‹ Dictionnaire Historique D'Education, ou, sans donner de preceptes, on se propose d'exercer ... les facultes de l'ame et de l'espritChapitre 53 sur 138 · SENSIBILITE · texte numérisé non relu

SENSIBILITE

âaûs son tablier , et dit tout bas au bon fermier : (( Puis* « qu^ils ont si faim, ils ne pourront pas attendre que la « pâte 5oit levée , etle pain cuit: je vais leur porter ce- « lui-c'u » Aussitôt elle part, et se montre à la malheureuse famille, qui est saisie de frayeur en la voj^ant.Leur vèârainte se changea en ctonneraerit eten reconnoissance, lorsqu'elle leur offrit le pain qu'elle apportoit , et qui venoit bien à propos , puisque les petits enfans mangeoient déjà des poignées de farine. Cette bonneactiou a eu la suite qu'elle méritoit. Ce pain rendit à la probité unhommequ'unseulmotpouvoitconduireau supplice. Il trouva de l'ouvrage , travailla , et éleva ses enfans dans les principes de la vertu et de l'honneur.

5. En 1776, un des jours du plus grand froid, Louis XVI alla se promener à pied à trois quarts de Heu de Versailles , accompagné seulement de son capitaine des gardes. Deux enfans qui ne connoissoient pas le roi , lui demandèrent l'aumône sur son chemin. Le bienfaisant monarque, touché de leur état , leur fit plusieurs questions. Leur mère étoit morte depuis deux jours ; leur père , malade et couché sur la paille , n'avoit ni pain ni feu ; et ils pleuroient amèrement en annonçant leur crainte de le perdre. Le roi, curieux de savoir s'ils disoient vrai , les suivit jusques dans leur chaumière , et trouva effectivement le père dans l'état où ces enfans l'avoient représenté. Alors le prince, se^ livrant à toute la sensibilité de son cœur , donna de l'argent au malade ; et , de retour à Versailles , lui envoya des secours et des meubles. Ensuite il ordonna que les deux enfans fussent mis en pension, et^élevés à ses propres frais.

En 1772 , ce même prince , n'étant encore que dauphin , se promenant avec son auguste épouse , qui , voyant passer un petit garçon portant de la soupe dans mie écuelle avec quelques cuillers d'étain, l'arrêta et lui dit : « Mon enfant , que portes-tu là , et où vas-tu? « — ^Madame , c'est de la soupe pour mes frères et sœurs. « — Combien en as-tu donc ? — Huit, madame. — Que « fait ton père ? — Il est jonmaUer , et travaille dans « ces jardins. — Combien gagne-t-il pour tio\vi:m x^cl»^

■esousl'étéjel vingt

380 SE JfSrBILtTÉ,

« si grande famille ?— Vingt-quatre « sous l'hiver. » Alors madame la dauphiiie s'adressanL à son époux : « Goiilons cette soupe : eile nVst « pas fort ragoûtante ; cependant ce sont des homiues « c^mme nous qui s?en nonrrissent.... N'importe , " « la goûterai... Tenez, goûtez-la aussi. » En mêj temps , elle tire quatre pièces d'or , les enveloppe danf un papier , et dit à l'enfant: «Porte cela àtoiipère;» puis elle le suivit pour voir comment il s'acquitteroit de sa commission. L'enfant arrive à la cabane, et jette e petit paquet sur la table, en disant ; « Tenez, niott apapa,-me voilà bien riche. » Le bonhomme, effrayé de voii' cet or , dît aussitôt ; « Malheureux , où as-tu pris « cela ? — Je ne l'ai point pris ; une belle dame me l'a

« donné dans le jardin Est-il bien vrai ? — Oui ,

« mon ami , dit la princesse qui écoutoit à la porte ; « c'est moi qui vous ai envoyé ce peu d'argent. » L'infortuné la reconnoît, et se jette à ses genoux, pénétré jusqu'aux larmes. « Eh bien! monsieur, dit-elle, alors « au dauphin , n'êtes-vons pas attendri de ce spec- « tacle ? Ne ressentons - nous pas la plus pure satis- « faction ? Pourquoi ne pas nous la procui'er tous Ips « jours :''Sahs doute nous faisons souvent l'amnône ; « mais il y a peu de gens de notre état qui sachent « la bien faire. »

