ANARCHISTE
ANARGHISME
domination légale d'une partie de l'humanité sur l'autre. 11 faut donc considérer la destruction de l'Etat et des entraves mises par les lois à la volonté individuelle comme une action des plus favorables à la liberté et à la moralité.
Kropotkine voit avant tout dans l'anarchisme une façon de considérer le développement de la société. Dans les sciences naturelles on est arrivé à expliquer les différents phénomènes, non par l'étude des généralités, mais plutôt par celle plus approfondie des individualités. De même en histoire, on a cessé de s'intéresser en première ligne au sort des souverains; on commence l'étude des peuples et on en arrive toujours plus à celle des individus. L'anarchisme tient tout entier dans cette nouvelle orientation de la science. D'après Kropotkine cette dernière conception de la vie sociale permet de constater que dans la société, la masse des individus s'est toujours trouvée sous la domination de minorités. Dans les moments de révolte, l'on fait fonctionner le terrible mécanisme des lois ; lois protectrices de la propriété, du gouvernement et des personnes, des lois dans le but d'opprimer les masses à perpétuité. Kropotkine répudie toutes ces lois parce que la propriété n'est protégée que pour dépouiller le producteur d'une partie de son travail ; en outre, parce que les gouvernements, qu'ils soient monarchiques, constitutionnels ou républicains, ont pour but de sauvegarder et de maintenir par la force les privilèges des classes possédantes, et parce qu'en fin de compte la plus grande partie des crimes commis contre les individus dérive du désir de s'emparer des richesses appartenant à autrui ; ces crimes disparaîtront du moment où la propriété privée aura été abolie. Bakounine était partisan de la propriété collective ; Kropotkine, par contre, proclamait le communisme anarchique, en vertu duquel tout mode quelconque de salaire devait être aboli et la fortune existante aussi bien que les produits du travail partagés entre les individus en proportion de leurs besoins.
En 1864 fut constituée l'Association internationale des travailleurs, sous les auspices de Karl Marx. Elle ne tarda pas à exercer son influence sur la masse des ouvriers en leur faisant entrevoir, comme but du mouvement ouvrier, le remplacement de l'ordre social actuel, basé sur le capital, par un ordre socialiste reposant sur la propriété commune des moyens de production et sur une organisation commune du travail. A cette organisation sociale Bakounine opposa une organisation à base anarchiste. Celle-ci prit corps en Suisse, dans la partie romande, où le terrain était plus ou moins bien préparé. Tandis que les Bliïtter der Gegenwart fur soziales Leben (1844) faisaient de la propagande anarchiste sous l'égide de Wilhelm Marr, Standau et Dôlleke dans les cercles de la « Jeune Allemagne » certains journaux de langue française tels que L'Egalité, à Genève, le Progrès du Locle, et d'autres, s'employèrent pendant quelque temps à répandre les idées de Proudhon.
Bakounine arriva en Suisse en 1867 et se fixa à Genève au moment où la Ligue internationale de la paix et de la liberté, association à but pacifique, était sur le point de se constituer. Au congrès convoqué à cet effet il développa les principes suivants, sans lesquels la paix et l'équité ne pourraient exister : 1° La suppression de tout ce qu'on nomme nécessité historique et politique de lEtat, au nom des populations, grandes ou petites, faillies ou fortes, de même qu'au nom des individus, qui doivent pouvoir disposer d'eux-mêmes en toute liberté, indépendamment de l'Etat; cette liberté étant toutefois limitée par celle d'autrui; 2° Abolition des contrats tuels existant entre l'individu et la collectivité, les associations, les territoires, les nations; 3° Tout individu ainsi que toute association, province ou nation doit avoir le droit de rompre une union quelconque, à la condition formelle de ne pas menacer par une nouvelle alliance la liberté et l'indépendance de son ancien allié. Bakounine obtint l'assentiment d'une grande partie des assistants et fut nommé membre permanent du comité de la Ligue de la paix et de la liberté. En 1808, le Congrès de la Ligue, tenu à Berne, in1 pas voulu adhérer à ses principes et à son programme d'action, Bakounine sortit de la Ligue avec un
