RECENSEMENT DE
Ailemands.
Français.
Proportion
des Allemands.
Le mouvement des langues se continue, dans tous les cantons de la Suisse romande, au profit de la langue française. Dans trois cantons, Berne, Neuchâtel et Valais, le chiffre absolu de la population d'origine allemande est plus bas aujourd'hui qu'en 1^8 ; dans les autres, l'augmentation des Allemands reste en arrière en regard de celle des Romands. C'est du moins ce qui semble ressortir des chiffres de la statistique; les différences de rédaction des formulaires des deux derniers recensements, les partis-pris de tout genre qui se sont fait valoir en les remplissant, la difficulté d'exprimer en chiffres les effets si complexes de l'influence réciproque de deux langues, obligent à se servir de ces données avec une extrême prudence.
En somme, dans les derniers 1500 ans, les Allemands ont fait quelques conquêtes durables sur territoire anciennement gallo-roman. La limite d'aujourd'hui relie les endroits les plus occidentaux qu'on doit considérer comme foncièrement allemands. De Charmey à la Dent d'Hérens, les deux groupes linguistiques sont assez compacts ; dans sa partie septentrionale, la limite borde une zone plus ou moins bilingue, caractérisée par des fluctuations continuelles, par des séries doubles de noms de lieu : Èpendes-Spinz^ Morat-Murten, Anet-Ins, hienne-Bielf etc., et même de noms de famille : Gen^ dre-Techtemiann. Dupasquier-Vondenveid, etc.
Bibliographie, i) Limites: J. Zimmerli, Die deutschfranz. Snrachgrenze in der Schv^z, Bâle et Genève, 1891-99, â vol. ; le premier paraîtra prochainement en 2»»« édit. ; cet ouvrage fondamental remplace très avantageusement tous les travaux antérieurs. Ch. Knapp, Sur la frontière des langues fr. et ail. en Suisse, dans le Tour du nionde^ juillet 1886. A. Bûchi, Die hist. Sprachgrenze ini Kanton Freifmrg, dans Freiburger Geschichtsblàtter, III (1896). R. Hoppêler, Die deutsch-roni. Sprachgrenze ini XÏIl. und XI V. Jahrh., dans Blàtter aus der Walliser Geschichte. I. H. Morf, Dtmtsche und Romanen in der Schiveiz. Zurich, 1900. Ch. Morel, Allemands et Romands en Suisse, dans les Élrennes helvétiques. Lausanne. 1901 . W. Stadelmann, A quelle époque les Germains établis dans notre pays ont-ils été romanisés ?, dans la Revue hist. vaudoise, 1906. 2) Statistique: Publications du Bureau fédéral de statistique. J. Zemrarich, Verbreitung und Bewegunq der Deutschen in der franz. Schuieiz. Stuttgart, 1894. J. Hunziker, Die Sprachverhàltnisse in der Westsc hiveiz dana la Schufeiz. Rundsrhau, 1896; du même, Der Kanipf um das Deutschtum. Munich, 1898. J. Zimmerli, Von der deutsch-franzôzischen Sprachgrenze, dans la Nouvelle Gazette de Zurich, 20-21 juillet 1905. Ces dernières années, nous avons vu avec regret surgir une « Question des langues V»,. discutée surtout dans des articles de journaux qàe nous ne pouvons mentionner ici. Nous rendons cependant attentif aux nombreux articles insérés par MM. E. Blocher et J. Zemmrich dans le périodique Deutsche Krde, années 1902 à
bj Introduction du français comme langue officielle. Le latin est resté chez nous relativement longtemps la langue des actes, surtout en Valais, où la tradition se
