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bras quatre-vingts petites galères par une langue de terre, et on les remit à flot dans la mer qu'on nomme de Hango, où étaient ses gros vaisseaux. Erenscbiid, contre-amiral des Suédois, crut qu'il allait prendre aisément ou couler à fond ces quatre-vingts galères ; il avança de ce côté pour les reconnaître: mais il fut reçu avec un feu si vif, qu'il vit tomber presque tous ses soldats et tous ses matelots. [8 auguste] On lai prit les galères et les prames qu'il avait amenées , et le vaisseau qu'il montait; il se sauvait dans une chaloupe, mais il y fut blessé: enfin, obligé de se rendre, on l'amena sur la galère où le cxar manœuvrait lui-même.
Le reste de la Hotte suédoise regagna la Suède. On fut consterné dans Stockholm, et on ne s'y croyait pas en sûreté.
Pendant ce temps-là même le colonel de Schauvalow Neushlof attaquait la seule forteresse qui restait à prendre sur les côtes occidentales de la Finlande, et la soumettait au czar malgré la plus opiniâtre résistance.
Cette journée d'Aland fut , après celle de Pultawa , la plus glorieuse de la vie de Pierre. Maître de la Finlande, dont il laissa le gouvernement au prince Gallitzin, vainqueur de toutes les forces navales de la Suède , et plus respecté que jamais de ses alliés, il retourna dans Pét ers bourg quand la saison , devenue très orageuse [i5 septembre], ne lui permit plus de rester sur les mers de Finlande et de Bothnie. Son bonheur voulut encore qu'en arrivant dans sa nouvelle capitale, la ciarine accouchât d'une princesse, mais qui mourut uo an après. Il institua l'ordre de Sainte-Catherine en l'honneur de son épouse, et célébra la naissance de sa fille par une entrée triomphale. C'était, de toutes les fêtes auxquelles il avait accoutumé ses peuples, celle qui leur était devenue la plus chère. Le commencemcntde cette féte fut d'amener dans le port de Cronslot neuf galères suédoises, sept prames remplies de prisonniers, et le vaisseau du contre-amiral Erenscbiid.
Le vaisseau amiral de Russie était chargé de tous les canons, des drapeaux et des étendards pris dans la conquête de la Finlande. On apporta toutes ces dépouilles à Pétersbourg, où l'on arriva en ordre de bataille. Un arc de triomphe,
Îrae le czar? vait dessiné selon sa coutume, ut décoré des emblèmes de toutes ses
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victoires: les vainqueurs passèrent sous
cet arc triomphal ; l'amiral Apraxin marchait à leur tète, ensuite le czar, en qualité de contre-amiral, et tous les autres officiers selon leur ra.ng: on les présenta tous au vice-roi Koraadonoaki , qui, dans ces cérémonies, représentait le maître de 1 empire. Ce vice-exar distribua à tous les oîjiciers des médailles d'or ; tous les soldats et les matelots en eurent d'argent. Les Suédois prisonniers passèrent sous l'arc de triomphe , et l'amiral Ereinschild suivait immédiatement le czar son vainqueur. Quand on fut arrivé an trôoe où le vice-ezar était, l'amiral Apniia lui présenta le contre-amiral Pierre, qui demanda à être créé vice-amiral pour prix de ses services : on alla aux voix , et Tua croit bien que toutes les voix lui furent favorables..
Après cette cérémonie, qui comblait de joie tous les aasistans , et qui inspirait à tout le monde l'émulation, l'amour de la patrie et celui de la gloire, le czar prononça ce discours, qui mérite de passer à la dernière postérité :
c Mes frères, est-il quelqu'un de vous qui eût pensé » il y a vinrt ans , qu'il com battrait avec moi sur a mer Baltique , dans des vaisseaux construits par vousmêmes, et que nous serions établis dans ces contrées conquises par nos fatigues et par notre courage T . . . . On place l'ancien siège des sciences dans la Grèce; elles s'établirent ensuite dans l'Italie, d'où elles se répandirent dans toutes les parties de l'Europe : c'est à présent notre tour, si vous voulez seconder mes desseins, en joignant l'étude à l'obéissance. Les arts circulent dans le monde , comme le sang dans le corps humain ; et peutêtre ils établiront leur empire parmi nous pour retourner dans la Grèce, leur ancienne patrie. J'ose espérer que nous ferons un jour rougir les nations les plus civilisées, par nos travaux et par notre solide gloire. »
C'est là le précis véritable de ce discours digne d'un fondateur. Il a été énervé dans toutes les traductions; mais le plus grand mérite de cette harangue éloquente est d'avoir été prononcée par un monarque victorieux, fondateur et législateur de son empire.
