‹ Dictionnaire historique d'éducation, où, sans donner de préceptes, on se propose d'exercer et d'enrichir toutes les facultés de l'ame et de l'esprit, ... Par m. Fillassier, des Académies royales d'Arras, de Toulose, de Lyon, de Marseille, etc. Tome premier troisième Tome troisièmeChapitre 90 sur 169 · S. avoit abandonné de grands biens à une · texte numérisé non relu

S. avoit abandonné de grands biens à une

soeur qu'il aimoit, pour s’enfoncer dans un désert. 11 étoit jeune encore. Le démon, ne pouvant souffrir que, dans

TBNTATI0N8- 27I

nn âge si peu avancé , ce solitaire adolescent eût une telle ardeur pour la perfection , lui livra de terribles assauts. Il lui metloit devant les yeux , tantôt le soin qu'il devoit prendre de sa sœur , tantôt les immenses richesses qu’il avoitquittées :il lui représentoit les difficultés qui se rencontrent dans le chemin de la vertu , la dureté de la vie qu'il menoit , la foiblesse de son corps, la longueïir du temps qui lui restoit â vivre , et mille autres pensées de cette nature, capables de le décourager, .«^n/oine les repoussoit par la foi, les prières et les jeûnes. Le démon, vaincu de ce côté-là, î’atta^a violemment par des pensées d'impureté , dont il le tourmentoit jouret nvàX^ Antoine alors redoubla ses veilles et ses prières. Il élevoit ses Jésus-Christ,

se représentoit la noblesse d'une ame consacrée à Dieu, et opposoitàla tentation de la volupté, la vue des supplices étemels dont les impudiques sont menacés. Victorieux dans ces premiers combats, le saint solitaire se prépara à de nouveaux triomphes par une vie plus austère que jamais. Il veilloit jusqu'à passer souvent les nuits entières sans fermer l'œil : il ne niangeoit qu'une fois le jour , ou de deux en deux jours , après le soleil couche : quelquefois il passoit trois jours entiers sans manger.Sa nourriture éloil du pain et du sel ;et il ne buvoitque de l'eau. Son lit étoitune natte : mais le plus sou vent il couchoit sur la terre toute nue. Son habit consistoi t en tm cilice , un manteau de peaux de mouton, une ceintureetun capuce- Jamaisil ne se frottoit d'huile, ni ne prenoitle bain:ce qui étoil en Egypte où il habitoit, une austérité considérable : enfin il s'enferma dans un tombeau, sans avoir de communication qu'avec celui qui lui apportoit de temps en temps du pain.

5. La vertu de Pierre Gonealhs, pl 1 is conn u sous le nom de S.ii//ne , édifioit toute l'Espagne; mais le démon jaloux mit tout en œuvre pour la corrompre. Quelques jeunes seigneursdelacours'entretenantunjourdugrand méri te de ce saint.,virentpasserunefarneuse courtisane; et l'arrêtant, ils lui dirent que si elle avoit entendu prêcher Gonca/èj, elle chaneeroit bientôt de vie. Cettemab heureuse répondit effrontément: « Si j’avois la liberté « de lui parler sculeà seul , on verroit que sa veilu n'est

a/a TENTATIONS.

