NAÏVETÉ
« dit-il à un voisin. — C'est votre fils. — Ah ! ah ! « j'en suis bien aise. »
Etant chez le docteur Dupin , ce même jeunp homme se présenta. « Ah! voilà votre fils , dit le doc- « teur. — Effectivement, répondit ha Fontaine , après « avoir un peu ccmsulté sa mémoire , je crois Tavoir « vu quelque part, yf
On parloit devant lui AeS. Augustin. « Croyez-vons, « demandât-il très sérieuscmentau docteur i^a//»co2^rf, « croyez-vous que ce saint eût plus d'esprit que Rabe- « lais?» Ledocteur^le regardantdelatêteauxpiedsjliri^ répondit : « Prenez ^arde, M. de la Fontaine : vous avez/ <( mis un de vos bas à renvers ; » et la remarque étoit juste.
Malgré Tapparente apathie de LaFontcdne^quandon le faisoit sortir de ses rêveries, et qu'on pouvoitFintéresser h la conversation , il montroit autant de chaleur et d'esprit que ceux qui d'ordinaire en faisoient l'objet de leur railleries ; et il y avoit un moment du repas où JDoileau crioi t : « Gare La Fontaine ! — Nos beaux esprits « ontbeaufaire,disoitikroZ/èr«, il ira plus loin qu'eux. »
Madame de la Sablière y qui le logeoit chez elle , ëtant morte , le poète se trouva sans aomicile. Il ren- ^ contre un ami , riche financier , qui fait arrêter sa voiture , et lui dit : « J'ai su le malheur qui vous est « arrivé , et j'allois vous prier de venir loger chez moi. « — ^J'y allois , » répond La Fontaine y. SLYec une naïveté charmante qui fait honneur à l'un et à Tautre.
Etant tombé malade,i}futconfessé par lepèrePo«/^<?^ de l'Oratoire, qui voulut Tenti-etenir des preuves de la religion. « Je me suis mis depuis peu , lui dit La Fon- « taincy à lire le Nouveau-Testament 5 je vous assure que « c'est un fort bon livre ; par ma foi , c^est un bon livre. »
Ce même confesseur lui conseilla de faire des aumônes, en expiation de la licence de quelques-uns de ses écrits. « Je n'ai rien , répondit le bon La Fontaine; mais on fait f( une nouvelle édition de ces mêmes écrits, et le hbraire « s est engagé à m'en donner cent exemplaires ; j e vous les « enverrai pour les faire vendre au profit des pauvres. »
8. Un vieux magistrat , qui n'avoit jamais été à la comédie, s'y laissa entraîner par une compagnie , qui, pour l'y déterminer^ l'assura qu'il verroit jouer VAndro-
?77flÇfKedelltfc£nc.IlfuttrèsattenGfauspectacle,qui finissoi tparlcsP/aiÉÏ^U^.En sortant,il trouva l'auteur, et Jui dit : « Je suis , monsieur , très-content de votre Andror « /7/û^z/e,c^estunebonnepièce;jesuis seulement étonne « qu^elle finisse si gaiement. J^avois d'abord eu quelque « envie de pleurer ; mais la vue des petits chiens m^a fait « rire. » Le bon homme s'étoit imaginé que tout ce qu^il avoit vu représenter sur le théâtre, étoit Andromaque.
9. Un des parens de Boileau , à qui ce poète avoit "fait présent de ses œuvres , lui dit, après les avoir
lues : << Pourquoi , mon cousin , tout n'est-il pas de « vous dans vos ouvrages ? J'y ai trouvé deux lettres « à monsieur de Vivonney dont l'une est de Balzac , « et l'autre de Voiture. » Ces deux lettres sont des parodies du style de ces deux écrivains 5 et le cousin n'imaginoit pas qu'elles fussent du satirique.
Un homme des plus distingués de la cour lui demanda par quelle raison il* avoit fait un traité sur le sublimé. Il n'avoit fait qu'ouvrir le volume de ses ceuvres , dont Boileau lui avoit fait présent , et ayant lu sublimé pour sublime , il ne pouvoit comprendre qu'un poète eût écrit sur un tel sujet.
Boileau , allant toucher sa pension au trésor royal, remit son ordonnance à un commis, qui, y lisant ces paroles : « La pension que nous avons accordée à « Boileau y à cause de la satisfaction que ses ouvrages « nous ont donné ; » lui demanda de quelle espèce étoient ses ouvrages. « De maçonnerie , répondit-il : « je suis un architecte. »
10. Des bouchers portèrent des plaintes à un juge de ce qu^on n'amenoit point de veaiix. Le juge , homme simple, prononça le décret suivant : « Sur la plainte à « nous faite par les bouchers, dans laquelle ils ont allé- « gué qu'il n'y avoit point de veaux au marché , nous « ayons ordonné que nous nous y transporterions. » Quelque temps après , il condamna un voleur aux galères. A peine eut-il prononcé ce jugement , que , faisant réflexion sur la fatigue que ce criminel, qui étoit d^une complexion délicate, essuieroit dans le chemin, il opina , touché de compassion , qu'il seroit pendu ,
our lui épargner les peines et les dangers du voyage.