Les vieux boyards écoutèrent cette harangue avec plus de regret pour leurs anciens usages, que d'admiration pour la
gloire de leur maître ; mais les jeunes en Furent touchés jusqu'aux larmes.
(Histoire de Pierre-ie- Grand.) — vibht a Pàais. (701811717.) — Pierrele-Grand fut reçu en France comme il devait l'être. On envoya d'abord le maréchal de Tessé avec un grand nombre de seigneurs, un escadron des gardes, et les carrosses du roi à sa rencontre. Il avait fait, selon sa coutume, une si grande diligence, qu'il était déjà à Gournay lorsque les -équipages arrivèrent à Elbeuf. On lui donna sur la route toutes les fêtes qu'il voulut bien recevoir. On le reçut d'abord au Louvre , où le grand appartement était préparé pour lui, et d autres pour toute sa suite , pour les princes Rourakin et Dolgorouki, pour le vice-chancelier baron Schaffirof, pour l'ambassadeur Tolstoy, le même qui avait essuyé tant de violations du droit des gens en Turquie. Toute cette cour devait être magnifiquement logée et servie; mais Pierre , étant venu pour voir ce qui pouvait lui être utile , et non pour essuyer de vaines cérémonies qui gênaient sa simplicité, et qui consumaient un temps précieux , alla se loger, le soir même , à l'autre bout de la ville, au palais ou hôtel de Lesdiguière, appartenant au maréchal de Villeroi, où il fut traité et défrayé comme au Louvre. (8 mai 1717.) Le lendemain, le régent de France vint le saluer à cet hôtel : le surlendemain , on lui amena le roi encore enfant, conduit par le maréchal de Villeroi , sou gouverneur, de qui le père avait été gouverneur de Louis xiv. On épargna adroitement au czar la gêne de rendre la visite immédiatement après l'avoir reçue ; il y eut deux jours d'intervalle ; il reçut le» respects du corps de ville , et alla le soir voir Je roi : la maison du roi était sous les armes : on mena ce jeune prince jusqu'au carrosse du exar.
Pierre, étonné et inquiété delà foule qui se pressait autour de ce monarque enfant, le prit et le porta quelque temps dans ses bras.
Des ministres plus raflinés que judicieux ont écrit que , le maréchal de Villeroy voulant faire prendre au roi de France lu main et le pas , l'empereur de Russie se •ervit de ce stratagème pour déranger ce cérémonial par un air d'affection et de sensibilité : c'est une idée absolument fausse : la politesse française et ce qu'on devait à Pie rre-le -Grand ne permettaient pas qu'on changeât en dégoût les hon-
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neurs qu'on lui rendait. Le cérémonial consistait à faire pour un grand monarque et pour un grand homme tout ce qu'il eût désiré lui-même, s'il avait fait attention à ces détails. II s'en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles iv, 8igismond et Charles v en France, aient eu une célébrité comparable à celle du séjour qu'y fit Pierre-le-Grand : cea empereurs n'y vinrent que par des intérêts de politique, et n'y parurent pas dans un temps où les arts perfectionnés pussent faire de leur voyage une époque mémorable; mais, quand Pierre -le Grand alla dîner chez le duc d'Antin dans le palais de Petitbourg, à trois lieues de Paris, et qu'à la fin du repas il vit son portrait qu'on venait de peindre , placé tout d'un coup dans la salle, il sentit que les Français savaient mieux qu'aucun peuple du monde recevoir un hôte si di^ne.
