‹ Dictionnaire historique des événemens remarquablesChapitre 124 sur 183 · PUL PUL · texte numérisé non relu

PUL PUL

TJnc partie de la cavalerie t'avança par 11 rangea tur deux lignes ce qui lui res-

son ordre pour attaquer celle des enne* tait de troupes, son infanterie occupant

mis ; la bataille commença par cet enga- le centre, sa cavalerie les deux ailes. Le

gement , à quatre heures et demie du czar disposa son armée de même ; il avait

matin : la cavalerie cunemie était à Toc- l'avautage du nombre et celui de soixante

cident, a la droite du camp moscovite; et douze canons, tandis que les Suédois

le prince Mcnzikoff et le comte Golovfin ne lui en opposaient que quatre , et qu'ils

l'avaient disposée par intervalles entre commençaient à manquer de poudre> . des redoutes garnies de canons. Le géné- L'empereur moscovite était au centre

ral Slipcnbak, à la téte des Suédois, fon- de son armée, n'ayant alors que le tkre

dit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont de major général, et semblait obéir au gé-

seryi dans les troupes suédoises savent néral CzermetoiT; mais il allait comme cm-

qu'il était presque impossible de résister pereur de rang en rang, monté sur un che-

à Ja fureur de leur premier choc. Les es- val turc qui était un présent du grand-

cadrons moscovites furent rompus et en- seigneur, exhortant les capitaines et les

foncés. Le czar accourut lui-même pour soldats, et promettant à chacun des rôles rallier; son chapeau fut percé d une

balle de mousquet; Menzikoff eut trois A neof heure9 du matin fa b .„ chevaux tues sous lui : les Suedo.s crièrent recommença; unedes premières volées du

, M , . m . , , canon moscovite emporta les deux che-

Charlcs ne douta pas que la bataille ne vaux du brancard de Charles; il en fit at-

fût gagnée ; il avait envoyé au milieu de leler deux autref . une >econde vo,ée .

la nuit le général Creuts avec cinq mille ic brancard en pièces , et renversa le roi.

cava .ers ou dragons , qui devaient pren- De vîngt.quatre drabans qui se relayaient

dre les ennemis en flanc , tandis qu il les pour le ^ TÎn^ et ^ fa / é

. , - \ eu njire uiiuicic atuuu, OU Ulie ligne

point soutenue par le détachement de dix miIle homme8 de l'infanterie russe ,

Creuts fut rompue a son tour ; Shpen- j mit en déroute j. ée guedoise •

bak même fut fait prisonnier dans cet en- j*. cho8es Paient changée».

Sagement, tn même temps soixante et -, .... , , . ,.

ouze canons tiraient du camp sur la ca- Tous les écrivains suédois disent qu'ils

valerie suédoise , et l'infanterie russienne, î0.?!60! W5nc,a balail,e « on n avait P01nt

débouchant de ses lignes , venait attaquer de tautes '* ,mauî t0.u* lc» offlciera pré-

cellc de Charles ' tendent que c en était une grande de la

Le czar détacha alors lc prince Menzi- donner, ct,UI* pl«* g^nde encore de

kotT pour aller se poster entre Pultawa et f. cn.fer.raer dans ces PaP P^dus , malgré

les Suédois : le prince Menzikoff exécuta 1 av,S dc* P1-"8, ' ™ntrti ennemi

avec habileté et avec promptitude l'ordre aSu<!rn > tr0'8 r^ plui fort que Charles xu

de son maître; non seulement il coupa Par lc nom.bre d homm<* €* P*rU» res-

ia communication entre l'armée suédoise 8°urcca. ^ man<lua^n/ aux Suédois. Le

et les troupes restées au camp devant Pul- a10Uf ^ de ?ar™ f?1 Iax Pr,nc'Pale cause

tawa , mais ayant rencontré un corps de du mf ,heur de Charlcs à PuIla™.

réserve de trois mille hommes, il l'cnve- Déjà le prince de Wirtemherg , le gé-

loppa et le tailla en pièces. Si Menzikoff néral Binschild et plusieurs officiers prin-

fit cette manœuvre de lui-même, la Rus- cîpaux étaient prisooniers, le camp de-

aie lui dut son salut : si le czar l'ordonna, vant Pultawa forcé, et tout dans une

il était un digne adversaire de Charles xu. confusioo à laquelle il n'y avait plus de