certain nombre de ses partisans, parmi lesquels les frères Beclus, Albert Richard, Joucowsky, et fonda à Genève, dans la même année, l'Alliance de la démocratie socialiste, la première organisation purement anarchiste. Celle-ci chercha à entrer en rapport avec l'Association internationale des travailleurs, dans laquelle ses sections furent admises, à la condition de se dissoudre et de renoncer à son organisation secrète. Mais les points de vue des socialistes et des partisans de Bakounine étaient trop divergents pour leur permettre de travailler ensemble d'une manière profitable. Les premiers poussaient à la centralisation et préconisaient le suffrage universel, tandis que les seconds réclamaient l'indépendance des sections et combattaient toute participation à la vie politique. Une scission eut lieu en 1871. Le 12 novembre, les sections jurassiennes de l'Internationale, en majeure partie sous l'influence de Bakounine, décidèrent de dissoudre la « Fédération romande» comprenant les sections delà Suisse occidentale de l'Internationale, et de fonder une Fédération du Jura indépendante de celle-ci. Lorsqu'en 1872 Bakounine fut exclu de l'Internationale, toutes les sections anarchistes s'en séparèrent et dans un Congrès international des Travailleurs, à Saint-Imier, on élabora un programme contenant les points suivants : 1° L'anéantissement de toute puissance politique est le premier devoir du prolétariat ; 2° Toute organisation de pouvoir politique, même provisoire et révolutionnaire, n'est qu'illusoire et tout aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements actuels. C'est dans la Fédération du Jura que l'emploi de la violence a été préconisé pour la première fois, sous l'influence du réfugié russe Serge Netschajeff. Bakounine se retira bientôt de la vie politique pour cause de santé et mourut à Berne en 1876.
Kropotkine vint en Suisse en 1871 et s'affilia à la section zuricoise de l'Internationale, puis il se rendit à Genève et passa à Neuchâtel où il entra en relations avec James Guillaume, l'un des dirigeants de la Fédération du Jura. Après un court séjour à Sonvillier, il se décide à devenir anarchiste au moment, de quitter la Suisse. Il revient dans notre pays en 1879, se fait recevoir de la Fédération du Jura et se voue avec zèle à la propagande anarchiste sous le pseudonyme de Levaschojf. Au début de 1879 il entreprend à Genève la publication du journal Le Révolté pour lequel il écrivit la plupart des articles. Il recommande l'insurrection comme moyen de propagande et remplace le collectivisme de Bakounine par le communisme comme but de l'association anarchiste. Kropotkine ayant glorifié l'assassinat du tsar Alexandre II fut expulsé de la Suisse le 23 août 1881 par décision du Conseil fédéral.
Le Révolté, publié par Kropotkine, avait succédé à L'Avant- garde, qui avait paru dès le mois de juin 1877 à Berne, puis à La Chaux-de-Fonds ; cette feuille fut interdite le 12 décembre 1878. Un des plus zélés collaborateurs de L'Avant- garde, Paul Brousse, réfugié français, fut de 1875 à 1877 préparateur de chimie à l'Université de Berne. Il rédigea de 1876 à 1877 l'Arbeiterzeitung, paraissant à Berne, le premier organe anarchiste de langue allemande publié en Suisse. Brousse recommandait la propagande par le fait. Il fut traduit devant les Assises fédérales, tenues à Neuchâtel les 15 et 16 avril 1879, pour une série d'articles de L' Avant-garde dans lesquels il excitait publiquement à l'assassinat des monarques et hommes d'État. Il fut condamné à deux mois de prison et à 10 ans de bannissement.
Johann Most, d'abord socialiste, devint anarchiste sous l'influence d'Auguste Reinsdorf et des écrits de Kropotkine. Il arriva en Suisse en 1867, comme ouvrier relieur au Locle et se fit recevoir de l'Union ouvrière socialiste. Son séjour dans le Jura neuchàtelois fut décisif pour ses opinions. D'athée et républicain qu il était, il devint socialiste, et se renforça encore dans ses convictions à Zurich où il séjourna plus tard quelque temps. A Vienne, en 1870, il est condamné pour haute trahison, passe en Allemagne l'année suivante, est élu au Reichstag, puis expulsé de Berlin. Il se rend à Londres, y publie la Freiheit, et est condamné pour avoir
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A.NAHCIIISMË
ANAHCHISMK
f;i i t l'apologie de l'assassinat d'Alexandre II. Sa peine finie, il passe en Amérique, revient en Suisse en 1*77 el prononce un discours à Zurich le 17 mais. En Ihko il fait un courl séjour dans notre pays, pendant lequel il donne dos conférences dans plusieurs villes, attaquant le parti socialiste allemand el recommandant les méthodes de combat des anarchistes. Deux ans plus lard, la Freiheit s'imprimait à Schaffhouse, el Karl Schrœder, démasqué en 1888 comme agent provocateur de la police prussienne, l'éditait à Zurich. Il n'en parut, cependant, que quelques numéro Most s'étanl fixé à New-York où son journal parut dès lors.