« pas plus affermie que celle de tant d’autres qui ont « consenti à mes volontés. » Cette réponse piqua la inari{5ne curiosité de ces jeunes seigneurs, et ils lui promirent une somme d’argent, si elle pouvoit engager Conqales à se rendre à ses désirs. La courtisane , enhardie par cette promesse, va trouver le saint ; et, afin d’écarter ceux qui étaient avec lui, elle lui dit qu’elle a une affaire importante et secrète à lui communiquer. Quand le Saint fut seul: «C’est de moi qu’il s’agit, dit celte femme;» puis se jetant à scs genoux , et versant des larmes feintes : «Je veux, ajouta-t-elle, changer de « vie:je suis une malheureuse, je viens à vous afin que « vous me tiriez du bourbier où j’ai été si long-teiuj)s « plongée.» Comme le jour était près de finir, Gonçales lui dit de revenir le lendemain , et qu’il lui donneroit tout le loisir que demandoit une affaire de cette importance. «Ah ! mon père! s’écria- t-elle en redoublant ses « larmes, si vous ne m’écoulez à présent , peut-être « que demain un nouveau crime aura fortifié mesmau- « vaises habitudes , et je n’aurai plus la force de reve- « nir. Je vous en conjure , ayez pitié d’une ame ,qui « mérite toute votre compassion.» GoncaZèj attendri se retira avec elle dans un lieu secret pour n’êlre point interrompu ; et , après avoir prié pour celle qu’il croyoit repentante , il lui dit de commencer la confession de ses crimes. Alors cette hypocrite , changeant de ton et de langage : « Mon cher frère Pierre , lui dit-elle , la « blessure mortelle dont je suis atteinte, c’est vous qui « l’avez faite ; je vous aime, et je meurs si vous ne satis- « faites ma passion.» Joignant ensuite ses larmes criminelles aveesesairs libres et séduisans, elle lui dit toutee que le démon put lui inspirer de plus tendre et de plus passionné. Mais Dieu, qui, en permettant que la tentationattaque ses saints pour les éprouver , leur donnedes forces supérieures pour en triompher, soutint ConcaZèj contre les attaques de celle-ci. «A Dieu ne plaise, ma « fille, lui dit-il, que je sois cause de votre mort! Atten- ,« dez un moment, et votre maladie seraguérie.»Puis, entrant dans une autre chambre, il y allume un grand feu , s’enveloppe de son manteau ; et, appellaut cette ' femme ,

Qinitjr.-

TEXTATIO-VS. 2^3

femme, il secoiicha siircebrasier,etditàla courtisane : «Venez ;voiri le lit où je vous attends. xCette femme, interdite d’une action si peu attendue, et plus surprise encore de ce que la flamme ne l»rùloitpasGo«ça/cj,se jette à ses genoux; et, versant des larmes plus sincères (fu’nuparavant: « Ah ! mon père, s’écria-t-elle , vous ne « voyez plus une infâme pécheresse , vous voyez une « pénitente. Ohtenez-inoi miséricx)rde du Sauveur qui « vous favorise. » La conversion fut sincère. Cette femme confessa t«»iis ses péchés , et entra dans un monastère pour en faire pénitence le reste de ses jours.

6. Quelque mortifié que fût S. A/acaiVe dans tous ses sens, et dans tous les mouvemens de .son creur. Dieu permit qu’il fût exercé, pendant toute sa vie, par diverses tentations. Une des plus violentes et des plus opiniâtres , fut la pensée qu’il eut de sortir de sa cellule , pour aller à Rome exercer la charité envers les malades. Il y résista long-temps ; mais voyant que l’ennemi ne lui donnoit pointde relàche,et qu’au contraire son esprit étoit de plus en plu.s agité de cette pensée, il se coucha par terre ; et , embrassant le seuil de sa porte , il dit au tentateur qui le pressoit si fort: «Arra- ' « che-moi d’ici si tu peux , et traîne-moi par force où « lu veux que j’aille ; autrement je suis résolu de ne « point sortird’ici.» Il demeura dans cette posture jusqu’au soir ; mais se sentant la nuit plus agité que jamais , il prit une grande corbeille pleine de sable, qu’il mit sur ses épaules , et se mit à marcher .à travers le désert. Un des frères le rencontrant, s’offrit de le soulager, et le pria de ne se point tourmenter davantage.* « Je tourmente, réponditiWaea/re, celui qui me tour- « mente, et qui, me voyanfcsi lâche et si paresseux, me « veut. persuader d’entreprendre de longs voyages. » Ayant ainsi marché long-temps , il retourna dans sa cellule le corps brisé de fatigue ;et le calme futrendu à son arne. Ces tentations étoient fort aliligeantes pour une ameaus.si pure et aussi élevéeque celle deAf/zea/Ve/t mais Dieu le permettoit par un effet de sa miséricorde surlui,pourenipêc.herqu’ilnefûtsédnitparlaplusdangereusedelout.es, qui est celle de l’orgueil. Il y étoit sans 3 om. JII, S