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continue au delà du XVI« siècle. Partout où Ton cesse d'instrumenter en latin, ce n'est pas le patois, mais le français de Paris qui le remplace (à Fribourg, concurremment avec rallemand). Les plus anciens actes en langue française datent de 1244 (Jura bernois), 1250 (Moudon), 1251 (Neuchâtel), 1260 (Genève). La première ordonnance de la ville de Fribourg, rédigée en français, est de 1319. L'introduction de la nouvelle langue ne peut donc être reportée à aucune époque fixe. C'est d'abord une langue de notaires et de chanceliers. On l'écrit pendant plusieurs siècles sans la parler. Ce n'est que très insensiblement qu'elle gagne toute l'administration. Il y a une cinquantaine d'années qu'on pérorait encore en
f)atois dans les assemblées communales du Yal-de-Ruz ; e dialecte n'a pas encore complètement disparu des conseils de villages, dans les cantons du Valais, de Berne et surtout de Fribourg. La distinction rigoureuse entre la langue écrite et la langue parlée, qui était celle du cœur, a été longtemps impossible. L'étude de l'idiome étranger, très différent de l'idiome courant, sans écoles et sans les moyens de communication dont nous disposons aujourd'hui, était une tâche très ardue. Aussi l'inexpé rience des scribes se trahit-elle, dans les textes du XIII* au XV* siècles, par le mélange de formes patoises et françaises, et surtout par l'admission d'une roule de mots du crû qu'on employait parce qu'on ij^norait le terme français. On écrivait dans ce style : « Fait et dona Tant de l'incarnation de nostro segnyour corent mil très cent et deyx et wo, mi moys de host (Archives de Fribourg, nous soulignons les mots qui ne sont pas français). Les formes erronées sont pour la plupart des lapsus involontaires, mais on remarque dans certains documents une constance relative dans l'emploi de formes non françaises. Nous assistons là à la formation d'une tradition locale qui aurait pu conduire, comme dans la Suisse allemande, à une langue de chancellerie indépendante, si les conditions avaient été plus favorables. Mais la trop grande diversité des patois romands et l'absence de tout centre intellectuel ou politique prépondérant étaient des obstacles insurmontables.
Après être devenue la langue juridique et administrative, le français devint celle du culte et des écoles. La « Vénérable Compagnie des pasteurs » de Genève ordonne en 1668 aux maîtres du collège de ne plus tolérer de réponses patoises de la part des élèves. Les autres villes importantes en font autant. A la campagne, le patois a régné en maître absolu dans l'instruction jusqu'au XIX* siècle, et en ce moment, dans les cantons catholiques, restés plus fidèles aux traditions du pays, les « régents » ont encore bien du mal à habituer les élèves au français. Des punitions sont souvent nécessaires pour mettre les récalcitrants à l'ordre.
En dernier lieu, le français triompha du dialecte dans les familles, d'abord dans les grandes villes, avec la succession probable suivante : Genève, vers 1750, Neuchâtel et Lausanne vers 1800 (Fribourg et Sion étaient plutôt allemands au commencement du XIX'' siècle); puis dans les petites villes et enfin à la ciimpagne. Le procès de francisation a duré six à sept siècles dans les villes, il s'accomplit en 30 à iO ans à la campagne. Une fois que les « bonnes » familles ont commencé à se servir de la langue officielle dans l'éducation de leurs enfants, c'en est fait du patois. L'exemple donné par les notables se répand comme une contagion ; on change de langue plutôt par mode que par réfiexion. C'est un bonheur pour les enfants ; ils iront plus loin avec une langue presque internationale qu'avec l'ancien parler fruste et simple qu'on cesse de comprendre à une distance de 50 km.