Cependant l'infanterie moscovite sortait ressource. Le comte Piper avec quelques

de ses lignes, et s'avançait en bataille dans officiers de la chancellerie étaient sortis

la plaine. D'un autre côté la cavalerie de ce camp, et ne savaient ni ce qu'ils

suédoise se ralliait à un quart de lieue de devaient faire, ni ce qu'était devenu le

l'armée ennemie; et le roi, aidé de son roi; ils couraient de côté et d'autre dans

feld-maréchal Rcnschild ; ordonnait tout 1* plaine. Un major , nommé Bèrc , s'oC-

pour un combat général. frit de les conduite aux bagages ; mais les

nuages de pouasière et de fumée qui couvraient la campagne, et l'égarement d'esprit naturel dan* eette desolction , les conduisirent droit sur ia contrescarpe de la ville même , où il* furent tous pris par la garnison»

Le roi ne voulut point fuir, et ne pouvait se défendre. 11 avait en ce moment auprès de lui ie général Poniatowski, colonel de la garde suédoise du roi Stanislas, homme d'un mérite rare, que son attachement pour la personne de Charles avait engagé à le suivre en Ukraine sans aucun commandement. C'était un homme qui , dans toutes les occurences de sa vie , et dans les dangers , où les autres n'ont tout au plut» que de la valeur, prit toujours son parti sur-le-champ, et bien, et avec bonheur. 11 lit signe à deux drabaus, qui prirent le roi par-dessous les bras, et le mirent à cheval , malgré les douleurs extrêmes de sa blessure.

Poniatowski, quoiqu'il n'eût point de commandement dans l'armée , devenu en cette occasion général par nécessité , rallia cinq cents cavaliers auprès delà

Ce r sonne du roi; les un* étaient des draans , les autres des officiers , quelquesuns de simples cavaliers : cette troupe rassemblée , et ranimée par le malheur de son prince, se fit jour à travers plus de dix régime d s moscovites , et conduisit Charles, au milieu des ennemis, l'espace d'une lieue , jusqu'au bagage de l'armée suédoise.

Le roi fuyant et poursuivi eut son cheval tué sous lui; le colonel Giéta, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval dans sa fuite ce conquérant, qui n'avait pu y monter pendant la bataille.

Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si grand malheur; mais il fallait fuir plus loin ; on trouva dans le bagage le canosse du comte Piper, car le roi o'en eut jamais depuis qu'il sortit de Stockholm. On le mit dans cette voiture, et l'on prit avec précipitation la route du Borystbène. Le roi, qui, depuis le moment où on l'avait mis à cheval jusqu'à son arrivée au bagage, n'avait pas dit un seul mot , demanda alors ce qu'était devenu le comte Piper. « Il est pris avec toute la chancellerie , » lui répondit-on. « Et le général Renschild et le duc de Wirtemberg?» ajoirta-t-il. Ils sont aussi prisonniers , lui dit Poniarowiki. « Prisonniers chet les dusses ! re

prit Charles , en haussant les épaules , allons donc , allons plutôt chez les Turcs. • On ne remarquait pourtant point d'abattement sur son visage, et quiconque l'eût vu alors, et eût ignore son état, n'eût point soupçonné qu >1 était vaincu et blessé.

Pendant qu'il s'éloignait, les Russes saisirent son artillerie dan» le camp devaut Puitawa, son bag.tge , sa cai«*e mi-, litaire, où ils trouvèrent six millions en espèces , dépouilles des Polonais et des Saxons. Près de neuf mille hommes, Suédois ou Cosaques , fureut tué» dans la bataille ; environ six mille furent pris. Il restait encore environ se EemtUehoinuies, tant Suédois et Polonais que Cosaques , qui fuyaient vers le Borysthène, sou» la conduite du général Lcvcuhau^t 11 mar»

cha d'un côte avec ses troupes fugitives; le roi alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était rompit dans la marche; on le remit à cheval. Pour comble de disgra-e, il s'égara pendant la nuit dans un bois ; là , son courage ne pouvant pins ouppieer à ses forces épuisée*, les douleurs d** sa blessure devenues plus insupportables par la fatigue, son cheval étant tombé de lassitude , il se coucha quelques heures au pied d'un arbre, en danger d'être surpris à tout moment par les vainqueurs , qui le cherchaient de tous côtés.