6.L'empereuryo*e;»AJ/sepromenoitincofi-m'(àdans les rues de Vienne. 11 rencontre une jeune fille quiparoissoit fort triste , et qui portoit un paquet sous son bras. Le monarque l'aborde : « Qu'avez-vous , et où al- « Iez-vou9 ? » D'abord elle n'ose répondre ; mais encouragée parl'aifabilité de l'inconnu, elle avoue qu'elle VavendreleshardesdesanialheureusemèrOjCt que c'est la dernière ressource qui leur reste- «Hélas! moit- « sieur , si mon père , qui a versé tant de fois son sang « pour la patrie , vivoit encore , ou s'il avoit obteuii lâL « récompenses dues h ses services , vous ne me ^'l^r « riez pas dans cedouloureux état. — Pourquoi n'allez- « vous pas trouver l'empereur ? S'il savoit votre situa- ^'tion , ii l'adouciroit : vous auriez dû lui présenter un « mémoire. — Je l'ai iait, mais iuutUement- Le seigneur

8irNfiIBILIT£. l8i

« i qui je m^ëlois adressée^ m*a dit qu^il n'avoit pu rien « obtenir.— On vous a trompée , mademoiselle; Pem- « pereur aime trop ses sujets pour laisser përfr de mi- « sère la veuve et la fille d^un officier qui Ta bien servi. <c Faites un mémoire , apportez - le demain au châ- « teau , à telle heure , et à tel endroit : si tout ce K que vous me dites est vrai , je vous ferai parler à « ^empereur , et vous en obtiendrez justice.» ta jeune personne, en essuyant ses larmes, prodiguoit ses remercimens à Tinconnu, lorsqu'il ajouta : <c II ne faut « cependant pas vendre les bardes de votre mère. Com- « bien comptiez- vous en avoir ? — Six ducats. — Per- « mettez-moi que je vous en prête douze, jusqu'à ce « que nous ayons vu le succès de nos «soins. » A ces mots elle vole chez sa mère , lui remet les douze ducats, et lui raconte avec vivacité l'espérance qu'un seigneur, qu'elle ne connoît pas, vient de lui donner. Au portrait qu^elle en fait, ses parens rcconnoissent Tempereur. Désespérée d^avoir parlé peut-être trop librement , elle ne peut se résoudre d'aller le lendemain au château, l^lle y est entraînée par ses parens , elle arrive tremblante , et s'évanouit lorsqu'elle reconnoît son souverain dans son bienfaiteur.Cependant le prince, gui lui avoit demandé la veille le nom de son père , et celui du régiment dans lequel il avoit servi , s^étoit informe du. mérite de cet officier, et avoit reconnu la vérité de tout ce que la jeune personne lui avoit dit. Lorsqu'elle eut repris ses sens , il là fit entrer dans son cabinet avec ses parens , et lui dit : « Mademoiselle , voilà pour votre « bonne mère le brevet d'une pension égale aux ap- « pointemens qu'avoit votre père ; la moitié sera ré- « versible sur vous , si vous avez le malheur de la « perdre. Je suis fâché de n'avoir pas su plutôt votre « situation , j'aurois adouci votre sort* »

Un citoyen honnête de cette même capitale, veuf et chargé de onze enfans, n'ayant pour son entretien qu'un revenu de quatre cents florins que lui rapportoit une charge , présenta un placet à ce même monarque, pour le supplier d'augmenter ses appointemens. L'empereur lai demanda où il lofireoit , et lui promit de penser à lui*

idft aEWSTEILITÉ.

En effet, après s'être bien informé de la rondniledecet homme, iise transporta chez lui , accompagné d'im rhambâiran. Il trouvacebonpèredcfamilleassis, et réfléchissant sur sontriste sort. En apercevant son souverain, il se précipite à ses pieds ; le prince le relève et deinande ses enfims. Us arrivent; il les compte, etestsiu-pris d'en trouver douze. «Pourquoi n'en avez-vousmar- « que qu'onze dans votre placet? — Votre majesté saura « qu'on mit devant ma porte , il y a peu de temps , un « enfant que personne ne vouloit recevoir; mon cceur « s'ouvrit à la compassion , et je lui ai fait partager le (t pain de mes propres eufans. » Joseph II, touché de celle humanité , si conforme à celle que son cœur généreux opro&ve , assura sur-le-champ au sensible vieillard une pension de dix-huit cents florins , et se retira pour se dérober aux transportsde reconnoissanre de cette nombreuse famille.

