ATELIERS NATIONAUX
qu'elle indique n'est pas nouveau. On les désignait autrefois sous le nom dC ateliers de charité, expression plus franche qui en faisait bien comprendre la nature et le but. Ils furent employés plus d'une fois en vue d'éteindre la mendicité et particulièrement dans les temps de crise et de disette. Leur première origine remonte au moins au seizième siècle, et Ton trouve des édits et des ordonnances qui en règlent la police au dix-septième et au dixhuitième. Le roi Louis XVI étendit le mode d'assistance en faisant ouvrir des travaux publics dans chaque province pendant la mortesaison. Turgot, dans son intendance de Limoges , en fit l'usage le plus sage et le mieux entendu qu'on en eût fait encore et qu'on en ait fait depuis lors. A l'époque de la disette qui sévit dans le Limousin, il organisa des ateliers de chanté pour ceux qui pouvaient travailler et n'avaient pas d'ouvrage. Les précautions qu'il prit sont extrêmement remarquables et dignes d'être encore aujourd'hui méditées. Il adopta des mesures pour empêcher les ateliers de charité de faire concurrence aux travaux des particuHers et aux industries qui avaient pu se soutenir pendant la disette. Ainsi, le prix payé dans les diOérents ateliers de charité fut toujours au-dessous du prix courant de tous les autres travaux. De plus le travail se faisait à la tâche et non à la journée. Enfin les ouvriers n'étaient payés qu'en nature. On se servait d'une monnaie fictive qui ne pouvait être échangée que contre du pain ou du riz. On peut juger de la sagesse de ses vues d'après les instructions qu'il adressait aux curés et aux officiers municipaux pour l'organisation des bureaux et des ateliers de charité. « Dans une circonstance , disait -il, où les besoins sont si considérables, il importe beaucoup que les secours ne soient point distribués au hasard et sans précaution. Il importe que tous les vrais besoins soient soulagés, et que la fainéantise ou l'avidité de ceux qui auraient d'ailleurs des ressources, n'usurpent pas des dons qui doivent être d'autant plus soigneusement réservés à la misère et au défaut absolu de ressources qu'Us suffiront peut-être à l'étendue des maux à soulager. »
La Révolution mit moins de circonspection et de réserve dans l'emploi qu'elle fit des ateUers de charité. On trouve pourtant dans la loi des 12-22 juillet 1791 des dispositions sévères concernant l'ordre des travaux dans les ateliers publics et la rémunération des travailleurs. Sans doute les abus auxquels A'enaient de donner heu les vastes ateliers ouverts dans les environs de Paris, en 1790, avaient éveillé l'attention du législateur. Les idées exagérées que la Convention se faisait du rôle de l'Étal, en matière de travaux ou d'assistance, comme en toutes choses, devaient la faire entrer dans cette voie où la poussaient d'ailleurs les souffrances de la classe ouvrière : ce genre de palliatif ne pouvait qu'y apporter de médiocres soulagements. La loi du 24 vendémiaire an XII donna aux ateliers de charité une organisation plus régulière; mais à cette époque, comme
dans celles qui suivirent, les ateliers de charité révélèrent les vices qui leur sont propres, et devinrent trop souvent le refuge des ouvriers fainéants ou mécontents. On y eut recours de nouveau en 1830. Toutefois ce fut en 1848 qu'on en fit l'application sur la plus large échelle.
Nous n'avons pas à raconter dans ses détails cette triste expérience, dont les gouvernants de cette période révolutionnaire se rejetèrent la responsabilité les uns aux autres. Il était peut-être inévitable d'ouvrir, comme dans les crises précédentes, des ateliers de travail. Mais la vaste extension que prirent ces ateliers , et le nom même qu'ils reçurent, beaucoup moins modeste que la désignation ancienne d'ateliers de charité, se rattachent à la pensée générale dont le gouvernement et dont les chefs populaires étaient alors fort préoccupés. Cette pensée était pour les plus avancés de faire accaparer progressivement l'industrie par l'État, qui l'eût organisée en ateliers sociaux; pour les autres, c'était d'accroitre du moins les attributions du gouvernement, particulièrement dans la charité. Aussi ne A'it-on jamais, autant qu'à cette époque, se manifester les inconvénients et les dangers de ces établissements. On s'y précipita en foule. Les cadres de l'industrie privée se vidèrent chaque jour à leur profit. Plusieurs ont porté au chiffre de 110 ou 120,000 cette masse d'hommes déclassés parmi lesquels figurent un certain nombre d'individus appartenant aux professions libérales. La fainéantise et le désordre y furent portés au comble. On n'y organisa guère que des manifestations politiques d'une nature séditieuse. Les seuls travaux presque qui furent exécutés étaient des terrassements sans but pour la plupart. Paris se sentit pendant plusieurs mois aux mains de cette armée permanente du désordre qui devait fournir aux sinistres journées de juin 1848 une partie de leurs combattants.
Ce qu'il importe de remarquer, c'est que les maux qui sortirent de cette expérience faite en grand des ateUers de travail, résultèrent moins peut-être de circonstances accidentelles que de leur nature même. 11 n'est point facUe de créer instantanément des travaux pubUcs pour fournir de l'emploi aux ouvriers inoccupés. Rien n'est prêt, ni les plans, ni les devis, et d'ailleurs quelles entreprises d'utilité générale pourraient occuper des masses d'hommes grossissant chaque jour, et dont beaucoup sont impropres à la nouvelle besogne dont on les charge? L'effet de ces ateliers est en outre de désorganiser l'industrie privée déjà malade, en ouvrant aux hommes qu'elle emploie la perspective de trouver ailleurs des salaires assurés. Et pourtant la rémunération de ce nouveau travail soulève encore la plus grave dilficulté. Le crédit public et les finances de l'État, qui ne sont pas moins éprouvés par la crise que les intérêts particuliers, ne trouvent pas aisément à faire les fonds de cette quantité de salaire. Les demande-t-on à l'impôt, ou aggrave le malaise et l'on tourne ainsi dans un cercle vicieux.