Butin , la nuit du 9 au 10 juillet, il se trouva vis-a-vis le Borystbène. Levenhaupt venait d'arriver avec les débris de l'armée. Les Suédois revirent avec une joie mêlée de douleur leur roi qu'ils croyaient mort. L'ennemi approchait ; on n'avait ni pont pour passer le fleuve , ni temps pour en faire, ni poudre pour se défendre, ni provisions pour empêcher de mourir de fjim une armée qui n'avait mangé depuis deux jours. Cependant les restes de cette armée étaient des Suédois, et ce roi vaincu était Charles xu. Presque tous les officiers croyaient qu'on attendrait là de pied ferme les Russes, et qu'on périrait ou qu'on vaincrait sur le bord du tiorysthène. Charles eût pris sa os doute cette résolution, s'il n'eût été accablé de faiblesse. Sa plaie suppurait, il avait la fièvre; et on » remarqué que la plupart des hommes les plus intrépides perdent dans la fièvre de la suppuration cet instinct de valeur qui , comme les autres vertus , demande une téte libre.

Charles n'était plus lui-même. C'est ce qu'on m'a assuré, et qui est plus vraisem-

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blable. On l'entraîna comme un malade qui ne se connaît plus. 11 y avait encore par bonheur une mauvaise calèche qu'on avait amenée à tout hasard jusqu'en cet endroit ; on l'embarqua sur un petit bateau ; le roi se mit dans un antre avec le général Mazeppa. Celui-ci avait sauvé plusieurs coffres pleins d'argent ; mais le courant étant trop rapide, et un vent violent commençant à souffler, ce Cosaque jeta plus des trot» quarts de ses trésors dans le fleuve pour soulager le bateau. MuOern , chancelier du roi , et le comte Poniatowski , homme plus que jamais nécessaire au roi par les ressources que son esprit lui fournissait dans les disgrâces, passèrent dans d'autres barque» avec quelques officiers. Trois cents cavaliers et un très grand nombre de Polonais et de Cosaques, se fiant sur la bonté de leurs chevaux , hasardèrent de passer le fleuve à la nage. Leur troupe bien serrée résistait an courant, et rompait les vagues ; mais tous ceux qui s'écartaient un peu audessous furent emportés et abîmes dans le fleuve. De tous les fantassins qui risquèrent le passage, aucun n'arriva à Vautre bord. ( Histoire de Chartes XII.)

PYRENEES ^paix des ) en 1659. — La France, après la bataille des Dunes , était puissante au dehors par la gloire de ses armes , et par l'état où étaient réduites les autres nations : mais le dedans souffrait; il était épuisé d'argent; on avait besoin de la paix.

Les nations , dans les monarchies chrétiennes, n'ont jamais d'intérêt aux guerres de leurs souverains. Des armées mercenaires, levées par ordre d'un ministre, et conduites par un général qui obéit en aveugle à ce ministre , font plusieurs campagnes ruineuses, sans que les rois au nom desquels elles combattent aient Pes-

1>érance ou même le dessein de ravir tout e patrimoine l'un de l'autre. Le peuple vainqueur ne profite jamais des dépouilles du peuple vaincu : il paie tout; il souffre dans fa prospérité des armes comme dans l'adversité; et la paix lui est presque aussi nécessaire, après la plus grande victoire, que quand les ennemis ont pris ses place» frontières.

Il fallait deux chose» au cardinal , pour consommer heureusement son ministère :

faire la paix , et assurer le repos de l'état

Sar le mariage du roi. Les cabales penant «1 maladie lui fesaient sentir combien un héritier du trône était nécessaire

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a la grandeur du ministre. Toutes ces considérations le déterminèrent à marier Louis xiv promptement. Deux partis se présentaient , la Clic du roi d'Espagne , et la princesse de Savoie. Le cœur du roi avait pris un autre engagement; il aimait éperdument mademoiselle Mancinî, l'une des nièces du cardinal : né avec un cœur tendre et de la fermeté dans ses volontés, plein de passion et sans expérience , il aurait pu se résoudre à épouser sa mal-