Dans l'abandon du patois, les cantons protestants ont devancé les pays catholiques. Le rôle que Genève, Lausanne et Neuchâtel ont joué dans la littérature française, l'expansion de l'industrie dans le Jura neuchâtelois et vaudois, le contact toujours plus fréquent avec les étrangers ont beaucoup contribué à précipiter ce mouvement. Les contrées plutôt agricoles de Fribourg, du Valais et de la campagne genevoise ont montré moins d'empressement à le suivre. De plus, dans les cantons de Berne, de Fribourg et du valais, l'exemple des Confédérés de langue allemande, restés fidèles au dialecte, a pu entraver l'évolution linguistique de
l'élément romand. Aujourd'hui, quelques rares Neuchâtelois se souviennent du patois, aucun ne le parle
f)lus ; dans le canton de Vaud, toute la rive du Léman, a plaine du Rhône et la Vallée de Joux ont abandonné le patois depuis environ 60 ans ; dans le Gros de Vaud et les Alpes, il devient déjà fort rare ; dans le canton de Berne, les districts de Courtelary (vallon de Saint-Imier) et de Moutier ne le connaissent plus, tandis que dans l'Ajoie et les Franches- Montagnes, un avocat doit encore comprendre un peu le patois pour s'entendre aisément avec ses clients ; les anciennes communes genevoises se trouvent à peu prés au même point que le Gros de Vaud ; les communes catholiques annexées en 1815 ont un peu mieux conservé le patois ; la Gruyère commence à emboîter le pas; dans la partie moyenne de Fribourg et dans la firoye, le dialecte, quoique très entamé, est encore vivace ;"le Valais enfin est le meilleur champ de travail du dialectologue, excepté les abords du Rhône, où l'exemple des villes a agi. où la population est très mélangée et où par conséquent le patois tend à disparaître. S'il réussit à se conserver quelque part jusqu'à la fin de ce siècle, ce sera peutêtre dans les vallées latérales du Valais.
La population romande n'a pas passé directement du dialecte au français le plus pur. En substituant ses habitudes de parler aux sons français, on en a d'abord faussé la prononciation. Ainsi les Vaudois qui disent fers ht miniSL tsouzdi, qui font donc sentir nettement les voyelles finales, prononcent faire la niènie chose en faisant sonner un peu trop les e muets ; ayant laissé tomber les r finaux dans les mots patois pour hiver, set^vir, etc., ils suppriment souvent le même son dans les mots français ; comme il y a des consonnes finales que les Français articulent exceptionnellement : fils, jcuiis, etc., les Romands arrivent à rétablir des consonnes qui ne se prononcent plus en France, comme dans avis, etc., qu'ils prononcent avisse. Puis on donne sans prenare garde au substantif frani-ais le genre du mot dialectal correspondant: un vitre, unjMiirf\ une lièvre, une serpent, etc... La plus grande difficulté consistait pour l'indigène à s'approprier le vocabulaire étranger ; les choses qui n'avaient pas changé d'aspect rappelaient les vieilles expressions ; très souvent le terme français ne correspondait pas exactement à la pensée, il était plus long, moins énergique ; dans tous ces cas, les Romands ont encore une forte tendance à employer leurs vieux mots locaux, tout en les francisant : ruper, rebedouler, aguiller, évlafer, piorne, bringue, etc. Ces fautes de langage s'expliquent par le patois, dont elles sont les derniers rejetons. Elles s'appellent prortncia/ùni^'s. Elles disparaîtront peu à peu, grâce à l'œuvre des puristes, à une instruction perfectionnée et aux facilités croissantes de déplacement qui amènent les individus arriérés dans des milieux mieux francisés. Quelques romanciers ont parsemé leurs œuvres de mots locaux pour leur donner par patriotisme un accent de chez nous. Mais ce temps est déjà passé, et, dans de nouvelles publications, ces expressions du terroir poursuivent plutôt un but comique.
