FRANC - MAÇONNERIE
cela nous semble peu croyable. On raconte que Frédéric II de Prusse, voulant connaître les secrets de l'institution, engagea l'un de ses aides de camp de se faire recevoir. Mais comme le nouveau maçon ne voulait pas plus divulguer ces secrets que les autres membres de Tordre, il ne restait au roi qu'à se faire recevoir luimême. C'est ce qu'il flt, et c'est ce qu'ont fait beaucoup de princes, régnant ou non, après lui. On ne pouvait donc pas dire qu'on conspirait dans les loges, et néanmoins les francs-maçons déplaisaient à certains gouvernements. C'est que leurs réunions échappaient à la tutelle administrative. Il fallait une certaine indépendance d'esprit pour braver les préjugés, et l'influence des «travaux», c'est-à-dire de l'enseignement intérieur , des conversations, ainsi que l'action réciproque d'hommes souvent distingués, ayant des convictions et de la fermeté, ne pouvaient que fortiûer cette indépendance. Il est juste de dire que la défaveur des autorités constituées trouvait des aliments dans des faits auxquels les francs-maçons, ou du moins le plus grand nombre d'entre eux, sont restés étrangers. De véritables sociétés secrètes, c'est- À-dire des associations ayant un but social et politique, et qui, au besoin, n'auraient pas reculé devant l'action, avaient imité l'organisation des loges, et les non-initiés pouvaient les confondre de bonne foi. (Fb^. Illuminés, Sociétés secrètes.)
On se demandera : Mais pourquoi la francmaçonnerie conserve-t-elle ce mystère , qui lui a valu tant de persécutions? Ne peut-elle pas «travailler» au grand jour et se rallier ainsi les masses? Le progrès n'est-il pas d'autant plus intense qu'il est plus général, car contrairement à l'eau il devient plus profond à mesure qu'il s'étend. Eh bien, nous comprenons l'emploi du secret , et quoique nous ayons une certaine répugnance à l'approuver, nous hésitons à le blâmer. 11 y avait des époques où l'opinion n'était pas mûre pour certaines vérités, telles que l'égahté civile, la liberté des cultes , et si réellement les loges étaient chargées de transmettre le dépôt de semblables doctrines, elles ont bien fait d'entourer d'un rempart le foyer de ces bienfaisantes lumières. Le secret avait encore un autre avantage: il attirait les esprits curieux, progressifs et éloignait les hommes craintifs, timorés, routiniers. C'était un moyen imparfait, il est vrai , d'opérer un triage , mais du moins très-cITicace pour écarter ceux qui pouvaient nuire à l'institution, mais le moyen ne devait pas être assez énergique pour faire entrer dans l'association tous les hommes dont le concours aurait pu être précieux. II est même possible que le cérémonial adopté par l'institution ait éloigné quelques-uns des esprits les plus distingués qui — à tort ou à raison — y ont vu des puérilités.
Mais puériles ou non, des cérémonies secrètes ont de tout temps exercé une grande influence sur les hommes : l'inconnu a un si grand attrait! De là vient aussi qu'on a cru pouvoir reporter bien haut dans l'antiquité l'o-
rigine de la maçonnerie; quelques-uns de leurs historiens ne reculent devant aucune invrai' semblance pour remonter jusqu'à la construction du roi Salomon , très-peu sage , — puisqu'il s'est entouré de 1,000 femmes. — On a très-sérieusement soutenu que 1 13,000 francsmaçons ont travaillé à ce temple. On a ensuite rattaché à la franc-maçonnerie à peu près toutes les sociétés secrètes, 'les mystères égyptiens, grecs, juifs et autres. Quand ces historiens ont rencontré les coUegia ou sodalitia des maçons romains , sorte de corporation comme le moyen âge en a établi parmi toutes les industries, on ne manqua pas de les revendiquer et de leur donner une place d'honneur sur l'arbre généalogique. De même, on ne perdit pas l'occasion d'y inscrire les Templiers, les maçons ne construisent-ils pas le temple de la vertu? Mais si une histoire, ainsi écrite, nous rappelle certaines étymologies plaisantes que la science moderne fait disparaître des dictionnaires , nous ne contesterons aucunement qu'il y ait eu quelques institutions semblables dans les temps antérieurs, et s'il n'y a pas filiation directe, il y a analogie. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.
Or, ces causes se rattachent étroitement à la nature humaine. Il y aura toujours quelques natures d'éUte, en avance sur leur siècle, qui comprennent la vanité de leurs efforts sur l'ensemble de leurs contemporains, et souvent le danger de ces efforts, et qui ne se confient qu'à de rares adeptes et s'assurent de leur discrétion en agissant sur leur imagination..., par le mystère, par d'efl'royables serments, par des allégories et des symboles. Mais, — et c'est là le revers de cette médaille, — ces institutions participent de la faiblesse humaine; chacune d'elles, quelque éminent qu'ait été son fondateur, se corrompt avec le temps. Le sens des symljoles se perd, on oublie la signification des allégories; l'esprit s'en va, et il reste des formes creuses, vides, qui se détériorent bientôt et tombent en poussière, lorsqu'elles ue sont pas brisées par les événements. Cette fin arrive même d'autant plus rapidement que les membres de l'association sont moins nombreux.
Nous ne pouvons donc considérer que comme une mythologie toute l'histoire de la franc-maçonnerie antérieure au dix-huitième siècle ; n'a-t-on pas prouvé que, par exemple, ce document de Cologne de l'année 1555 dont on a tant parlé, est complètement apocryplie'? Il en est de même de bien d'autres. Nous n'avons pas qualité pour rectifier les erreurs, pour dissiper les illusions qui ont cours sur l'histoire de la franc-maçonnerie; mais d'un examen attentif des textes que nous avons pu consulter, il résulte pour nous ceci : il y avait en Angleterre, comme dans le reste de l'Europe , depuis le commencement du moyen âge des corporations d'arts et métiers classées par profession, ayant une mission qui a été exposée ailleurs. [Voy. Corporations.)