Madame de Motteville, favorite de (a reine-mère, dont les Mémoires ont un grand air de vérité, prétend que Maza> ri» fui tenté de laisser agir l'amour du roi, et de mettre sa nièce sur le trône. Il avait déjà marié une autre nièce au prince de Conti , une au duc de Mercceur : celle que Louis xiv aimait avait été demandée en mariage par le roi d'Angleterre. C'étaient autant de titres qui pouvaient justifier son ambition. Il pressentit adroitement la reioe-mère : «Je crains bien, lui ditil, que le roi ne veuille trop fortement épouser ma nièce.» La reine, qui connaissait le ministre, comprit qu'il souhaitait ce qu'il feignait de craindre. Elle lui répondit avec la hauteur d'une princesse du sang d'Autriche, fille, femme et mère de rois , et avec l'aigreur que lui inspirait depuis auelque temps un ministre qui affectait de ne plus dépendre d'elle. Elle lui dit : « Si le roi était capable de cette indignité , je me mettrais avec mon second fils à la tête de toute la nation contre le roi et contre vous. »

Mazario ne pardonna jamais, dit-on, cette réponse à la reine : mais il prit Le

{jarti sage de penser comme elle ; il se fit ui-même un honneur et un mérite de s'opposer à la passion de Louis xiv. Son pouvoir n'avait pas besoin d'une reine de son sang pour appui. Il craie naît même le caractère de sa nièce ; et H crut affermir encore la puissance de son ministère, en fuyant la gloire dangereuse d'élever trop sa maison.

Dès l'année 1 656 il avait envoyé Lionne en Espagne solliciter la paix , et demander l'infante ; mais don Louis de Haro, persuadé que, quelque faible que tût l'Espagne , la France ne l'était pas moins, avait rejeté les offres du cardinal. L'infante, fille du premier lit , était destinée au jeune Léopold. Le roi d'Espagne, Philippe iv, n'avait alors de son second mariage qu'un fils, dont l'enfance mal

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saine fesait craindre pour «a vie. On voulait que l'infante, qui pouvait être héritière de tant d'états, portât ses droits dans la maison d'Autriche , et non dans une maison ennemie : mais enfin, Philippe iv ayant eu un autre fils , don Philippe Prosper, et sa femme étant encore enceinte, le danger de donner l'infante au roi de France lui parut moins grand , et la bataille des Duues lui rendit la paix nécessaire.

Les Espagnols promirent l'infante , et demandèrent une suspension d'armes.

Mazarin et don Louis se rendirent sur les frontières d'Espagne et de France, dans l'Ile des Faisans [1659]. Quoique le mariage d'un roi de France et la paix générale fussent l'objet de leurs conférences , cependant plus d'un mois se passa à arranger les difficultés sur la préséance , et à régler des cérémonies. Les cardinaux se disaient égaux aux rois, et supérieurs aux autres souverains. La France prétendait avec plus de justice la prééminence sur les autres puissances. Cependant don Louis de Haro mit une égalité parfaite entre Mazarin et lui, entre la France et l'Espagne.

Les conférences durèrent quatre mois.

Mazarin et don Louis y déployèrent toute leur politique ; celle du cardinal était la finesse, celle de don Louis la lenteur. Celui-ci ne donnait jamais de paroles, et celui-là en donnait toujours d'équivoques. Le génie du ministre italien était de vouloir surprendre ; celui de l'espagnol était de s'empêcher d'être surpris. On prétend u'il disait du cardinal: « Il a un grand éfaut en politique , c'est qu'il veut toujours tromper. •

Telle est la vicissitude des choses humaines, que de ce fameux traité des Pyrénées il n'y a pas deux articles qui subsistent aujourd'hui. Le roi de France garda le Roussillon , qu'il aurait toujours conservé sans cette paix : mais, à l'égard de la Flandre, la monarchie espagnole n'y a plus rien. La France était alors l'amie nécessaire du Portugal ; elle ne l'est plus : tout est changé. Mais, si don Louis de Haro avait dit que le cardinal Mazarin savait tromper, on a dit depuis qu'il savait prévoir. Il méditait dès long-temps l'alliance des maisons de France et d'Espagne. On cite cette fameuse lettre de lui, écrite pendant les négociations de Munster : « Si le roi très chrétien pouvait avoir

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les Pays Bas et la Franche-Comté en dot» en épousant l'infante, alors nous pourrions aspirer à la succession d'Espagne, Qjuelque renonciation qu'on fit faire à 1 infante ; et ce ne serait pas une attente fort éloignée , puisqu'il n'y a que la vie du prince son frère qui l'en pût exclure.» Ce prince était alors Balthaxar, qui mourut en 1649.