Un officier vint lui dire: «ilyalongtempsquejesnii «au servicedevotremajesté;mesforcesépuiséesetma «santé affoiblie,me contraignent à vous demander ma « retraite. — Combien y a-t-il donc que vous êtes aa « service?— Quarante ans. — Et quel âge avez-vous? — 4[ — Soixante-dix ans. — Soit ; vous aureu pourpension «vos appointemens; je vous remercie de votje fidélité. . « Oserois-je demander une seconde grâce à votre ma- « jestéi^ — Parlez. — Je désirerois me retirer auprès de « mon père ; la pension, que vous daignez m'accorder « partagée avec lui , l'aideroit à vivre. — Vous avez « donc encore votre père ! et quel âge a-t-il ? — Cent « dix ans ; il se porte assez bien , et me mande qu'il ' « n'a d'autre désir que celui de me revoir et de mou- « rir dans mes bras. — Accordé... Allez vers ce vé- « nérable père, et saluez-le de la part de Jc^èphlI.»

7. Après unÇ longue eruert-e, on avoit réformé une erandepartiedessolàats.CesmaIheureux,n'ayantpoint d'asile , se voyoient réduits à devenir brigands ou ik mourir de misère. La plupartvenoient au maréchal de BmJ^ac.pour demander S! aumoinsilneleurindiqueroit point où ils trouveroiCTit du pain. « Chez mcfi, mes ç enfen? , ïépoadit BrUtac^ chez moi , tant qu'il y eu

SENSIBILITÉ. l83

« sura.:^ Après ayoir fait dix ans la guerre en Italie^ ee jénéralien revint pauvre et dénué de tout, ayant vendu jusqu^à sa vaisselle et ses meublespourpayersestroupes. [lé toit accompa^é d'une foule de marchands de TuVin, qui venoient solliciter à la cour le paiement de ce qu'ils avoient fourni à Tarmée. On ne se pressa pas de les satisfaire; et ces malheureux, loin de recevoir ce qui leur étoit dû, se consumoient en frais à Paris. Brissac y outré .de la négligence de la cour , et touché de Pétat de ces infortunés, résolut de sacrifier ce qui lui restoit de bien pour les dédommager en partie. Madame la maréchale deBrissacéloit arrivée depuis quelques jours avec vingt mille écus qu'elle avoit amassés pour la dot de sa fille. Brissac fit venir les marchands; et les présentant à sa femme : «Madame, lui dit-il, voilà des pauvres gens <( qui ont sacrifié leur fortune sur mes promesses : la « cour ne les veut point payer ; remettons à un autre « temps le mariage de mademoiselle de Brissac ^ et don- « nons à ces malheureux l'argent destiné pour sa dot.» La maréchale y consentit volontiers ; et par le secours de quelque emprunt, Brissac amassa cent mille livres; ce qpii faisoit la moitié de la somme due aux marchands, à oui il donna des sûretés pour le reste.

oi Beauchâteauy ancien comédien de l'hôtel deBourgogne , entendant la messe à JNotre-Dame , vit une femme toute en pleursauprès d'un pilierdel'église. Il lui demanda le sujet de son chagrin: elle fit d'abord quelque difficulté de lui répondre; m&is sur les instances du sensible comédien, elle lui apprit qu'elle étoit venue à Paris pourle jugement d'un procès qui avoit duré beaucoup plus de temps qu'elle ne l'avoit prévu; et que ne pouvant avoir des nouvelles de son pays , il ne lui restoit aucune ressource ; qu'elle n'osoit pi us retourner dans la chambre qu'elle avoit louée , parce qu'il lui étoit impossible de payer le terme qu'elle devoit. Beauchateauy touché de ce récit, la retira dans sa maison. Un pareil traitement engagea cette femme à se faire con- .noître de plus en plus à son bienfaiteur. Elle dit entre autres choses qu'elle avoit eu une sœur qui étoit morte dans un couvent , où elle avoit expié , par ime péni-

l84 fiïWSIBTT. IT'é. M

\cnce anslhre le malheur de s'i^tfP rendue à la passtrrn'l d'un présidentiqn'etleenavoiteuunclilie, mais qu*on'l nesavoit ce que cet enfant étoit devenu. La femme àK\ Seatichâteau qui ôloit présente, se senliLtoute émue & \ ce discours ; ses yeux se remplirent de larmes ; el^ H cédant aux mtmvemens de sa tendresse , elle sb }eû auï pieds de cette personne , et l'nppela cent fois m( clière tante- La àe mo\se\\c Beauchâteau étoît en effet cette fille , fruit de la séduction du président , et â«i la fbibicsse de celle dont on venoit de parler. ^

