VI. Ife prince de Condé vouloit faire peindre dans la
filertedc Chantilly, HkiSioire de son père , connu en urope sous le nom Ae grand Condé; mais l'exécution de ce prc^et n'étoit pas sans difficulté. Ce grand g'éncral^ durant sa jeunesse , s'étoit trouvé lié d'intérêt avec les ennemis de TEtat; el il avrât fait une partie de ses belles actions , quand il ne portoit pas les armes pour sa patrie. Il sembloit donc qu'on ne devoit point faire parade de ces exploits dans la galerie d'un prince du sang, Fun des premiers appuis du trône. Cependant quelques-unes de ces actions, comme lesecours de Cambrai , et la retraite de devant Arras , étoient si brillantes, qu'on ne pou voit les supprimer dans le monument qu'on alloit élever à la mém oire de ce héros,sans éclipser quelques-uns des plus beauxrayonsdesagloire.L'heureuseimaginationdufils de cet homme immortel trouva un ingénieux moyen de toutdire sansoffenser la patrie. Il fit dessiner la Muse de l'histoire , qui tenoit un livre , sur le dos duquel étoit écrit : Vie du prince de Condé. Cette Muse arrachoît des feuillets du livre, etlesjetoit par terre. Surcesfeuillets on lisoit ; Secours de Cambrai; secours de Valenciennes ; retraite de devant Arras y enfin le titre de toutes les belles ds^ûonsàu grand Condé durant son séjour dans les Pays-Bas : actions dont tout étoit louable, àTexcepiion de l'écharpe qu'il portoit quand il les fit. Malheureusement ce tableaun'apasété exécuté suivant une idée si suËhme et si simple. Le prince qui l'avoit conçue , eut, en cette occasion, un excès de complaisance; et, déférant trop ?i Tartiste, il permit au peintre d'altérer l'élégante naïveté de sa pensée, pardesfiguresquirendentlè tableau plus composé, mais beaucoup moins éloquent. 2. Un jour queîe marquis deDangeau s'alloit mettre au jeu deX/oaw-ïi^,il demanda à ce prince un appartementdans Saint-Grermain, où la cour étoit alors. La grâce étoit difficile à obtenir, parce qu'il y avoit peu de loge-
niMs en 6e lieu-la. Le roi lui répondit qu'il la lui ac-* corderoit , pourvu (Ju'il la lui demandât en cent verst qu'il feroit pendant le jeu > mais cent vers bien comptéd> pas un de plus ou de moins^ Après le jeu, où il avoit montré sa gaieté ordinaire, il dit les cent vers au roi» 11 les avoit faits, exactement comptés, et placés dans sa mémoire ; et ces trois efForts'^n'avoient pas été troublés par le cours rapide du jeu, ni pat* les différentes attentions promptes et vives qu'il demande à chaque instant* Cette heureuse facilité , fruit d'ime imagination rare et féconde, lui procura bientôt après une autire aventure^ précieuse pour un courtisan qui sait que , dans le lieu o&il vit , rien n'est bagateUe. Le roi et Madame avoient entrepris de faire des vers en grand secret y à l'envi l'uft de l'autre. Ils se montrèrent leurs ouvrages, qui n'étoient que trop bons ; Hs se soupçonnèrent réciproquement d'avoir eu du secours} et, par réclftircissement oh leur bonne foi les amena bientôt, il se trouva que le même marquis de Dangeau , à qui ils s'étoient adressés! chacun avec beaucoup de mystère , étoit Tauteur caché des vers de tous les deux. Ils lui avoient ordonné de ne pas faire trop bien; mais le plaisir d'êtie doublement employé de cette façon ne lui permettoit guère d'obéir scrupuleusement ; et qui sait même s'il ne fit pas de son inieux exprès pour être découvert ?