porcelaines; mais ces tentatives isolées ne concernèrent pendant longtemps que ces produits qui, par un côté, touchent à l'art , et Ion semblait penser alors que si l'on pouvait exposer le beau , l'utile n'avait aucun besoin d'être montré. C'est la France qui, la première, donna l'exemple d'une cxposilion vraiment industrielle , où toutes les branches de la production nationale purent être admises. L'initiative en est due au Directoire. Elle eut lieu en 1798 (an Vil) sous le ministère de François de Neufchàteau. Au milieu du champ de Mars s'élevait le temple de l'industrie. Symbole de l'appel fait à tous , il était ouvert de tous côtés, et cette solennité fut appelée \a/é(e de tindustrie.

Ce fut là un grand commencement. Si l'on considère que la société française était encore tout ébranlée des bouleversements intérieurs qu'elle venait de traverser; que les partis l'agitaient encore au dedans, et que la guerre la menaçait au dehors; que dix ans à peine s'étaient écoulés depuis l'affranchissement des métiers et que durant ces dix années on avait dû songer plutôt à combattre, à lutter, qu'à travailler et à produire; si l'on songe que les lois protectrices de la liberté, de l'industrie et des droits des inventeurs, étaient encore vagues et imparfaites, on est surpris des résultats obtenus en des circonstances si défavorables. On ne compta, il est vrai, que 110 exposants, et 26 médailles seulement furent décernées; mais il faut dire aussi qu'à ces chiffres correspondaient au plus alors une moyenne de 1 0 brevets d'invention pris par année, tandis qu'aujourd'hui ils se comptent annuellement par milliers. Le fait était nouveau. Il n'y eut, en conséquence, que les hommes intelligents et hardis, à en comprendre toute la portée. Ce ne fut pas comme de notre temps une foule de médiocrités commerciales qui, poussées par l'exemple, la vogue, et surtout par l'éperon de la concurrence, vinrent réclamer une admission banale pour des produits que rien ne distingue; ce fut un concours où l'élite de l'industrie seule se présenta. Parmi les exposants, le rapporteur Chaptal put signaler l'horlogerie de Bréguet, les instruments de mathématique de Lenoir, la typographie de Didot et Hcrhan, les aciers de CÎouet, les tableaux en porcelaine de Dihl et Gérard, les cheminées de Desarnod, les crayons de Conté, les toiles peintes de Gremond et Barré à Bercy, la faïence de Potter à Chantilly, la bonneterie de Payen à Troyes, la tôle vernie de Dcharme et le coton filé à la mécanique de Julien à Luat. Lyon, Rouen, Amiens, Sedan, Elbeuf et bouviers n'avaient pas envoyé de représentants; mais outre que les villes et les classes ouvrières ne ressentaient encore que les désastres de la Révolution, on n'avait pu se préparer d'avance pour cette innovation qui avait eu un caractère tout imprévu, et où il a pu sembler d'à-

EXPOSITION DES PRODUITS DE L'INDUSTRIE

bord qu'on ne dût présenter que les produits d'inveulions nouvelles, ou tout au moins de perlectiouncments. Puis cette fête si pacifique se ressentait néanmoins des préoccupalions belliqueuses de l'époque. «L'exposition n'a pas été nombreuse, écrivait le ministre de l'intérieur aux autorités départementales, mais c'est une première campagne, et cette campagne est désastreuse pour l'industrie anglaise. Aos manufactures sont les arsenaux d'où doivent sortir les armes les plus funestes à la puissance britannique. « Lurs de la clôture de cette première exposition, on promit qu'à la suivante il serait décerné une médaille d'or à l'inventeur « qui porterait le coup le plus funeste à l'industrie anglaise»).

