FELONIE. — FEMME
chevalier félon. Ce terme de la langue féodale n'est plus guère usité. Cependant il s'emploie encore quelquefois : il signifie alors traliison. G. P.
Comparez : Forfaiture, Lèse-Majesté.
FEMME. C'est l'une des vérités les plus incontestables et les plus nécessaires à répandre qu'il n'est rien qui fasse honneur à une époque et qui témoigne mieux en faveur d'uue civilisation que le rang que les femmes y tiennent et l'influence dont elles y sont investies; mais si jamais une question de politique spéculative fut délicate et diflicile à résoudre, c'est assurément celle de savoir de quelle nature peut être désormais cette influence et particulièrement si le rôle de la femme doit s'étendre jusqu'à partager toutes les charges, toutes les fonctions , toutes les dignités de l'homme , de telle sorte que les siècles futurs n'aient absolument aucune distinction à faire entre les sexes, lorsqu'il s'agira de l'application des 'ois civiles et de l'exercice des droits du citoyen.
11 nous semble, quant à nous, que nous en sommes encore à la barbarie pour tout ce qui concerne la condition matérielle et morale de nos filles et de nos mères et qu'il n'est pas, dans le plus prochain avenir, dans le présent même, de plus noble conquête à poursuivre que la réforme et l'anéantissement des iniquités qui, en dépit de nos codes et de nos polices, pèsent de toute part sur leur existence; mais nous le déclarons dès ces premières lignes, il ne nous est pas possible d'imaginer un temps où ce sera pour la femme un bonheur et la marque de son entière liberté que de quitter le foyer domestique pour aller voter dans les comices populaires et pour monter à la tribune aux harangues.
Servons, respectons, honorons la douce compagne de notre vie . mais ne mettons pas de galanterie, ni même de chevalerie dans l'étude des plus graves problèmes de la vie sociale. Ce ne sont peut-être pas ceux dont l'âme a été, quand il le fallait, le plus pleine d'amour et de tendresse, qui arrangent avec tant d'apparat les nouveaux systèmes d'émancipation, et, à coup sijr, vouloir précipiler les femmes dans les hasards de la vie publique, ce n'est pas servir leurs véritables intérêts et se préoccuper utilement de leur dignité et de leur gloire.
Combien de temps faut-il d'abord pour que, sur toute la face de la terre, soit etl'ucée la trace de cette malédiction qui, révélée à notre foi par la tradition biblique, a frappé la première femme , cause de la déchéance du premier homme ? C'est en jetant les yeux autour de nous que nous voyons quelle est encore la jeunesse et l'imbécillité des races humaines. Comme aux premiers jours de leur propagation, les trois quarts des peuples de l'Asie, de l'Afrique et du Nouveau-Monde ne nousolTrent-ils pas le triste spectacle de leurs bestiales familles , où la femme trouve à peine le temps de mettre bas et, sous l'aiguillon de son maître, épuise incessamment sa vie en elTorls supé-
rieurs à sa faiblesse? Il n'est pas besoin de recueillir les anciens témoignages de l'histoire orientale; le récit de nos voyageurs suffit pour nous peindre rétrospectivement les sociétés naissantes , et dans l'immobilité des mœurs de la tribu sauvage s'est conservée foute l'insensible tyrannie des chefs de famille d'autrefois. Peut-être est-ce chez les Indiens de l'Amérique du Nord que l'on a trouvé les femmes le plus maltraitées. Il parait même que chez quelques peuplades elles se refusaient à nourrir leurs tilles et qu'elles préféraient les faire périr en naissant, plutôt que de leur donner une vie qui ne devait être qu'un long supplice. On a dit que si la femme gémit chez ces peuples misérables, le sort de ceux qui les oppriment est au moins aussi pénible et aussi désespéré que le leur, mais ne cherchons pas les raisons de cette infortune. Nous ne nous expliquerons jamais comment l'homme des premiers temps ou des pays incultes n'a pas su trouver dans son cœur, sinon de la tendresse pour la grâce, au moins de la pitié pour la faiblesse de la femme. Il ne la traite pas autrement qu'un animal de travail et n'y attache pas plus de prix qu'à un outil. Il a donné quelques provisions ou quelques peaux de bête pour l'acheter : lorsqu'elle aura cessé de lui être utile et qu'elle lui coûtera trop cher à nourrir, peu lui importe au pied de quel rocher neigeux elle ira mourir.
