Pendantque sawlLouis étoit retenu dans les fers
des Sarasins , ces infidelles , étonnés de ses vertus sublimes , voulurent le proclamer roi d’Egypte ; mais ils craignirent qu'il ne détruisit leur croyance. Peu de temps après, le monarque , s’entretenant de cette aventure avec le sire de Joinville , son confident, il lui demanda s’il croyoit qu’il eût accepté la couronne qu’on avoit parlé de lui offrir ? « Ma foi ! sire , répondit le « sénéchal , vous eussiez fait en vrai fou , vu qu’ils « avoient occis leur seigneur. — Or , sachez , reprit « luouis , que je ne l’eusse mie refusée : » tant étoit vif et ardent le zèle de ce prince véritablement trèschrétien ! *
10. Le solilaire Abraham, qm fut depuis évêque de Carres, en Mésopotamie, brûloit du désir de répandre son .sangpour la foi de Jésus-Christ.Il quitta sa retraite; et, s’é^nt déguisé sous un habit de marchand, il s’ea
alla avec quelques autres anachorètes dans un villag* du Mont-Liban , dont il avoit appris que les habilaii* étoient encore plongés dans les ténèbres de l’idolâtrie. Il y loua une maison ; et après avoir passé trois ou quatre jours , sans rien faire paroître de ce qu’il étoitr il commença enfin à chanter des psaumes avec, ses compagnons. On les entendit , quoiqu’ils chantassent d’un ton assez bas. Aussitôt tous les habiUns accoururent , bouchèrent la porte de la maison par dehors, cl , dessus le toit , jetèrent quantité de terre pour les étouffer. Cependant ces saints, ensevelis dans la pons- .sière , continuoient d’offrir à l’Eternel l’encens de leurs prières. Cette patience toucha quelques-uns des idolâtres , qui arrêtèrent les autres. On déboucha la porte : on les tira de dessous la terre dont ils étoient couverts , et on leur commanda de sortir du village , à l’heure même. Dans ce moment, arrivèrent des officiers de l’empereur, pour faire payer la taille aux ha- 3)itans. Ils chargeoient les uns de chauies , et faisoient impitoyablement fouetter les autres. Alors Abraham^ oubliant les mauvais traitemens qu’il venoitde recevoir, ne pensa qu'â imiter celui qui, étant sur la croix, avoit prié pour ceux qui l’y avoient attaché. 11 parla aux officiers , et les conjura de traiter ces pauvres gens avec moins de rigueur. Ils demandèrent si quelqu’un vouloit répondre de la dette , qui étoit de cent pièces d’or? Abraham o^Txi sa caution, et promit de payer cette somme dans peu de jours. Il alla aussitôt à Emesse , ville voisine , où , ayant emprunté à des paonnes de connoissance l’argent dont il avoit besoin , il l’apporta au jour marqué.
Ceshabitansfurent si touchés de la générosité du serviteur de Dieu, qu’ils lui demandèrent pardon des mauvais traitemens ipi’ils lui avoient faits ,ct le prièrent instamment d’être leur seigneur; car ils n’en avoient pas. Î1 V consentit , mais à condition qu’ils embrasseroient la religion chrétienne. Ils acquiescèrent à tout ce que le saint exigeoit, et bâtirent eux-mêmes ime église. Ensuite , comme il s’agissoit d'avoir un prêtre pour les conduire, ils lui déclarèrent qu’ils n’en vouloicnt point
d’autre que lui-même. Il fut donc ordonné prêtre ; et il passa trois ans à les instruire de la relifîion , et il ne les quitta que pour être plaeé sur le siéf;e épiscopal de Carres. Cette ville avoit eu plusieurs évêques illustres en piété ; mais quelques peines qu'ils eussent prises pour défricher cette terre rebelle, Abraham la trotiva eucore toute couverte d’épines , par la corruption des mœurs et les superetltions payennes, auxquelles la plupart des habitans demeuroient attachés. Il eut des travaux infinis à essuver , jxiur les faire renoncer à leurs erreurs. Enfin l’éclat de ses vertus, la force de ses paroles , et l’ardeur de son zèle , accompagnes de la bénédiction de Dieu , les convertirent presque tous ; et il eut la consolation de voir cette ville idolâtre changée en tme ville toute chrétienne.
