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FRONTIERES NATURELLES

Tellement limités ont des côtés ouverts et dépourvus de défenses naturelles. Ainsi la France du côlé du nord. Il faut dire aussi que ces défenses naturelles, les mers, les montagnes, les fleuves, ont, selon les temps et selon le génie des peuples, des usages fort différents. 11 y a des temps où la mer sépare les peuples: il y a des temps où elle les réunit. Horace appelle encore lOcéan la grande séparation des nations; nous l'appelons , au contraire, le lien du monde. 11 y a des temps où les montagnes ne se franchissent qu'avec des peines intinies; il faut être Hercule ou Annibal pour traverser les Alpes; dans ces siècles de disjonction et de morcellement, le versant d'une montagne est tout différent de l'autre versant. Ce n'est plus la même langue , les mêmes mœurs, les mêmes idées; comme les peuples ont la mauvaise habitude de se haïr d'autant plus qu'ils se connaissent moins, les peuples des deux versants opposés se détestent à qui mieux mieux, et ils ne supportent la fatigue de traverser la montagne que pour aller se battre contre leurs voisins de l'autre côté. Ne médisons pourtant pas trop de la guerre; c'est elle ordinairement qui commence à ouvrir les montagnes; mais une fois ouvertes par la guerre, les montagnes s'ouvrent aussi au commerce: les marchands passent où avaient passé les soldais; bientôt arrivent les ingénieurs; ils tracent des allées de parc à travers ces montagnes escarpées. Vous vous étonnez de descendre du Jura dans la vallée du lac de Genève par une succession de points de vue éblouissants et variés à chaque détour de la route, qui a embelli ses aspects, à l'aide de l'art même qui a adouci ses pentes. Voilà donc ces cimes inabordables qui devaient séparer les nations! Il sulTit d'une promenade en calèche pour les traverser; où sont les frontières naturelles?

Même histoire pour les fleuves que pour les montagnes. Que nous sommes loin du temps où l'Araxe s'indignait du pont qui unissait les deux Ti\es , po7item indignatus A?-axes, où le Rhin s'entendait rappeler ce Romain

Dont l'insolent passage Sur un pont en deux jours trompa tous ses eflbrts!

Les fleuves habitués à se courber sous les ponts ne séparent plus les pays; ils les réunissent, ils sont des liens au lieu d'être des obstacles; où sont donc, encore un coup, les frontières naturelles?

Ajoutez à ces abolitions d'obstacles, c'est-àdire de frontières, ajoutez cette grande et dernière abolition de l'espace, la rapidité des chemins de fer; que parlez-vous encore de la séparation des États? Si les gouvernements veulent bien prendre de plus en plus la bonne habitude de ne pas réveiller les A'oyageurs, en leur demandant leurs passe-ports à la frontière, nous pourrons traverser en dorfnaut cinq ou six États. N'y a-t-il donc plus de frontières en Europe? Il y en a assurément, mais des frontières qu'on risque de ne pas voir, si on n'y fait pas grande attention , ou si le douanier ne vient pas vous avertir que vous avez changé de

pays. Les douaniers tendent chaque jour davantage à devenir les seules frontières naturelles et visibles qui subsistent en Europe.

Prêché-je par hasard lunité de l'Europe? Dieu m'en préserve. L Europe est déjà passablement monotone. Elle a la monotonie de la civilisation; faites-la une, elle aura la monotonie de la servitude Ce qu'elle garde de liberté tient à son défaut d'unité.

Aujourd'hui, les frontières naturelles des pays , ce sont les besoins et les volontés des peuples. Mettez les Alpes sur les Vosges , toute celte hauteur de montagnes n'empêchera pas l'Alsace d'être française , parce que tel est son intérêt, telle est sa volonté persévérante. Mettez le Rhin à la porte de notre frontière du nord : si les habitants des provinces rhénanes ne veulent pas être Français, si nos idées, si nos lois , si notre administration leur déplaisent, vous aurez beau dire que le llhin est notre frontière naturelle, la nature cédera à la volonté de l'homme; car telle est la destinée de notre siècle que la volonté des peuples soit plus forte que toutes les forteresses, que toutes les montagnes, que tous les fleuves, que toutes les lignes de démarcation naturelles ou non.

Croyez-vous que, si la Belgique est réunie quelque jour à la France, ce sera parce que le Rhin et la Meuse sont nos frontières naturelles? Non, la Meuse n'est pas plus notre frontière naturelle que l'Oise ou la Somme. La Belgique s'unira à la France parce qu'elle aies mêmes intérêts de commerce , d industrie et de liberté. Une frontière aujourd'hui, c'est l'opposition et le contraste de deux peuples. Cène sont pas les Pyrénées qui nous séparent de l'Espagne , ce sont nos mœurs. Les montagnes ont pu, pendant longtemps, servir de frontières quand les peuples étaient divisés et ennemis : les montagnes alors étaient des remparts; mais ces remparts, comme ceux de Saint-Quentin , de Leipzig, de Francfort, la main de la civilisation les a abattus, comme elle a abattu depuis plus longtemps encore les vieux châteaux féodaux, où la captivité volontaire garantissait seule la sécurité. Donjons militaires, remparts de villes, frontières naturelles, tous vieux mots, qui appartiennent au passé et qui n'ont rien à faire avec l'avenir.

Vouloir borner la France au Jura, aux Vosges et aux Ardennes, ou l'étendre jusqu'au Rhin, c'est une prétention également surannée; c'est un égal oubli de l'esprit de notre siècle où les frontières se font par la volonté des peuples, et non plus par la nature. L'homme n'obéit plus à la nature, c'est la nature qui obéit à l'homme. Un peuple ne reçoit plus sa destinée des mains de la géographie* il impose à la géographie les lois de sa volonté.

Encore une fois, ce sont les peuples qui font leurs frontières ; ce sont les peuples eux-mêmes qui tantôt élèvent des barrières entre eux et leurs voisins, et tantôt abattent les barrières qui les séparaient d'un peuple ami: ce sont les peuples qui se ferment ou s'ouvrent mutuellement leur sein, et s'éloignent ou se rapprochent, prêts à prendre les armes pour repous-

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