‹ Dictionnaire général de la politiqueChapitre 9 sur 557 · ACCAPAREMENT · texte numérisé non relu

ACCAPAREMENT

Aujourd'hui . le mouvement commercial a une activité bien autrement grande qu'autrefois, les achats de grains, la concentration momentanée de quantités importantes de blé dans un certain nombre de mains, en un mot, ce qu'on qualifiait jadis d'accaparement, bien que cène soit pas un accaparement véritable, se produit sur une bien plus large échelle qu'aux époques antérieures, et cependant c'est à peine si. dans ces dernières aunées. on a prononcé le mot d'accapareur. Le progrès de la raison publique peut être pour quelque chose dans ce résultat; mais nous pensons qu'on doit surtout l'attribuer aux changements qui se sont opérés dans les habitudes du commerce et dans les moyens de transport. Depuis que les règlements de police n'obligent plus à apporter les blés sur les marchés, les cultivateurs, pour éviter des frais de transports inutiles , ont adopté l'usage de la vente sur échantillon. Par suite de cet usage, par suite de l'établissement des chemins de fer, de l'habitude de laisser en gare les grains qu'on prévoit avoir à réexpédier pour une nouvelle destination, de l'i'tablissement de vastes entrepôts qui servent de magasins communs et sont situés, la plupart du temps, dans les quartiers excentriques des grandes villes , le mouvement de circulation des grains se trouve presque entièrement dérobé aux yeux du public , et le fantôme de l'accaparement s'est évanoui.

L'erreur des anciens gouvernements, au sujet de l'accaparement , consistait notamment à transformer en actions criminelles de simples actes de prévoyance et à considérer avant tout, dans le commerce des grains, le mobile qui fait agir ïcs hommes , au lieu des bons résultats que ce commerce produit , lors même que les motifs de ceux qui s'y livrent sont loin d'être irréprochables.

Lorsqu'une récolte est mauvaise, il faut, pour que l'équilibre s'établisse, ou que les populations restreignent leur consommation en se rejetant sur les grains inférieurs, ou qu'une large importation vienne combler le déficit, et le plus ordinairement c'est par la coml)inaison de ces deux moyejis qu'on parvient à atteindre la récolte suivante. Mais pour que la consommation se resserre et que l'importation s'accroisse, il est indispensable que les prix s'élèvent, ce qui ne peut arriver qu'à la condition qu'on apporicra moins de grains sur les marchés ou (|ue, si les cultivateurs eu apportent autant que (le coutume, des négociants ou même de siml>les consommateurs viendront s'emparer, par leurs achats, d'une partie de ces grains, afin de les mettre en réserve et de répartir ainsi le déficil sur toute l'année. Il est vrai que le désir de gagner de l'argent est le mobile qui fait agir le cultivateur et le négociant , et ce désir, quand il est modéré, n'a rien que de légilhne. Il est vrai aussi que trop souvent la cupidité s'en mêle; mais il est à remarquer qu'elle porte en elle-même son correctif, car si elle fait nionter les prix nu peu trop haut à certains nionients, les grains qu'on aura gardés trop lougtemps pèseront plus tard sur le marché,

amèneront une réaction qui fera baisser le cours au-dessous du taux où ils seraient descendus si la spéculation avait été phis modéi'ée, et qui se traduira par des pertes ou par une réduction de bénélice pour ceux qui se seront montrés trop âpres au gain. Ces oscillations trop grandes dans les prix sont toujours regrettables; mais la cupidité dont elles sont l'efTet est pourtant moins dangereuse que la charité aveugle des personnes qui s'indignent qu'un cultivateur ou un négociant conserve des Idès dans ses greniers, quand la population soulTre de la cherté. Avec cette charité, louable en son principe . mais désastreuse en ses effets . les populations s'endormiraient dans une fausse sécurité et. à un moment donné. finiraient par manquer complètement de pain. On voit donc combien les actes de prévoyance et de commerce, qu'on flétrissait autrefois du nom d'accaparement , sont nécessaires pour assurer l'approvisionnement d'un pays et la répartition de cet approvisionnement entre toutes les parties du territoire.

L'ancienne monarchie a cruellement expié ses erreurs sur ce point important d'économie pubUque , car. après avoir fait une si rude guerre aux accapareurs, on l'a elle-même accusée d'avoir organisé un vaste système d'accaparement, auquel l'histoire a infligé le nom de pacte de famine, et qui. au commencement de la RèAolution, était devenu un redoutable grief contre le gouvernement royal. Que le contrôleur général Laverdy et quelques autres personnages aient inventé une sorte de mécanisme diabolique jiour élever le prix du blé d'une manière permanente et s'enrichir de ce qui devait faire la misère du peuple, et que Louis \V ait , au moins indirectement , trempé dans ce; complot, ce sont là de ces raffinements de scélératesse que les partis politiques prêtent à leurs adversaires avec une merveilleuse facilité; mais quand on recherche avec impartialité ce que de pareilles imputations peuvent avoir de fondé, il est rare qu'elles résistent à un examen sérieux. Le traité qu'on a qualifié de pacte de famine était certes le résultat d'un acte de mauvaise adminisf ration; mais il est probable que cet acte a été inspiré par des intentions très-louables. Au fond, de quoi s'agissait-il? Dune institution qu'on a considérée pendant longtemps comme la sauvegarde de i'approvisionnenieiit de la capitale. Sous l'ancien régime , on la nommait l'administration des blés du roi; sous le premier Empire et la Restauration, on l'appelait la réserve de Paris. Avant 1789 . l'entretien et la conservation de cette réserve ont été presque constamment confiés à des négociants qui s'en chargeaient moyennant une prime de tant par sac de blé ou de farine. On considérait ce mode d'administration connue moins onéreux pour le Trésor public. Sous l'Empire on a fait usage aussi , pendant quelque temps , du même système. Lorsque, en 17(j5.1e contrôleur général Laverdy afi'erma pour dix ans, à .MaUsset, l'administration des blés du roi. il lit donc un acte qui n'avait rien d'exorbitant. Comme Malisset n'avait

Page 1