ABYSSINIE
que entièrement enfouie dans les entrailles de la terre. De petits carrés de sel sont la monnaie courante du pays ; ce sel provient en grande partie de lagunes situées dans la région subalpine comprise entre la crête nord-est du plateau et la plage de la mer Ronge.
La population abyssine s'est formée de plusieurs éléments. L'élément sémitique , dont l'immigration remonte à une époque inconnue, et dont la langue est appelée le ghèz, s'est surtout répandu dans le Tigré. Cette région fut également le siège de la colonisation hellénique , venue d'Egypte sous Ptolémée Évergète. Enlin, la race dite éthiopienne est répandue aussi dans le Tigré; mais elle domine presque exclusivement dans l'Amhara et dans le reste du pays. Elle présente de grandes analogies avec les tribus gallas qui habitent au sud-ouest de FAbyssinie et qui paraissent être un des débris de la nation berbère , anciennement maitresse de l'Afrique septentrionale et dont l'origine est si controversée. Par plusieurs côtés, la société abyssine est entrée dans les habitudes et dans la vie morale des nations policées; par beaucoup d'autres, elle est encore retenue dans la barbarie des peuplades africaines. Les Abyssins sont chrétiens du rite grec. Les Gallas sont musulmans.
La société abyssine contient les débris de trois civilisations. La première est contemporaine de l'ancienne Egypte. C'est celle des Éthiopiens d'Hérodote. Elle fut renouvelée par les Juifs. Ou fait en elTct remonter la dynastie des rois abyssins à Menilck, fils de Salomon et de la reine légendaire de Saba;ses descendants, rapportc-t-on, régnèrent sans interruption jusqu'au onzième siècle après J.-C; chassés par d'autres rois juifs qui n'avaient pas , comme eux , embrassé le christianisme , ils furent rétablis trois siècles après. Leur dernier descendant vivait encore en 18i0. Le caractère de la seconde civilisation importée par les rois grecs d'Axoum et par les missionnaires chrétiens du quatrième siècle tenait à la fois des mœurs grecques et égyptiennes; la langue grecque devint d'un usage assez général, au moins parmi les hautes classes, pour être employée dans les inscriptions pul)]iques, soit seule, soit concurremment avec le ghèz.
Le christianisme n'a pas, en Abyssinie, suivi ou accéléré les mouvements de la civilisation. De même que les autres pays sounùs au rayonnement de l'empire grec, et plus complètement qu'eux encore , à cause de la distance , l'Abyssinie est restée isolée, par les Musulmans , de la civilisation européenne. Elle n'a conservé, des lois d'Europe, que quelques fragments du code Ihéodosien.
Les chréliensd'Abyssinie sont monophysites, c'est-à-iiirc (ju'ils ne croient qu'une seule nature en, lésus-Chrisf. L'une de leurs confessions est spécialement neslorienne, comme presque toutes les L'glist's chrétiennes d'Asie. Uiu; expédition i)ortugaise ayant traversé l'Abyssinie au seizième siècle, les Jésuites viurent à la suite et (irent .300,000 prosélytes; mais la persécution ellaça bientôt foule trace de catholicisme.
La m.onarchie abyssine , comme toutes les dominations de ce monde , a eu ses phases et ses révolutions. Tantôt elle a étendu son autorité sur le plateau tout entier; souvent elle a eu à lutter contre des chefs indépendants. A vrai dire, l'état de morcellement et de lutte, favorisé par la nature du pays et la diversité originaire des populations , a été le plus fréquent ; depuis un siècle et demi , c'est en quelque sorte l'état normal. Le Tigré et le Choa reconnaissaient bien la suprématie nominale du roi ou empereur qui résidait à Goudar, dans l'Amhara , mais en réahté , ils ne relevaient que d'eux-mêmes. L'empereur, ou AlW, avait été peu à peu dé|)0uillé de toute son autorité par le Ras , sorte de maire du palais ; mais celui-ci devait disputer chaque province à des chefs féodaux , dont les plus puissants prenaient le titre de roi (négous). Oubié s'éleva en 18i0; il avait conquis presque toute l'Abyssinie, lorsqu'il fut défait et tué par Kassa. Celui-ci prit le nom de Théodoros et s'annonça comme le restaurateur de l'ancienne puissance abyssine. Son inteihgence paraissait à la hauteur de ses prétentions ; elle se troubla plus tard dans l'exercice d'un pouvoir menacé et dans une lutte imprudemment engagée contre la puissance anglaise.