Que l'on traverse les temps et les espaces : d'où vient qu'en Chine c'est devenu une loi de la mode de Jjriser le pied de la femme? Ellesmêmes s'en croient à la fin plus belles; mais n'est-ce pas pour qu'elles soient moins libres? D'où vient cette passion de la mort qui, sur la côte de iMalabar, a poussé si longtemps et pousse peut-être encore les veuves indiennes sur le bûcher des funérailles de leurs époux? Elles se flattent en pleurant d'accomplir un devoir religieux, et elles n'obéissent qu'à l'ordre de la plus méprisante jalousie, de la part du cadavre, ou de la plus détestable avarice de la part de ses héritiers.
Mais à quoi bon feuilleter les annales des siècles et des peuples? Nous ne trouverions que trop aisément de quoi peindre le long martyre de la femme. 11 dure encore , même chez nous, car ce n'est certes pas une plus grande lâcheté quand l'iroquois abandonne dans un bois sa femme vieillie et fatiguée, que lorsque, dans notre France si fière de sa civilisation, un ouvrier ivre lève la main sur celle qui lui demande du pain pour ses enfants.
Il faut donc bien du temps, nous le disons une fois encore , pour que chez tous les peuples et dans tous les rangs de la société le sentiment de justice ait établi fixement son empire et qu'il ait donné aux femmes le droit formel d'être délivrées de tout ce qu'il y a de dur et de sauvage dans la vie. Mais aussi la rapidité du progrès de nos idées modernes est si grande qu'on ne sait pas si ce qui parait lointain n'est pas déjà proche; et, en tous cas, c'est le devoir de chacun de hâter l'heure où sur la têie de la femme il ne pèsera plus rien des arrêts de l'antique fatalité.
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Ce u'est ni la Grèce, ni Rome qui ont commeucé le travail de réparation déiiriitive; mais déjà sous le ciel occidental s'adoucissait ou s'ennoblissait la civilisation commençante; seulement c'est pour la forme de son corps, ce n'est pas pour la vertu de son âme que la femme est d'abord respectée. Athènes honorait presque ses courtisanes et quand Ilypéride. pour faire absoudre Pliryné, la dévoilait tout d'un coup devant ses juges, il attestait qu'une idée au moins avait surgi pour la défense de la femme et que la Grèce avait déjà divinisé la beauté. A Rome va paraître le premier modèle de la citoyenne , ébauché déjà à Sparte. Mais à côté de cette Aspasie qui choisit avec Périclès les marbres du Parthénon, il y a la mère de famille qu'une pohce rigoureuse enferme dans le gynécée; et, en môme temps qu'elle fait naître sa hberté du viol de Lucrèce, la Répubhque de Brutus permet au mari, eu vertu de la. lui des Douze Tables, de punir de mort la femme qui lui a pris les clefs de sa cave. Lantiquité classique n'a donc pas connu la fraternité, l'union équitable des sexes, et c'est comme un objet d'art plus charmant qu'aucun autre et quelquefois comme un cœur plus passionné que le sien, que l'homme de ces ■à'^cs poétiques a respecté ou adoré sa compagne. Quand Hélène rentre dans le palais de Ménélas, il ne s'élève pas une voix pour rappeler sa chute, et les vieillards mêmes trouvent juste qu'eu l'honneur d'une tète si belle le sang des Grecs ait si longtemps coulé ; mais que, dans sa retraite laborieuse et discrète, Pénélope ouvre la bouche pour exprimer une pensée, et sou lils, le jeune Télémaque, la lui fermera soudain avec des paroles de mépris.
L'émancipation de la femme, comme celle de tous les esclaves, ne date que de la loi d'égalité du Christ. Corrompue bien tôt, cette loi s'est manifestée au moins avec une incomparable puissance dans la majesté de sa première révélation, et, de tous les coins du vieux monde servile que le paganisme et le génie romain retenaient dans le silence, les voix éclatantes des femmes saluèrent cette divine aurore du réveil des âmes égales. Si la révolution chrétienne a si vite triomphé, c'est aux femmes que les hommes le doivent. Les martyres soutenaient , excitaient , vengeaient les martyrs. Si l'un des deux sexes a légué plus d'ossements aux catacombes de Rome, c'est celui de sainte Agnès et de sainte Monique. Puis, quand la première lutte fut terminée et qu'il fallut vaincre, non plus les supplices des proconsuls , mais l'ignorance et la grossièreté des Barbares du Nord, ce furent les femmes encore qui poursuivirent la conquête. C'est à cause d'elles que la France, l'Angleterre, une partie de l'Allemagne, la Hongrie, la Bohème, la Lilhuanie, la Pologne, la Russie, et pendant quelque temps la Perse, sont entrées dans la nouvelle communauté. En récompense, il sortit aussi du cœur de ces Barbares un sentiment inconnu à l'ancien monde. Les Gaulois avaient ceint d'une couronne le front de leurs druidesses; les Germains montrèrent ù Rome comment il faut res-
pecter les Vellédas, et du fond de ces forêts d'où l'on a fait sortir les premiers germes de la liberté, les premiers souffles de la chevalerie se répandirent sur l'Europe dépravée.
