Le cardinaUeila/z rapporte dans ses mémoiresi
S l'en i65o, le magistrat le plus vieux du parlementde ordeaux, et qui passoit pour en être le plus sage , ne rougissoit pas de risquer tout sPon bien dans une soirée j et cela, ajoute-t-il, sans que sa réputation en souffrit: tant cette fureur étoit générale.
23. Casimir II y roi de Pologne, reçut un soufflet d( la part d'un gentilhomme polonais, nommé Kanarskiy qui venoit de perdre presque tout son bien en jbuant contre ce prince. A peine le coup fut-il donné , qu'H s'aperçut de Ténormité de sa faute ; il prit la fuite ; mais les gardes du monarque l'eurent bientôt arrête. Casimir Tattendoit en silence 'au milieu de ses courtisans : « Mes amis, leur dit-il* en le voyant reparoître, « cet homme est moins coupable que moi : j'ai com- « promis mon rang , je suis la cause de sa violence, « et le premier mouvement ne dépend pas de nous. » Puis s'adressant au criminel : « Tu te repens, il suffit: « reprends tes biens , et ne jouons plus. »
24. 11 y a des joueurs qui montrent beaucoup de sang froid, et qui , assez maîtres d'eux-mêmes pour réprimer les premiers mouvemens , semblent sourire à chaque coup qu'ils perdent , et paroissent se ruiner sans murmurer et sans se plaindre. Mais s'ils étoient aussi sincères que Montaigne , tel que l'on admire , feroit pitié. « J'aimois autrefois les jeux de hasard, dit « ce philosophe ; je m'en suis défait pour cela seule- << ment , que malgré ma bonne mine dans la perte > « je ne laissois pas d en avgir au dedans de la piquûre.»
M* de M^^^y qui se vantoit d^être leau-joueury faisant la partie du cardinal d^ Auvergne , archevêque de Vienne , caressoit son éminence , la consoloit chaque fois qu^elle perdoit , et la supplioit très-humblement de s^ëpargner la peiné de lui pousser Targent. Le cardinal prend son tout et le gagne : « Parbleu, monsieur 4C Tabbé , s'écrie l'autre , changeant de visage et de « ton, vous ctes trop heureux ! »
23. Le père Lafiteau rapporte que les sauvages de TAmërique se préparent au jeu par des jeûnes austères. Non moins superstitieux , non moins méprisables qne les sauvages , il en est parmi nous qui promettent à la Divinité de bonnes œuvres, en échange de leurs gains. On a vu une joueuse, dont la maison é toit, pour ceux qui la fréquentoient , plus dangereuse que les gouffres de Carybde et de Scylla ne Tétoient autrefois aux navigateurs. Elle ramassoit de petits enfans délaissés , les soutenoit et les élevoit , tant avec le produit des cartes , qu^à l'aide de ses gains. On vantoit pourtant cette espèce de charité ,* qui ruinoit les uns sous prétexte de secourir les autres , et elle a même encore aujourd'hui plus d'un imitateur.
26. Lorsque les Germains s'étoient ruinés au jeu, ils se joùoient eux-mêmes : celui qui perdoit se livroit à la merci de son adversaire.
27. On voit à Naples , et dans d^autres endroits de PItaUe , des bateliers qui jouent leur liberté pour un certain nombre d'années.
28. S. Ambroise nous apprend que les Huns , après avoir perdu leurs armes, jouaient leur vie, etse donnoient quelquefois la mort malgré celui qui les avoit gagnés.
29. On dit qu'un Vénitien joua sa femme ; un Chinois ses enfans ; et que les Indiens , après avoir mis au jeu les doigts de leurs mains, se les coupent eux-mêmes pour s'acquitter.
30. Le célèbre du Guesclin perdit dans sa prison tout ce qu'il possédoit.
3i. Philibert de Châlon , prince d'Orange , commandant au siège de Florence pour Charles^Qjuint y perdit l'argent qui lui avoit été compté pour la paie
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des soldats , et fiit contraint , après onze mois deto vaux, de capituler avec ceux qu'il auroit pu forcer»
32. Un receveur ayant eu la curiosité de voirlejcuè la duchesse de M***, mit , par contenance , quelq* piècessurletapis : «Onnejoueiciquedel'or,lmàl-oi « retirez votre argent. » Cet homme fieretirasâU avoitsur lui le montantde sa recette. Ule risque d'un» coup 5 donne le tout trois fois de suite , gagne et» « Malheureux ! lui ditson ami , si tu avois perdu! — « bien ! ne devions-nous pas traverser la rivière ?
