Le grand Condé attaquoit Vézel , en
Toutes les dames se réunirent pour le prier de leur permettre de sortir de la place , et de ne pas les exposer ^aux suites fâcheuses d'un siège long et meurtrier. Maû le prince, qui sentoit que , par cette sortie , les assiégés scroient moins sollicités à se rendre , répondit aux dames , « qu'il ne pou voit consentir à une « demande qui le priveroit de ce qu'il y a de plus « beau dans son triomphe. »
3. Ijorsqa'Isabelle de Bavière , que le roi Charles VI avoit épousée , fit son entrée dans Paris , ce monarque se déguisa pour être témoin de la pompe qui accompagnoit cette entrée. Il dit à Savoisi son chambellan : « Sai^oisi , je te prie que tu montes sur mon bon cheval, et monterai derrière toi , et nous nous habillerons tellement qu'on ne nous connoisse point , et allons voir l'entrée de ma femme. Ils allèrent donc par la ville en divers lieux , se avancèrent pour venir au Châtelet > à l'heure que la reine passoit , où il y avoit moult de peuple et grand'presse , et il y avoit foison de sergens à grosse boulayes , lesquels , pour défendre la presse , frappoient de leurs boulayes bien et fort. Et s'efforooient toujours d'approcher le roi et Sayoisi ; et les sergens , qui ne connoissoient mie le roi ne Savoisi , frappoient de leurs boulayes dessus , et en eut le roi plusieurs horions sur les épaules bien assis \ et au îioir, en la présence des dames et des demoiselles , fut la chose récitée , et on commença à en farcer , et k roi même se farcbit des horions qu'il avoit reçus. »
228 calant'erie.
Lo lendemain de celle entrée , la ville de Paris fit, selon Pusaf^e , son présent au roi et à la reine. Les députés s/élant mis à genoux , dirent : « Très-ohier « et aiina1)le sire , vos bourgeois de Paris vous pré- « sentent ces joyaux. » C'etoicnt des vases d^or bien travaillés. « Eh ! grand merci , bonnes gens , répon- « dit le roi , ils sont biaux et riches. »
4. Un particulier ayant été admis à voir trois jeunes princesses dans une cour étrangère , les fixa alternativement. L^une d'elles s^en étant aperçue , lui demanda à laquelle il donneroit la préférence ? « Je supplie vos « altesses , répondit Tétranger , de me permettre de « garder le silence sur un chapitre aussi délicat ; je « sais ce qu'il en a coûté au berger Paris pour avoir « prononcé sur le mérite de trois divinités. »
5. Dans une compagnie où se trouvoit^o/Zeatf , Ane demoiselle fut priée de danser, de chanter, etde jfflier du clavecin. On vouloit faire briller ses talens , qui étoient des plus médiocres : chacun néanmoins s'empressa de lui faire des complimens ; ils étoient dictés
1>ar la politesse. Boileau , d'un ton malignement gaant, ajouta : « On vous a tout appris, mademoiselle, « hormis à plaire 5 c'est pourtant ce -que vous savez ^ « le mieux. »
6. M. de Fontenelle étant dans le jardin d'une maison où il avoil dîné , quelqu'un vint montrer à la compagnie un petit ouvrage d'ivoire , d'un travail si délicat qu'on n'osoit le toucher , de peur de le briser. Chacun l'admiroit. « Pour moi , dit M. de Fontenelle , je n'aime « point ce qu'il faut tant respecter. » Madame la marquise de Flamarens survint , tandis qu'il parloit ; elle l'avoit entendu : il se retourne y l'aperçoit, et ajoute ; « Je ne dis pas cela pour vous , madame. »
7. On s'aniusoit , chez madame la duchesse du Maine , à trouver des différences ingénieuses entre un objet et un autre. Le cardinal de Polignac étoit présent : « Quelle différence , lui dit la duchesse , y « a-t-il de moi à une montre ? — Madame, lui répon- « dit-il , une montre marque les heures 3 auprès de « vous on les oublie. »
8. La reine Elisabeth , après avoir remarqué toute^ les galanteries que J^illa-Mediana fedsoit dans les tournois , lui dit un jour qu^elle vouloit absolument con* noître la dame qui en étoit Tobjet. Médiana sVn dé-^ fendit quelque temps ; mais enfin , cédant à sa curiosité , il promit de lui en envoyer le portrait. Le lendemain , il lui fit donner un paquet r la reine n'y trouva qu^un petit miroir , dont la glace lui offroit ses propres traits. ^(pyeaCoMPLiMENs, roLiTESSE, Savoir-Vivhe.