Le cardinal se trompait évidemment, en pensant qu'on pourrait donner les Pays-Bas et la Franche-Comté en mariage à 1 infante. On ne stipula pas une seule ville pour sa dot. Au contraire, on rendit à la monarchie espagnole des vil/es considérables qu'on avait conquises : comme Saint-Omer, Ypres, Mcnin, Oudenarde, et d'autres places. On en garda quelquesunes. Le cardinal ne se trompa point ea croyant que la renonciation serait uo jour inutile ; mais ceux qui lui font l'honneur de cette prédiction lui font donc prévois que le prince don Balthazar mourrait ea 1649; qu'ensuite les trois eofàns du second mariage seraient enlevés au berceau; que Charles, le cinquième de tous ces enfaus mâles , mourrait sans postérité ; et que ce roi autrichien ferait un jour un testament en faveur d'un petit- fils de Louis xiv. Mais enfin le cardinal Mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations, en cas que la postérité mâle de Philippe iv s'éteignit; et des événemens étranges l'ont justifié après plus de cinquante années *.

Marie-Thérèse, pouvant avoir pour dot les villes que la France rendait, n'apporta, par son contrat de mariage, que cinq cent mille écus d'or au soleil ; il ea coûta davantage au roi pour l'aller recevoir sur la frontière. Ces cinq cent mille écus, valant alors deux millions cinq cent mille livres, furent pourtant le sujet de beaucoup de contestations entre les deux ministres. Enfin la France n'en reçut jamais que cent mille francs.

Loin que ce mariage apportât aucun autre avantage, présent et réel, que celui de la paix , l'infante renonça à tous les

* La renonciation d'Anne d'Autriche avait été prétentée aux états de Caitille et d'Aragon, et acceptée par eux. Celle de Marie-Thérèse ne lent fut pas présentée ; et c'est nne dee principales raisons [sur lesquelles les cas Dis tes et les Jurisconsultes auxquels Charles II s'adressa , se fondèrent pour décider que les descendons de Marie-Thérè*fl étaient les héritiers légitimée de la couronne d*K*- P«gue.

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droits qu'elle pourrait jamais avoir sur aucune terre de son père ; et Louis xiv ratifia cette reuonciation de la manière la plus solennelle , et la fit ensuite enregistrer au parlement.

Ces renonciations et ces cinq cent mille écus de dot semblaient être les clauses ordinaires des mariages des infantes d'Espagne avec les rois de France. La reine Anne d'Autriche, fille de Philippe m, avait été mariée à Louis xui, a ces mêmes condition ; et , quand on avait donné Isabelle, fille de Henri-le Grand , à Philippe ivt roi d'Espagne, on n'avait pas stipulé plus de cinq cent mille écus d'or pour sa dot , dont même on ne lui paya jamais rien ; de sorte qu'il ne paraissait pas qu'il y eût alors aucun avantage dans ces grands mariages : on n'y voyait que des filles de rois mariées à des rois, ayant à peine un présent de noces.

Le duc de Lorraine, Charles vj, de qui la France et l'Espagne avaient beaucoup à se plaindre, ou plutôt, qui avait beaucoup à se plaindre d'elles , fut corn-

£rîs dans le traité ; mais en prince maleureux qu'on punissait parce qu'il ne pouvait se faire craindre. La France lui rendit ses étais, en démolissant Ranci, et en lui défendant d'avoir des troupes. Don Louis de Haro obligea le cardinal Mazarin à faire recevoir en grâce le prince de Gondé , en menaçant de lui laisser en souveraineté Rocroi, le Gatelet, et d'autres places dont il était en possession. Ainsi la France gagna à la fois ces villes et le grand Coude. Il perdit sa charge de

§rand-maître de la maison du roi, qu'on onna ensuite à son fils, et ne revint presque qu'avec sa gloire.