cesse exposé par la griindereputationdc sainteté dont il iouissoit , et par les dons extraordinaires dont le Ciel réinunéroit sa vertu. Il lui lit voir un iour , sons des images sensibles, les dispositions intérieures des solitaires pendant les divans offices -, l’attention et la ferveur des uns , la négligence et les distractions des autres , et les dénions appliqués à troubler le saint exercice delà prière par mille pensées vaines et iVivoles qu’ils exciloient dans leur iinagination.iV/acaiVe,tourhe de cette vision , jeta de profonds soupirs ; et, fondant en larmes en la présence deDieu, il luidil: «Regardez, Seigneur, «de quelle sorte le démon nous tend des pieges. Le- « vez-vous , mon Dieu , afin que vos ennemis soient « dissipés , et fuient devant vous ; car vous voyez « comment ils remplissent nos âmes d'illusions. »

7 Moyse, qui, de capitaine de voleurs, étoit devenu un grand solitaire, pratiquoil dans les déserts les plus austères macérations pourdomterses ancicnncsnabitudes; mais, malgré tous seseffoi-ts,l’enfcr,furieuxd’avoir

perdu ccttevictime,armoittoussesniinistrespourlelaiie

rentrer dans l’abtme.Mille idéesdangereuses se preseiitoient sans cesse à son cspritpour réveiller les passions impures auxquelles il s’étoit autrefois livré. Un joui même cette tentation fut si forte , que peu s’en fallut qu’il ne quittât la solitude. Dans cette agitation, il alla trouver le grand/jidore, prêtre dudesertde Scete, et lui découvrit sou cœur. «Mon frère, lui dit ce saint, que cela ne vous étonne pas : vous ne faites que commencer à quitter vos mauvaises habitudes , et elles cherchent encore les choscsauxquelles elles ont ete accoutumées. Un chien, dont l'habitude est de ronger des os dans la boucherie , y revient toujoi»s ;niaissi l’on ne lui donne plus rien , et qu’on ferme la boucherie , il n’y revient plus , et la faim l’oblige d’aller ailleurs : de même, si vous persévérez dans l’exercice de la continence , en mortifiant votre chair , et vous tenant en garde contre, la gourmandise, qui est comme la mère de l’impurete, ce dernier démon , voyant qu’il ne recevra point de vous les viandes dont il a coutume de se nourrir, vous quittera, et vous laissera enfindans un calme profond.» il/oj^e,ayanlrcçucet avis, se reufermadaas sa cellule.

etcoramcnra.\pratiquenmjeûneplii8 rigoureux fpi’aiiparavant. Il ne niangeoit par joiir que douze onces de pain, sansaucnneaulre nourriture, travailloitlieauconp, etfaisoit de fréquentes oraisons. Mais, quoi qu’il fît pour abattre son corps, il ne laissoit pas d’être encore inquiété par des pensées d’impureté, particulièrement dans les songes ; surquoi il al!a«-onsulterunvieilIard d’une vertu très-é prouvée, qui lui dit : « Cela vient de ce que vous « nedétournez pas assez votre esprit de ces imaginations; « mais, croyez-moi, accoutumez-vous h veiller, priez « avec attention ; vous en serez liientôt délivré. » Moyse prit donc la résolution de passer les nnits entières sans dormir , et même sans se mettre genoux pour priet Dieu,dcpeurde succomber au sommeil.il vécut six ans de la sorte , demeurant toutes les nuits debout au milieu desa cellule, et priant sans relâche. Néanmoins il ne put encore, par tant de mortilicalions et de veilles, écarter ces pensées importantes : tant il est difficile de sedélivrer du démon de l’impureté, quand une fois on lui a laissé prendre une place dans son cœur ! Ces pensées poursuivoient Moyse avec tant de violence, qu’un jour, ne pouvant plus demeurer dans sa cellule, il alla trouver le saint prêtre Isidtire, qui tâcha de le consoler par divers passages de l’Ecriture- Sainte, et l'exhorta â retourner dans son ermitage. Mais le solitaire étoit tellement dé(X)»jragé, qu’il ne pmivoit s’y résondée. Alors Isidore Ife ména sur le haut de la maison, et lui dtvoil*/ du cèté dé l’Occident, une nombreuse troupe dèdémon^ dans l’agitation et dans le trouble. 11 lui dit ensuite de regarder du côté de l’Orient, et il y vit une multitude innombrable d'anges, et une armée céleste plus brillâ’nte qiié le soleil. « Ceux que vous voyez â l’Occident, « lui dit Isidore, sont ceux qui attaquent les saints de’ « Dieu ; à l’Orient sont ceux que Dieu envoie pour les «défendre. Reconnoissez donc que, comme le dit le « prophète Elisée , nous en avons plus pour nous que « conti’C nous, et que S. Jean a raison de dire que cehd « qui est en nous estplus grandqneceluiquicstdans le « mondé ; ce qui signifie qucDieu qui habite en nous , « et qui nous soutient par sa grâce, est plus fort que 1er