L'élan donné par ce premier encouragement fut immense. En 1801, sous le ministère Gbaptal , on vit apparaître au concours les noms de Ternaux frères, fabricants de draps et de Casimir à Reims, à Sedan, à Louviers, à Ensival; de ilonlgolûer, fabricant de papiers à Annonay. Garcel obtint une médaille de bronze pour sa lampe qu'il venait d'inventer. Jacquart reçut la même récompense pour son métier, bien que personne ne comprit alors toute l'étendue de la révolution industrielle qu'allaient entraîner toutes les applications diverses de celte découverte de génie. Le nombre des exposants avait doublé; celui des médailles s'était accru en une proportion encore plus forte, et la moyenne annuelle des brevets d'invention atteignait déjà le cbiflre de 34, c'est-à-dire plus de trois fois ce qu'elle avait été en 1798.

L'exposition de 1802 montra les résultats de ce mouvement. On y vit apparaître deux nouvelles industries : les produits chimiques et les premiers cachemires imités de l'Inde.

L'exposition de 1800 eut un caractère presque international, la France, devenue impériale, comprenant alors entre ses frontières reculées une partie de la Belgique, de la Suisse et de l'Italie. Puis la nation s'était disciplinée. L'invitation du chef de l'État était presque un ordre d'y paraître. On voulait montrer du zèle, d'autant plus que l'esprit national était vivement surexcité dans sa lutte contre l'industrie anglaise; une exposition indusirielle était encore à cette époque une machine de guerre. Aussi Lyon envoya ses soieries , Tarare et Saint- Quentin leurs mousselines , Mulhouse ses toiles peintes. Puis on vit les machines de Douglas , les cristaux de Dartigues; enfin Thomire,GaIl et Ravrio venaient de créer à Paris l'industrie des bronzes. Le nombre des exposants était monté à 1,422 ; mais celui des médailles ne fut que de 109, comme en 1802, et la moyenne annuelle des brevets d'invention , un peu retombée dans les années précédentes , n'atteignit que 74, c'est-à-dire seulement le double de ce qu'elle avait été eu 1801, malgré son nombre d'exposants plus que sextuple. Le zèle de l'industrie semblait plus surexcité que son génie inventif par les souffles guerriers qui régnaient alors sur la France.,Ce fut la seule exposition qui ait eu lieu sous l'empire. Ces solennités nationales cessèrent jusqu'en 1819.

Mais pendant ce temps de relâche, la science, que rien n'arrête, conlinua ses piogrès; et les Gliaptal, les lierthollet, Gonté, Vaiiquelin, Thénard, d'Arcet, travaillèrent à en faire sortir des industries nouvelles qui firent explosion dès que la paix rendit au travail la Iranquillité et la sécurité. Auguste Blanqui explique ainsi le grand mouvement qui éclata sons la Restauration, et qui se continue de nos jours.

De ce moment, en elTet, les expositions industrielles prirent une importance toujours croissante. Elles devinrent quadriennales. Gelle de l'an VII, au champ de Mars, n'avait duré que trois jours; celles de 1801 et 1802, six et sept jours, dans la cour du Louvre; l'exposition impériale de 1806 s'était prolongée peudant vingtquatre jours , sur l'esplanade des Invalides : les trois expositions qui eurent lieu sous le gouvernement de la branche aînée des Bourbons, se tinrent encore au Louvre, mais durèrent, la première, trente-cinq jours, la seconde, cinquante, la troisième, soixante-deux. Depuis cette époque , elles n'ont jamais duré moins de deux mois. Elles en durent trois maintenant.

A partir de cette époque , le progrès de l'institution fut constant , quoique plus lent. La France était rentrée dans ses anciennes limites, et néanmoins le nombre des exposants monta, de 1,602 qu'il était déjà en 1819, à 1,795 en 1827. Le nombre des médailles s'accriît dans une proportion plus i-apidc, mais irrégulière , puisque pour les trois années on trouve les trois chiffres 360, 370 et 425. La moyenne annuelle des brevets d'invention atteignit 138, 187 et 281.