La propagande parle fait est justifiée par Most de la manière suivante : d'une part, elle esl le meilleur moyen de réveiller les masses de leur quiétude; d'autre part, elle inspire aux classes dirigeantes mille l'ois plus de crainte qu'une théorie quelle qu'elle soit. Elle favorise ainsi la révolution sociale. Le luit de cette dernière est l'organisation d'une vie commune où l'Etat n'aurait point de part, et OÙ les différents buts de l'existence seraient atteints par le moyen d'associations libres. Celles-ci ne doivent pas être centralisées et leur fédération n'aura heu qu'autant que la solution des problèmes l'exigera Au lieu de faire des lois on prendra des décisions au fur et à mesure des cas qui se présenteront. La Freiheit de Most devint avec le temps l'organe des anarchistes qui considéraient le meurtre et le brigandage commis sur l'individu comme un expédient révolutionnaire utile et même indispensable. Dans plusieurs villes de Suisse se formèrent, au début des années 1880, des associations acquises aux idées de Most. Après l'arrestation à Vienne des anarchistes Hermann Stellmacher et Anton Kammerer, en janvier 1884, le Conseil fédéral, considérant que ceux-ci avaient séjourné en Suisse et y avaient en partie prémédité leurs actes, adressa le 23 mars suivant une circulaire aux gouvernements cantonaux dans laquelle il déclarait les délits des prénommés de caractère non politique. Le Conseil fédéral ajoutait qu'il était temps pour la Confédération de prendre des mesures contre les anarchistes pour le maintien de la sécurité intérieure et extérieure de la Suisse. Le jour avant, il avait décrété l'expulsion d'un certain nombre d'anarchistes liés avec Stellmacher et Kammerer.
Dans les premiers mois de 1885, certains membres du Conseil fédéral reçurent des lettres anonymes, les informant que l'on avait décidé, dans les cercles anarchistes, de faire sauter le palais fédéral pendant une session des Chambres Une enquête fut ouverte, sous la direction d'Edouard Muller, plus tard conseiller fédéral. Des arrestations et des perquisitions domiciliaires eurent lieu, mais aucune charge suffisante ne fut relevée permettant de traduire en justice les anarchistes que l'on avait reconnus comme tels. L'attentat projeté contre le palais fédéral n'était qu'une fausse alarme.
A la suite du rapport d'Edouard Muller, le Conseil fédéral se contenta d'expulser, le 3 juin 1885, les anarchistes les plus compromis, en tout vingt personnes, parmi lesquelles l'écrivain anarchiste bien connu Jean Grave, du Puy-de-Dôme (France).
Le 18 juillet 1889, un manifeste signé » les Anarchistes suisses de Bâle, Fribourg, Aarau, Le Locle, Rorschach, Neuchâtel, Saint-Gall, Berne, La Chauxde-Fonds, Zurich, Lausanne, Vallon de Saint-Imier, Genève, Lugano, Winterthour, Bienne, Glaris et Lucerne » fut répandu dans plusieurs villes suisses. Ce manifeste regorgeait d'injures contre les autorités suisses et cherchait à convaincre le public qu'en Suisse il y avait aussi t des légions de malheureux, d'affamés et de mécontents » prêtes à renforcer l'anarchie révolutionnaire sans qu'il fût besoin d'avoir des chefs étrangers pour les stimuler ; il s'adressait enfin au Conseil fédéral et lui imputait personnellement la responsabilité des poursuites et des expulsions qui avaient eu lieu contre les anarchistes. La proclamation finissait par ces mots : « Oeil pour œil, dent pour dent. Vive l'anarchie. » Le Conseil fédéral chargea de l'enquête, ouverte à propos de cette affaire, le conseiller d'État Stockmar, alors directeur de police du canton
de Berne. En vertu des art. 46 et 48 du Code pénal fédéral de 1853, trois anarchistes, savoir Albert Nicolet, de La Perrière (Berne), Félix Darbellay, de Lausanne, et Ferdinand tienzi, de Gutenberg (Soleure), le premier comme auteur du manifeste el tous trois pour l'avoir répandu, furent, traduits devant les Assises fédérales qui siégèrenl le 20 décembre 1889 à .Neuchâtel. Les jurés rendirent un verdict de non-culpabilité pour les trois accusés ; le président «le- Assises fédérales, le juge fédéral More], chercha à l'expliquer en «li-aiit que l'acquittement n'avait eu lieu que p que l'art. W du Code pénal fédéral n'était, «lai forme, pas applicable au cas en question.