En 1861, un parent d'Oubié, nommé Négousieh, se proclama négous dans le Tigré. 11 passait en Europe pour favorable à l'influence française; Théodoros, au contraire, était représenté à cette époque comme l'ami des Anglais, îs'égousieh fut vaincu et cruellement mis a mort par son rival , et l'on considéra sou triomphe , en Europe , comme un succès pour la politique britannique , à laquelle on attribuait des projets de colonisation.
On apprit tout à coup que Théodoros avait fait emprisonner le consul anglais à Massàoua, M. Camerou. Massàoua est une ville arabe située sur la côte , hors des frontières de l'Abyssinie. Le consul avait voulu négocier entre le roi et sa nation un traité de commerce (comme Lefèvre l'avait essayé pour la France, en I8i0, avec Oubié). Théodoros y avait consenti et avait même écrit une lettre à la reine d'Angleterre, non pas, comme on l'a dit, pour la demander en mariage, mais pour lui olfrir son alliance (18G3|. M. Canieron, chargé de la missive, revint sans réponse; il s'était de plus attardé chez les Turcs de Nubie, ennemis héréditaires des Abyssins. Théodoros le lit incarcérer avec plusieurs missionnaires anglais et allemands et leurs familles. Le gouvernement anglais qui, jusque-là, avait plutôt dissuadé le consul de toute ingérence en Abyssinie qu'il ne l'avait encouragé, envoya, pour réclamer la mise en liberté des prisonniers, M. Rassam, porteur d'une lettre de la reine. Celui-ci fut d'abord très-bien reçu, et tous les captifs relâchés en sa présence; puis tout à coup, sur des soupçons inexpliqués. Théodoros lit mettre aux fers tous les Européens, y compris l'envoyé (I8GG).
L'expédition d'Abyssiuie fut alors résolue, dans le seul intérêt d'obtenir réparation de cet
ABYSSIXIE. — ACCAPAREMENT.
oiitrag-e au droit des gens. Les préparatifs en furent faits dans Tlnde , qui olTrait , pour une guerre en Afrique , des ressources inconnues en Europe. Quinze mille hommes environ y furent affectés et transportés en Abyssinie du mois de septembre au mois de décembre 1867. Sir Robert Papier , chef de l'expédition , fit demander au roi la liberté des prisonniers pour toute condition de la paix. Ces prisonniers étaient au nombre de G 1 Européens et 150 Abyssins. Sur son refus, le tiers environ de l'armée d'invasion se mit en marche à travers les plateaux et les précipices, pour le forcer dans la forteresse de .Magdala, où il s'était renfermé avec les captifs. Le 15 mars 1868, 5,000 hommes arrivaient sur le plateau Dalanta, devant la forteresse ; l'armée de Théodoros, forte d'abord de 150,000 hommes, s'était réduite à 6,000 par les désertions. Ces 6,000 hommes attaquèrent les Anglais et furent repoussés en laissant sur le terrain 2,000 des leurs. Les Anglais n'eurent que 20 blessés et pas un mort. Le lendemain, Théodoros offrit la paix aux conditions qu'on lui avait faites avant l'expédition, et qui furent refusées. Alors il mit en liberté les captifs européens, fit massacrer les captifs abyssins , et, dès qu'il vit l'assaut donné à la forteresse , il se tua. Les Anglais partirent d' Abyssinie, sans parler d'aucun établissement ; il leur avait sufïï de renouveler le prestige de leurs armes qui leur permet de dominer en Orient avec trèspeu de soldats.
M la nature , ni l'industrie humaine n'ont fait d'ailleurs de l'Abyssinie un pays de grand commerce. La configuration du pays et le défaut de cours d'eau navigables y rendent les communications intérieures difTiciles. Il n'y a pas , sur tout le plateau , un seul chemin qui mérite le nom de route. Chaque canton a son marché principal pour les besoins journaliers. Pour les choses que l'Abyssinie tire du dehors, des caravanes s'organisent chaque année entre l'Amhara et la côte. Ce que le pays demande, ce sont des draps grossiers et de couleurs voyantes , des tissus de soie et de coton , des velours, des mouchoirs imprimés, des indiennes, le tout de quahtés inférieures ou moyennes; de la bimbeloterie, de la miroiterie, des aiguilles , des verroteries , des armes à feu et des armes blanches, du poivre noir et quelques autres menus objets. Les caravanes apportent principalement en échange : de la gomme , du café, de l'ivoire, de la myrrhe , de la cire, du miel, des plumes d'autruche , des pelleteries, des cornes de bœuf et de rhinocéros , de l'or, du musc , des mules , du blé , et enfin des esclaves.