L'exposition de 1827, surtout, laissa ses devancières à une grande distance. Les chàies prirent dès lors leur rang parmi les produits les plus originaux de l'industrie française. La draperie était entrée dans des voies nouvelles; les toiles de Mulhouse et de Rouen se surpassèrent; Lyon envoya des tentures et des ornements d'église d'une rare magnificence. Les batistes de Cambrai, le linge de table de Saint- Quentin , les articles de Roubaix excitèrent Fadmiration. On vit apparaître la filature du Un. L'ébénisterie parisienne, la lithographie, la typographie, exposèrent de véritables créations. Enfin, les machines à vapeur se montrèrent pour la première fois, comme un produit indigène de la France. Gcpendant sur 1,795 exposants, 1,110 appartenaient au département de la Seine. Certains fabricants avaient été retenus , disaient-ils . par la crainte d'exciter la concurrence de leurs rivaux; d'autres dédaignaient de briguer des distinctions dont l'importance et l'utilité ne leur paraissaient pas sunisammeut établies. Les Yo.<ges, le Pas-de- Calais, la Côte-d'Or. la Ilaute-Saone , la Somme, la Haute-Marne, la Meuse et l'Yonne ne prirent qu'une faible part au concours, et vingt départements n'y furent pas mémo représentés.

Ce fut seulement sous le règne de Louis- Philippe que les expositions indusirielles, devenues quinquennales, prirent une iuiporlancc réelle et incontestée. Dès 1834, le nombre des

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exposants, presque doublé, était de 2,447. En 1837, il mouîait à 3,381, et en 1844. à 3.968. Le nombre des médailles varia entre 700 et 900; et la moyenne annuelle des brevets d'invention conliiiua de monter avec une incroyable rapidité. En 18i2, elle atteignit le clnllre de l.GOO; et les facilités qu'assurait la nouvelle loi, devaient contribuer encore à accélérer cette progression.

L'industrie française s'était raffermie. On créait partout de nouvelles usines qui rivalisaient d'activité sons une législation plus libérale. On cherchait le bon marché des produits autant que leur qualité et leur beauté. Le roi et sa famille encourageaient les exposants par de fréquentes et longues visites dans les galeries devenues immenses, et qui, dès lors, passèrent du Louvre à la place de la Concorde , et bientôt couvrirent dans les Champs-Elysées tout l'emplacement occupé par le palais actuel.

» C'est surtout à cette époque , dit Auguste Blanqui. que les expositions de l'industrie ont pris un caractère d'utilité incontestable par la nouveauté des informations et par la variété des faits qu'elles ont fournis aux appréciations de la science. « L'économie politique en fit bientôt sortir des comparaisons instructives sur le prix des matières premières, sur le taux des salaires, sur l'influence des machines, les voies de communication et de la législation douanière dans les différents pays. Aussi fallut-il prolonger, durant un mois de plus, la durée des sessions, et diviser les travaux du jury en commissions ayant chacune son rapporteur responsable. L'ensemble de ces rapports fournira de précieux documents aux historiens de l'industrie contemporaine.

Depuis longtemps déjà, l'émulation de l'Europe était éveillée par ces solennités civiques. L'Italie, la première, avait suivi l'exemple de la France, et le Piémont avait eu ses expositions nationales en 1805. 1811, 1812 et 1844. Cette dernière année vit s'ouvrir des expositions industrielles à Florence et à Lucqucs; le Zollverein convoqua ses membres à lierlin; Lciftzig réunit égalejnent les producteurs gei'niauiques une première fois, et les convoqua une seconde fois en 1850. La Belgique avait eu sou tournoi industriel dés 1841, Madrid et Valence voulurent avoir le leur en 1845, Washington en 18iG, Stockholm e;; I8i7. La môme année, l'industrie suisse s^c donna rendez-vous à Zurich; Saint-Pétersbourg, en 18 i9, et Tiflis, en 1850, au Nord et :;; l'Orient, donuèrent ce spectacle tout occideiiJal; New-York ne suivit qu'en 1852. Il est étra;:ge que l'Angleterre, où l'idée en avait germ»'. pour la première fois, parut longtemps vo^iloir se tenir en dehors de ce mouvement gé;iéral. Ses grands producteurs, assurés de leur supériorité , semblaient dédaigner la lutte , ou plutôt , pensant n'avoir rien à emprunter, ils refusaient de se montrer, de peur qu'on ne leur prit , avec leurs procédés , les causes de leur supériorité. Cependant, l'Angleterre elle-même avait ses concours spéciaux. Birmingham, entre autres, eut plusieurs fois, depuis 1820, des expositions de ses industries

