FRATERNITE. — FRONTIERES
fois que celui de fraternité , et il n'en est pas qui, avec les deux autres mots de liberté et d'égalité, formant la devise de la Révolution française, ait eu un plus grand rôle. Seulement au point de vue pratique , la différence est grande. Quand on prononce le mot de liberté, on sait ce que cela veut dire. Lidée qu'il représente peut s'étendre ou se resserrer dans l'application, suivant les circonstances. La liberté peut quelquefois n'être qu'un grand desideratmn; au fond, cependant, cette simple et grande parole implique toujours un certain ordre d'institutions embrassant la société politique tout entière, allant du sommet de l'État à lapins humble commune; elle suggère aussitôt la pensée de tout un ensemble de garanties, indépendance de la conscience en matière religieuse, faculté d'exprimer ses opinions sous toutes les formes, droit d'intervention dans les affaires publiques , et de contrôle sur le pouvoir exécutif, substitution de l'initiative individuelle ou collective des citoyens à l'action souveraine et exclusive de l'État , hiérarchie de corps populaires formés par l'élection. De même, quand on parle d'égalité , ce mot a une signification aussi claire et aussi déterminée pour l'instinct populaire que pour l'esprit qui réHéchit. On en saisit sans effort les conséquences civiles, on en suit les applications palpables. On comprend de suite que c'est l'absence de tout privilège de caste ou déclasse, la soumission, absolument identique de tous les citoyens à une même loi, aux mêmes charges et aux mêmes obligations sociales. Depuis bientôt un siècle, la France de la Révolution est perpétuellement occupée à dégager le sens de ces deux mots, à en déduire les conséquences pour les faire passer dans son organisation, dans les lois.
Il n'en est pas ainsi quand il s'agit de fraternité; ici tout est vague et indéfini. Comment faire régner la fraternité parmi les hommes? Comment la traduire en iustitufion et en loi? On est ici évidemment en face d'un problème d'un ordre tout moral ; d'un idéal qui résiste à prendre corps, et pour lequel il n'y a pas de sanction dans l'organisation politique et civile. Au premier aspect , la fraternité n'a rien de nouveau sans doute. Qu'est-ce autre chose que ce que la religion chrétienne a appelé du beau nom de charilé ? La cliarilé, c'est la vraie et vieille science de l'amour des lionunes les uns pour les autres : c'est l'amour avec les devoirs et les obligations dictés, réglés par la foi religieuse: devoir d'aimer ses semblables, de les secourir dans l'abandon , dans l'infirmité , dans la pauvreté, dans l'enfance comme dans la vieillesse. Certes, la charilé n'a point été stérile; elle a été aussi ardente qu'ingénieuse, elle a eu toute une organisation dont l'Église était l'unique régulatrice, de même que son inspiration était le sentiment religieux.
On peut donc dire que quand la fraternité a fait son apparition , elle avait été précédée et n'avait point à promulguer une foi absolument nouvelle. Au fond, quel est le vrai sens de ce mot qui exprime bien cependant un uouvel
ordre d'idées , et qui si longtemps fait partie du programme de la Révolution française? C'est la traduction de l'idée de charité* dans un langage plus philosophique , plus abstrait, plus humain; c'est le mot d'une société qui se sécularise, qui, sans se séparer de la religion comme inspiration, comme croyance supérieure, prétend se sufTire à elle-même, sorganiser en dehors delÉglise, réaliser, dans sa propre vie et par sa propre autorité, les bienfaits de la loi chrétienne. Les mots changent comme les choses. Autrefois, la société civile elle-même était en grande partie régie par la loi religieuse, et on avait la charité; aujourd'hui, la société est laïque, civilement émancipée, et on a imaginé la bienfaisance, la fraternité, la solidarité. Le vrai déplacement qu'indique celte différence de mots, c'est que la charité est un devoir tout religieux, spontanément accompli , volontaire. La fraternité et la bienfaisance , avec laquelle elle se confond souvent, sont une obligation sociale et tendent à devenir un devoir d'État.
Lorsque ce mot de fraternité apparaissait dans la politique , sous l'influence de la philosophie du dix-huitième siècle, il avait quelque chose de sinistre comme la Révolution même qui en faisait un de ses mots d'ordre; il retentissait comme une menace: la fraternité ou la morti C était une étrange façon de faire régner la fraternité. Depuis, dégagé des souvenirs de violences révolutionnaires, il a pris un sens moins menaçant. A vrai dire, ce n'est qu'à l'époque de la révolution de 1848, qu'il s'est naturalisé un peu plus dans la langue politique, et qu'il est devenu moins effrayant sans devenir plus facile à caractériser dans sa portée sociale et civile. La dilTiculté est toujours d'établir des liens de fraternité entre les hommes. Outre que cet idéal n'a rien de nouveau , c'est, comme nous le disions, une question d'un ordre tout moral; il est certain, pourtant, que dans la société contemporaine il y a un travail visible tendant à développer l'esprit de fraternité et de solidarité, par des institutions multipliées de prévoyance et de secours mutuel, par toutes les œuvres créées en faveur de l'enfance, delà vieillesse , des ouvriers infirmes ou atteints dans leur travail et leur industrie. Toutes ces œuvres et bien d'autres ont un rapport évident avec l'idée de fraternité, parce qu'elles en sont une émanation, et à ce point de vue, ce mot a perdu toute signification révolutionnaire pour n'être plus que l'expression d'un mouvement sérieux, humain, rehgieux. Il y a mieux, ce n'est qu'en se retrempant toujours à la source religieuse, d'où elle procède, que l'idée de fraternité peut garder toute sa valeur, sa bienfaisante et pratique influence. Ch. de Mazaue.
Comparez : Dévouement, Solidarité.
FRIBOURG. Voij. Suisse,
FRONDE. Voij. Ligue.
FRONTIÈRES. Le sy.-^tême de l'équilibre européen [voy.) a rangé parmi les premiers élé-