PARAGRAPHE PREMIER
De l'instinct ou du besoin naturel de la variété.
Les moyens que la décoration architecturale emprunte au seul instinct de la variété sont communs à tous les peuples, et se retrouvent dans tous leurs ou-
'! vrages. C'est de cet instinct que procède ce grand nombre de détails , de broderies , de découpures et autres ornemens qui ne sauraient avoir de signification précise , et op'on retrouve en tout pays , semblables à ces fantaisies ou liadinages d'enfans, que tous
! répètent partout sans les avoir appris nulle part et
I de qui que ce soit
Aquelquc point d'imitation raisonné* qu'on puisse,
| dans une des partie» de la décoration (celle de l'orne-
DEC
ment proprement dit ) faire arriver l'architecture grecque , on est forcé d'y reconnoître que cette partie , considérée dans l'exécution d'un édifice , n'est réellement autre chose que ce qu'elle est dans un meuble, autour d'un vase et d'autre* objets semblables qui ne reçoivent la plupart de leui* ornemens que pour le plaisir des veux , et auxquels on ne doit demander aucune autre signification.
Vouloir trop prouver en ce genre, c'est s'exposer * jeter le doute sur les preuve» que comportent réellement les autres parties de la décoration. C'est par suite d'un tel abus que l'on a prétendu expliquer des différences de chapiteau par des modes de coiffures , les cannelures par les plis tombans des vêtemens des femmes, ou par l'écorcc des arbres et lwaucoup d'autres formes arbitraires , par des similitudes plus arbitraires encore.
Oui , il y a dans la décoration architecturale une part à faire au génie ou a l'instinct de la variété. Dans cette part on doit ranger parexempleles rosaces qu'on introduit dans le plafond des caissons, les divers feuillages du chapiteau corinthien, les volutes de l'ionique , les oves , les perles , les entreum , et généralement tout ce que la sculpture découpe dans les moulures des cntablemens.Ce n'est pas que beaucoup de ces détails soient entièrement capricieux , comme n'appartenant à aucun nuire de choses naturelles. Au contraire , on reconnoit et que l'art a fait beaucoup de ces emprunt» à la nature, et qu'il ne pouvoit guère les faire qu'a elle. Mais il ne s'agit ici que de leur transposition dans l'architecture ; or, c'est cette application-là même qu'on peut taxer de n'avoir, daua aucune analogie naturelle, une raison plausible et incontestable.
Nous devons pourtant dire que quelques critiques ont tenté d'expliquer cette transposition de plantes ou d'herbages dans les ornemens , par les causes fortuiles qui souvent en font germer de semblables sur les ruines d'édifices abandonnes : explication, comme on le voit, par trop hypothétique, et qui d'ailleurs ne renil point raison de tous les autres détails que l'art se plaît à découper sur tous les membres et profils des édifices. Lorsqu'on observe que ce goût commun à tous les peuples est encore affecté à tous les produits de l'industrie humaine , il est plus conforme à la raison de re<onnoîlrc dans la décoration une certaine catégorie d'objets, purs résultats de l'iustinct universel , qui cherche dans la variété le simple plaisir des yeux.
Si l'on est obligé d'avouer que beaucoup d'objets décoratifs, considérés dans leur origine et la raison de leur emploi, sont nés des capricesdu hasard et dépendent de l'instinct de la variété, il n'en faut pas conclure que l'artiste puisse en abandonner la disposition au hasard du caprice et aux variations de l'instinct, (/est sur ce point que se fait sentir la différence entre l'architecture devenue un art, c' est-a-dire soumise a des règle* fondées sur les causes de nos
DEC
plaisirs, et l'architecture sans art , c'est-à-dire celle qui ne suit dans ses combinaisons que l'impulsion machinale de l'instinct.
Bien qu'uu bon nombre d'ornemens ne puisse satisfaire à une critique rigoureuse sous le rapport de leur origine et de leur nécessite, ni justifier de la raison qui les a introduits dans la décoration, on n'exigera pas moins du décorateur qu'il sache les employer au profit d'une autre sorte de besoin , celui de l'effet qu'on doit attendre du nombre, du mode et de la nature de ces objets .
Or, il est uu effet que produisent les objeU d'ornemens, même les moins significatifs preux-mêmes, c'est celui de modifier dans un «eus ou dans un autre le caractère de l'édifice , soit en y multipliant par la diversité l'impression de la distraction et du plaisir, soit en affectant l'esprit du spectateur par le sentiment de gravité et de simplicité , soit en y faisant naître par le cltoix des objets et la manière de les développer l'idée de richesse , d'abondance et de luxe.
Suivant donc que l'architecte décorateur voudra rendre sensible dans un monument l'une ou l'autre de ce» qualités générales, dont le langage de son art ne peut guère rendre l'expression aux yeux que par des signes plus ou moins équivoques, il sera tenu d'ajouter aux moyens plus puissans des masses , des lignes , des formes et des proportions , l'effet plus ou moins vif , plus ou moins nombreux , plus ou moins restreint , de cette catégorie d'objets qu'on appelle spécialement du nom d'orne mens.
L'architecture trouve en outre , dans l'emploi qu'elle peut en faire, uu moyen de nous affecter agreablemeut, et ce moyen consiste dans l'ordre et l'harmonie que tout arrangement dirigé par le goût sait produire. Et c'est ici que l'art de l'ornement ainsi considéré parvient à s'identifier avec le mérite principal de l'architecture. Un bel édifice en effet pourrait se définir abstractivemenl uu spectacle de rapports harmonieux et de détails agréables. Or, ceux de l'ornement sont une partie si importante au succès de cet ensemble , que l'ouvrage , estimable d'ailleurs dans ce qui en fait le principal, peut manquer son but , c'est-à-dire les suffrages réunis de la raison et du goût , par le fait d'un mauvais emploi des ornemens. Et réciproquement on peut dire de plus d'un édifice dédaigné pour plus d'une bonne raison , qu'il se relèvcroit dans l'opinion des gens de goût , si on pouvoit lui enlever sa décoration ou lui en substituer une autre.
On i>oiirroit comparer cette partie de la décoration architecturale, qui consiste dans l'emploi de ce qu'on ap|>elle les ornemens, signes plus ou moins arbitraires , et qui frappent prticulicrcrucnt les yeux , à la p.-, nie purement instrumentale de la musique qui, privée de paroles et des accensde la voix, prétend être aussi un langage indéterminé dont l'oreille semble s'attribuer plus particulièrement l'intelligence et le
DEC