L'héritière de la conqu'ete, la féodalité, en tant que régime politique , ne fut pas sans servir aussi lu faiblesse de la femme. Pour couserver la perpétuité du fief, la fille héritière unique devint chef de famille; elle eut son blason, elle eut son nom vivacc, et son ventre même anoblit. Bien entendu, nous ne jugeons ici les faits que dans leur ensemble, et ne prétendous pas que ce qui nous semble en résulter pour l'histoire générale de la condition des femmes, ne soit pas mille fois contredit par les détails de la réalité. Il nous semble donc que la féodalité continua , pour les femmes nobles, le développement des idées de rei,-pect qui étaient comme innées dans les races occidentales de l'Europe. La femme bourgeoise et la pauvre femme du peuple ne comptent pas encore, mais à la longue leur tour viendra.
L'Europe régénérée, en tout cas, a fait plus pour la femme, même dans les ténèbres du moyen âge, que les civihsations si avaucées de la Grèce et de Rome, et bien plus que toutes celles de l'Asie. Faire monter une femme sur le trône, c'est une idée européenne. Ajoutons que c'est une idée féodale , car c'est comme représentant la perpétuité du fief royal que la femme a d'abord été reine. Ne citez pas les J Sémiramis de l'antique histoire. Ce sont là des ^ exceptions fabuleuses.
Nous voici arrivé au nœud de la question qui fait le sujet principal de cette élude. Nous venons de montrer comment la femme est sortie peu à peu de l'esclavage, comment elle est devenue châtelaine et dame , puis reine. Est-ce à dire que nous allons demander au présentât à l'avenir de continuer sa fortune dans l'ordre des idées et des choses pohtiques, et, parce que des femmes ont régné ou pourraient encore régner en Autriche, dans la CastiUe, en Danemark, en Angleterre, en Ecosse, à Naples, dans la Navarre, en Suède, à Parme, à Lisbonne, en Toscane, en Russie, en Espagne, en conclurons-nous que le rôle des femmes est de régner dans les futures sociétés démocratiques, c'est-à-dire de voter dans les assemblées électorales, de parler dans les assemblées délibérantes, et de siéger dans les conseils suprêmes de l'État?
Il est inutile de recourir à des détails physiologiques pour établir qu'il y a généralement entre les deux sexes une difl'érence de taille, de complexiou et de force qui rend la femme incapable des mêmes travaux que l'homme. Personne n'ira de bonne foi contredire le témoignage décisif de la nature et prétendre, parce qu'il y a des hommes faibles et des femmes robustes, que les deux sexes peuvent être considérés connue physiquement égaux. C'est même à bien constater leur inégalité que nous pensons qu'il faut que Pou s'applique, afin que la femme soit partout déchargée des fatigues qui l'accablent et qu'elle recueille enfin le bénéfice de cette inégalité naturelle.
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Quant à la puissance et à la portée de son esprit , ce n'est pas d'aujourd'liui qu'il est dit qu'on a vu souvent des femmes douées d'une grande intelligence et de très-grands talents, mais qu'on n'en a jamais connu d'une intelligence inventive et dotées de ces talents qui décident du progrès des arts. La Bruyère ne nous parait pas avoir tort quand il s'exprime ainsi: « Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs ouvrages? Ne sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté ou par une certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude , ou par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit , ou par un tout autre goiit que celui d'exercer leur mémoire? Mais, à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits aient sur eux cet avantage de moins. >
Rien n'est, à notre avis, plus juste que cette réflexion. Nous pensons en effet que les femmes ont sur nous des avantages qui compensent certainement ceux que nous pouvons avoir sur elles , et nous croyons que ce serait les rendre absolument maîtresses de nous que de les admettre dans les assemblées politiques et de leur accorder l'exercice du pouvoir. L'inégalité subsisterait donc toujours, mais avec cette différence que l'autorité serait mise dans les mains les plus débiles et la direction des intérêts communs confiée à des esprits moins capables de les bien servir.