locales. Celle de 1849 atteignit de près à la splendeur des premières expositions françaises, les intérêts cédaient à la vanité et à lémulation nationales. Mais ces solennités étaient en Angleterre des spéculations financières; au lieu de coîiter, elles rapportaient. Celle de 1843. à Manchester, produisit 9.000 liv. sterl. En 1845, une autre exposition , ouverte dans Covent- Garden, à Londres, produisit 25,000 liv. Dublin avait plus, mieux, et plus tôt. En 1829. elle avait eu une grande exposition où les produits de tous les pays avaient été admis à se présenter. C'était une innovation grande et hardie, une idée généreuse et féconde, qui ne devait grandir que plus tard. Cette exposition, fondée sous les auspices de la société royale de Dublin, se renouvela chaque troisième année, malgré toutes les misères qui accablèrent alors ce malheureux pays.

Ce fut là le premier essai d'une exposition internationale" que le gouvernement républicain de 1848 aurait voulu réaliser en France sur une plus grande échelle. Déjà quelques villes de province, entre lesquelles il faut citer Lyon et Mulhouse, avaient donné l'exemple à Paris, en provoquant, dans l'intérêt de leur industrie locale, des concours où tous les produits de même nature envoyés de pays rivaux étaient également admis à concourir. Le 31 janvier 18'i9, M. Buffet, alors ministre de l'agriculture et du commerce, s'appuyait sur ce précédent pour inviter les chambres de commerce et les chambres consultatives des arts et manufactures à lui faire connaître leur avis sur la convenance de l'admission des produits étrangers à rexposition nationale.

« J'ai pensé, disait-il dans sa circulaire, qu'il y aurait intérêt pour le pays tout entier à connaître le degré de progrès et de perfectionnement auquel sont parvenus les produits étrangers avec lesquels les nôtres se trouvent sans cesse en concurrence sur les marchés extérieurs. Dans le rapprochement et la comparaison que chacun pourrait faire des résultats aujourd'hui obtenus en agriculture et en industrie, soit en France, soit au dehors , il y aurait d'utile- ei seigncments à retirer, et surtout un principe d'émulation qui tournerait au profit du pays. »

La coalition protectionniste ne permit pas au ministre de donner suite à sa pensée libérale , et l'exposition nationale de 1849 dut se contenter de ce progrès déjà considérable: l'agriculture fut admise comme l'industrie à faire concourir ses produits et à briguer les récompenses et les encouragements dus au travail intelligent. A cette époque, l'industrie française, déjà gravement atteinte par les inondations et la disette des années I8i(;-I8i7, venait d'avoir à traverser une crise politique et financière qui. durant quinze mois, avait arrêté toute entreprise, tout mouvement, et dont elle n'était même pas encore sortie. Cependant , le chiffre des exposants qui, en 1814, n'avait été que de 3,958, §'éleva a 4,500. Le succès d'une exposition, la quantité des produits, le nombre des concurrents ne sont donc pas toujours un

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signe exact de la prospérité du pays. 11 suffit aujourd'liui qu'un concours public soit ouvert pour que beaucoup d'industriels se croient obligés de s'y montrer, afln de ne pas laisser le champ libre à leurs rivaux; et peut-être que plus d'un fabricant aux abois a tenté un suprême efipit pour garder son rang dans la lice d'où il a dû depuis disparaître. Le concours de 1849 n'en eut pas moins ses côtés brillants. On remarqua surtout le progrès immense des machines agricoles , des locomobiles de toutes sortes; et tout ce magnifique outillage, qui est comme le pivot de la production, parut pour la première fois n'avoir plus rien à envier à celui de nos rivaux les Anglais.