g. llyavoitàlacoufduroiPïo/e/nee,unjeuncliomntp nommé Ga^e/èj,be3u de visage, maisencoreplusrecoa»! maudahle par ladouceorde son caractère et par son in« clinatiouàfaireplaifiiriltoutlemonde. Le monarque aimoit à le voir souvent ; et chaque fois qu'il l'apercevoit : ^O que vous êtes un excellent jeune homme ! Iiti « disoit-il; bien loin d'avoir faitle moindre mal à qui que « ce soit , vous avez au contraire rendu service à un « prand nombre de personnes, »Ca/efèj, se promenant J à cheval avec le roi, vitde loin quelques criminels qaS^ l'onmenoit an supplice.llnepcrditpoint cette heureuse •* occasion que le hazard lui présentoitde faire uneheiQlç action : « Seigneur , dît-il au prince , puisque le sc»t « vent que, pour le bonheur de ces misérables qui OTt «été condamnés h mort , nous nous trouvions à che- « val , vDij^BK-voLis tourner bride vers eux , afiu que « nous leur apparoissions comme des dieux tutclairos « dans l'affreuse circonstance où ils se trouvent?» Pto- * lé/née, charmé de la sensibilité de son jeune courtisan, alla vers les criminels , et leur accorda leur grâce. '

lo.Le feuavoit pris dans une maison de la vilIed'Aucb, et tout le rez-de-chaussée étoit en proie aux flammes-, lorsque M. d'Apchon, archevêque de cette ville, y arliva. Le premier objet qui &appa ce prélat sensible ^ fut une femme tenant un enfant dans ses bras h une ' fenêtre du premier étage , et doiyrles cris pénétroient les entrailles de tous les spectaéiirs , qui n'osoieotla secourir. Les flammes commençoient à la gagner. M. d'Apchon feit placer une échelle contre cette fenêtre, et propose une forte récompense à celui qui aurai»

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courage d^allersajiver la mère et Tenfant.Tout le monde s'y refuse. Le prélat offre jusqu'à mille livres de pen- ' sion. L'avidité n'inspire pas plus d'ardeur aux tiavailleurs , qu'im spectacle aussi touchant. « J'y irai donc moi-même,» s'écrie le généreux archevêque en s'élancant sur l'échelle^ que les flammes environnoient déjà. Bientôt après , on le voit reparoître avec les deux infortunés qu'il a arrachés à une mort certaine. • *

U. Paris s'étant enfin soumis à Henri IV, ce bon prihce signala son entrée dans cette capitale^ par cette sensibilité vraiment royale , et par cet amour paternel qu'il avoit pour la France et pour tous les Français. La ville futréduite sous son obéissancesanseffusiondesang, à l'exception de deux ou trois bourgeois qui furent tués. « S'il étoit en mon pouvoir, disoit ce grand monarque, « je rachèterois de cinquante mille écus la vie de ces « deux ou trois citoyens , pour avoir la satisfaction de « faire dire àja postérité que j'ai pris Paris sans qu'au- « cun homme y ait été tué. » Il aperçut un soldat qui prenoit par force du pain chez un boulanger : il y courut lui-même, et le menaça de lui donner la mort.

Quoique la discipline militaire exige des sacrifices nécessaires, Henri trouVïi fort mauvais que le maréchal £Z'-^«mo/ifeûtfaitpasserparles verges unsoldatqiii avoit quitté son poste pour aller voir sa femme qui éloit en couche. «C'est, dit-il, en user trop sévèrement, que de « prétendre arracher du cœur des aentiméns naturels, « et qui n'ont rien que de juste.» Il défendit d'en user à l'avenir avec une pareille sévérité. Quand le Ciel lui eut donné un dauphin ( LouisXIlI ) , il le fît passer par les mes dans un berceau découvert, afin que tout le monde pûtle considérer à son aise , et jouir avec plaisirdela vue d'un bien que les Français a voient si long-temps désiré. 12. Bertrand du Guesclin^ près de mourir, prit dans ses mains victorieuses l'épée de connétable; et l'ayant considérée quelquesmomensavecbcaucoupd'attention: « Elle m'a aidé , dit-il les larmes aux yeux, à vaincre les « ennemis démon roi , mais elle m'en a donné de cruels « auprès de lui. Je vous la remets, a jouta-t-il, s'adres- « sant à Olivier Clisson^ protestant que je n'ai jamais « trahi l'honneur que le roi m'avoit fait eu tae \^

t86 êXNSiBILITi*

« confiant En même temps , saisi d'un pieux respect i il 6te son bonnet , baise cette épée , embrasse tons les assistans, et expire en recommandant à Dieu son ame^ son roi et sa patrie.