Les travaux de l’épiscopat ne lui firent rien relâcher de la pénitence qu’il' avoit pratiquée dans la solitude. Aussi zélé pour son propre salut , que pour la sanctification de ses brebis , il donnoit la plus grande partie de la nuit à la prière et au chant des psaumes, «t passoit le reste ass’i's dans un siège , où il prenoit quelque repos. II ne man^eoit qu’après l’oflice de vêpres , c’est-à-dire , apres le coucher du soleil ; et toute sa nourriture étoit des herbes crues , ou des fruits dans la saison. Il vécut ainsi , pendant tout le temps de son épiscopat , sans faire usage ni de pain , ni d’eau , ni de feu , ni de lit. Mais cette austérité n’éloit que pour lui : elle ne l’empêchoit pas de prendre grand soin des autres. Il exercoit l’hospitalité d’ime manière très-généreuse, et n’épargnoit rien pour bien traiter ses hôtes. Il les faisoit manger dès midi , et se mettoit à table avec eux ; mais ce n’étoit que pour servir et exciter les convives.
11. S. Jean l’Aumônier ayant remarqué que plusieurs personnes sorloient, après la lecture de l’évangile de la messe , pour s’amuser , hors de l’église , à des entretiens inutiles , quitta un jour l’autel pour les suivre , et alla s’asseoir au milieu d’eux. Comme ils en paroissoient fort étonnés : « Mes enfans , leur
« dit, -il , il faut que le pasteur soit où sont les brebis* « Ou rentrez avec moi dans Tëglise , ou je demeurera* « ici avec vous. Ce n'est que pour vous que je viens « dans le temple saint car je pourrois dire la messe « pour moi dans la maison épiscopale. » Après avoir fait la même chose une seconde fois , il corrigea cet abus.
IJn jour , il se vit contraint de lancer contre un de scs prêtres les anathèmes de l'Eglise. Comme il vit que sa juste sévérité n’avoit fait qu’endurcir le cœur de cet homme , et qu’il étoit plus que jamais ulcéré contre lui , il entreprit de le gagner par la douceur. D’abord il eut la pensée de le faire venir, et de l’absoudre , après lui avoir donné quelques avis salutaires ; mais Dieu permit qu’il l’oubliât. Le dimanche suivant , étant à r autel , cet ecclésiastique lui revint en mémoire. Aussitôt, pour obéir au commandement de Jésus-Christ , il quitta Fautcl ; et étant allé dans la grande sacristie, il envoya plusieurs de ses officiers, pour chercher le clerc par-tout où il pourroit être. On le trouva ; et , lorsqu’il fut venu , le patriarche se jeta le premier à genoux devant lui. L’ecclésiastique, surpris et confus , se prosterna à son tour , reconnut humblement sa faute , demanda pardon ; et sa conversion fut sincère.
Un cabaretier d’Alexandrie insulta le neveu du zélé prélat. Le jeune homme en étoit ‘outré de douleur. Cl tout le monde disoit qu’une telle impudence ne devoit pas demeurer impunie. Le patriarche , pour consoler son neveu , lui dit : « Est-possible , mon « enfant , qu’il y ait eu quelqu’un assez hardi pour « ouvrir la bouche contre vous ? Assurez - vous que « j’en ferai aujourd'hui un exemple qui remplira d’é- « tonnement tonte la ville d’Alexandrie.» Cesparolcs, qui' sembloient annoncer quelque pimition d’éclat , appaisèrent le jeune homme. Alors le saint patriarche l’embrassa , et lui dit ; « Mon fils , si vous êtes véri- « tablement mon neveu , vous devez être prêt à es- « suyer toutes sortes d'outrages de la part de tout le « monde i car ce n’est point la chair et le sang, mais
la ressemblance de resprit et de la vertu , qui fait « la véritable parenté. » En mênie temps , il donna rdre qu’on remit k cet bonime tous les droits qu’il devoit payer à l'église et à lui-ménie. Les assislans , Lien étonnés , comprirent alors le sens de ce qu'il avoit dit à son neveu , qu’il alloit traiter son ennemi d’une manière qui surprendroit toute la -ville.