On reconnaît que les femmes n'ont pas la force nécessaire pour supporter toutes les fatigues auxquelles il faut que les hommes s'exposent; on admet qu'elles n'auront pas à porter les armes pour leur patrie , qu'elles ne monteront pas sur les flottes de l'Etat, et , dans l'ordre social, que chaque jour la science doit s'occuper de leur créer des métiers plus délicats et des occupations moins pénibles, que même il est à souhaiter qu'elles n'aient un jour d'autre souci que le soin de leur ménage, et l'on voudrait que , dispensées nécessairement de la plupart des charges de la vie , elles partagent néanmoins avec. Ihomme le droit de régler les affaires de l'État, et qu'incapables d'y contribuer, elles disposent de la force publique. Ce serait là une première injustice qui accorderait trop à la faiblesse et trop peu à la virilité. Mais comment peut-on penser que , dès que les femmes seraient admises dans les assemblées et en droit de concourir pour les
grandes fonctions, la balance ne pencherait pas aussitôt vers elles et ne voit-on pas que leur tyrannie , commençant ce jour-là même, n'aurait plus de raison pour cesser, ou ne disparaîtrait qu'après que l'intérêt de la société et de l'État en aurait trop souffert ? Quand on demande pour elles le droit de suffrage, on demande évidemment qu'elles jouissent de tous les autres droits , qu'elles soient éligibles en même temps qu'électrices , et qu'il n'y ait aucun poste auquel elles ne puissent être élues. Mais qui se figure ce que pourrait être une assemblée de législateurs où siégeraient des femmes? Tout ce que la grâce et la beauté exercent de séductions dans les salons et dans les relations de la vie privée viendrait aussitôt troubler et dénaturer le caractère de cette réunion. Les orateurs du sexe féminin seraient applaudis avant d'avoir parlé , et , même sans monter à la tribune , de combien de moyens cette partie de l'assemblée aurait-elle le choix pour décider d'avance du résultat des délibérations! Aucune lutte ne sera possible entre l'homme et la femme. Parlons net : il n'y aura plus de poUtique en jeu ou bien c'est que le cœur humain sera changé et perverti.
Choisissez donc, ou de donner passagèrement aux femmes un pouvoir dont elles ne peuvent qu'abuser (on ne le voit que trop dans les moments de trouble et d'émotion publique) et dont nous ne nous déposséderons que pour nous perdre avec elles, ou de chasser de nos âmes la tendresse et des leurs la pudeur et la chasteté.
Mais il faut aller jusqu'au bout. Cette femme qui n'est pas soldat , qui ne doit pas être ouvrier, sera donc législateur. Ne sera-t-elle donc pas aussitôt ministre , et ne présidera-t-elle pas la République ou ne fondera-t-elle pas de dynastie? Elle ira où elle voudra, comme elle le voudra , et pas un homme ne saurait l'en empêcher. Nous voilà, nous le craignons, dans l'absurde , et ce n'est même pas sans quelque embarras , que nous prenons au sérieux de semblables hypothèses. (Vby. Élection, p. 792.)
11 se peut que quelques-femmes se plaignent, comme d'une injustice, de la coutume universelle qui les exclut et les a exclues en tout temps des affaires publiques; mais si jamais le jour pouvait venir où satisfaction leur serait donnée, nous aurions à notre tour à nous plaindre d'une iniquité bien autrement manifeste et terriblement dangereuse pour nous et pour elles.
A un certain âge les sexes peuvent se rencontrer dans des commissions et des conseils , pourvu encore que les matières à examiner ensemble ne comportent aucun élément de discussion bien grave et n'offrent aucun jeu à la passion. C'est ainsi que des dames et des messieurs à cheveux blancs peuvent s'occuper d'accord d'aftaires de bienfaisance et d'enseignement; mais sortez les individus de ces matières et de cet âge et la nature reprend son empire. Or elle n'a pas voulu que l'homme e; la femme se rencontrent avec indifférence et qu'ils puissent délibérer gravement sur des
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questions d'État quand, à chaque instant, de leurs yeux peut jaillir l'éclair qui emportera le débat d'affaire dans les nues.
Et que deviendrait cette autre loi de nature qui veut que dans toute association il y ait, sinon une autorité maîtresse, du moins une autorité directrice? G est en vertu de cette loi que dans le mariage le mari est le chef de la communauté. Il n'y aura plus de chef, et y aura-t-il encore une communauté quand la femme sera un personnage politique, votant comme son mari, votant peut-être contre lui, et peut-être enfin quand elle sera son législateur? Avec cette loi naturelle toutes nos lois s'écroulent, et c'est une autre société qui succède à la nôtre, si étrange sans doute, si imprévue qu'il est impossible de l'imaginer.