i3. Les Portugais y voulant faire des conquêtes dans les Indes , s'attachèrent, en i5o8 , au siège de la ville d'Oïa , qu'ils attaquèrent avec fureur.Les habi tans se défendirent avec le courage qu'inspire le désespoir ;mais, trop foibles pour résister à des Européens armés^la foudre, ils prirent lafîiite etcherchèrentdans les bw et dans les montagnes voisines des asiles contre la cruauté àes vainqueurs. Un officier portugais , nommé Silvéira , découvrant un Maure de fort bonne mine, qui se déroboit par un sentier, avec une jeune femme d'une beauté extraordinaire , courut vers eux pour les arrêter. Le Maure ne parut point alarmé pour lui-même ; mais , après avoir tourné le visage pour se défendre , il fit signe à sa compagne de fuir , tandis qu'il alloit combattre. Elle s'obstina , au contraire, à demeurer près de lui, en l'assurant qu'elle aimeroit mieux mourir, ou rester prisonnière , que de s'échappa seule. »Syi^^irtf, touché de ce spectacle, leur laissa la liberté de se retirer , en disant à ceux qui le suivoient : « A Dieu ne plaise « q\\e mon épée coupe des liens si tendres ! »

14. William^ jeime Anglais , aveugle de naissance^ recouvra la vue en 1764, a l^âge de vingt ans , par l'o-

Eéralion delà cataracte , que lui fit une main habile. ics circonstances de cette cure merveilleuse forment une scène de sensibilité , bien capable de plaire aux ame^ tendres. Un chirurgien ayant promis aux parens du jeune aveugle de détruire l'obstaclequi le privoit de la vue , plusieurs personnes s'assemblèrent pour être témoins de cette opération.Tous les spectateurs avoient promis de garder le silence , si l'opération réussissoit , afin de mieux observer les raouvemens qu'occasionneroient dans l'ame du jeune homme les sensations nouvelles et soudaines qu'il éprouveroit. L'opération eut le succès qu'on en attendoit. Lorsque les yeux du malade furent frappés des premiers rayons de la lumière , on vit sur toute sa personne l'expression d'un

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ravissement extraordinaire ; il parut prêt à s^ëvanouir de joie et d'étonnement. L'opérateur étoit devant lui avec ses instrumens à la main. îf7Z/f û/TiPexamina depuis la tête jusqu^aux pieds. Il s'examinoit ensuite avec la même attention , et sembloit comparer sa figure avec celle qu^il voyoit. Tout lui paroissoit exactement semblable , excepté les mains ^ parce quil prenoit les instrumens du chirurgien pour des parties de ses mains. Pendant qu^il ctoit occupé de cet examen , sa mère , qui ne pouvoit plus contenir les tendres mouvemens dont son cœur étoit agité , se jeta à son cou , en s^écriant : « Mon fils ! mon cher fils ! » Le jeune homme reconnut la voix de sa mère , et ne put prononcer que ces mots : « Est-ce vous ? est-ce ma mère ?» et il s^évanouit. Il y avoit dans la chambre une jeune fille avec qui William avoit été élevé , qu'il aiiftit tendrement , et dont il étoit tendrement aimé , tout aveugle qu'il étoit. Lorsqu'elle le vit sans mouvement et sans connoissance , elle laissa échapper quelques cris de douleur, qui parurent réveiller la sensibilité du jeune homme. En revenant à lui, ses yeux se fixoient sur l'objet chéri dont il reconnoissoit la voix. Après quelques momens de silence , il s'écria : « Qu'est-ce qu'on m'a donc fait ? « oà m'a-t-on transporté ? Ce que je sens autour de « mpi est-ce la lumière dont on m'a si souvent parlé ? € Où est Tom^ qui me sert de guide? Il me semble € qu'à présent je marcherois bien sans lui. » Il voulut fedre un pas , mais il s'arrêta , et parut effrayé de tout ce qui l'environnoit. Comme l'aeitation de son ame étoit extrême , on lui dit qu'il falloit qu'il revînt , pour quelque temps , à son premier état, afin de donner peu à peu à ses yeux la force de supporter la lumière. On le tint, pendant quelque temps, les yeux couverts ; et enfin, lorsqu'on jugea qu'il seroiten état de supporter la lumière , on chargea la jeune fille d'ôter le bandeau de dessus ses yeux, et de tâcher de distraire , par ses discours, l'impression trop vive des objets. Elle s'approcha de lui ; et , en dénouant le bandeau , elle lui dit : «M. William , je vais vous rendre l'usage de la vue , piais je ne saurois m'empêcher d'avoir queiqu'inquié-