Bibliographie : 1) Langue des actes : P. Meyer, Maître Cudrifin, fwrlixjer, et la ville de Romans, dans la Romaniit, XXI. J. Girardin, Lé; vocalisme fribourgeois du AV'** siècle^ dans la Zeitsrhrift f. rotn. Phihlogie, XXIV. H. Rànke, (Jeber die Sprache des franz. Wallis in der Zeil rcmi il . bis i4. Jahrhundert. Halle, 1903. J. Jeanjaquet. Un document imhlit du français dialectal de Fribourg» dans Aus rom. Sprachen und Lilt. Halle, 1905. 2) Vitalitê des patois : E. Ritter, Recherches sur le patnis de Genève, dans les Mt*m. et doc. Soc. d'hist. et d'arch. tir Genève, XIX. E. Tappolet, Ueber den Stand der Muudarten in der deutscnen u. franz. Schu*eiz. Zurich, 1901. 3) Principaux dictionnaires de provinciulismes ; J. liumbert. Nouveau glossaire genevois. Genève, 1852, 2 vol. P. M. Callet, Glossaire vaudois. Lausanne, 1^1. L. Grangier. Gloss. fribourgeois. Fribourc, 1864. J.-H. Bonhôte, Gloss. neuchàtelois. Neuchâtel, 18Îd7. Pludhun, Parlons français. Comp. aussi E. Platzhoff-Lejeune, i)er Kanipf mit Herrn Pludhun und der sprachl. Purismus, Rosier Nachrirhten, 27 février 1905, à propos de l'article de^Ph. Godet, Parlons clair, dans le Foyer romand 1905 et de l'enquête de la Semaine littéraire.
cj Histoire des patois romands. Nous ne nous occupe-
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rons pas ici des théories ligures, auxquelles il manque encore une base solide. La plus ancienne population romande c|u*on puisse attribuer avec certitude à un groupe linj^istique, était de race gauloise. Il est impossible de (lire quand Tidiome celtique s^est éteint. L'œuvre de romanisation a rencontré de la résistance dans certains centres (témoin V histoire de Julius Alpinus) et a dû être imparfaite dans les vallées alpestres les plus reculées. Le latin a été prononcé par les Celtes avec un accent particulier, mais on n'a pas réussi à en démontrer des traces certaines dans les patois modernes. Tant qu'on n'aura pas recueilli entièrement le vocabulaire romand, il sera impossible de faire le départ entre ce qui remonte à la langue victorieuse de Rome et ce qui peut provenir des dialectes celtiques. On peut toutefois auirmer dès maintenant aue les mots les plus usuels, qui désignent les rrincipaies occupations journalières, sont bien latins. Ici apport celtique n'est guère plus considérable qu'en français, ce qui revient à dire qu'il est presque nul.
C'est dans les noms de lieu que le souvenir des temps primitifs s'est le mieux perpétué. Ces noms représentent en raccourci l'histoire ae notre vocabulaire; en grande partie mj^térieux aujourd'hui, ils ont eu une signification très précise dont le temps a emporté le secret. On le découvrira par des études rigoureusement scientifiques, et l'on peut fonder de belles espérances sur les recherches dirigées systématiquement par le professeur E. Muret, de l'Université de Genève.
Les invasions germaniques sont venues ajouter un nouvel élément à la langue gallo-romane ; la prononciation a été de nouveau modifiée, et de profondes altérations ont transformé le langage du V«au Ia« siècles. Â cette époque appartiennent, entre autres, la palatalisation de c devant «, i (c<?n/um=: /îVen/w, aujourd'hui s«,«è,J^tf, etc.), de e devant a {vacca r^ vakî/a, atjgourd'hui vatè(à), tr/«, l'fifs*', t«a^^ etc.), la diphtongaison des voyelles accentuées en syllabe ouverte (habere = aveir, aujourd'hui ava'^, ave., etc. ; nepote = nevout, aujourd'hui riei'tt«, tiet'o*, etc.). Pour la transcription, voir le tableau général ^des signes employés dan^ la transcription des textes patois, page 259. La domination franque (532-888) a établi un lien entre U»U8 les patois du centre, du Nord de la France et de 1 ancienne Bourgogne. L'évolution a été alors commune, les fortes tendances phonétiques nées dans un milieu quelconque de ce vaste domaine se sont propagées insensiblemt>nt jusqu'à ses limites.