Ce fut peut-être ce qui excita leur émulation, et les décida, à leur tour, à ouvrir devant toute l'Europe une arène immense où chaque nation viendrait mesurer ses forces et montrer ses chefs-d'œuvre. Mais tandis que , chez toutes les autres nations , le gouvernement donnait lui-même l'impulsion, en Angleterre, au contraire , les représentants de l'industrie ou des sociétés spéciales étaient laissés à leur propre initiative, ce qui explique comment jusqu'alors il ne s'était fait que des tentatives partielles dans quelques grandes villes manufacturières, envieuses de déployer aussi de temps en temps les résultats de leur industrie locale. Jusqu'alors une seule exposition en Angleterre avait eu l'appui du gouvernement, et ce n'était à bien dire qu'un concours ouvert pour la décoration intérieure du palais du Parlement. Dès 1844, la Société des arts, qu'on a déjà vue prendre l'initiative de la première exposition de l'industrie en 1756 , adressa au cabinet anglais des sollicitations encore renouvelées vainement en 1848, pour obtenir son aide. Malgré l'intervention du prince Albert, la réponse de l'État fut ce qu'elle avait toujours été : « Les taxes ne sont pas faites pour défrayer une solennité qui, en définitive, est un avantage spécial pour les producteurs. Qu'ils en fassent les frais. Si personne n'est disposé à les faire, c'est que le projet n'est pas encore populaire. Attendons. » Eu effet, le projet, devenu populaire, a été réalisé par des efforts individuels. Le gouvernement a donné sa sanction au projet, prêté l'emplacement, suspendu les droits de douanes: il a permis , mais il n'a rien dépensé.

En 1851 , enfin, sans coopération directe de sa part , s'ouvrirent les portes de ce palais de cristal, qui fut pour un moment la merveille du monde entier, et qui restera l'une des conceptions les plus hardies, sinon du génie esthétique, du moins de la puissance industrielle de la nation anglaise. Le nombre des exposants était de 17,002, dont la moitié environ étaient Anglais. La France figurait à peu près pour un quart parmi les étrangers.

De ce jour date le caractère nouveau et complet de ces solennités. Jusque-là,'chaque exposition locale n'avait été qu'un inventaire plus ou moins exact de la puissance produclive de chaque peuple. Du moment que toutes Ils nations furent conviées à prendre part à ces concours, il a été possible d'embrasser d'un seul