i88 sEirsiiiiLiTé.

tude. Je vous ai aimé dès mon enfance ^ quoique vous fiissiez aveugle : vous m^avez aimée aussi ; mais vous allez connoitre la beauté ; vous allez éprouver des sentimens qui vous ont été inconnus jusqu^ici. Si vous alliez cesser de m^aimer ! si quelqu^objet plus aimable h \os yeux alloit m^eflFacer de votre cœur ! — Ah ! ma chère amie, répondit le jeune homme, si je devois, en jouissant de la vue , perdre les tendres émotions que j^ai senties toutes les fois que j'ai entendu le son de votre voix ; si je ne de vois plus distinguer le pa& de celle que j'aime , lorsqu'elle s'approche de moi; et s'il f^lloit que je changeasse ces plaisirs si doux et si fréquens , pour le sentiment tumultueux que j'ai éprouvé pendant le peu de temps que j'ai joui de la "vue , j'aimerois mieux renoncer à ce sens nouveau. » La jeune fille l'embrassa ,^n versant de douces larmes. William revit la lumière avec le même trouble et le même ravissement. Il ne pouvoit se lasser de regarder sa maîtresse ; il l'appeloit en la touchant , et la prioit de parler, pour s'assurer que c'étoit bien elle qu'il touchoit. Tout l'étonnoit , il ne pouvoit accorder les sensations qu'il éprouvoitpar la vue, avec celles qu'il avoit reçues des mêmes objets par les autres sens ; et ce ne fut que par degrés , et bien lentement , qu'il parvint à reconnoître et à distinguer les formes, les couleurs et les distances.

iS.Des voyageurs partis de Glascow, furent obligés de s'arrêter à un petit boiurg près de Lanesk. «N'ayant rien de mieux à faire , dit l'un d'eux, nous regardions les passans par les fenêtres de noire hôtellerie , placée vis-à-vis la prison. Nous vîmes arriver à cheval un homme vêtu d'un frac bleu , très-simple, et un chapeau bordé sur sa tête. Cet homme mit pied à terre h notre hôtellerie , et , remettant son cheval à l'hôte , il s'avança vers un vieillard qui étoit occupe à paver la rue. Après l'avoir salué, il prit \sl demoiselle , donna

Quelques coups sur le pavé 3 en disant au vieillard , fort lonnê de l'aventure. Cet ouvrage me paroîl bien pénible à votre âge; n'avez-vous donc point d'enfans qui puissent partager vos travaux , et soulager votre vieil-