Le 18 décembre 1893, à la suite des réclamations qu'avait suscitées l'acquittement de 1889, le Conseil fédéral soumettait aux Chambres un projet de loi complétant le Code pénal fédéral, concernant « les crimes commis contre la sécurité publique sur le territoire de la Confédération . Cette loi fut adoptée le 12 avril 1894.
A partir de 1890, des éléments italiens comne rent à jouer un rôle toujours plus en vue parmi les anarchistes de Suisse. Les nombreuses expulsions déi ri tées dès 1890 contre les anarchistes concernaient pour la plupart des Italiens, et au début de juin 1898 une feuille anarchiste L'Agitatore, piiidiliai-iiiiniiinstaanarchico commença de paraître à Neuchâtel. Au mois de septembre il était déjà supprimé à la suite des mesures prises par le Conseil fédéral, à l'occasion de l'assassinat de l'impératrice Elisabeth d'Autriche, tuée à Genève, le 10 septembre 1898, par l'Italien Luigi Lucheni Le 23 septembre, l'imprimeur de L'Agitatore, F. Germani, et le rédacteur Giuseppe Ciancabilla, qui s'occupaient, en outre, de la propagande anarchiste parmi les ouvriers italiens en Suisse, furent expulsés avec 33 de leurs compatriotes. Deux ans après, un Tessinois, Luigi Bertoni, fondait un nouveau journal // Risveglio socialista-anarchico, avec un supplément français, indépendant du journal, et portant le titre Le Réveil.
Vers la fin de 1899 Carlo Frigerio publia à Berne un Almanacco socialista-anarchico per l'anno 1000, qui devait inaugurer une série périodique de publications anarchistes destinées à la propagande parmi les ouvriers italiens en Suisse. Cette brochure contenait parmi des extraits des publications d'écrivains anarchistes de renom, un article contre la monarchie italienne engageant la population ouvrière à se révolter et à résister aux troupes ; on conseillait d'opposer aux mitrailleuses et aux canons des bombes, des mines et l'incendie. Une enquête fut ouverte par le procureur général de la Confédération en vertu de î'art. 4 de la loi du 12 avril 1894, contre l'éditeur et les colporteurs de l'almanach, Luigi Bertoni à Genève, Carlo Frigerio à Berne et Emile Held à Genève, furent cités devant le Tribunal fédéral ; dans la session du 29 mai 1900 les trois accusés furent absous à l'unanimité, l'art. 4 de la loi précitée n'étant pas applicable aux actes incriminés.
Un conflit diplomatique se produisit au printemps de 1902 entre la Suisse et l'Italie au sujet du journal II Risveglio. En 1901, ce journal et le Réveil publièrent à plusieurs reprises des articles glorifiant l'assassinat du roi Humbert Ier, commis à Monza le 19 juillet 1900 par Gaetano Bresci, et célébrant le meurtrier comme « martyr du peuple ». Le ministre d'Italie s'en plaignit au Président de la Confédération, exprimant le désir que des poursuites fussent intentées au Risveglio en vertu de l'art. 4 de la loi de 1894. Après examen des faits, et en considération de la sentence du Tribunal fédéral du 29 mai 1900, le Conseil fédéral reconnut que des poursuites seraient sans effet. Lorsque, l'année suivante, la légation italienne protesta de nouveau à propos d'articles, parus dans l'intervalle dans le Risveglio, le Conseil fédéral lui fit remarquer que l'affront public fait au roi d'Italie dans les articles mentionnés ne pouvait être puni qu'en vertu de l'art. 42 du Code pénal fédéral de 1853, et seulement à condition que le gouvernement italien exigeât en toute forme des poursuites et garantît à la Confédération des droits équivalents. Par une note du 25 février 1902, le Conseil fédéral communiqua son point de vue à la légation