1. 1-jE poids des affaires et les pénibles soins du gouvernement n^altérèrentpointlagaieté à' Auguste. (rnim reprocha même de la porter trop loin , et sur-tout d^aimer trop le jeu ; témoin cette épigramme maligne qu^on fit à ce sujet, et dont voici le sens : «Après que, « deux fois vaincu sur mer, (Jctavien a perdu sa flot îe , « afin de ne pas toujours perdre , et d^être enfin victo^ « rieux , il joue continuellement aux dés. » Cependant la vérité est que le jeu ne fut jamais pour lui qu'un amusement, dans lequel sa bonne humeur se manifestoît avec des manières nobles et généreuses ; c^est ce qu^on voit dans le fi'agment d^une de ses le ttres écrites à Tibère: morceau précieux , qui nous fait connoître l'aimable simplicité du maître de Rome. «Moucher Tibère , nous « avons passé assez agréablement les fêtes de IVlinerve ; « car nous avons joué tous les jours , et le jeu a été « fort animé. Votre frère a jeté les hauts cris : enfin « de compte , il n^a cependant pas beaucoup perdu ; 4( car il a peu à peu raccommodé ses affaires qui étoient « fort délabrées. Pour moi , j^ai perdu vingt mille « sesterces ; mais c^est parce que j^ai été libéral à Fexcès , « selon ma coutume ; car si je me fusse fait payer exac- « tement , et que j'eusse gardé pour mon profit ce que « j'ai donné à chacun , j'aurois ga^é jusqu^à cinquante « mille sesterces : mais je ne m^en repeusig^s -^ v:^\\!it « ffénérosité fait placer les mortels aurauftàesâÀfiAxiL. t».
200 génékosité.
2. Le docteur Ilough , mort évéque de Worcestçr, rthmissoit toutes les vertus d'un citoyen et d^un ecclésiastique : une douce gaieté faisoit le fond de son caractère. Un jeune homme , dont la famille étoit trèsconnue de Pévêque , passant un jour à Worcester, aih lui présenter ses respects. Il arriva à Theure du dîner; la salle étoit remplie de convives : il fiit reçu avec beaucoup de politesse et d'amitié. Le laquais , qui lui avança une chaise , fit tomber un baromètre curieux, qui avoit coulé vingt guinées , et qui fut brisé en mille pièces. Le jeune homme , affligé de Paccident dont il avoit été la cause innocente , cherchoit à excuser le domestique. Le prélat l'interrompit. « N'en parlons « plus , dit-il en souriant : le temps a été très-sec «. jusqu'à présent, j'espère qu'enfm nous aurons dt la « pluie ; car je n'ai jamais vu le baromètre si bas. » Le prélat étoit fort attaché à ce meuble : il avoit alors quatre-vingts ans 5 il conserva sa gaieté et sa douceur dans un âge où les infirmités changent ordinairement le caractère , et doijnent de l'humeur aux vieillards. Voyez Enjouement , Humeur ( bonne ) , Joie , Ris.
1. ^YLLA ayant pris d'assaut Préneste, appelée maintenant Palestrine^ ordonna qu'on passât au filde l'épée tous les citoyens. 11 voulut cependant faire grâce à son hôte ; mais cet homme généreux lui répondit : « Je ne veux point devoir la vie au bourreau de mes « concitoyens , au destructeur de ma patrie. » En achevant ces mots, il se mêla parmi ses compatriotes, et fut égorge avec eux.
2. Les Athéniens avoient déclaré la guerre à Syracuse ; et Nicias , l'un de leurs généraux , assiégeoit depuis lou^^-temps cette cité fameuse. Elle étoit réduite à l'extrémité , lorsque Gylippe , capitaine lacédémonien , vint à son secours. A l'arrivée de ce guerrier, tout changea de face. Nicias y et Démosthène qu'on lui
avoil donné pour collègue , épuisés par de longues faligues, par des comLats sans nombre, perdirent insensiblement leur supériorité ; et bientôt ils furent forcés de songer à la reb*aite. Cette dernière ressource étoit impraticable ; ils la tentèrent cependant : leur audace fut malheureuse 5 après un combat sanglant , on les arrêta prisonniers avec les tristes débris de leurs troupes. Jamais joie né fut pareille h celle qui pénétra les Syracusains après leur victoire. Ils décorèrent des armes captives les;plus beaux et les plus grands arbres qui se trouvoient sur les bords du fleuve Asinarc , Ûiéâtre de leur triomphe : ils se couronnèrent de chapeaux de fleurs , ornèrent avec magnificence leurs chevaux ; et , ayant coupé le crin de ceux des ennemis , ils entrèrent dans leur patriiiî avec toute Pinsolence qu^inspire un succès inespéré. Le lendemain on convoqua rassemblée du peuple pour délibérer sur ce qu^il falloit faire des prisonniers. Diodes y l'un des citoyens les plus accrédités , proposa cet avis : Que tous les Athéniens de condition libre , et les Ciliciens qui avoient embrassé leur parti , seroient mis en prison dans les carrières , où seulement on leur donneroit , par jour , deux mesures de farine et d'eau ; que les esclaves , et tous les alliés , seroient vendus publiquement 5 que les deux généraux ennemis , après avoir été battus de verges , seroient mis à mort.