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iésse? — Pardonnez-moi , monsieur; j*ai trois garçons qui me donnoient les plus grandes espérances ; mais les pauvres enfans ne sont point maintenant a portée de secourir leur père. — Et ou sont-ils donc? — L^aîné ^toit parvenu au grade de capitaine dans les Indes Orientales ; le second s^estfait soldat^ dans Tcspoir de s'élever comme son frère. -^ Et qu^est devenu le troisième ? — Hélas ! il a répondu pour moi. Le pauvre enfant s'e$t chargé de payer mes dettes ; il n'a pu les acquitter, et il est en prison.» A ce récit, le voyageur se détourna de quelques pas , resta quelque temps les mains sur le visage, puis , revenant près du vieillard: « Et cet aîné , ce fils dénaturé , ce capitaine , il ne « vous a donc rien envoyé pour vous tirer de la misèff re ? — Ah! ne l'appelez point dénaturé. Mon fils est € vertueux ; il aime et respecte son père. Il m'a en-* € voyé de l'argent, et plus même que je n'en avoîs € besoin ; mais j'ai eu le malheur de le perdre , en « me rendant caution pouruntrès-galanthonime,pour € mon hôte , qui malheureusement se trouvant hors « d'état de payer, a causé ma ruine. On m'a tout pris , € il 'ne me reste plus rien. » Alors un jeune homme , passant la tête par les barreaux de la prison voisine , oà il é toit renfermé, se mit à crier: «Mon père ! mon « père { si mon fi™ère Guillaume vit encore , c'est lui, « c'est ce voyageur qui vous parle. — Oui, mon ami , € c'est moi-même,» répondit le voyageur, en se précipitant dans les bras du vieillard , qui , tout hors de lui-même , voulant parler et sanglotant , n'avoit pu reprendre ses sens ; quand une vieille femme , mise fort décemment , sortit d'une mauvaise cabane , en ^'écriant : « Où est-il donc ? où es-tu , mon cher Guil- « laume ?yiens donc à moi, viens embrasser ta mère.» Le capitaine ne l'eut pas plutôt aperçue, que , quittant son père, il alla se jeter au coude la bonne vieille. Alors nous descendîmes , et augmentant le nombre des spectateurs de cette scène attendrissante , M. Bramble , l'un de nous , fendant la presse , alla au voya-

§eur, etlurdit: «Capitaine, nous demandons la faveur é nous lier avec vous : jûlous aujcions voloullci:» fait

igO SENfilIBtLITE.

cent lieues pour être les tëmoins de cette tendre fér connoissance avec votre honnête famille. Vous et les vôtres^ nous vous en supplions 3 dînez avec nous dans cette hôtellerie. » Le capitaine, sensible à cette invitation, Taccepta, mais en nous disant qu^il ne mangeroit, ni ne boiroit , que lorsque son jeime frère aurait recouvré sa liberté ; et à Tinstant il alla déposer la somme pour laquelle on Tavoit mit en prison , d'où il sortit quelques momens après. Alors toute cette femille se rendit à l'Tiôtellerie, oh elle trouva le sensible Guillaume au milieu d^une multitude qui Paccabloit de caresses , qu'il rendit avec la même cordialité. Ce bon militaire , dont le nom éloit Brown , nous dit , aussitôt que nous pûmes converser librement : «Messieurs , c'est aujourd'hui que je sens dans toute sotf «étendue , les faveurs de la fortune, à laquelle je dois tout. Mon oncle m'élevoit au métier de tisserand ; mais je répondis mal à ses bontés, et, par esprit de paresse et de dissipation , îe m'enrôlai dans les troupes de la Compagnie des Indes. J'avois alors tout au plus dix-huit ans. Mon bonheur vient d'avoir été remarqué par mylord Clive, dont toute l'Europe connoît la bienfaisance et l'inépuisable générosité. Mon zèle pour le service lui inspira des bontés pour moi ; et, grâces à ses soins , de grade en grade je devins capitaine , et fus chargé de la caisse du régiment. A force d'économie , je parvins , par des moyens honnêtes , et à la faveur du commerce , à m'assiu'er un fonds de vingt mille livres sterling. Alors je quittai le service. Il est vrai que j'ai fait trois remises à mon père ; mais il n'y a eu que la première , de deux cents livres sterling, qui lui soil parvenue. La seconde est tombée entre les mains d'un banqueroutier 5 je confiai la troisième à un gentilhomme écossais , qui mourut dans la traversée : j'ai sa reconnoissance, ses héritiers m'en repondront. » Après le (Kner , le capitaine remit à son Eère cinquante livres sterling , pour subvenir à se» esoins les plus pressans; il lui en assura, ainsi qu'à sa mère , quatre-vingts de revenu annuel , et réversibles sur ses deux frères , promit d'acheter une com-

SCRVICIES. iqi

mission a celui qui ëtoit engagé , et d^associer le plu$ jeune à une manufacture qu'il se proposoit d'établir pour donner de Toccupation aux gens industrieux. Il donna cinq cents livres sterling en dot à sa sœur , qui étoit mariée à un fermier peu ai?é ; et , après en avoir distribué cinquante autres aux pauvres, il donna une très-belle fête aux habitans du bourg. M. Brown méritoit les faveurs de la fortune ; et par cette généreuse sensibilité , il fit bien voir qu'il étoit digne des bienfeits qu'il avoit reçus du lord Clive. f^oyezHuMANiTi, Tendresse.

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