La fabrication des toiles de coton est la première industrie du pays. Les principaux métiers, après le tissage des étoffes, sont ceux qui s'appliquent au travail des métaux, forgerons, fondeurs, armuriers, orfèvres. Les diverses industries sont principalement concentrées à Gondar. En général, chacun est sou jjropre artisan, pour les besoins peu compliqués de la vie.
Tout le commerce entre l'Abyssinie et l'extérieur vient aboutir à .Massâoua, l'un des meil-
leurs ports de la mer Rouge. La ville et le port sont actuellement administrés par un officier turc . qui relève du gouvernement ottoman do Djedda; la France, l'Angleterre et l'Autriche y ont chacune un consul. En 1859, la France a acquis Adulis, en 1860, Obliok.
Dans Fétat ordinaire des choses, il arrive chaque année, de Gondar à Massâoua, deux grandes caravanes (la plus considérable en juin ou juillet), et chaque mois des caravanes moins nombreuses. 11 y a aussi des caravanes du Taka et de Khartoum. Un document publié par le ministère de Fagriculture et du commerce porte à li millions de francs le mouvement général du port de Massâoua, en 1859, dont 12 millions, en nombre rond, pour les marchandises importées, et 2 millions pour les exportations. Si ces chiffres sont exacts , ils accusent une énorme augmentation sur les années précédentes; car un autre document que nous avons sous les yeux ne marquait pour le chiffre des importations, en 1856. que 197,000 talaris, ou environ un million de francs, et pour les exportations, 245.500 talaris, un peu plus de 1,200,000 francs ; au total, 2,2 12.000 francs. On ne possède pas de renseignemeut plus récent.
ACADÉMIE. Vo/j. Corps savants.
ACCAPAREMENT. Ce mot, dans son acception naturelle , implique Fidée d'une espèce de monopole qui consiste à acheter une quantité considérable d'une ou plusieurs marchandises, en vue de se rendre maître du prix, faute de concurrents dans la vente; mais les lois et règlements de police Font souvent entendu tout autrement , et le seul fait de conserver chez soi du blé ou quelque autre denrée en quantité supérieure aux besoins de sa famille, a été maintes fois qualifié d'accaparement.
L'accaparement, tUsait la loi du 26 juillet 1793, est un crime capital. II consiste à retirer de la circulation des marchancUses de première nécessité, et à les enfermer dans un lieu quelconque sans les mettre en vente journellement et publiquement. 11 consiste également à faire périr ou à laisser périr volontairement ces mêmes marchandises.
Cette loi était l'expression des préjugés séculaires qui existaient, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe , contre les accapareurs. En s'associant à ces préjugés, au lieu de les combattre, les gouvernements tivaient contribué à les enracijier dans l'esprit des populations. Du reste, en agissant ainsi, ils étaient de la meilleure foi du monde. On admettait autrefois, comme une chose certaine, que la disette , même la famine , peuvent être le résultat des manœuvres de la spéculation. « Ce n'est plus alors, dit Delamarre dans son traité de la police, le défaut de la matière qui nous jette dans le besoin, il y eu a sullisannnent ; mais elle est retenue et réservée i)ar certains avares qui sacrifient à un gain criminel et sordide les liens les plus sacrés de la religion et de la société, et sou-
ACCAPAREMEXT.
venl mC-nw le Lion g/'n^Tal. » A plus forte raison devait-on croire que lorsqu'il y a dôficit dans la production, les effets de ce déficit sont singulièrement aggravés par la malice des hommes et leur âpreté au gain. Aussi , dès que le prix du blé éprouvait une hausse un peu forte, ne manquait-on pas de contraindre , par tous les moyens possibles, les citoyens à mettre en vente les grains dont ils étaient détenteurs, s'imaginant que de cette manière on ferait disparaître l'élévation des prix, si la disette était factice , ou qu'on maintiendrait la cherté dans les limites mêmes qui devaient résulter du déficit, s'il y avait réellemeut mauvaise récolte.
L'expérience a depuis longtemps démontré que toutes les mesures de ce genre n'ont d'autres résultats que de faù-e payer le grain plus cher et même d'exposer le consommateur à en manquer complètement.
Nous ne parlons ici que du blé, parce que c'est surtout le commerce de cette denrée qui a donné naissance aux idées admises pendant longtemps sur la puissance de l'accaparement j)0ur raréfier les denrées alimentaires et en augmenter arbitrairement le prix, et parce que la plupart des mesures prises à diverses époques contre les accapareurs ne concernent, en général, que le commerce des grains.