Ce dernier article révolta singulièrement tout ce qu^il y avoit de gens sages et modérés dans Syracuse. ïlermocrate , qui avoit une grande réputation de probité et de justice , voulut faire des remontrances au peuple : il ne fut point écouté , et les cris tumultueux qu^on jeta de toutes parts , ne lui permirent pas de continuer son discours. Alors un vieillard , nommé Nicolaiïs y respectable par son âge et par sa gravité , qui 5 dans cette guerre avoit perdu deux enfans , seuls héritiers de son nom et de ses biens , se fit conduire par ses domestiques sur la tribune auxharangues. Dès qu^'il y parut , on fit un profond silence ; et ce généreux personnage s'exprima de la sorte :
« Vous voyez , citoyens , un pète vafoxVvmfe , cçi\
« plus qu'aucun, autre Syraeusain, a senti ]es ftmestes
4< effets do la fjuerre présente , par la mort de deux fils
« qui faisoient , hélas ! toute la consolation , toute la
« ressource de ma vieillesse. J admire, il est vrai, leur
<( courage , et sur-lont le bonheur qu'ils ont eu de sa-
« crifier au salut de la république une vie quelaloicom-
^ mune de la nature leur auroit tôt ou tard enlevée ;
« mais puis-je être insensible h la plaie cruelle que leur
« mort a faite à mon cœur ? Puis-je ne point haïr et dé-
« tester les Athéniens , auteurs de cette malheureuse
« f(uerre, comme les homicides, comme les meurtriers
« de mes enfans ? Cependant , je ne puis le dissimuler,
« je suis mbins sensible à ma douleur, qu\\ Thonnem*
« de ma patrie ; et je la vois prêle à se déshonorer
« pour toujours par le cruel avis qu^on vous propose.
« Les Athéniens , je 1 avoue, méritent lesplusgrands
« supplices , les plus rigoureux traitemens , pour Tin-
« juste guerre qu^ils nous ont déclarée ; mais les dieux ,
« justes vengeui^ducnme,ne les ont-ilspasassezpunis?
^ ne nous ont-ils pas assez vengés ? Quand leurs che6
« ont mis bas les armes , et se sont rendus à nous , ça
« été, vous en conviendrez, dans Tespérance decon-
« serv(;r leur vie : et pouvons-nous la leiir arracher ,
« sans mériter le juste reproche d^avoir violé le droitdes
^ gens, d^avoir déshonoré notre victoire par une cruauté
« barbare ? Quoi ! citoyens ! vous souffrirez que votre
« gloire soit ainsi flétrie dnus tout Timivers, et qu'on
<< dise qu^un peuple , qni le premier a érigé un temple
^ daris sa ville à la miséricorde , n'en a point trouvé dans
ne la votre ? Sont-ce donc les victoires , sont-ce les
« triomphes qui rendent h jamais illustre une ville 5 et
« non pas la clémence pour des ennemis vaincus , la
4( modération dans la plus grande prospérité , la crainte
« d'irriter les dieux par un orgueil fier et insolent ?
« Vous n avez point , sans doute , oublié que ce fc même Nicias , sur le sort duquel vous êtes près de f( prononcer , est celui qui plaida votre cause dans « rassemblée des Athéniens, et qui employa tout son Ht crédit et toute son éloquence pour les détourner de « vous faire la guerre. Une sentence de mort 3^
« prononcée contre ce digne chef, est-elle donc une « îiiste recompense du zèle qu^il a témoigné pour « vos intérêts ? Pour moi , la mort me sera moins ^ triste que la vue d^me telle injustice commise par « ma patrie et par mes concitoyens. » ^
Le peuple d^abord fut touché de ce discours magnanime, d^autant plus que , voyant paroître ce vénératle vieillard sur la tribune , il s^étoit attendu qu^il alloit demander vengeance contre' les auteurs de tous ses maux, et non pas implorer sa clémence en leur faveur. JVIais les ennemis d^ Athènes , ayant exagéré avec force les cruautés inouïes de cette république , Tacharnexnent de ses chefs contre Syracuse , les maux qu^il» lui auroient fait souffrir, s^ils avoient été vainqueurs ; représentant aussi la douleur, les gémissemens d^une infinité de Syracusains, qui pleuroient la mort de leurs enfans et de leurs proches , dont les mânes ne pouvoient être appaisée que par Je sang de leurs meurtriers , le peuple rentra dans ses premiers sentim^ns , et suivit en tout Ta vis de Diodes. Ainsi , Nicias éÊj^ùnosthène Furent mis à mort , et tous les autres Al^pens ensevelis dans les cirrières , où ils souffrirent des maux inexprimables , et le comble de la misère humaine.