Nous savons bien que les choses les plus invraisemblables se sont souvent réalisées et que trop souvent c'est le bien futur qui, à côté du mal présent , parait invraisemblable. Nous le savons et ne demanderions pas mieux, cette fois, que d'avoir méconnu l'une des vérités les plus éclatantes de l'avenir; mais quelle présomption pour croire que ce n'est qu'une utopie, puisque, eu aucun temps, chez aucun jjeuple , il n'y a eu même un commencement d'exécution pour présager un avenir à de tels desseins I
Les femmes elles-mêmes ne paraissent pas sensibles à l'ambition qu'on prétend leur imposer; et quand, dans les jours de pétitionnement général, il sort de la foule de hardies porte-drapeaux pour les représenter, ce ne sont presque jamais les plus illustres d'entre elles qui se chargent de ce rôle. Ces fonctions d'ailleurs , comment et quand les rempliraientelles ? Le premier devoir de la femme , c'est d'être mère, et son plus grand orgueil, de l'être plusieurs fois. Voilà dix ou quinze ans de sa vie que la nature lui réclame. Mais, quand l'enfant est venu au monde , il faut qu'elle l'élève; voilà le même espace de temps consacré à la famille. A quelle heure sera-t-clle donc citoyen?
11 n'est pas dans ses aptitudes de poursuivre patiemment une tâche d'analyse , telle que la confection des lois d'utilité générale. Le drame la séduit et l'anime; elle trouvera de beaux cris dans les jours d'orage d'une législature; elle imitera et surpasserapeut-être Boissy d'AnéiiiS sur le fauteuil de présidence; mais elle ne siégera pas sans ennui et, en tout cas, siégera sans profit pour personne dans la salle du conseil d'Etat où les Tronchet, les Treilhard, les Malleville , les Bigot de Préameneu discutent et arrêtent, syllabe par syllabe, les articles de notre Code. Le triomphe de la femme, c'est l'action inattendue, l'action imprévue d'ellemême , l'etlort d'une passion surhumaine , la folie sublime d'une Jeanne d'Arc qui se croit, qui se sent tout à coup inspirée dé Dieu, et qui éblouie, éblouissante, transûgurée, sauve sa patrie que les hommes laissaient périr! Mais pour qu'une Jeanne d'Arc surgisse dans les champs de Yaucouleurs, il n'est pas nécessaire que les femmes de France aient à jouer un
rôle légal dans la politique de leur pays; et si, à l'exemple de Jeanne d'Arc, vous voulez que les vocations lyriques et prophétiques deviennent un fait général clicz un peuple , prenez garde de ne susciter que des convulsionnaircs et des cataleptiques!
Non, non, ne cédons pas à une vaine sentimentalité et, pour obtenir des applaudissements faciles, n'allons pas faire violence à la nature et changer d'infiniment précieuses qualités, bien difl'érentes des nôtres, et qui les complètent, qui les ornent bien, en des éléments de mœurs et de passions ou puériles ou dangereuses.
La femme la plus vertueuse est celle dont on parle le moins. Le mot est vieux; il est de Thucydide. La sagesse serait de s'y tenir.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que datent les systèmes de prétendue hberté, de prétendue égalité des femmes. Le vieux Guillaume Postel proclamait la nécessité de leur émancipation , en 1553, à Paris, en 1555, à Venise, en 1556, à Padoue. Il avait sa femme libre à lui qui s'appelait « la mère Jeanne » , et cela 280 ans avant Saint-Simon.
En 1509 déjà. Corneille Agrippa avait publié son traité « de l'Excellence des femmes audessus des hommes». La première femme de Henri IV, Marguerite de Navarre, entreprit de prouver, elle aussi, cette supériorité. M"« de Gournay, l'amie de Montaigne, ne réclamait que l'égalité.