Il fut encore plus surpris lorsque allant voir frapper des médailles dans cette longue galerie du Louvre , où tous les artistes du roi sont honorablement logés, une médaille qu'on frappait étant tombée, et le czar s'empressant de la ramasser, il se vit gravé sur cette médaille , avec une Renommée sur le revers, posant un pied sur le globe , et ces mots de Virgile, si convenables à Pierre-le Grand , vires acquirit eundo : allusion également fine et noble, et également convenable à ses voyages et à sa gloire : on présenta de ces médailles d'or à lui et à tous ceux qui l'accompagnaient. Allait-il chez les artistes, on mettait à ses pieds tous les chefsd'œuvre, et on le suppliait de daigner les recevoir : allait-il voir les hautes-lices des Gobelrns, les tapis de la Savonnerie, les ateliers des sculpteurs, des peintres, des orfèvres du roi, des fabricateurs d'instrumens de mathématiques , tout ce qui semblait mériter son approbation lui était offert de la part du roi.
Pierre était mécanicien, artiste, géomètre. 11 alla à l'Académie des sciences , qui se para pour lui de tout ce qu'elle avait de plus rare; mais il n'y eut rien d'aussi rare que lui-même ; il corrigea do sa main plusieurs fautes de géographie dans les cartes qu'on avait de ses états , et surtout dans celle de la mer Caspienne. Enfin , il daigna être un des membres de cette académie , et entretint depuis une correspondance suivie d'expériences et de découvertes avec ceux dont il voulait bien être le simple confrère. Il faut remonter
aux Pytliagorc et aux Ànarchartfe pour trouver de teli voyageurs , et ils n'avaient pas quitté un empire pour s'instruire.
On ne peut s'empêcher de remettre ici sous lcs^eux du lecteur ce transport dont il fui saisi en voyant le tombeau du cardinal de Richelieu : peu frappé de la beauté de ce chef-d'œuvre de sculpture , il ne le fut que de l'image d'un ministre qui s'était rendu célèbre dans l'Europe en l'agitant , et qui avait rendu à la France sa gloire perdue après la mort de lien ri iv. On sait qu'il embrassa cette statue, et qu'il s'écria : • Grand homme, je t'aurais donné la moitié de mes états pour apprendre de toi a gouverner l'autre. » Enfin, avant de partir, il voulait voir cette célèbre madame de Maintenon, qu'il savait être veuve en effet de Louis x»v, et qui touchait à sa fin. Cette espèce de conformité entre le mariage de Louis xiv et le sien excitait vivement sa curiosité ; mais il y avait entre le roi de France et lui cette différence , qu'il avait épousé publiquement une héroïne, et que Louis xiv n'avait eu en secret qu'une femme aimable. La czarine n'était pas de ce voyage : Pierre avait trop craint les embarras du cérémonial, et la curiosité d'une cour peu faite pour sentir le mérite d'une femme qui, des bords du Pruth à ceux de Finlande , avait affronté la mort à côté de son époux sur mer et sur terre.
(Histoire de Pierre- le- Grand.)
— sa Moai. (28 janvier 17*5. J — Il était constant que Pierre était attaqué depuis long-temps d'un abcès et d'une rétention d'urine qui lui causaient des douleurs ai-
§uè"s. Les eaux minérales d'Olonitz et 'autres qu'il mit en usage ne furent que d'inutiles secours : on le vit s'afiàibiir sensiblement depuis le commencement de l'année 1724. Ses travaux, dont il ne se relâcha jamais, augmentèrent son mal et hâtèrent sa fin : son état parut bientôt mortel; il ressentit des chaleurs brûlantes qui le jetaient dans un délire presque continuel [ janvier] : il voulut écrire dans un moment d'intervalle que lui laissèrent ses douleurs , mais sa main ne forma que des caractères illisibles, dont on ne put déchiffrer que ces mots en russe : « Rendez tout à »
11 cria qu'on fit venir la princesse Anne Pétrona , à laquelle il voulait dicter ; mais lorsqu'elle parut devant son lit il avait déjà perdu la parole, et il tomba dans une agonie qui dura seize heure».