3. En 1 755 , le prince Charles-Edouard , fils aîné du prétendant au trône d'Angleterre, ayant perdu dans ce royaume une bataille décisive , fiit poursuivi par les troupes du roi. Il erra long-temps seul, et toujours au momeut d'être la proie de ceux qui vouloient gagner le prix mis à sa tête. Ayant un jour fait dix lieues à piei , et se trouvant épuisé de faim et de fatigue , il e^tre dans la maison d\xa gentilhomme qu'il sait bien a'être pas dans ses intérêts. Ce gentilhomme néanmoins, n'écoutant que sa générosité, lui donne tous les secours criie sa situation permet , et garde un secret inviolable. Quelque temps après , il est accusé d'avoir donné un asile dans sa maison à Edouard , et est cité devant les joges. 11 se présente à eux avec la fermeté qu'inspire la vertu , et leur dit : « Souffrez qu'avant de subir l'in- « terrogatoire , je vous demande lequel d'entre vous , « si le fils du prétendant sefutréfrigiédanssamahon^
« catélc assez vil et assez lâche pourle livrer?» Ace question le tribunal se lève , et renvoie l'accusé.
4. i^o;7î/;eé;avoit résoin d'exterminer tous leshabifa (le Messine , pour s'circ ranj^fés du parti de Marh Sthéniifs , chef de la ville , l^illa trouver , et lui di « Pourquoi , seigneur , faire périr tant d'innocenspo « un seul coupable ? C'est moi qui ai persuadé j « même force les Messinois à prendre ce parti; « c'est moi seul qu'il faut punir. » Pompée admira générosité de cet homme 3 et, en sa faveur > fit gra à toute la ville.
v5. Lepeuple de Syracuse s'étant révolté contre Th sibiilcy qui vouloit se faire roi de leur ville , força palais qu'il occupoit , (?t mit à mort toute sa familh à la réserve d'une seule fille appelée IlarmomeA nourrice, pour la dérober à la fureur des mutins , te présenta, au lieu de la princesse , une fille de son ij et de sa taille. Cette fausse Harmonie recevoit com
f[eusement Jçcoup de la mortsans se découvrir, lona a véritaliUihHede Thrasihule^ touchée d'une si grad générositeffpia aux séditieux de l'épargner, déclan qa'elle seule étoit la princesse qu'ils vouIoientimmoK mais il étoit trop tard : cette généreuse fille étoile morte; et l'inforlîinée Harmonie n'eut que la conscj tion de dost^nndre avec elle au tombeau.