Au dix-septième siècle, ce n'est certainement pas l'esprit qui manque aux femmes , ni la beauté , ni la grâce , ni la puissance. Les noms de M""^ de Sévigné, de M™« de Lafayette, de M""= de Rambouillet, de M"^ de Scudéry, rappellent jusqu'où peut aller leur talent. Elles réforment et purifient le langage; elles sont cartésiennes , elles sont mathématiciennes, hellénistes même avec M""^ Dacier. Mais le langage qu'elles rendent déUcat, ce sont les grands écrivains raàles qui l'aiTermissent; et si elles touchent à la politique , c'est pour animer d'un souffle frivole les aventures de la Fronde. Jamais, néanmoins, elles ne brillèrent davantage; jamais plus de galanterie ne polit la cour et ne servit de modèle à la ville. On ne voit pourtant pas qu'aucune femme de ce temps ait réclamé des honneurs et des droits nouveaux. Il leur suffisait d'être influentes; et c'est quand les femmes se sentent le moins capables d'agir sur l'esprit des hommes, qu'elles s'agitent le plus pour faire parler d'elles. Si, d'ailleurs, elles eussent voulu changer leur sceptre élégant pour un plus lourd, la raison avait alors une voix pour les blâmer, celle de Molière qui, ai)rès avoir écrit /e« Précieuses ridicules, devait écrire l'admirable chef-d'œuvre des Femmes sa cantes.
Le dix-huitième siècle est encore favorable à l'esprit, à l'élégance , à la beauté des femmes. Elles y transgressent justement les ordonnances de Molière, mais ce n'est plus pour plaire aux Vadius et aux Trissotin; c'est avec tant de grâce et dans de si bonnes compagnies, qu'il est difficile de les trouver en faute. Toutes leurs qualités aimables s'épanouissent doue dans
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ce siècle de philosophie enthousiaste et elles communiqaent aux hommes un peu de leur passion pour les belles choses, et de leur adorable foi dans les vertus de l'avenir. Voilà comme elles doivent prendre un rôle dans la société ; voilà comme elles doivent toucher aux affaires de l'État, sans sortir de leurs salons . sans salir leurs pieds dans la boue de la place publique. La Révolution française est en partie leur œuvre.
Mais cette Révolution, à peine ébauchée, se transforme en bataille, les femmes se jettent alors dans la mêlée et passent , avec leur exaltation habituelle, du côté des vaincus. On a mille fois vanté la fierté , la noblesse avec laquelle elles surent mourir, et, sur l'échafaud de Marie-Antoinette, Charlotte Corday a prouvé qu'elles avaient l'àme républicaine.
De 1789 à 1815 , le temps manqua, puis la hberté, pour produire ou réaliser des systèmes. Olympe de Gouges veut organiser des sociétés de femmes libres, avec un costume spécial, et elle meurt. Une « nouvelle Eve » , Catherine Théot. essaie de créer quelque religion à l'ombre de la hache de Robespierre. Elle meurt à son tour, et plus une voix ne se fait entendre pour appeler les femmes à l'indépendance. Aucune n'avait, d'ailleurs, parlé de droits politiques.
Quel silence pour toutes les pensées , durant tout le règne de l'Empire! Mais, à coup sûr, si une théorie eût été alors jetée en exil, c'eût été celle qui aurait traité de l'émancipation du sexe féminin.
n La première des femmes , c'est celle qui fait le plus d'enfants. » Telle est , on se le rappelle , la réponse faite un jour à M"^ de Staël par le général Bonaparte , premier consul.
Mais trente ans plus tard, quand la philosophie et même l'idéologie pure ont, pour l'honneur de la pensée humaine , reconquis leurs auditoires, écoutez quel programme est publié par une école qui s'avance pour renouveler le monde et qui, de fait, a changé quelque chose dans sa figure.
« Le christianisme a tiré les femmes de la servitude ; mais il les a condamnées partout à la subalternité, et partout, dans l'Europe chrétienne , nous les voyons encore frappées d'interdiclion religieuse, politique et civile.
«Les saint -simoniens viennent annoncer leur alfranchissement définitif, leur complète émancipation, mais sans prétendre pour cela abolir la sainte loi du mariage , proclamée par le christianisme; ils viennent, au contraire, pour accomplir cette loi, pour lui donner une nouvelle sanction, pour ajouter à la puissance et à l'inviolabiUté de l'union qu'elle consacre. «Ils demandent, comme les chrétiens, qu'un seul homme soit uni à une seule femme, mais ils enseignent que l'épouse doit devenir l'égale de l'époux, et que, selon la grâce particulière que Dieu a dévolue à son sexe, elle doit lui être associée dans l'exercice de la triple fonction du temple, de l'État et de la famille; de manière à ce que l'individu social qui, jusqu'à ce jour, a été l'homme seulement, soit désormais l'homme et la femme.