4go >r A î V E T ]£•
1 i.LoMW -Y J^, passant par Reims ^ fut harangué par le maire , qui lui présenta des bonljgiilles de vin y des poires de rousselet sèches, en lui disant: « Nous appor- € Ions à votre majesté notre vin , nos poires et nos € cœurs : c'est tout ce que nous avons de meillêurdans « notre ville.» Lemonai-que luifrappasur Tépauled^un air de satisfaction : « Voilà , voilà , lui dit-il , comme « j'aime les harangues. »
12. Le prince dd Condé arrêta un orateur d'une petite ville au milieu de son discours, en lui disant: « Qui êles-vous? — Monseigneiur , lui répondit le ha- € ranj^ieur, \e suis le second consul de la ville. — Ëh! « pourquoi le premier s'est-il dispensé de me rendre € le devoir que vous remplissez ? — Que votre altesse € ait la bonté de Texcuser ; il en a une raison indis- « pensable , c'est qu'il mourut hier. » Alors le prince oidonna à ce consul de continuer.
i3. Charles-Quint y allant voir le cldltre des Dominicains à Vienne en Autriche, rencontra sur son chemin un paysan , portant un cochon de lait, qui par ses cris ÎBcommodoit beaucoup l'empereur. Ce prince ne pouvant plus les souffrir, dit enfin au rustique: «Mon ami, « n'as-tu jamais appris à faire taire un cochon ?î> Ce pauvre homme lui répondit ingénument qu'il n'en savoit pas le moyen , et qu'il seroit charmé de l'apprendre. L'empereur lui dit : « Prends-le par la queue , et 4f tu verras qu'il ne criera plus.» IjC paysan , voyant qu'il avoit raison : «Ma foi, monsieur, lui dit-il , il faut « bien que vous ayez appris votre métier plus longue temps que moi, puisque vous l'entendez mieux. » Ce trait naïf fit rire l'empereur et tous ceux de sa suite.
i4.M.Bo«fem/avoit placé à l'une des portes du parc de Versailles un Suisse, avec ordre de ne laisser entrer ^rsonne. Louis XlVse présenta ; mais leSuisse lui op-
Sisa une barrière invincible. On avoit beau lui crier : e voyez-vous pas que c'est le roi? «Moi le voir bien ^ « répondoit-il , mais lui n'entrir jwint ; Bontems l'a ^ défendu. « Il fallut aller chercher M. Bontems pour faire entrer le roi.
i5. Au siège deNamur , en 1692 , un boulet de canon emporta la tête à l'un des Suisses de l'armée fran-
çaise 9 qm montoient la tranchée. Un autre Suisse j son camarade , qui étoit auprès de lui, se mit à rire de toute sa force j en disant : « Ho ! ho ! cela est plaisant. « il reviendra sans tête auxîamp. »
iG. Un capitaine suisse faisoit enterrer pêle-mêle 5 sur le champ de bataille , les morts et les mourans. On lui représente que quelques-ifns des enterrés respiroient encore , et ne demandoient qu'à vivre. «Bon ! « hon ! dit-il , si on vouloit les écouter , il n'y en au- « roit pas un de mort. »
i7.11y avoità la ménagerie de Versailles un fort beau dromadaire. Cet animal , transporté dans une terre étrangère, languissoitloin de son climat , beaucoup plus chaud que le nôtre. Pour ranimer sa chaleur presque éteinte , on ortionnade lui donner par jour quatre bouteilles de bon vin, avec du pain. Le soin du malade fat confié à un Suisse delà ménagerie, qui étoit exact à lui faire avaler Pdrdonnance, dont il se seroit très-bien accommodé.Cependant,malgrésonattention scrupuleuse Panimal dépérissoit de jour en jour, et Taffaissement général de tous ses membres annoncoit une mort prochaine. Alors le bon Suisse alla,d^m air suppliant , sol- 1 iciter unerécompensedes soins qu'il avoitrendus au mo* ribond. «Eh ! que voulez-vous ? lui demanda le roi. r— «Sire,la survivànceduibomadaire.^Le roi rit beaucoup de cette requête naïve , qui fut sur-le-champ appointée.