6. Alexandre^ ayant ])armiles prisonniers de gn( un Indieu , qui tiroit si bien de l'arc, qu'il faisoit une flèche a travers un anneau, voulut qu'il lui i son adresse : l'Indien le refusant, il ordonna qu'onl mourir. Mais comme il sut qu'en allant au suppK avoit dit qu'il n'avoit refusé d'obéir au roi que ?" crainte de se déshonorer, parce qu'il ne s'él exercé depuis long-temps , il applaudit à l'ambitic cet homme , qui avoit mieux aimé risquer sa vie sa réputation ; il lui fit des présens et le renvo]
7. Les Chamaves , peuple des Gaules, vainci Julien^ vmrcntsc jeter à ses pieds, le conjurant del accorder la paix. Le César leurdemanda des ol lui offrirent les prisonniers qu'il avoit entre les sur quoi ce prince ayant répliqué qu'on ne lui
nen qui ne fxit à lui par le droit de la victoîrê , les Barbares le supplièrent humhlement de leur marquer ^ieux qu'il souhaitoit. « Je veux le fils du i oi^ répondit-
'«it fl. » A ces mots , le roi et toute sa suite , prosternes '■contre terre ,poussèrentdes gémissemens lamentables ,
^sant qu'onleur demandoit P impossible ^ e t qu^il n^étoilf
S s en leur pouvoir de ressusciter les morts. L^e5;cèsde Lir douleur fit succéder un profond silence à leurs cris 5 et le roi haussant une voix cntrecoupéedesanglols : « Plût à Dieu, César, dit-il, que j^cusse encore mon « fils pour en faire votre esclave! Une pareille service tude seroit préférable àma couronne. Mais ^hélas! il « s^est exposé aux dangers de laguerre;et,sans doute , « parce qu'on ne Va. pas connu , il est tombé sous vos « armes victorieuses. Il n'c^tplus,ce jeune prince que <c vous estimez assez pour en faire le lien de la paix ; et « c'est cette estime même qui met le comble à ma dou- « leur, en me faisant sentir la perte que j'ai faite. » Ce discours attendrit t/wZze» ; il ne put retenir ses larmes. Alors, comme dans les pièces de théâtre , oii lorsque Vintriffue est la plus mêlée, il survient un personnage imprévu qui éclaircit tout et procure le dénouement, il produisit au fort de la consternation et du désespoir des Chamaves , le fils de leur roi , qu'il faisoit traiter selon sa condition. 11 lui ordonna de parler à son père, étant très-attentif lui-même à ne rien perdre d'un spectacle si intéressant. Les Barbares, accablés de douleur et de surprise , persuadés de bonne foi de la mort du jeune prince , le prcnoient pour un fantôme , et n'en vouloient pas croire leurs ycîux. Julien , les voyant muets et immobiles , leur dit avec gravité : « N'en « doutez point, c'est celui-là même que vous pleurez. « Vous l'avez perdu par votre faute : Dieu et les Ro- « mains vous le font retrouver. Quoiqu'il soit mon f prisonnier , je le recois pour otage , et prétends le « rendre heureux. Pour vous , si vous me manquez de « parole, attendez-vous aux derniers malheui s : je ne « le punirai point de votre infidélité ; il n'appartient « qu'aux bêtesféroccsdc se jeter surlepremierqu'elîes « rencontrent, sans qu'illeiu- ait fait deiual-, Tv\îi\sso\x-
« venez-vous que les agresseurs injustes sontëc « tôt ou tard , et que vous aurez pour ennemis c< Romains et moi. »
6. M. de Mole , premier président^ alla pendant troubles de Paris, au Palais-Royal demander à la régente la liberté de M. Broussely conseiller au ment, que celte princesse avoit fait arrêter. Le peu[ qui aimoit M. Broussel , avoit pris les armes pour délivrer. M. de Mole représenta à la reine qu*ilf accorder cette grâce à un peuple animé , capabi tout entreprendre si on le refusoit. La reine fut fe: elle ne voulut pointrclâcher le prisonnier. M. <fc en revenant, fut arrêté à la croix du Trahoir,par troupe de séditieux, quiluidemandèrentsi M. BrOi avoit sa lilieité. Le magistrat ayant répondu que rein en 'avoit point voulu le rendre, un des plus mai pritMoZ^par un petit toupet de barbe qu^il cens toujours au menton, et lui dit insolemment : « « tournez donc au Palais-Royal , et ne revenez « que M. Broussel n'ait sa liberté. » ^hdeMOi obligé de rebrousser chemin : il parla avec tant de h la reine , qu^enfin il la persuada ; et le conseiller relâché. Quand Porage fut passé , un pardcuUer jnauda audience à M. de Mole , et lui révéla que mutin qui Tavoit traité avec tant d'insolence , étoit apothicaire son voisin. M., de Mole l'envoya quérirff main-forte. Le pauvre pharmacopole fut fort rassé quand il se vit en présence du premier prési Ce magistrat lui demanda s^il savoit pourquoi on voit fait venir ? « Ah ! monseigneur , répondit-il « vois bien que vous êtes informé de tout , et j^impl « votre miséricorde ! » M. de Mole le fit relever i lui disant : « Je ne vous ai pas envoyé quérir « cela , mais pour vous avertir que vous avez un « chant voisin. Ainsi , défiez-vous-en , il pourroit « perdre. Adieu.» Ce fut ainsi que se vengea ce bomme.
9. Vn gentilhomme normand , appelé Mo ayant essuyé le coup de pistolet d'un autre § homme , tira le sien en Tair , et puis dit à son advd
aiîre : « Monsieur , voyons maintenant si vous rëust sirez mieux à Tépée. — C^est trop, monsieur , rét pondit Pautre ; je vous rends volontiers la mienne , * que je ne puis tirer contre vous , sans être aussi in- < grat que vous êt-es généreux. » Aussitôt ils s'em- Içrassèrentv, et furent depuis amis inséparables.