« La religion de Saint-Simon ne vient que pour mettre fin à ce trafic honteux , à cette prostitution légale qui, sous le nom de mariage, consacre fréquemment aujourd'huil'union monstrueuse du dévouement et de l'égoïsme , des lumières et de l'ignorance, de la jeunesse et de la décrépitude. »
Quelque chose de plus important peut-être que bien des manifestes, c'est l'opinion de M. J. Stuart Mill, le publiciste anglais .qui avec raison passe pour un des esprits les plus élevés de son pays. M. Mill se prononce nettement pour le principe de l'égalité absolue des deux sexes, pour le droit de suffrage de la femme, pour son admission aux fonctions publiques. Déjà, en 185 1, dans la Westminster and Foreigyi Quarti'7-itj Review , il avait publié un article intitulé «l'affranchissement de la femme» où il affirmait qu'avec une autre éducation, nous pouvons faire d'elle une autre personne, et où, en tout cas. il posait comme un principe supérieur à toute objection « le droit des imposés à la représentation , le droit des incriminés au jugement de leurs pairs. » Plus récemment, il a fait pénétrer cette doctrine dans son beau livre synthétique du Gouvernement représentatif.
« Dans l'argumentation qui précède, dit-il, en faveur du suffrage universel, mais gradué , je ne me suis nullement inquiété de la différence du sexe. Je regarde la chose comme aussi entièrement insignifiante,quant aux droitspolitiques, que la différence de taille ou de couleur des cheveux. Tous les êtres humains ont le même intérêt à avoir un bon gouvernement; leur bien-être à tous en est également affecté, et ils ont tous un égal besoin d'une voix pour s'assurer leur part de ses bienfaits. S'il y a quelque différence, les femmes en ont plus besoin que les hommes, puisque, étant physiquement plus faibles, elles dépendent plus de la loi et de la société pour leur protection *.
« L'humanité a depuis longtemps abandonné les seuls principes sur lesquels se fonde cette conclusion : que les femmes ne devraient pas avoir de votes. Personne ne soutient aujourd'hui que les femmes devraient être as.servies, qu'elles devraient n'avoir d'autre pensée, d'autre désir, d'autre occupation, que d'être les esclaves domestiques de leurs maris, de leurs pères, de leurs frères. On permet aux femmes non mariées , et il s'en faut de peu qu'on ne le permette aux femmes mariées, de posséder une fortune à elles et d'avoir des intérêts pécuniaires , des intérêts d'affaires, tout comme les hommes; on estime désirable et convenable que les femmes pensent, écrivent et enseignent. Du moment où ces choses sont admises, l'incapacité politique ne repose plus sur aucun principe. L'opinion, dans le monde moderne, se prononce avec une force croissante contre le droit de la société à décider pour les individus de ce dont ils sont ou ne sont pas capables , et de ce qu'on leur permettra ou de ce qu'on leur défendra d'essayer. Si les principes
1. Et les enfants? L'argument de M. MiU ne sjapplique-t-il pas à eux aussi? "' "
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politiques modernes et les principes d'économie politique sont bons à quelque chose, c'est à prouver que les individus seuls peuvent juger sainement sur ces matières, et qu'avec une complète liberté de choix, partout où il y a des diversités réelles d'aptitudes, le plus grand nombre s'appliquera aux choses dont il est en moyenne le plus capable, tandis que les exceptions seules agiront d'une manière exceptionnelle. Oh la tendance du progrès social moderne est fausse, ou il faut la pousser jusqu'à l'abolition totale de toutes les exclusions et de toutes les incapacités qui ferment une occupation honnête à un être humain. »
Cette opinion, M. Mill l'a développée avec plus d'ampleur encore dans un écrit spécial. Elle est bien contraire aux arrêts de Montesquieu. Rousseau lui-même (et personne aimat-il jamais, personne respecta-t-il jamais mieux les femmes), Rousseau ne leur conseilla que d'être mères. Mais M. Mill, qui désormais va devenir la plus grande autorité de la doctrine d'émancipation, a cédé peut-être au .souvenir de son bonheur d'époux. Ne nous a-t-il pas dit que son livre sur la liberté, c'est sa femme qui l'a pensé, qui l'a écrit avec lui, et qu'il ne l'eût pas fait sans elle?
Nous voudrions que dans cet article même il eût été possible de traiter toutes les questions qui touchent à la condition de la femme dans la société, mais il y a dans un Dictionnaire une distribution des matières qui ne peut être changée et nous devons renvoyer le lecteur aux mots Divorce, Famille, Mariage, Successions et à d'autres encore. Nous pensons toutefois que c'est ici le lieu d'entrer dans quelques détails particuliers que ces articles ne contiendront pas et dont l'examen . quelque aride qu'il soit, nous permet de prot. or que ce n'est pas par indifférence pour elles que nous refusons de nous placer parmi ceux qui annoncent aux femmes qu'un jour viendra où elles seront des personnages d'État.