18. Louis XI f^dit à un Suisse que M.Bôntems avoit posté à Marly : « Il me semble que tu es bien ivre — • « Je voiis Tavouc , sire , dit-il ; mais je vous supplie de ne le pas dire à Bontems : il me chasseroit. »
19. Madame de Montespim^ qui renoit de succéder à laduchesse delaF'allièredsLnsle coduràeLouisXIf^f alla voir une de ses amies qu^elle ne trouva point. Elle recommanda bien au Suisse de dire à la dame du logis , qu^'elle étoit venue pour lavoir : «Meconnois-tu bien ? « lui dit-elle. — Oh ! fraimentoui, mon dame,répon- « dit-il ; fous Vy avoir achety la charge de mon dame « la Fallière. »
20. Un valet fort simple fut chargé par son maître de portera son ami deux belles figues avec une lettre ; il
mangea une de^ figaes en ciieinin ; en aorte cfae VwAij instruit par la lettre <|u'ily en avoit deux , lui demanda' Vautre. Le valet lui dit qu'il Tavoitmang^. icComment < donc as*tu &it ?» Le yatlet prit la figue qui restoit , et l'avalant : « J'ai £ût comme cela* »
2i.Un Gascon, qui n'étoit jamais venuàParia , etqni Tenoit de quitter lîiabit de paysan pour porter celui de livrée, se trouva avec son maître dans une occasion où cemonsieur, accompagné de plusieurs gentilshommes, après plusieurs civilités , avoit été obRgé de passer le premier dans une maison. Lq nouveau débarqué, croyant qu'il étoit de son devoir de suivre json maître ,
fensa culbuter toute la compagmé pour aller à ss^ suite, •tant de retour au logis , le maître lui fit une sévère ^ / réprimande , et lui dit que , dans une pareille circonstance , il ne s'avisât pas de paster que tous les honnêtes gensnefîii^ententrés.Quelque temps après , aonmaître allant à la rue S. Jacques par le pont Notfe-Dame, etsé trouvant devant Téglise de S. Tveis, regarda par hasard derrière lui pour voir si son laquais le suivoit ; et ne l'apercevant pas, il crut qu'il s'etoit égaré , ce qui le fit retourner sur ses pas pour savoir ce qu'ilétoit devenu. Surpris de le trouver au coin du petit Ghâtelet, son chapeau sous son bras, il luidit en colère: «Marau}; , k quoi « t'amuses-tu Pet pourquoi ne me suis-tupas ?» Lui qui ' avoit pris le petit Ghâtelet pour une porte de maison ordinaire , répliqua à son maître : « Je n'ai eu garde , ^ monsieur, de vous suivre, comme vous me l'avez or- « donné, que tous ces honnêtes gens ne fussent entrés .)> 22. Un célèbre menteur , qui prenoit plaisir à débiter des aventures extraordinaires et romanesques, avoit fait présent d'une culotte à son valet /ea», afin qu'il confirmât dans le besoin toutes les merveilles qu'il raconteroit. Etant un jour dans une compagnie nombreuse , il dit que dans un de ses voyages , un vent , qui s'éleva toutà-coup, enleva le carrosse où il étoit, et les six chevaux 2ui le traînoient , et les porta à deux cents pas de là. lomme on ne pouvoit point croire cette aventure , pour lui donner le sceau dé la vérité , il dit : « Demandez ic à Jean , mon valet; il y étoit. » Ce domestique , qui
fut épouvanté de ce récit, commença à défaire sa culotte y en disant à son maître : « Monsieur , j'aimemieux « vous la rendre ; je n^ai pas la force de soutenir un « pareil mensonge.»
23. Un Seigneur, qui aimoit beaucoup la salade, dit un jour à ses métayers : « Ecoutez bien ce que j'ai à « vous dire ; je veux que dans tous mes champs on « plante des noyers pour faire de Phuile d'olive. »
24. Un particulier qui se piquoit d'esprit , voyant un tableau dans lequel étoit peint Mo/^e avec une grande barbe blanche comme on a coutume de le représenter, tenant en ses mains le décaloçue, avec ces mots : Exode 20 , s'imagina qa'Exode étoit le nom de cet homme , et que 20 étoit la marque de son âge. «Oh ! oh ! dit-il, « voilà im beau vieillard pour vingt ans ! »
25. Harcane voulut essayer lui-même si une planche , qu'il avoit fait mettre à sa fenêtre en dehors, pourroit soutenir un pot de fleurs. Il s'assit sur l'ais qui se rompit. 11 tomba de la hauteur d'un premier étage , et se cassa le bras. «Je suis ravi , dit-il, de cette expérience; « mon pot de fleurs l'a échappé belle : je l'aurois ha- « sardé , et il se seroit fracassé entièrement. »
26. Quand on ne sait pas le trictrac , nen n'est plus'' ennuyeux que d'y voir jouer. Un homme, qui en ignoroit jusqu'aux termes , passa toute une nuit à coté de deux autres qui jouoient avec attention.Vers le matin, il survint un coup singulier. D^un commun accord , ils s'en rapportent au tiers qui les regardoit jouer ; mai* ils furent bien surpris quand il leur dit qu'il ne sa voit pas le jeu. « Eh ! pourquoi donc êles-vous resté là si « constamment ? lui dirent-ils. — C'est que je vous ai « entendu dire à tout moment, 7e m'en t^aw (terme de « trictrac ;) je vous attendoispourm^en aller avec vous.»
27. Un paysan alla trouver un avocat pour consulter une affaire. L'avocat , après l'avoir examinée , lui dit qu'elle étoit bonne. Le rustique paya la consultation, et lui dit ensuite : « A présent que vous êtes payé , M. « l'atocat , dites-moi franchement , trouvez-vous en- « core mon affaire bonne .'^ »