regard l'ensemble des productions du globe , de se rendre un compte exact des conditions et des nécessités de la production chez les différents peuples , de comparer entre eux ses produits d'origine et de qualités diverses, et d'étudier le génie des nations dans leurs œuvres les plus riches comme les plus infimes. « On put reconnaître , dit encore Auguste Blanqui , qu'il n'y avait plus désormais d'arcanes industriels dans le monde , que les procédés de la mécanique étaient à peu près les mêmes partout, et que partout la puissance des machines tendait à se substituer a l'habileté des mains. Il a été démontré que les salaires étaient plus élevés dans les pays de travail mécanique, que dans les pays de travail individuel, et que le plus sûr moyen de provoquer la consommation était de tendre par le perfectionnement à rabaissement des prix. Les expositions internationales ont surtout fait ressortir , avec évidence, l'avantage qui résulte du bon marché des matières premières, et les graves inconvénients d'un système de douane qui les grève. Elles ont prouvé que la liberté d'échanger une si riche variété de produits, serait avantageuse à tous, et qu'on en accroîtrait la production et la qualité, tout en abaissant les prix, en favorisant leur libre circulation. Elles nous ont appris à reconnaître loyalement les supériorités acquises , comme les défauts longtemps contestés; elles nous ont accoutumés à ne plus considérer le travail du point de vue étroit des nationalilés, mais du haut des grands principes de la science économique dont les théories , appuyées sur ces grands faits, ont osé plus hardiment faire abstraction des frontières établies par les hasards de la poUtique , pour ne plus considérer l'humanité que comme une grande famille, dont tous les membres sont solidaires. Toutes ces vérités sont autant de conquêtes; elles sont le résultat direct et immédiat de ces immenses concours dont elles suffisent à démontrer l'incontestable utilité; car en toutes les choses qui dépendent de l'activité intelligente de l'homme , savoir , c'est pouvoir. Ces vérités n'ont pas, il est vrai, jailli de suite aux yeux des foules qui ont circulé dans les musées temporaires de l'industrie, sans connaissance technique , et uniquement pour se donner le plaisir d'un grand spectacle, mais elles y ont été trouvées par les hommes compétents qui s'y sont rendus, non-seulemerit avec leurs yeux pour voir, mais avec leur raison pour étudier, et leur jugement pour mesurer et peser. »

On avait espéré en vain, il est vrai , que les expositions internationales nous auraient livré le secret tant cherché du prix de revient de tous les produits en chaque pays. Il a fallu, jusqu'à présent , renoncer à cet élément d'information si essentiellement variable selon les temps et les circonstances. Mais on a pu constater une tendance progressive au nivellement de ce prix, sur tous les marchés du monde, et à son abaissement le jour où la liberté commerciale aura été définitivement et universellement proclamée. On a dû reconnaître encore que les

EXPOSITION DES PRODUITS DE L'INDUSTRIE

craintes répandues sur les dangers de l'émulation induslrielle étaient mal fondées, et qu'un champ d'opérations plus vaste, amenant une plus grande division du travail humain, fendrait, au contraire, à régler et à restreindre la concurrence . plutôt qu'à l'exciter et à l'étendre , en favorisant, chez chaque peuple et en chaque province, le monopole naturel des spécialités industrielles. Les expositions internationales ont montré que toutes les nations , loin d'être fatalement et exclusivement rivales, étaient, au contraire , étroitement alliées par leurs intérêts communs, qu'elles ne pouvaient, sans se faire un tort réciproque, se passer du secours les unes des autres, et que l'accroissement en quantité, la supériorité en qualité, le bon marché, la circulation facile et rapide de tous les produits à l'intérieur et à l'extérieur, auraient presque au même instant d'immenses avantages pour tous. Il résulte de toutes ces vérités démontrées , que toutes les nations , dépendantes les unes des autres , ont un égal besoin de vivre en paix et en liberté, que le régime de la guerre et de l'oppression ne peut être intligé à l'une d'entre elles, sans que toutes les autres en soutTrent, et que, par conséquent, le machiavélisme pohtique, qui a si longtemps inspiré la diplomatie, est de tous les systèmes le plus funeste. Les expositions internationales, en se renouvelant fréquemment et périodiquement, sont donc appelées, non-seulement à faire prévaloir les mérites économiques , mais encore à exercer sur le monde entier l'action morale la plus bienfaisante en inspirant à tous les peuples des sentiments intéressés de bienveillance fraternelle.

Aussi, voit-on ces grandes fêtes du génie de la production se multiplier, se propager rapidement. Chaque peuple, et après chaque peuple, chaque ville veut et voudra avoir la sienne, comme les grandes foires du moyen âge, en se multipliant sur tous les points , ont fini par doter d'un marché périodique la moindre bourgade.