L'impératrice Qatherina n'avait pas quitté son chevet depuis trois nuits ; il mourut enfin entre ses bras, le 98 janvier, ver* les quatre heures du matin.
On porta son corps dans la grande salie du palais, suivi de toute la famille impériale, du sénat, de toutes les personnes de la première distinction et d'une foule de peuple : ii fut exposé sur un lit de parade, et tout le monde eut la liberté de l'approcher et de lui baiser la main jos* qu au jour de son enterrement , qui se fit le 10— ai mars 1725.
On a cru , on a imprimé qv'il êwait nommé son épouse Catherine béritién de l'empire par son testament ; mais la vérité est qu'il n'avait point fait de testament, ou que du moins il n'en a jamais paru ; négligence bien étonnante dans un législateur, et qui prouve qu'il n'avait paa cru sa maladie mortelle.
Pierre-le-Grand fut regretté en Rtiwio de tous ceux qu'il avait formés, et la génération qui suivit celle des partisans des anciennes mœurs le regarda bientôt comme son père. Quand les étrangers ont vu que tous ses étabik<e/ne/i* étaient durables, ils ont eu pour loi une admiration constante , et ils ont avoué qu'il avait élé inspiré plutôt par une sagesse extraordinaire que par l'envie de faire des choses étonnantes. L'Europe a reconnu qu'il avait aimé la gloire, mais qu'il l'avait mise à faire du bien , que ses défauts n'avaient jamais a f faibli ses grandes qualités, qu'en lui l'homme eut ses taches, et que le monarque fut toujours grand : il a forcé la nature en tout, dans ses sujets, dans lui-même , et sur la terre et sur les eaux; mais il l'a forcée pour l'embellir. Les arts, qu'il a transplantés ôv ses mais* dans des pays dont plusieurs alors étaient sauvages, ont, en fructifiant, rendn témoignage a son génie et éternise sa mémoire; ils paraissent aujourd'hui originaires des pays mêmes où il les a portés. Lois, police, politique, discipline militaire , marine, commerce , manufactures, sciences , beaux-arts , tout s'est perfectionné selon ses vues; et, par une singularité dont il n'est point d'exemple, ce sont quatre femmes, montées après lui successivement sur le trône, qui ont maintenu tout ce qu'il acheva , et ont perfectionné tout ce qu'il entreprit.
Le palais a eu des révolutions après sa mort ; l*élat n'en a éprouvé aucune. La splendeur de cet empire s'est augmentée
sous Catherine 1**; il a triomphé des Turcs et des Suédois sous Anne Pétrowna ; il a conquis sous Elisabeth la Prusse et une partie de la Poméranie; il a joui d'abord de la paix, et il a vu fleurir les arts lous Catherine tu
[Histoire dé Pierre-ic-Grand.) PIERRE L'ERMITE. — suscitb la.
pbkmiïrk CBOISADB un 1094* — Ce Picard ,
parti d'Amiens pour aller en pèlerinage vers l'Arabie, fut cause que l'Occident s'arma contre l'Orient, et que des millions d'Européens périrent en Asie. C'est ainsi que sont enchaînés les événemens
de l'univers. 11 se plaignit amèrement à l'évêque secret, qui résidait dans le pays avec le litre de patriarche de Jérusalem, des vexations que soutiraient les pèlerins; les révélations ne lui manquèrent pas.
Guillaume de Tyr assure que Jésus-Christ apparut à l'ermite.* Je serai avec toi, lui dit*il; il est temps de secourir mes serviteurs.» A son retour à Rome, il parla d'une manière si vive, et fit des tableaux si touchans , que le pape Urbain ii crut cet homme propre à seconder le grand dessein que les papes avaient depuis long temps d'armer la chrétienté contre le mahométisme. Il envoya Pierre de province en province communiquer par son imagination forte l'ardeur de ses sentimens, et semer l'enthousiasme.