33. Un joueur, ne pouvant se corriger de la pas effrénée du jeu , malgré les pertes fréquentes qu faisoit , résolut de cesser de vivre , et se tix)uvant
' chasse , il poussa son cheval entre deux précip On lui crife de s'arrêter , qu^il va périr : « Il faut 1: « rénliqua-t-il , faire quelque chose pour ses enfi Quelle est donc cette fimeste maladie , dont c
{}eut empêcher les déplorables conséquences qui a mort volontaire du malade ?
34- Un homme opulent pcrdoit cent mille éca vouloit quitter le jeu pour aller vendre 8a teree valoit le double. « Pourquoi la vendre } lui dit m m versaire : jouons le reste. » La fortune change perdant ruina Tautre.
35. Pour simplifier les signes de la perte et du | pour n'être plus accablé sous le poids de l'or et dt gent , nos joueurs portent la représentation de fortunes dans des boîtes plus ou moins élégantes femme tremblant sur le sort de son époux , qui s pour faire une partie de jeu , lui fit présent de de ces fatales boîtes. Ce petit chef-d'œuvre delà dresse conjugale et maternelle , représentott épouse suppliante , et des enfans éplorés , qui bloient dire à leur père : « Hélas ! songez à nous
36. Une épouse délaissée , malgré ses prières c larmes, tremble que l'aurore , au retour de soné{ n'éclaire la ruine totale de ses enfans , nés et no dans l'abondance. Une de ces infortunées , vint lai dans les yeux , chercher son mari qui jonoit de deux}ours. « Laissez-moi^ s'écria-t-il, encore un
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« ment , encore un mstant , je vous reverrai pent- « être... après-demain.» Le malheureux arriva plutôt qu^ilne Pavoit promis. Sa femme ëtoit couchée , tenant à la mamelle le dernier de ses fils : « Levez-vous ,, « madame , lui dit son barbare époux ; levez-vous : « le lit où vous êtes ne vous appartient plus. »
37. Celui qui succombe au jeu a beau chercher sur le front de son adversaire le moindre signe de compassion ou de générosité , il n^ lit que ces mots : Point de grâce y ppint de délai ; il faut payer. « Eh ! le puis-je ? « s'écrioit un Italien ; tue-moi, barbare , je n'ai que *« ma vie ; je te la donne. — Paie d^abord , répond « Pautre , je te tuerai ensuite. »
Le fils d^un homme riche se désesperoit dans une circonstance semblable. Il demanda une table ; il écrivit vingt lettres , et les déchira toutes. « Feu M. « votre père, lui dit un ancien domestiqué qui Pavoit « élevé , n^écrivoit sur cette table que pour donner « quittance. » On négocia, h- Rien ne presse, dit Pad- « versaire de ce jeune hommci , pourvu que je sois « payé demain avant midi. » ^ ,
38. Deux joueurs manifestoient leur rage, l'un par un morne silence , l'autre par des imprécation^ redoublées. Celui-ci , choqué du sang froid de son voisin , lui reproche d'endurer , sans se plaindre , des revers coup sur coup multipliés : « Tiens ! répond Pautre ,
« regarde » il s'étoit déchiré la poitrine, et lui en
montroit des lambeaux sanglans. Ecrions-nous avec Justinien : « Peut-on donner le nom de jeu à ce qui cause tant d'horreurs ?»
39. « Henri II , dit Brantôme , jouôit à la paume , et s'y affectionnoit fort, non pour l'avarice ; car, ce qu'il gagnoit , il le donnoità ses associés: s'il perdoit , autant de perdu pour lui ;. il payoit pour tous ; aussi les parties de ce temps-là n'étoient-elles que de deux , trois ou quatre cents écus au plus ; non , comme à présent , de quatre mille, six mille et deux fois plus ; mais le payement ne s'en fait aussi beau comme alors^ et il faut aujourd'hui faire bonne composition. » .