276 tentations.

« ddmon qui nous tente. » Moyse , fortifie par celle vision , s’en relournaà sa cellule plcinde confiancedans lesecours deDieu,et rendantgraces à labonté deJésus- Christ. 11 s’avisa ensuite d’une nouvelle austérité pour achever de mortifier sa chair. Il alioil, durant la nuit , aux cellules des anachorètes, qui, ayant vieilli dans les travaux de la pénitence , n’avoient plus la force d’aller quérir l’eau qui leuréloit nécessaire ; car, dans ces déserts, il falloit faire quelquefois une ou deux lieues pour en avoir. Moyse prcnoildonc les cruches de ces saints vieillards, etlesalloil remplir sans qu’ils le sussent. /jidore,qyi\ craignoil qu’il ne portât ses austérités trop loin, l’çxhortaàlesmodérer.Mais3Ioyje l’assura qu’il ne cesseroitpointdecoiubaltrelesdémonsde toutes ses forces, jusqu’à ce qu’il se vît délivré des lentalioiis et des fantômespar lesquels ilsconlinuoientde le persécuter. Alors S. Isidore lui dit : « Jevousdéclareque,parlagracede « Noire-Seigneur toulescesillusionçces-

« seront dès ce momcnl.Prenezdonc rourage,elnecrai- « gnez plus désormais de vousapprochcr de lasainteeu- « charistie ; car c’est une grâce que Dieu vous a faite de « vous laisser si long-lenipssous le joug et sous la tyrau- « nie de celle tentation , afin que vous ne soyez point « enflé de vanité, comme si vous l’aviez stirmonlée par « vos mortifications.» En même-temps,ilpnapourluijet Moyse, étant retourné dans sa cellule, y vécut toujours depuis fort tranquille , pratiquant avec modération , toutes les austérités ordinaires aux solitaires. Ces terribles épreuves luidonnèrent une grande défiance de luimême, et une charité sans bornes pour les autres. Toujours prêt à excuser leurs fautes , il ne se pardounoit rien j et la vue de scs misères le rendoit circonspect quand il falloit juger ses frères. 11 en donna un jour un bel exemple. Un solitaire de Sccté ayant commis une grande faute , les Pères du désert s’assemblèrent pour délibérer sur ce qu’il y avoit à faire. On y appela Moyse , qui refusa d’abord de s’y trouver, mais , cédant enfin aux instances réitérées qu’on lui fit , il s’y rendit, portant sur son dos un panier plein de sable. Des autres solitaires, fort étonnés , lui demandèrent ce que c’cloil ^ « Ce sont , dit-il , mes péchés que je

« porte derrière moi , et que je ne vois pas \ et l'on « me fait venir iri pour juger des péchés des antres. » Cette parole fit rentrer chacun en soi-même, et personne n'osa condamner le coupable.