10. Le roi Henri JJ ayant offert une place d'avocat- ^Eénéral au célèbre Henri de Mesme , l'un des plus ulustres magistrats de son siècle, ce grand homme prit la liberté de dire au monarque que cette place n^étoit point vacante. « Elle Test , répliqua le roi, parce que « je suis mécontent de celui qui la remplit. — Par- « donnez-moi 5 sire, » réponditHenrirfe Me j/ne, après avoir fait modestement Tapologie de Paccusé : « j'aiic merois mieux grater la terre avec mes ongles , que « d^entrer dans cette charge par une telle porte. » Le roi eut égard à sa remontrance , et laissa Pavocat-géaëral dans sa place. Celui-ci étant venu le lendemain pour remercier son bienfaiteur, à peine Henri de Mesme put-il souffrir qu^on songeât à lui faire des remercîmens pour une action qui étoit , disoit-il , d'un devoir indispensable , et auquel il n'auroit pu manquer sans se déshonorer lui-même pour toujours.
1 1 . Un président à mortier songeoit à se démettre de sa charge, dans Tespérancede la faire tomber à son fils. Louis XIV j qui avoit promis à M. le Pelletier y alors contrôleur-général , de lui donner la première qui viendroit à vaquer, lui offrit celle-ci. M. le Pelletier, après avoir fait ses très-humbles remercîmens , ajouta que le président qui se démettoit avoit un fils , et que sa majesté avoit toujours été contenté de sa famille. « On n^a pas coutume de me parler ainsi , » reprit le monarque étonné d^une conduite si généreuse ; « ce « sera donc pour la première occasion. » Elle ne tarda pas long-temps ; et bientôt après , ce noble désintéressement fut récompensé comme il le méritoit.
12. Le marquis de Brézéy amiral de France, reçut la visite d\me dauie de province , accompagnée de sa fille , qui étoit d^une extrême beauté. La mère commença par dire son nom > qui étoit celui d'une de«
moillonrcs familles d'Aiiiou , et lui témoigna qii'oi lui avoil suscité un mauvais procès, où il s'agissoitdl 1(»ut son bien ; elle ajouta que , pour se défendre, f oUc avoil emprunte de tous ses amis , et qu'un chicanvur de profession s'ohstinoit à la réduire à Pindigence. L'amiral la pria d'agréer trois cent louis d'or, qu'elle arcepla pour mettre son procès en éLit; il devint hiimrînt* so î s jiliciteur , et fit si bien qu'elle gagna son pr< tes avec dépens. La dame allant remercier le jeune ai»)ii\il , lui fît entendre combien sa rcconnoissancc éloit vive ; qu'elle étoit hors d'état de lui en prouver toute sri grandeur , et qu^'elle n'avoit que sa fille, qui éloit j)résenle , qui fùL capable de p«wer pour elle. Surplis d'unr? offre si peu îitlendue , le maix[uis tira, en présence de la mère , la demoiselle dans un coin de la chambre ^ lui remontra que. son honneur et son salut éloient en danger auprès de sa mère , lui conseilla de ne point se donner à d'autre qu'à Dieu; et, comme elle en avoil déjà la pensée , il prit dans son carrosse la-mère et la fille , et les conduisit dans un couvent, où il laissa la demoiselle. Quand il eut payé une année de sa pension , un jour ou deux avant sa profession , il fit toucher huit cents pisloles à la supérieure du monastère , et en fit passer un acte au nom de la fille , sans que le sien y parût.
i3. Lurhino l^waldo , l'un des plus considérables citoyens de Gènes, éloit épris depuis plusieurs années pour une jeune [personne exlrémeuïent belle. Elle étoit mariée , et quelques soins que lui eût rendus le passionné l^ivaldo , quelques moj^ens qu'il eût mis en usage; pour l'engager à répondre à son amour , il n'avoit pu réussir à la séduire. La résistance n^avoit servi qu'à enflammer davantage ses désirs criminels, lorsque d'affreux malheurs lui mirent sa maîtresse entre les bras. Le mari de cette femme venoit d^être fait, prisonnier , et les services que son époux rendoit à l'Etat , étoienl la seule ressource qui faisoit subsister sa famille. Gènes étoil alors dans une pix)digieuse disette , et la maîlressc de Vivaldo se vit en peu de temps réduite à niourir de faim. Biuis celte tenible
GÉNÉROSITÉ. 23g
alrémité, elle alla se jeter aux pieds de son amant, sfeî représenta sa misère, et se livrant à sa discrétion, %lle le conjura de sauver la vie à ses petits enfans , Iqui étoient sur le point de périr. Vivaldo éto\t aussi généreux que sensible. Il releva la belle Génoise , la consola , et lui donna tous les secours possibles \ mais il lui déclara en même temps qu'il étoit incapable d'abuser de son infortune. 11 la renvoya chez elle 5 et, gardant toutes sortes de ménagemens avec une femme que ses disgracesluirendoientinfinementrespectable, il ne voulut plus la voir, et chargea sa propre épouse de lui fournir toutes les choses dont elle pourroit avoir besoin.