Un homme, qui avoit été son domestique, étant réduitàune extrême pauvreté, Jean lui donna de .sa propre main une grosse somme d'argent, et lui recommanda très-express’ément le silence. Cet homme lui en témoignant sa reeonnoissancc dans les termes les plus touchans : « Mon fi ère , lui dit-il , je n’ai pas encore l é- « pandumon sang pour vous , comme J. C. mon maî- « tre et notre Dieu me le commande. »
Les Perses avoient fait d'horribles ravages dans la Syrie et dans la Palestine , et en avoient emmené une foule de captifs .Ceux qui furentassez heureux pour sauver leur vie et leur liberté, se réfugièrent à Alexandrie. Le saint prélat les reçut tous avec joie. Il les consoloit; il leurfoumissoit les choses nécessaires, sans considérer leur multitude. 11 fit mettre les blessés .et les malades dans des hôpitaux où il les visitoit deux ou trois fois la semaine. Quantà ceux qui seportoient Lien, et qui demandoient l’aumône, il donnoit aux hommes, à cha«’un une pièce d’argent valant environ huit sols de notre monnaie ; et aux femmes, comme plus foibles, le dou- ^i>le. Q uelques-uncs quiportoient des bracelets et des .nmemens d’or , demandant aussi l’aumône , ceux qui étoient chargés de la distribution, ne leur vouloit nt rien donner; mais le saint leur dit , d’un ton et d’un air sévère , contre sa coutume : « Si vous voulez être mes « économes , ou plutôt les économes de Jésus-Christ , « obéissez avec simplicité au commandementqu’il nous « fait do donner à quiconque nous demande. Il ne veut « point , non plus que moi , de ministre curieux. Si ce « que je donne étoit à moi , Paurois quelque raison de « le ménager; mais il est à Dieu ; et Dieu veut qu’on « exécute ses ordres dans la distrü)ution de ses biens. « Pour moi ,je ne veux- prendre aucune ^rt à votre
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36o ZÈLE
« peu de foi; et puisque , malgré mon indignité , ila pici « au Très-Haut de m’établir dispensateur de ses biens, « je ne me lasserai point de les répandre dansle sein du « pauvre* quand tout ce qu’il y a d’hommes au monde « s’assembleroient à Alexandrie pour y demander l’an- « mène , i}s n’épuiseront jamais les trésors infinis de <( Dieu J ni ceux de son église. »
12. S. Framçois deSales ayant été. placé sur le siège de Genève, retrancha toutes les visites inutiles , disant qu’un évêque n’a point de temps à perdre. Résolu de tout sacrifier , de se sacrifier lui-même pour soulager les malheureux , et pour instruire son troupeau, il se chargea personnellement du soin des pauvres et des malades : il alloit les visiter; il pourvoyoit à leurs besoins avec la sollicitude d’un père et le zèle d’un ami. Il établit les catéchismes dans son diocèse pour l’instruction de la jeunesse ; et pour niettre cet exercice en honneur , il en fit lui-même l’ouverture , et les continua toujours depuis , autant que ses autres occupations pouvoient le lui permettre.
Il entreprit la visite des paroisses de son évêché avec la résolution de ne la jamais discontinuer totalement , persuadé que c’étoitle moyen de rassemblerdans sa bergerie tant de brebis égarées et perdues dans les montagnes, qui n’avoient peut-être jamais ouï la voix de leur pasteur. 11 les alla chercher avec des peines infinies , marchant à pied dans des déserts afFreux,réduit souvent h coucher sur la paille dans de pauvres chaumières , obligé de gravir contre des rochers presque inaccessibles, etde franchir d’horribles précipices. Il parloitèccs pauvres gens avec une bonté qui les attendrissoitûl entroit dans leurs besoins et dans leurs peines, les assistoit de tout son pouvoir; et souvent on l’a vu se dépouiller d’une partie de ses fiabits, pour en revêtir les pauvres, quand il n’avoit plus rien autre chose à leur donner.