Charles u, roi titulaire d'Angleterre t plus malheureux alors que le duc de Lorraine, vint près des Pyrénées, où l'on traitait cette paix. 11 implora le secours de don Louis et de Mazarin [juin 1660]. 11 se flattait que leurs rois , ses cousinsgermains, réunis, oseraient enfin venger une cause commune à tous les souverains, puisque enfin Cromwell n'était plus ; il ne put seulement obtenir une entrevue avec don Louis. Lockbart, cet ambassadeur de la république d'Angleterre était à Saint-Jean-de-Luz; il se fesait respecter encore, même après la mort du protecteur; et les deux ministres, dans la crainte de choquer cet Anglais, refusèrent de voir Charles u. Ils pensaient que son rétablissement était impossible} et

toutes les factions anglaises , quoique divisées entre elles , conspiraient également à ne jamais reconnaître de roi. Ils se trompèrent tous deux : la fortune fit , peu de mois après , ce que ces deux ministres auraient pu avoir la gloire d'entreprendre. Charles fut rappelé dans ses états par les Anglais, sans qu'un seul potentat de l'Europe se fût jamais mis en devoir, ni d'empêcher le meurtre du père, ni de servir au rétablissement du fils. Il fut reçu dans les plaines de Douvres par vingt mille citoyens qui se jetèrent i genoux devant lui. Des vieillards, qui étaient de ce nombre , m'ont dit que presque tout le monde fondait en larmes. 11 n'y eut peutêtre jamais de spectacle plus touchant, ni de révolution plus subite. Ce changement se fit en bien moins de temps que le traité des Pyrénées ne fut conclu ; et Charles 11 était déjà paisible possesseur de l'Angle terre, que Louis xtv n'était pas encore marié par procureur.

[1660] Enfin le cardinal Mazarin ramena le roi et la nouvelle reine à Paris. Un père qui aurait marié son fils sans lui donner l'administration de son bien n'en eût pas usé autrement que Mazarin ; il revint plus puissant et plus jaloux de sa puissance, et même des honneurs, que jamais. U exigea et il obtint que le parlement vînt le haranguer par députés.

C'était une chose sans exemple dans la monarchie; mais ce n'était pas une trop grande réparation du mal que le parlement lui avait fait. Il ne donna plus la main aux princes du sang, en lieu tiers, comme autrefois. Celui qui avait traité don Louis de Haro en égal voulut traiter Je grand Condé en inférieur. Il marchait alors avec un faste royal, ayant, outre ses gardes, une compagnie de mousquetaires , a;ui a été depuis la seconde compagnie des mousquetaires du roi.

On n'eut plus auprès de lui un accès libre : si quelqu'un était assez mauvais courtisan pour demander une grâce au roi, il était perdu. La reine-mère, si long -temps protectrice obstinée de Mazarin contre la France, resta sans crédit dès qu'il n'eut plus besoin d'elle. Le roi , son fils , élevé dans une soumission aveugle pour ce ministre, ne pouvait secouer le joug qu'elle lui avait imposé aussi bien qu'à elle-même ; elle respectait sou ouvrage, et Louis xiv n'osait pas encore régner du vivant de Mazarin.

( Essai sur Us mœurs. )

4io PYR PYRRHONISME DE L'HISTOIRE.

Plusieurs doutes»

Je fais gloire d'avoir les mêmes opinions

Îue l'auteur de l'Essai sur (es mœurs et esprit des nations : je ne veux ni un pyrrhonisme outré , ni une crédulité ridicule ; il prétend que les faits principaux peuvent être vrais , et les détails très faux. 11 peut y avoir eu un prince égyptien nommé Sésost-is par les Grecs , qui ont changé tous les noms d'Egypte et de l'Asie, comme les Italien* donnent le nom de Lonara à London que nous appelons Londres, et celui de Luigi aux rois de France nommés Louis. Mais s'il y eut un Sésôstris, il n'est pas absolument sûr que son père destina tous les enfans égyptiens qui naquirent le même mois que son fils a être un jour avec lui les conquérans du monde. On pourrait même douter qu'il ait fait courir chaque matin cinq ou six lieues à ces enfans, avant de leur donner à d< jeûner.

L'enfance de Gyrus exposée, les oracles rendus à Crésus, l'aventnre des oreilles du mage Smrrdis, le cheval de Darius qui créa son maître roi , et tous ces embellissement de l'histoire pourraient être contestés par des gens qui en croiraient plus leur raison que lenrs livres.