Quand la Bourgogne se reconstitua, une barrière sur- ^'it à ro. el au N.; les rapports avec la France furent moins inliiues, et révolution linguistique devint spontanée (le part et d'autre. C'est après 888 qu'eurent lieu les transformations qui ne s'observent que dans notre «ioniaine, et qui préparèrent nos patois modernes, comme par exemple la réduction du groupe nin à n {somnum = .vtno, etc., vis-à-vis du mot français sonitue). Ainsi nos patois, ayant évolué quelque temps avec le français, et étant restés fidèles en d'autres points â la tradition latine let provençale), appartiennent au groupe appelé par M. Ascoli franco-'pt'orençal^ nom que justifie le mélange <it>s phénomènes français et provençaux. Le principal trait provençal de nos patois est la conservation de l'a latin : prâ {le pre), tsàtd (chanter), etc. Les patois du Jura bernois qui ont /' à la place de a se trouvent par là exclus de ce groiipe. Le domaine franco-provençal comprend, outre la Suisse romande, la Savoie, la Franche- Comté au S. de Besançon, l'Ain, une partie du Lyonnais, le Dauphiné septentrional en France, la vallée <rAoste et le val Soana en Italie. Les patois de tontes ces conlrées sont étroitement apparentés entre eux.
\ répo4|ue féodale, quand le territoire se divisa en une fouie lie petites principautés, la diminution des rapports interbourguignons entraîna de nouvelles divisions linguistiques. A la communauté d'intérêts correspond l'identité relative du mouvement linguistique; au particularisme politique, le morcellement dialectal. Dans les pays qui ont toujours joui d'une certaine indépendance, qti'i sont restés unis, les patois forment des groupt^s ditnt les caractères sont très ressemblants ; dans les <'ontrées qui ont souvent changé de maîtres, la langue a successivement convergé vers plusieurs centres, et présente par consé(|uent une physionomie moins uni-
forme; l'isolement fait naître des traits individuels. C'est ainsi que se sont formés nos patois.
Pour les anciens centres, tels qu'Avenches, Nyon^ etc., on peut dire que le patois moderne remonte en ligne directe au latin de l'époque gallo- romane. Mais il faut tenir compte de toutes les ondes linguistiques qui ont pu arriver ue Lausanne, de Genève, etc., et qui ont imprimé un caractère de plus en plus composite aux dialectes de ces villes. La campagne environnante a souvent maintenu plus intactes ses particularités, souvent aussi elle a subi le contre-coup des événements survenus dans le parler des centres. Pour les contrées colonisées tardivement, comme la vallée de Joux, le Val-de-Travers, etc., l'historique du langage se complique bien davantage. La
{iremière question qui se pose est celle-ci : d'où venaient es premiers habitants et quelle était alors leur langue ? Chaque déplacement de population fait varier les limites des traits patois pris isolément, et, en même temps, les limites dialectales qui représentent la somme de ces traits individuels.
Avant de tenter de diviser nos natois en groupes principaux et secondaires, il est nécessaire ue se rendre compte de l'extension de chaque phénomène important. Après avoir appliqué la méthode cartographique à chacun de ces traits, il est permis de procéder à un groupement, en comparant entre elles les aires des phénomènes observés. Ce travail n'est pas encore achevé pour la Suisse romande, mais on peut dès maintenant faire les constatations suivantes : la principale limite du pays est celle oui sépare les patois neuchâtelois des patois bernois. Au N. de la ligne qui part de la frontière française, à l'endroit appelé La Perrière et qui longe le Chasserai pour aboutir
fires de Bienne, les caractères linguistiques sont ceux de a haute Franche-Comté. Ils rattachent le Jura bernois au groupe des patois lorrains-wallons. Le canton de Neuchâtel offre des patois très variés, formant la transition entre ce type et celui représenté par les dialectes de Fribourg et du (iros-de-Vaud. Le Jura bernois a un dialecte assez uniforme, sauf Tramelan et Malleray-Court qui présenteot plusieurs caractères spéciaux; la montagne de Diesse marche avec le Vignoble neuchâtelois. Une importante limite sépard le Val-de-Travers de Neuchatel et l'attribue à la Franche Comté, surtout dans^ sa partie supérieure: Les Verrières-Les Bayards-La Côteaux-Fées. Le lac de Neuchâtel divise nettement, de Saint- Biaise à Bevaix, les patois neuchâtelois et fribourgeoisvaudois; les caractères de la Béroche se perdent dans les caractères vaudois.