Dublin, sans doute par une sorte de sentiment jaloux contre la métropole, et pour rappeler ce qu'elle avait osé tenter la première en 1829, a ouvert la série, en conviant les producteurs étrangers à son exposition de 1853. Mais un petit nombre seulement répondirent à cet appel. La plupart ne virent pas au déplacement de leurs produits un avantage égal aux charges qu'il leur aurait imposées. Il faut, pour attirer le concours de l'étranger , un grand centre de population, une situation facilement abordable , et la renommée d'une grande ca|)itale. L'ambition de Dublin fut donc trompio. Son expo,<ilion compta néanmoins 3,300 exposants.

La même année, Kew-York prétendit aussi avoir son palais de cristal, où elle convia l'industrie européenne; mais, là encore. l'Atlantique à traverser était un obstacle contre lequel le zèle s'émoiissa.

Enfin. Taris, en I8ô5, jouta avec Londres, par une exposition à la fois internationale et universelle, où les arts, comme l'industrie et

l'agriculture , étalèrent en même temps leurs merveilles et leurs richesses. Le nombre des exposants atteignit le chLfTre jusque-là inouï de 21,779.

Florence, à son tour, en 1861. accueillit l'industrie étrangère à côté de l'industrie renaissante de la nouvelle Italie ; et la seconde exposition de Londres, eu 1SG2, a fait entrer dans l'usage habituel , ce qui avait semblé d'abord devou" être un fait merveilleux cl unique dans l'histoire de l'humanité. En 1873, Vienne, prise d'émulation, s'efforce de rivaliser avec les merveilles du palais de South Kensington à Londres, effacées encore par les splendeurs sans égales déployées, en 1867, à Paris, dans ce Champ de Mars où surgirent , comme sous le coup d'une baguette magique, autour d'un immense palais, des jardins, des palais, des fermes , presque des villes avec leurs habitants, presque des nations, avec l'ensemble de leurs mœurs, et où tous les peuples convoqués, tous les souverains attirés par l'admiration permirent un instant au monde européen de caresser le rêve trop tôt troublé d'une ère de prospérité et de paix universelles.

Les expositions sont donc désormais passées dans les mœurs. Les concours généraux et universels ne font qu'exciter les concours spéciaux et limités. Milan eut déjà des expositions sous le gouvernement autrichien; Naples eut la sienne en 1853; Gênes, Munich, Copenhague, Christiania, Bruxelles, et jusqu'à Santiago eurent la leur eu 1854; Rome, enfin, elle-même, vit sou industrie remplir quelques salles du Capitole, en 1856.

Il n'est plus, maintenant, de ville de France qui ne prétende à l'honneur d'avoir de temps à autre sa petite exhibition locale. 1858 vit celles de Dijon, d'Angers, d'Alençon, de Limoges; 1859, celles de Rouen et de bordeaux; 1860 , celles de Besançon et de Troyes. Il y en eut, eu 1861, à Metz 'et à Nantes, et la série s'en est continuée depuis.

Chaque époque a son trait caractéristique, sa tendance prépondérante, son culte, ses fètgs qui lu résument; les expositions de l'industrie resteront à jamais l'un des caractères et comme l'expression la plus marquée de notre civilisation moderne; elles en sont comme la formule, le symbole. Le palais de cristal a été le conuneucement d'une architecture. C'est le vérilable style du siècle, comme les concours industriels, agricoles , artistiques , littéraires , sont les vrais tournois , les joutes de notre temps.

Pour ces l'êtes pacifiques, les Etats, les communes, les citoyens eux-mêmes réservent toutes leurs forces et toutes leurs pompes.

Des expositions industrielles, il sortira peutêtre tout naturellement une organisation libre et harmonique du travail, du capital et de toutes les forces productrices, par suite de leur régularisation et de leur division mieux entendue. Elles tiendront place un jour de jurandes et de maîtrises sans avoir les mêmes inconvénients. « Les nouveaux chefs-d'œuvre qui orneront ces concours, écrivait M. Vital Roux, vaudront bien ceux qu'où exigeait autrefois, et ceux

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