S. S. Jean Caly bile éloitle troisièmeetdernierfilsd’un homme des plus qualifiés de Constantinople, nommé Eutrope , dont la femme s'appeloit Théodore. Ses parens l'élevèrent chrétiennement, et l'appliquèrent de bonne heure à l’étude des sciences. Il y réussit; mais il ne s'y attacha point. A l'àge de douze ans , il eut occasion de s'entretenir avec un religieux du monastère des Acémèles , qui passoit par Constantinople , en allant visiter les saints lieux de Jérusalem. Jean ayant appris de lui la manière dont on vivoit dans son monastère, fut louché d'un si violent désir d'aller servir Dieu dans celle maison, qu'il fit promettre à ce bon religieux qu'à son retour il reiiasseroit par Constantinople , pour l'emmener avec lui. Depuis ce moment, Jean n'étoit plus occupé que du dessein qu'il avoil formé de suivre Jésus-Christ pauvre et crucifié. Dans celte vue, il pria ses parens de lui donner un livre des Evangiles, afin d’y étudier le divin modèle qu'il s’étoil proposé d’imiter. Comme ils avoienl de la piété, ils se tirent un plaisir de seconder une inclination si louable. Ils lui donnèrent un livre d’Evangiles, bien écrit, etrelié magnifiquement, afin quelabeautédu livre fût pour l'enfant un nouvel attrait qui l'itivitàt à le lire.

LereligieuxAcéniète revint,commc il l’avoitproniis; et Jean, ayantpris son temps, quitta secrètement la maison de son père pour le suivre, emportant avec lui son livre d'Evangiles. Il alla au monastère des Acémèles; et, s’étant présenté à l’abbé, il le pria de le recevoir et de lui couper les cheveux. L’abbé, qui avoit appris du religieux quel éloil cet enfant, et de quelle manière il s.’éloit échappé de la maison paternelle, fit d’abord difficulté de le recevoir, à cause de sa gi-ande jeunesse, et de la délicatesse dans laquelle il avoit été élevé; mais enfin, vaincu par ses instances et par ses larmes, il l’admit au nombre des religieux. 11 est aisé de juger quelle douleur causa à son p<^e et à sa mère la perte d’un enfant

qui leur éloit si cher. Us le firent chercher de fous côtes ; mais, quoique le monastère où il s’cloit retire ne fût pas éloi}>né de Constantinople, Dieu, qui l’y avoit conduit , letint sihicncaché , qu’onnepull’y découvrir.

Cependant 7ea«s’exercoit, avec uneardeur incroyable, à la pratique des vertus monastiques ; cl, quoique le plus jeune de tous, il parvint à un dcj'ré de perfection où a peine les plus âgés pouvoienl atteindre. Après qu’il eut passe six ans dans cet état, le démon lui suscita une tentation des plus violentes. Il lui rappela le souvenir de la maison de son père, et le pressa d’y rctournei’.Cetle pensée le suivoit par-tout, et ne lui laissoil aucun repos. Ils’en ouvrità son abbé, etlepria deluipermcltred'aller revoir ses paï ens. Celui-ci essaya d’abord de l’en détourner, en lui rappelant sa première ferveur, et les vives instances qu’il lui avoit faites autrefois pour êtie reçu dans le monastère. Mais la vue de son corps, exténué par j’ennui , le toucha ; et, sur ce que Jean lui dit qu’il espéroit de la bonté de Dieu et de la grâce de Jésus- Christ, qu’en contentant le désir qu’il avoit de revoirses paï ens, non-seulement il ne scroit p,”is vaincu par l’ennemi de son salut, mais qu’il le terrasseroit lui-même; il pensa que peut-être Dieu avoit dessein de faire entrer ce jeune homme dans quelque voie exlraoi dinaire.Ces raisons le firent consentir à son départ ; et , après l’avoir recommandé aux prières de tous les fi ères , il lui donna sa bénédiclion^en répandant beaucoupdelarmes. Jean, étant sorti du monastère, rencontra à quelque distance de l;i un pauvre fort mal vêtu. 11 lui donna scs habits , et se revêtit des haillons dont ce pauvre étoil couvert. En cet état, il s’en alla à Constantinople ; et, après avoir prie Dieu de le fortifier dans le dessein qu’il avoitpris de livrer à son ennemi uncombatd’un genre tout nouveau, il alla se coucher à la porte de la maison de son père , où il passa la nuit. Le lendemain matin, les domestiques de la maison , le voyant, eurent pitié de sa misère ; et ou lui jiermit de se faire unepelilelogcsous la porte, pour s’y retirer. 11 y vécut ainsi , sans être reconnu de persounc,cxposé aux mépris et aux rebuts de tqutle monde, souffrant dans son coeur un combat continuel entre l’amour de Dieu qui le rclcnoit dans ccl clatd’humiliation.