La vallée de Joux est très isolée. Les autres dialectes du canton de Yaud et ceux de Fribourg laissent aisément reconnaître une base commune et ne diffèrent que sur des points secondaires. A l'Ouest de Vaud, on passe graduellement aux patois genevois, peu variés et se distinguant à peine du dialecte savoyard. Les Alpes vaudoises rappellent déjà le Valais, à partir de Montreux-Blonay. Le Rhône n'est pas une limite bien accentuée. Kn Valais, il y a deux principales variétés de dialectes, ceux des districts de Sion, Hérens et Sierre, et ceux du bas ; la limite est formée par la Morge et la chaîne de montagnes qui sépare la vallée de Bagnes de celle d'Hérémence. Dans le Bas- Valais, entre Saint-Gingolph et Sion, contrée soumise autrefois aux influences savoyardes, les patois différent beaucoup dans le détail. L'Entremont a déjà quelques caractères valdôtains. La valeur de la frontière suisse comme limite dialectale n'a pas encore été étudiée à fond.
Le voisinage de la frontière allemande, la pénétration d'éléments germaniques dans le pays romand, ont notablement enrichi le vocabulaire de lios patois. Nous rencontrons relativement peu de ces mots d'origine franque qu'enregistrent les dictionnaires français. Si les Romands les ont possédés une fois, ils les ont oubliés. Mais nos patois différent en ceci du français, qu'ils ont accueilli une foule de mots allemands depuis le XV« siècle jusqu'à nos jours, tandis que les mots germaniques entrés dans la langue française â la même époque se réduisent â très peu de chose. Il y a cependant lieu de faire une réserve pour le Valais, où la langue a été plutôt refoulée que contaminée par l'allemand et où, sous ce rapport, les patois sont assez purs; de même à Genève, grâce à l'éloignement de la frontière allemande. Plus nous montons vers
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le Nord et plus le mélange s'accentue. Les patois du Valde-Ruz sont plus riches en expressions allemandes que ceux du canton de Kribour^*. Les parlers les plus dénatu- , rés par Timportation sont ceux du Jura bernois situés \ sur la limite, par exemple ceux de Plagne, Romont, VaufTelin, où Ton dit éurfs (Schiir/e), bcLsgtg (Bassgeige), éniarçtsë (schmarotzen), etc., et où Ton rencontre même des forinations mi-allemandes, mi- romandes, telles que farkôtê (compter -\- verzàhlen), destopfê (dé -|- stoplen). BibÙographie. i) Éhtdp des nonis ae lieux: A. Gatschet, OrtseUjmologische Fm^schtmgen, etc. Berne, 1867. Le même. Promenade nnoniatoiogique sur les bords du lac Léntan. Berne, 1867. J.-J. Egli, Der schweizerische Anteil an der geographisrhen Natnetiforschuttg. Zurich, 1884. J. Stadelmann, Études de toponymie romande. Fribourg, 1902. H. Jaccard, Les noms dès végétaux dans les noms de lieux de la Suisse française^ dans le Bulletin de la Murithienne. Sion,1903 et 1904. Le même. Essai de topontfinie; Origine des noms de lieux et des lieuxdits de fa Suisse romande {Mémoires et documents publiés par la Soc. d* histoire de la Suisse rom., 2r série, t. VII). Ch. de Roche, Les noms de lieu de la vallée Moutier-Grandval. Halle, 1906. 2) Groupement et caractères générau.r des diaU^ctes : les problèmes que soulève le classement des dialectes sont une matière très controversée. Nous avons motivé notre point de vue^ dans l'article Gibt es Mundartgrenzenr {Archiv fiir das Studium dei" neueren Sprachen, CXI, où nous citons les principaux ouvrages parus jusqu'alors), et dans l'article Les limites dialectales dans la Suisse romande, {Bul^ letin du Glossaire des patois de la Suisse romande^ III, 17). E. Tappolet, Ueberdie Bedeutung der Sprachgeogra-
3)hie^ dans Aus roman. Sprachen und Litt. Halle, 1905. I. Gilliéron, Petit atlas phonétique du Valais roman. Paris (sans date). J. Gilliéron et E. Ldmont, Atlas linguistique de la France, Paris (paraît par fascicules depuis ^902 ; la Suisse romande est comprise dans cet ouvrage monumental ; elle est représentée par 26 localités). La rédaction du Glossaire des patois de la Suisse rmnande prépsive un Atlas linguistique de la Suisse romande.