i4- Le célèbre Patru , avocat au parlement de Paris , étoit un des plus beaux esprits de son siècle ; mais ayant préféré ses livres et son cabinet aux occupations du barreau , il tomba dans Tindigencc , et se vit réduit à la dure nécessité de vendre sa bibliothèque. Déspreaux Rapprend , il court chez Patru , lui offre près d'un tiers davantage de ce qu^il en vouloit avoir, et met dans le marché une condition qui surprend fort Favocat ; c^est qu^il gardera ses livres comme auparavant , et qu^ils n'appartiendront à Tacquéreur qu'après sa mort. Ayant appris à Fontainebleau que Pon venoit de retrancher la pension que le roi donnoit au grand Corneille , il courut avec précipitation à madame de Montespan , et lui dit que le roi , tout équitable qu'il étoit, ne pou voit, sans quelque apparence d'injustice, donner pension à un homme comme lui, qui ne commencoit qu'à monter sur le Parnasse, et i'ôter à M. Corneille^ qui depuis long-temps étoit arrivé au sommet 5 qu'il la supplioit , pour la gloire de sa majesté , de lui faire plut^jt retrancher la sienne, qu'à im homme qui la méritoit incomparablement mieux que lui. Madame de Montespan trouva sa générosité si grande et si peu commune, et sa manière d'agir si honnête , qu'elle lui promit de faire rétablir la pension de Corneille , et lui tint parole.
i5. Fadel'Ben-Iahia , favori du calife Ilaroun-Al- Haschild , étoit également magnifique et généiewiL*
24o GÉNÉROSITÉ.
Un de SCS amis les plus intimes lui demandant la ciui de celte fierté, dont il accompa^noit toujours saut gnificence, il lui repondit ; «J*ai pris ces deux qualifé d'Amarach-Ben-Hamzahj qui les possédoit dans an haut degré. Je les admirai , je les imitai, et Thatitude a prodmt en moi Peffet d^une seconde nature. LW des principales actions de ce grand homme , continia' t-il , et qui m^a frappé davantage est celle-ci : Mil père lahia ayant , dans le premier état de sa fbitutti: un gouvernement, le visir, qui ne raimoitpas,vooln^ qu'il envoyât au trésor royal les deniers de sa prownce,^ avant qu'ils fussent recueillis. Monpcreayantftitini! ^eflTorl, et cherché dans la bourse de tous ses ami»,K' put jamais faire la somme demandée. Dans cette eIb^ mité, où il s'agissoit de sa fortune, il songea qu'il ny avoil qa'Amarach qui pût le secourir. Mais nool n'étions pas ti op bien dans son esprit. La nécessil«!oIJi-; gea mon père de m'envoyer lui représenter le bewn' d'argent où il se trouvoit dans une occasion si pressante. Je me transportai donc che?. Amarach, guejc. trouvai assis sur une estrade élevée , et appuyé sur quatre coussins. Je le salue profondément, sans qu'il ouvrît la bouche pour me dire un seul motjetjt^Œ" loir, de me faire aucune civilité , il tourna le visâp vers le muraille , et à peine me regarda-t-il. Jeloi", cependant les complimens de mon père , et je iw exposai de sa part l'objet de mon message. Il mêlai* debout fort long-temps sans réponse , et se conlflft enfin de me dire : Je verrai. Après cette répoi* laconique et désespérante, je me retirai plein dedofl leur; j n'osai pas même retourner aussitôt chez mfi père , n'ayant qu'une fâcheuse nouvelle à lui porte Toutefois , craignant de lui causer trop d'inquiétac par un plus long délai , je me déterminai à prendre chemin du logis. Quelle fut ma surprise ! je trow une foule de mulets chargés à la porte , et j'app avec le dernier étonnement qu'ils apportoientl'argc que j'avois demandé au généreux Arnarach. » Qu que temps après, mon père ayant reçu l'argent delap vince, le fit porter chez son bienfaiteur, et m'en v(
pour lui faire de sa part, les plus sincères remercîé mens. Mais à peine eut-il su ce qui mamenoit chez sf lui , que, dun ton courroucé, il me dit : « Me prenez- I . « vous pour le banquier de votre père? 11 ne me doit i' « rien : emportez sur Fheure cet argent hors de chez i « moi , et Dieu vous conduise ! »