Un jour, les députés d’une vallée vinrent le trouver, à trois lieues de là , et lui apprirent que des rochers s’étant détachés des montagnes, avoientécrasé plusieurs villages, avec un grand nombre d’habitans , et quantité de troupeaux , qui faisoient toute la richesse du pays;
qii*ëtant réduits, par ret accident,’ à la dernière pamTeté, et hors d'état de payer les tailles , ils n’avoient pu néanmoinsobtenird’enêlre déehargés.Ils le supplièrent d'envoyer sur les lieux pour vérifier leur récit, afin qu'il
f)iit écrire en leiu* faveur. François s’offrit de partir à 'heure même, pour aller leur rendre tous les services qui dépendroienl de lui. Ils lui représentèrent 'que le chemin étoit impraticable. Le saint évêque leur demanda s’ils n’en éloient pas venus. Ils répondirent qu’ils étoient de pauvres gens accoutumés à de pareilles fa« ligues. « Et moi, mes enfans, répliqua-t-il, je suis votre « père, obligé de pourvoir par moi-même à vos besoins.»
Il partit avec eux à pied ; et il lui fallut une journée entière pour faire les trois lieues. Etant arrivé, il trouva • des gens dans une misère affreuse, et qui manquoiciit de tout. 11 mêla ses larmes avec les leurs , les consola, leur donna tout l’argent qu’il avoit apporté, et écrivit en leur faveur au duc de Savoie, de qui il obtint tout ce qu’il demanda. Une charité si active , jointe à l’onction admirable de ses discours , produisoit partout des fruits me;rveilleux pour la conversion des hérétiques et des pécheurs.
Ses officiers gagnèrent un grand procès contre plusieurs geutilshommcs de son diocèse.Il avoit consenti à ce procès,parce qu’il s’agissoit des droits de spn église, qu’il ne lui étoit pas permis d’abandonner.Son économe lui proposa d’en exiger les dépens à la rigueur. «Dieu « me garde, répondit-il, d’en agir ainsi envers qui que « ce soit,mais particulièrement envers mes diocésains,
« qui sont mes enfans. » L’économe insista, en lui représentant que ces dépens montoient à une grosse sonreme,dont il avoit besoiiy)Our se dédommager de ce que lui avoit coAté cette affaire. « Eh ! comptez-vous pour « un petit gain, repartit le saint, de regagner descœuJs « que ce procès a peut-être rendus mes ennemis.^ Pour « moi, je le compte pour tout. » A l’heure même , il envoya chercher ’ces gentilshommes , qui ne furent pas peu surpris, lorsque, par une générosité à laquelle ils ne s’attendoient nullement , le cliaritable prélat| leur remit les dépens.
36a ‘ ZÈLE.
Ce zèle sans bornes, qui remettoit à tout le monde, et qui donnoit tout , jusqu’à ses habits, mettoit l’économe de mauvaisehumeur,parcequ’ilétoilquelquefois embarrassé de fournir à la dépense de sa maison. II le querelloit alors , etlemenaçoitde le quitter. Mais jPra»çois lui dis'oit avec sa douceur ordinaire : «vous avez « raison 5 je suis un incorrigible : et , qui pis est , j’ai « l’air de l’être long-temps. » Quelquefois il lui montroit son crucifix , et lui disoit: « Peut-on rien refuser « à un Dieu qui s’est mis en cet état pour l’amoUr « de nous ? » L’économe le quittoit tout confus ; et quand il rencontroit les autres domestiques , il leur disoit : « Notre maître est un saint , mais il nous mè- « nera tous à l’hôpital ; il ira lui -même le premier, « s’il continue comme il a commencé. *
Ce prélat , si rempli de douceur et de charité , ne vouloit pas cependant qu’on-laissât le crime impuni , ou qu’on donnât occasion de le commettre témérairement. Un jour qu’il prêchoit , il aperçut un jeune folâtre qui chuchotoit à l’oreille d’une fille pendant le setrnon. Cette impiété scandaleuse.toucha vivement le zélé pontife. « Comment ! s’écria-t-il en interrompant « son discoum , fera-t-on de la maison de Dieu une « caverne de voleurs et de brutalité } Si vous ne cessez « ces indécentes manières, je vous montrerai au doigt, « et je vous nommerai devant tout le monde. Insul- « tez-moi , outragez-moi , je n’en murmurerai point. « Mais si vous bravez en ma présence le Tout-Puis- « sant, croyez que je ne le souflfrirai pas impunément, « et qu’il n’est rien que je ne fasse pour que chacun « se range à son devoir. Voyez Charité , Piété.