d) Catactères des patois de la Suisse française. Comment éveiller une idée de la riche floraison des sons romands, sans entrer dans les détails ? Nous devons nous contenter de donner quelques spécimens, afin de prouver l'extrême diversité de nos patois. On ne réussira pas facilement à trouver un coin de France, de la grandeur de la Suisse romande, et cohérent au point de vue politique,
3ui offre autant de variété. Les conditions sont bien plus ifférentes chez nous que dans la Suisse allemande, où deux personnes intelligentes parviennent toujours à se comprendre, de quelque canton qu'elles soient. Mettez un .lurassien en face d'un Vaudois, ou même un habitant du Val d'illiez en contact avec un Anniviard : ils ne s'entendront point ! C'est que l'évolution des patois gallo-romans a été beaucoup plus rapide que ne Test généralement celle des dialectes allemands; et le pays romand, hérissé de montagnes, où se sont rencontrées plusieurs races, divisées confessionnellement, pays offrant tous les genres de vie que comporte une altitude variant de 370 à plus de 3000 mètres, point de jonction entre la France, l'Allemagne et ritiilie, était un terrain particulièrement propice au morcellement dialectal.
Pour faire comprendre ce que nous venons de dire, nous traduisons en quelques patois romands les phrases : l. il ferme la fenêtre de la chambre, et II. il inlay e devant la porte de la grange, tout en insistant sur le fait que la prononciation » st encore plus variée que ne le fait supposer la transcription populaire employée ici. (Voir l'explication de la transcription à pa^e 259.)
I. Saignelégier (Berne) : ;• syô le fnêtr di pwey. —La Coteaux-Fées (Neuchâtel): i kfû là fnê.tradu^pfrlu.— Le Landeron (Neuchâtel): è tyfl la fmtr du pà'd. — Montbovon (Fribourg): i xfû la'fâni.^ra du piifo. — Villars-le-Terroir (Vaud) : yo xfû la fàm.tra dao jtâ.«lo. — Martigny (Valais) : yœ yjt. la fœm.tra du peMo. — Évolene (Valais): tV kfût la fn'ni.Jra dou pe.ifo. — Le Vernier (Genève): i frè.me lafBuë.tra d la J'à.bra.
IL Saignelégier : el ekuv d.rvè le jiff.fls d le grédz. — La Côle-aux-Fées :i rf^mê.s dtn à In j.ô.téa d In grèdz. — lieLandeion : el ekë.r d\ne In inôrt d la (irndz, — Montho-
von : f ekâ.v' devà la jmU.rta de a gmdz*. — Villarsle-Terroir : ye rema.se devà la ph.rta de la grâtjdz». — Martigny : hyelyœ.i^ devd lapô.rta rfa làgrâdz». — Évolene : ehouve davan la pô.rta da la grâz. — Vernier : i rmas davà la pù.rta d là gràie.
Le tableau ci-après, page 265, donnera une idée plus précise de la phonétique des patois romands.