II a osé dire et même prouver que les monument» les plus célèbres, les fêtes, les commémorations les plus solennelles ne constatent point du tont la vérité des prétendus événemens transmis de siècle en siècle à la crédulité humaine par ces solennités.

Il a fait voir crue si des statues , des temples , des cérémonies annuelles , des jeux, des mystères institués étaient une preuve, il s'ensuivrait que Castor et Pollux combattirent en effet pour les Romains, que Jupiter les arrêta dans leur fuite; il s'ensuivrait que les fastes d'Ovide sont des témoignages irréfragables de tous les miracles de l'ancienne Rome , et que tous les temples de la Grèce étaient des archives de la vérité.

Voyez le résumé de son Essai sur les mœurs et l'esprit des nations.

De Bossuet.

Nous sommes dans le siècle où l'on a détruit presque toutes les erreurs de physique. 11 n'est plus permis de parler de l'empyrée, ni aes cieux cristallins, ni de la sphère de feu dans le cercle de la lune.

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Pourquoi sera-t-il permis à Rollin, d'ailleurs si estimable , de nous bercer de tons les contes d'Hérodote , et de nous donner pour une histoire véridique un conte donné par Xénophon pour un conte? de de nous redire, de nous répéter la fabuleuse enfance de Gyrus, et ses petits tours d'adresse , et la grâce avec laquelle il servait à boire à son papa Astiagc, qui n'a jamais existé ?

On nous apprend à tous , dans nos premières années, une chronologie démontrée fausse , on nous donne des maîtres en tout genre, excepté des maître* à penser. Les hommes même les plus savans , les plus éloquens , n'ont servi quelquefois qu'à embellir le trône de l'erreur, au lieu de le renverser. Bossuet en est un grand exemple dan* sa prétendue Histoire universelle , qui n'est que celle de quatre à cinq peuples , et surtout de la petite nation juive , ou ignorée , ou justement méprisée du reste de la terre , à laquelle pourtant il rapporte tous les événemens , et pour laquelle il dit que tout a été fait, comme si un écrivain de Cornouailles disait que rien n'est arrivé dans l'empire romain qu'en vue de la province de Galles. C'est un homme qui encbàsse continuellement des pierres fausses dans de l'or. Le hasard me fait tomber dan* ce moment sur un passage de son Histoire universelle où il parle des hérésies : * Ces hérésies , dit-il , tant prédites par Jésus- Christ Ne dirait-on pas à ces mots

que Jésus-Christ a parlé dans cent endroits des opinions différentes qui devaient s'élever dans la suite des temps sur le4 dogmes du christianisme f Cependant la vérité est qu'il n'en a parlé en aucun endroit ; le mot A* hérésie même n'est dans aucun évangile ; et certes il ne devait pas s'y rencontrer, puisque le mot de dogme ne s'y trouve pas. Jésus n'ayant annoncé par lui-même aucun dogme » ne pouvait annoncer aucune hérésie. Il n'a jamais dit, ni dans ses sermons, ni à ses apôtres ; Vous croirez que ma mère est vierge; vous croirez que je suis consubstantie) à Dieu ; vous croirez que j'ai deux volontés ; vous croirez que le Saint-Esprit procède du père et du fils ; vous croirez à la transsubstantiation ; vous croirez qu'on peut résister à la grâce efficace, et qu'on n'y résiste pas.

* Patf» î*y, édiiian d'É tienne Darid, 1739.

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11 n'y a rien, en un mot, dans l'Évangile qui ait le moindre rapport aux dogmes chrétiens. Dieu voulut que tes disciples et 1< » disciples de ses disciples les annonçassent, les expliquassent dans la suite df s fiècle* ; mais Jésus n'a jamais dit un mot ni sur cet» dogmes alors incon* nus, ni sur les contestations qu'ils excitèrent longtemps après lui.

Il a parlé des faux prophètes comme tousses prédécesseurs : gaidez-vous, disait-iJ, des faux prophètes ; mai» est-ce là désigner, spécifier les contestations théolopques, les hérésies sur des points de foi? Bossutt abuse ici visiblement des mots : cela n'est pardonnable qu'à Gaimet et à de pareils commentateurs.

D'où vient que Bossuet en a imposé si hardiment? d'où vient que personne n'a relevé cette infidélité? c'est qu'il était bien sûr que sa nation ne lirait que superficiellement sa belle déclamation universelle, et que les ignora as le croiraient sur sa parole , parole éloquente et quelquefois trompeuse.