[10943 Urbain 11 tint ensuite vers Plaisance un concile en rase campagne, où se trouvèrent plus de trente mille séculiers outre les ecclésiastiques. On v pro-
Eosa la manière de venger les chrétiens, 'empereur des Grecs, Alexis Comnène , père de cette princesse qui écrivit l'histoire de son temps, envoya à ce concile des ambassadeurs pour demander quelques secours contre les musulmans, mais ce n'était ni du pape ni des Italie us qu'il devait l'attendre. Les Normands enlevaient alors Naples et la Sicile aux Grecs; et le pape, qui voulait être au moins seigneur suzerain de cet royaumes , étant d'ailleurs rival de l'Eglise grecque , devenait nécessairement pur son état l'ennemi déclaré des empereurs d'Orient, comme il était l'ennemi couvert des empereurs teu toniques. Le pape , loin de secourir les Grecs , voulait soumettre l'Orient aux Latins.
Au reste , le projet d'aller faire la guerre en Palestine fut vanté par tous les assistans au concile de Plaisance , et ne fut embrassé par personne. Les principaux
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seigneurs italiens avaient chez eux trop d'intérêts a ménager., et ne voulaient point quitter un pays délicieux pour aller se battre vers l'Arabie Pétrée.
[1095] On fut donc obligé de tenir un autre concile à Ciermont en Auvergne.
Le pape y harangua dans la grande place. On avait pleuré en Italie sur les malheurs des chrétiens de l'Asie; on s'arma enr France. Ce pays était peuplé d'une fouie de nouveaux seigneurs, inquiets, indépendans, aimant la dissipation et la guerre , plongés pour la plupart dans les crimes que la débauche entraine, et dans une ignorance aussi honteuse que leurs débauches. Le pape proposait la rémission de tous leurs péchés , et leur ouvrait le ciel , en leur imposant pour pénitence de suivre la plus grande de leurs passions , de courir au pillage. On prit donc la croix à l'envi. Les églises et les cloîtres achetèrent alors à vil prix beaucoup de terres des seigneurs, qui crurent n'avoir besoin que d'un peu d'argent et de leurs armes pour aller conquérir des royaumes en Asie. Godefroi de Bouillon , par exemple , duc de Brabant , vendit sa terre de Bouil Ion au chapitre de Liège , et Stenay à l'évêque de Verdun. Baudouin , frère de Godefroi, vendit au même évêque le peu qu'il avait en ce pays-là. Les moindres seigneurs châtelains partirent à leurs frais ; les pauvres gentilshommes servirent d'écuyers aux autres. Le butin devait se partager selon les grades, et selon les dépenses des croisés. C'était une grande source de division, mais c'était aussi un grand motif. La religion , l'avarice etl'in uiétude encourageaient également ces migrations. On enrôla une infanterie innombrable, et beaucoup de simples cavaliers sous mille drapeaux différens.
Cette foule de croisés se donna rendezvous à Constantinople. Moines , femmes .
marchands , vivandiers , tout partit , comptant ne trouver sur la route que des chrétiens, qui gagneraient des indulgences en les nourrissant. Plus de quatrevingt mille de ces vagabonds se rangèrent sous le drapeau de Coucoupétre , que j'appellerai toujours Pierre l'ermite. 11 marchait en sandales et ceint d'une corde, à la tête de l'armée. Nouveau genre de vanité ! Jamais l'antiquité n'avait vu de ces émigrations d'une partie du monde dans l'autre, produites par un enthousiasme de religion. Cette fureur épidémique parut alors pour la première
fois , afin qu'il n'y eût aucun fléau possible qui n eût affligé l'espèce humaine.
La première expédition de ce général ermite fut d'assiéger une ville chrétienne en Hongrie, nommée Malavilla, parce
3ue l'on avait refusé des vivres à ces solats de Jésus-Christ , qni , malgré leur sainte entreprise, se conduisaient en voleurs de grand chemin. La ville fut prise d'assaut , livrée au pillage , les habitans égorgés. L'ermite ne fut plus alors maître de ses croisés , excités par la soif du brigandage. Un des lieutenans de l'ermite , nommé Gautier sans Argent, qui commandait la moitié des troupes, açit de même en Bulgarie. On se réunit bientôt contre ces brigands, qui furent presque tous exterminés, et Termite arriva enfin devant Constanrinople avec vingt mille personnes mourant de faim.