16. M. le J8** de (7**, après avoir été attaché long- ► temps à la cour , fut obligé de vendre sa charge pour arranger ses affaires qui se trouvèrent dans un mau~ vais état , quoiqu^il eût joui d'un très-gros revenu. Il : fut obligé de se défaire d'un nombreux domestique , et- il ne garda que son valet-de-chambre G**, dont la I fidéhté et l'attachement lui étoient connus. Il se retira dans le fond d'une province , où le peu de bien qui lui rcstoit lui fut encore disputé. G^* avoit été valetde-chambre d'un ministre , qui lui avoit laissé en mourant six cents livres de rente viagère. Il vendit la moitié de sa rente poiu* tirer son maître d'embarras ; mais cette somme ftit bientôt consommée , et M. le JB** ne trouva point d'autre ressource que de se retirer chez un neveu qui jouissoit d'un bénéfice qu'il tenoit de son oncle. Cet ecclésiaslique l'obligea bientôt , quoiqu'àgé de plus de quatre-vingts ans , de sortir de * chez ^lui. Le généreux valet-de-chambre loua une chaumière pour loger son vénérable maître , où il le servit avec tout le respect qu'il avoit pour lui lorsqu'il étoit dans l'opulence. Il ne portoitque ses vieux habits , quoiqu'il en fournît de neufs à M. le J8**, et tous les deux n'avoient pour vi\Te que les trois cents livres qui restoient de la pension du bienfaisant G**. Les parens de cet homme rare ayant appris son indigence > lui envoyèrent une douzaine de chemises neuves ; il les serra dans l'armoire de son maître, et n'en voulut point porter d'autres que celles que M. le Jî** ne pouvoit plus mettre.
17. ScipionV Africsàn ayant été accusé par ses ennemis , fut cité devant le tribunal des tribuns du peuple, qui cherchoient à le perdre. Mais une indisposition l'empêcha de comparoître. L. Scipion , son frère , se présenta pour lui , et dejmanda du temps , afin que Tome IL Q^
242 CENEROSiTt;.
rillnstre accusépût préparer ses défenses. On re}etaH| requête; et le sauveur de Rome alloit être condannij
{)ar défaut^ lorsque Tibérius Sempronius Gracchu^ 'un des tribuns , ennemi particulier de Scipion , se leva, et dit : « Puisque L. Scipion apporte la maladie « de son fr^re pour excuse de son absence, cela doit « suffirc.Jenesouffiriraipasquelonprocèdecontrelui « avant son retour , et alors même , s^il a recours à « moi , je le soutiendrai de mon autorité pour le dis- « penser de répondre. Scipion ^ par la grandeur de ses « exploits , et par les honneurs où vous Pavez tant de « fois élevé, est pai'venu, de l'aveu des hommes et des « dieux , à un si haut degré de gloire , qu'il est plus « honteux pour le peuple romain que pour lui , qu'on « le voie au bas de la tribune aux harangues en butte « aux accusations et aux invectives d'une jeunesse « indiscrète. Quoi ! continua-t-il , en s'adressant aux « tribims avec mdignation ; quoi ! vous verrez sous vos « pieds ce Scipion vainqueur de l'Afrique ^ N'a-t-il donc « défait et mis en faite en Espagne quatre des plus cé- « lèbres généraux carthaginois , et leurs quatre armées, « n'a-t-il fait Syphax prisonnier , n'a-t-il vaincu An- « nibal , n'a-t-il rendu Carthage tributaire de Rome, « n'a-t-il enfin forcé Antiochus ^ par une victoire dont « L. Scipion^ son frère , consent de partager la gloire « avec lui, à se retirer au delà du mont Taurus, que « pour succomber à l'animosité des PétiHus, et les voir « remporter sur lui un triomphe qui déshonoreroit « Rome ? Helas ! la vertu des grands hommes ne trou- « vera-t-elle jamais ni dans son propre mérite, ni dans « les honneurs où vous l'élevez, un asile, et comme un « sanctuaire, où leur vieillesse, si elle ne reçoit pas les « honneurs et les hommages qui lui sont dûs, soit du « moins à couvert de l'outrage et de l'injustice.'^ » Ce discours lit impression sur la multitude ; les accusateurs , confondus par la générosité de Sempronius , se désistèrent de leurs poursuites, et respectèrent en silence le mérite d'un homme pour qui ses ennemis même avoient une vénération profonde.