Aujourd'hui, la concentration dans un petit nombre de mains d'une quantité de blé susceptible, non pas de créer une disette factice, mais seulement d'influer sérieusement sur les ])rix , serait très-difficile ou tout au moins trèspérilleuse pour les intérêts de ceux qui tenteraient une pareille entreprise. Avec la liberté dont jouit presque partout le commerce des grains , avec la grande facilité et la rapidité des transports, Os courraient le risque, à peu près certain . de se ruiner. En a-t-il toujours été aiusi?Dans les temps où les communications d'une province à l'autre étaient si difficiles . où le commerce était entoin-é d'entraves de tous genres, l'accaparement véritable, c'està-dire cette concentration de la marchandise ayant pour eH'et de rendre nn petit nombre d'individus maîtres du marché, a-t-ii été possible? Il est permis d'en douter. La nature encombrante de la marchandise, la lenteur et la difficulté des transports devaient mettre de grands obstacles à la réunion d'une grande quantité de blé sur un point déterminé, et l'état des relations commerciales ne comportait guère ce genre de conccntralion inunatérielle qui consiste à se rendre maître de la denrée au inoyen d'un certain nombre de marchés, en la lais.sant, pendant un temps plus ou moins long, entre les mains des détenteurs. Mais, dira-t-on , s'il n'y a jamais eu d'accaparements véritables, ou s'il ne s'en est, produit que dans des cas très-rares . comment se fait-il que peuples et gouvernements aient été pendant si longtemps convaincus de leur existence? Par la raison que nous jugeons d'abord sur l'apparence, et que lorsque cette apparence est de nature à faire une impression très-vive sur nos esprits, il faut souvent une loncue suite de
siècles pour que nous finissions par découvrir l'illusion dont nous avons été le jouet. Ainsi, il est certain qu'aux yeux des masses , la disette se présente d'abord avec les caractères d'une grande abondance. Un déficit d'un mois , c'està-dire d'un douzième dans la production ordinaire , est un déficit considérable ; mais au moment môme où il est constaté . où il détermine la hausse sur les marchés , les granges , les greniers du cultivateur regorgent de grains , puisqu'ils contiennent tout le blé nécessaire à l'ensemencement des champs et aux besoins de la consonunation pendant onze mois. Toutefois , cette abondance de blé ne produit encore aucun effet sur les esprits , parce qu'elle est disséminée dans les campagnes ; mais bientôt arrive le moment où cette grande quantité de grains doit être distribuée dans toutes les pai'ties du territoire , et c'est alors que se produit ou plutôt que se produisait un fait de nature à émouvoir les populations.
Les mouvements du commerce des grains ne sont jamais plus a,ctifs , plus nombreux , plus variés que dans les temps de disette ; cela tient à deux causes principales : en premier lieu , chaque localité est obligée d'étendre son rayon d'approvisionnement ; en second lieu , chacun étant encUn à porter la denrée où elle est le plus rare , il arrive qu'elle afflue sur certains points en trop grande abondance , eu égard à l'état général du marché, et qu'on doit la faire refluer sur d'autres points. On ne voyait donc autrefois jamais tant de blé sur les chemins que dans les temps de disette. Or, en contemplant ces longues files de voitures chargées de grains qui ne cessaient de circuler pendant toute l'année sur les routes, en voyant une partie de ces grains s'accumuler dans les greniers de quelques négociants . et une partie ordinairement beaucoup plus considérable expédiée vers des contrées plus éloignées , les populations affamées , en souffrant de l'élévation des prix ^ faisaient cette réflexion toute naturelle : le blé ne manque donc pas , puisqu'il y en a de si grandes quantités , et ce n'est pas , comme on le prétend , l'insuffisance de la production , mais la cupidité des hommes qui est la cause de nos maux. Les autorités locales se faisaient rinterprètc d'autant plus vif des plaintes de la population, qu'elles partageaient ses ilhisions. Le moyen , en effet , de douter qu'on manque de blé, quand on a vu , de ses propres yeux vu , qu'il y en a tant. Quant à l'autorité centrale , qui recevait de tous les points du territoire les mêmes plaintes contre les accapareurs , ne devait-elle pas supposer d'abord qu'un tel accord, sans entente j)réalable . ne pouvait se produire s'il n'y avait pas, au fond de ces plaintes, quelque chose de réel, et les fausses idées qu'elle avait sur le conunerce ne s'opposaient-elles pas à ce qu'elle soumit les faits qui lui étaient signalés à une critique assez sévère pour arriver à découvrir l'illusion dont on était le jouet? C'est ainsi que pendant longtemps on a pu, à chaque disette, croire à l'existence d'accaparements qui n'existaient pas.