Un prédicateur allemand , nommé God escale , qui voulut jouer le même rôle , fut encore plus maltraité. Dès qu'il fut arrivé avec ses disciples dans cette même Hongrie où ses prédécesseurs avaient fait tant de désordres, la seule vue de la croix rouge qu'ils portaient fut un signal auquel ils furent tous massacrés.
Une autre horde de ces aventuriers, composée de plus de deux cent mille personnes, tant femmes que prêtres, écoliers , croyant qu'elle allait défendre Jésus-Christ , s'imagina qu'il fallait exterminer tous les Juifs qu'on rencontrerait. Il y en avait beaucoup sur les frontières de France : tout le commerce était entre leurs mains. Les chrétiens, croyant venger Dieu , firent main-basse sur tous ces malheureux. Il n'y eut jamais , depuis Adrien, un si grand massacre de cette nation. Ils furent égorgés à Verdun , à Spire, à Vorms, à Cologne, à Mayence; et plusieurs se tuèrent eux-mêmes , après avoir fendu le ventre à leurs femmes , pour ne pas tomber entre les mains de ces bar- Lares. La Hongrie fut encore le tombeau de cette troisième armée de croisés.
Cependant Termite Pierre trouva devant Constantinople d'autres vagabonds italiens et allemands, qui se joignirent à lui , et ravagèrent les environs de la ville. L'empereur Alexis Comnène, qui régnait, était assurément sage et modéré.
Il se contenta de se défaire au plus tôt de pareils hôtes. Il leur fournit des bateaux pour les transporter au delà du Bosphore. Le général Pierre se vit enfin à la tête d'une armée chrétienne confie les mu-
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sulmans. Soliman, soudan de Nicee, tomba avec ses Turcs aguerris sur cette multitude dispersée. Gautier-sans Argent y périt avec beaucoup de pauvre noblesse. L'ermite retourna cependant a Constantinople, regardé comme un fanatique qui s'était tait suivre par des furieux.
11 u'en fut pas de même des chefs des croisés, plus politiques, moins enthousiastes, plus accoutumés an commandement , et conduisant des troupes un pea plus réglées. Godefroi de Bouillon menait soixante et dix mille hommes de pied , et dix mille cavaliers coutertsd'aoe armure complète , sous plusieurs bannières de seigneurs tous rangés sous la sienne.
Cependant Hugues, frère du roi de France Philippe 1", marchait par l'Italie avec d'autres seigneurs qui s'étaient joints à lui. Il allait tenter la fortune. Presque tout son établissement consistait dans le titre de frère d'un roi très peu puissant par lui-même. Ce qui est plus étrange, c'est que Robert, duc de Normandie, fil» ainé de Guillaume conquérant de l'Angleterre , quitta cette Normandie où il était à peine affermi. Chassé d'Angleterre par son cadet Guillaume-le Aoux , il lui engagea encore la Normandie pour subvenir aux frais de son armement. C'était, dit-on, un prince voluptueux et superstitieux. Ces deux qualités , qui ont leur source dans la faiblesse , l'entraînèrent à ce voyage.
Le vieux Raimond , comte de Toulouse, maître du Languedoc et d'une partie delà Provence, qui avait déjà combattu contre les musulmans en Espagne, ne trouva, ni dans son âge , ni dans les intérêts de sa patrie, aucune raison contre Ta rdeur d'aller en Palestine. Il fut un des premiers qui s arma et passa les Alpes , suivi , dit-on , de près de cent mille hommes. Il ne prévoyait pas que bieotôt on prêcherait une croisade contre sa propre famille.
Le plus politique de tous ces croisés, et peut être le seul, fut Bohémond, fit* de ce Robert Guiscard , conquérant de la Sicile. Toute cette famille de Normands, transplantée en Italie, cherchait à s'agrandir, tantôt aux dépens des papea, tantôt sur les ruines de l'empire grec. Ce Bohémond avait lui-même long -temps fait la guerre à l'empereur Alexis en Epirc et en Grèce ; et, n'ayant pour tout héritage que la petite principauté de Tarante et son courage , il profita de l'enthousiasme épidémique de l'Europe pour rassembler sous sa bannière jusqu'à dix