XXI 1 PREFACE
souvent il avait été apprenti dans la maison ou l'atelier où il travaillait ensuite comme ouvrier, et qu'entre son maître et lui existait une intimité d'autant plus grande que le nombre des ouvriers employés par chaque maître était toujours fort restreint. Souvent le compagnon était logé chez son maître et partageait sa table. Quoique moins fréquent dans les temps modernes (où jM. Franklin signale la scission par le compagnonnage et les grèves) qu'au movenâge, cet usage existait encore en 1789 dans quelques maisons de Paris. " En somme, dit l'auteur, je crois qu'à tout prendre, l'ouvrier du treizième siècle était plus heureux que celui du dix-neuvième » '.
Je n'oserais ni l'affirmer ni le nier. Le bonheur consiste dans un état psychologique qui n'est du ressort ni de l'histoire ni de la statistique. Ce qui est certain, c'est que l'ouvrier avait moins de bien-être, quel que soit le menu qu'un ambassadeur vénitien lui attribue au XV!*" siècle ; mais il avait aussi moins de besoins et vraisemblablement moins de désirs parce que son horizon était plus borné. On peut en dire autant de toutes les classes de la société du moyen-âge, excepté peut-être des seigneurs qui pos.sédaient sur leurs hommes une puis.sance que nul n'a plus aujourd'hui sur ses concitoyens. Quelquefois — trop rarement assurément — on peut découvrir dans les textes anciens une indication sur le salaire de l'ouvrier ; on peut chercher, mais on trouve bien plus rarement encore des ren.seignements sur le coût de la vie de l'ouvrier, c'està-dire le rapport du salaire nominal avec le prix des consommations ordinaires de la famille ouvrière et l'interprétation en est beaucoup plus délicate.
Bien peu de documents nous font pénétrer jusqu'au foyer de l'ouvrier et nous initient à sa vie intime. Il faut se contenter de quelques traits épars dans les écrivains ou dans des actes privés ou publics. De nos jours même, où des publicistes et des gouvernements ont multiplié les monographies et les enquêtes, ne devonsnous pas nous montrer très réservés dans l'appréciation comparative
V" Ouvriers.
PRÉFACE XXllI
du bonheur d'une famille ouvrière de la ville et de la campagne, ou d'une famille de France et de quelque autre pays ?
L'existence était-elle plus triste dans les « ouvroirs •< du treizième siècle assombris par un auvent ' que dans nos magasins tout garnis de glaces ? Les plaisirs de la table étaient-ils moins sentis quand le café se vendait cent sous la livre et que le sucre était un article de pharmacie ? Les fraudes des marchands étaient-elles moins fréquentes sous le régime de la réglementation et des visites de jurés que sous celui de la concurrence ?
Je n'entamerai pas de dissertation sur ces matières, non plus que sur quantité de questions de fabrication et de pratique commerciale dont traitent les articles du Dictionnaire.
Mais, puisque j'ai parlé de bien-être, j'emprunterai à l'auteur, pour terminer cette préface, quelques traits relatifs à la tenue des maisons et des rues qui montrent combien diffèrent a cet égard les exigences des générations passées et celles de la génération présente.
On sait qu'il a fallu que Louis le Gros eût un fils mort d'une chute de cheval pour qu'on interdit de laisser vaguer les porcs dans les rues. On sait que le premier pavage de Paris est dû à l'odeur nauséabonde de la boue dans laquelle s'enfonçaient les chariots dans la Cité et dont fut suffoqué Philippe-Auguste, prenant l'air à une des fenêtres du palais *. Beaucoup de rues n'étaient pas encore pavées au temps de Louis XVI. Dans celles qui l'étaient, le ruisseau occupait le milîeu et, comme les bouches d'egout étaient en général très espacées, ils se transformaient en mare ou en torrent par les pluies d'orage ; on jetait alors des planches sur ce ruisseau pour traverser la rue. "A la moindre averse, il faut dres.ser des ponts tremblans », dit Mercier dans son tableau de Paris. Le premier trottoir date, paraît-il de 1782 '. C'est sous Louis XIV seulement
I V» Boutiques.
* V" Paveurs.
' V" Paveurs.