Ce qu'il est urgent de corriger , c'est l'iniquité des lois qui, dans un grand nombre de pays et notamment en France, ou font du mariage une sorte d'esclavage ou, après la dissolution du mariage, rejettent l'épouse hors de la famille et ne s'inquiètent pas de déterminer comment vivra désormais, hors de la famille, cette femme qui lui a donné des enfants et qui la perpétue.
Ainsi la tache qu'il importe de faire le plus tôt possible disparaître de notre Code, c'est l'oubli qui y a été fait de l'inscription des droits de la femme sur la succession du mari. Il n'y a guère qu'en France que cette honteuse injustice est consacrée par le silence de la loi. On raconte que c'est par la faute de Treilhard qui, au moment où Fun des rédacteurs du Code demanda comment on réglerait ces droits, répondit qu'on y avait pourvu par un article déjà voté. Treilhard ne serait pas, en tout cas, le seul coupable, car on aurait dû relever son erreur; mais, pour quelque cause que ce soit, notre Code civil français n'en a pas moins chassé la femme de la maison où elle a vécu, dont elle a été la joie et la parure, et, s'il l'admet à suc-
céder, ce n'est que lorsqu'il n'y a, pour lui prendre sa part, aucun parent légal; et alors, elle paye la taxe de succession au taux d'une personne étrangère à la famille. Dans la plupart des autres législations la femme succède, au contraire, par son seul droit d'épouse et concourt au partage avec les enfants ou avec les parents les plus proches. Là où il ne lui est pas accordé la propriété d'une part d'enfant, la loi lui donne au moins Fusufruit de quelque portion de Fhéritage ou une pension alimentaire. Dans le duché de Saxe-Weimar, par exemple, pour citer un pays où elle soit traitée décemment, elle partage avec les enfants, prend la moitié s'il n'y a que des frères ou des ascendants, et prend la succession tout entière, s'il n'y en a pas. En Russie, qu'il y ait des enfants ou qu'il n'y en ait pas, la femme est propriétaire du septième des immeubles et du quart des meubles; de plus, après la mort de son beau-père, elle a le droit de réclamer la légitime de son mari. Nous sommes loin, nous autres Français, de cette nécessaire équité. Réclamez donc auprès de nos législateurs, vous qui alTichcz un si grand zèle pour les intérêts des femmes. Voilà par où il faut commencer à les affranchir de Fantique tutelle.
Dans Fordre économique nous aurions à dire aussi quels sont nos vœux , quels sont les besoins pressants des femmes. Nul n'ignore , en effet, que , si dans les campagnes elles doivent pour longtemps encore, parce qu'elles le peuvent, participer aux travaux des hommes, il est presque impossible, dans les villes, quelles se suffisent avec le produit de leur travail, lorsqu'elles sont orphelines, veuves ou mères, et impossible, même en supposant qu'un salaire suffisant les y attende , qu'on les laisse hanter toujours ces ateliers modernes d'où les mœurs pures se sont enfuies. Notre maître et notre ami, M. Jules Simon, a écrit un beau livre pour revendiquer les droits de Ja femme au travail honorable et productif. Ce n'est pas nous qui lui reprocherons d'avoir peint ses tableaux d'une couleur trop sombre (voy. le mot Ouvrière); et non -seulement nous voudrions avec lui que l'ouvrière fût heureuse, nous voudrions qu'il n'y eût pas d'ouvrières publiques ou du moins qu'il n'y eût d'ouvrières que dans l'intérieur des ménages. On suppose que les progrès de Findustrie , vigoureusement menés en avant par Féconomie politique, susciteront bientôt une consommation qui permettra d'élever les salaires de l'ouvrier jusqu'à la somme qu'il faut qu'il gagne pour soutenir seul sa famille. Que Dieu entende ceux qui croient apercevoir cet heureux avenir! C'est du travail des ateliers qu'ilfautaffranchirlafemme,et,avant de la rendre tout entière au foyer domestique, c'est à adoucir ce travail pénible , c'est à faire fructifier ce travail ingrat que nous devons songer.
Oui, tel est notre désir; oui, nous pensons que Fheure est venue où, en dépit des préjugés si fortement enracinés encore chez tant de gens, il faut chercher à procurera la femme des métiers plus doux à exercer que la plupart de ceux auxquels elle est contrainte d'user sa vie,