Nos patois contiennent un bon nombre de sons inconnus au français, comme les ^ et les J, le xif{u\ se prononce en combinant le x et 1'^ mouillée en un seul son. la série des consonnes retirées, prononcées en recourbant la pointe de la langue en arrière, des Montagnes neuchâteloises, et beaucoup d'autres. Parmi les voyelles, nous rencontrons l't. Vu {i't) et Vu [ou) nasal dans le Jura bernois, le son a, très répandu dans les patois fribourgeois et vaudois, des diphtongues nasales et surtout une grande richesse de nuances parmi les diphtongues orales : ni, ât', âo, œû\ etc., etc.; on a fréquemment l'occasion d'observer des sons transitoires, surtout en Valais, où il est malaisé de distinguer entre e et œ, u et f<, etc., parce que l'articulation est souvent intermédiaire. L'accentuation offre les problèmes les plus difficile<( : à côté de nombreux cas où l'accent tonique s'est franchement déplacé : î»t/a =r vie, perduHi., perdya. ^= perdue, fa.ma =r farine, ko.dra = couture, etc.^, il existe une foule de mots à accent mobile. U arrive même que Taccent passe du substantif à l'article : la.lna = lajune, etc. Nos patois réservent mainte surprise à ceux qui les abordent pour la première fois et qui découvrent, par exemple, qu'en valaisan le groupe latin SP devient/" ; spikà. =z efena, vespa = u^.fa, que le mot MATURUS (mûr) aboutit à tviâo^r à Montana, à mâvuk à Painsec, qu'une faucille s'appelle fœwfe.d* à Liddes, fowse.l* à Nendaz, fuksi.l*, avec une l retirée) à Painsec. etc.
Le langage bernois et neuchâtelois, où les voyelles atones sont en général tombées, a un caractère âpre et heurté ; les patois de la plaine, aux syllabes nombreuses, sont sonores et mélodieux ; ceux du Valais ont déjà le timbre un peu italien. On parle souvent du patois avec le plus profond mépris; on le trouve laid, pauvre, grossier. Bien des cens n'y voient encore que du français corrompu et dégénéré. La science cependant l'a réhabilité. Elle a prouve qu'il se compose des mêmes éléments que la langue française, qu'il a les mêmes origines. Notre époque est marquée par la transition au français; elle est ingrate comme toutes les périodes transitoires. Les patois, noyés sous les flots sans cesse renouvelés de la langue littéraire, n'ont plus leur originalité et leur vigueur d'autrefois. Ils sont relégués à la campagne, ils servent à traduire la pensée des illettrés, des gens privés d'instruction supérieure et d'éducation soignée. Ces circonstances ont fait naître toute espèce de préjugés. Le patois était plus fin, plus riche, plus beau, alors que tout le monde en faisait usage. Gardons-nous de confondre le langage avec ceux qui le parlent. D'autre part, il ne faut pas non plus exagérer les qualités des dialectes. Ce qui les rend vraiment inférieurs à toute langue littéraire, c'est leur isolement. Capables d'exprimer des nuances inattendues dans un village, adaptés mieux qu'aucune langue aux besoins d'une certaine population, ils deviennent ailleurs un parler secret, inutile et embarrassant ; le français est au-dessus du patois, comme la grande politique de noble envergure est au-dessus de celle dite de clocher.
Un autre reproche qu'on peut adresser aux patois, c'est leur irrèiularité de formes.
La morphologie patoise n'est pas différente, en principe, de celle du français parlé, mais elle tolère beaucoup plus de doublets et d'hésitation. Aucune académie ne règle ses formes. Certains verbes ont deux participes passés, comme les verbes en -t du fribourgeois broyard [fuyi. fuir: participes fvtyi, fi'tyâ*) : en vaudois, l'imparfait de pouvoir est formé d'après la deuxième ou la première conjugaison ; l'inOxe inchoatif, limité en français à certains temps de la conjugaison en -ir, a envahi d'autres domaines en patois, et Von dit: je nourrissemi ou plutôt nourisis)1rni, en courissant, buvissant, je rompissnis, etc. ; le subjonctif du verbe savoir se substitue souvent à celui de être ; Ton double les participes passés et dit : quand j'ai eu fini : on emploie même l'expression : quand il est eu eu trouvé dans le sens de quand il fut trouvé, etc. Mais toutes ces irrégularités, qui font
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