TINTATIONS. 279

et Tamotir naturel , qui le sollicitoilà toute heure de se faire connoître à ses parens qu’il voyoit si souvent passer devant lui. Son père , touché de la patience avec laquelle il supporloil la pauvreté , lui envoyoit , tous les jours , des mets de sa table ; mais Jean n’en prenoit que ce qui lui étoit nécessaire, ctdistribiioit le reste à d’autres pauvres. Sa mère , qui pleuroit encore tous les jours le fils qu’elle avoit perdu , l’avoit devant les yeux sans le connoître ; et , le voyant jiauvrc , hideux et tout défiguré , elle pouvoit.à peine arrêter ses i-egards sur un objet si triste et si désagréable.

Dieu , qui avoit sans doute inspiré à notre Saint celte résolution extraordinaire, luidonnala forced’y persévérer pendant trois ans, sans que de si rudes épreuves pussent affoiblir son courage. A la fin , connoissaut que sa dernière heure approchoit, il pria l’intendant de la maison de dire à sa maîtresse que le pauvre Calybite la supplioit de venir le voir, ajoutant qu’il avoit quelque chose de conséquence à lui dire. La dame parut surprise de cette demande. Elle en parlai son mari, qui fut d’avis qu’elle lui donnât celte consolation. Etant descendue, elle fit tirer le Saint de sa loge pour lui parler. 11 étoit mourant, et pouvoit à peine se faire entendre. «Madame,» lui dit-il , d’une voix foible et entre-coupée , « je prie « Dieu qu’il vous récompense de la charité que vous « aver exercée envers un pauvre et un éti'anger comme « moi : mais j’ai une dernière grâce à vous demander ; « c’est qu’après ma mort je sois enterré sous cette loge , « avec les haillons dont je suis couvert, et sans aucune « cérémonie.» Aprçs qu’elle lelui eut promis , il lui préseYita son livre des Evangiles , en disant : « Recevez ce « présent que je vous olfre. Je souhaite que vous etvotre « digne époux y trouviez votre consolation dans cette « vie , et le gage de celle que Dieu réser>’e aux justes.» Elle le reçut de bon cœur, mais avec quelque étonnement de voir qu’un homme si pauvre eût un livre d’un si grand prix*, puis, l’ayant considéré attentivement: «Ce « livre , dit-jplle , est tout semblable à celui que je don- « nai autrefois au plus jeune de mes fils. » En même temps , sa douleur so reuouvella ; et , jetant un grand

Di.

cri au souvenir de la perle de ce cher enfant, elle répandit heancoup de larmes. Elle alla nionlrer ce livre h son mari, lllereconnutaussitôlîetjse sentant les entrailles émues il alla siir-le-champ avec sa femme, trouver ce

Îiauvre, dans l’espérance d’apprendre des nouvelles de eur fils. Ils lui firent promelü ede leur découvrir avec, siiicér lé tout ce qu’il savoitau sujet de ce livre. Alors Jean, se voyant près de rendre l’esprit, jeta un profond soupir, et leur dit: «Je suis ce fils que vous avez « siloiif;-temps<-herché,etc’est-là le livre que vous me « donnâtes quelque temps avant mon départ. » A ces paroles , leurs yeux s'ouvrirent, et ils le reconnurent à divers siqnes qu’ils n’avoient pas remarqués d’abord. Mais l’excès de la joie d’avoir trouvé leur fils, se confondant avec la douleur qu’ils avoientde le perdre en même temps , ils demeurèrent s.aisis, et ne purent presque faire autre chose que de l’arroser de leurs larmes. Quelques heures après il expira entie leurs bras.

Page 1