De l'Histoire ecclésiastique de Fleuri.

J'ai vu une statue de boue dansJaquelJe l'artiste avait mêlé quelque* feuilles d'or; j'ai séparé l'or, et j'ai jeté la boue. Celle statue est l'Histoire ecclésiastique compilée par Fleuri, ornée de quelques discoure détachés, dans lesquels on voit briller des traits de liberté et de vérité, tandis que le corps de l'histoire est souillé de contes qu'une vieille femme rougirait de répéter aujourd'hui.

C'est un Théodore dont on changea le nom en celui de Grégoire thaumaturge, qui, dan» sa jeunesse, étant pressé publiquement par une fille de joie de lui payer l'argent de leur» rendez-vous vrais ou faux, lui fait entrer le diable dans le corps pour son salaire.

St. Jean et la Ste. Vierge viennent ensuite lui expliquer les mystères du christianisme. Dès qu'il est jnstruit, il écrit une lettre au diable, la met sur un autel païen : la lettre est rendue à son adresse, et le diable fait ponctuellement ce que Grégoire lui a commandé. Au sortir de là, il l'ait marcher des pierres comme Ampbioo. Il est pris pour juge par deux frères qui se disputaient un étang, et pour les mettre d'accord, $1 fait disparaître l'étang; il se change en arbre comme Protbée ; il rencontre un charbonnier nommé Alexandre, et le fait évèque :

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voilà probablement l'origine de la foi du charbonnier.

C'est ttn St. Romain que l'empereur Dioctétien fait jeter au feu. Des juifs qui étaient présens se moquent de St. Romain , et disent que leur Dieu délivra des flammes Sidrac , Misac et Abdénago , mais que le petit St. Romain ne sera pas délivré par le Dieu des chrétiens. Aussitôt il tombe une grande pluie qui éteint le bûcher, à la honte des juifs. Le juge irrité condamne St. Romaio à perdre ta langue ( apparemment pour s'en être servi à demander de la pluie ). Un médecin de l'empereur, nommé Ariston, qui se trouvait là, coupe aussitôt la langue de St. Romain jusqu'à la racine. Dès que le jeune homme , qui était né bègue , eut la langue coupée, il se met à parler avec une volubilité inconcevable. Il faut que vous soyez bien mal adroit, dit l'empereur au médecin , et que vous ne sachiez pas couper des langues. Ariston soutient qu'il a fait l'opération à merveille , et que Romain devrait en être mort au lieu de tant parler. Pour le prouver , il prend un passant , lui coupe la langue et le passant meurt.

C'est un cabaretier chrétien, nommé Théodote, qui prie Dieu de faire mourir sept vierges chrétiennes de soixante-dix ans chacune, condamnées à coucher avec les jeunes gens de la ville d'Ancyre.

L'abbé Fleuri devait au moins s'apercevoir que les jeunes gen« étaient plus condamnés qu'elles. Quoi qu'il en soit , saint Théodote prie Dieu de faire mourir les sept vierges; Dieu lui accorde sa demande. Elles «ont noyées dans un lac ; saint Théodote vient les repêcher, aidé d'un cavalier céleste qui court devant lui. Après quoi il a le plaisir de les enterrer, ayant, en qualité de cabaretier , énivré les soldais qui les gardaient.

Tout cela se trouve dans le second tome de l'histoire de Fleuri , et tousses volumes sont remplis de pareils contes. Est-ce pour insulter au genre humain , j'oserais presque dire pour insulter à àlfeumême, que le confesseur d'un roi a osé écrire ces détestables absurdités? Disait il en secret à son siècle : Tous mes contemporains sont imbéciles, ils me liront, et ils me croiront? ou bien , disait-il : Les gens du monde ne me l:ront pas , les dévotes imbéciles me liront superficiellement, et c'en est assez pour moi ?

Enfin l'auteur des discours peut-il être

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l'auteur de cet honteuses niaiseries ? voulait-il, attaquant les usurpations papales dans ses discours, persuader quil était boo catholique, en rapportant des inepties qui déshonorent la religion f Disons pour sa justification qu'il les rapporte comme il les a trouvées, et qu'il ne dit jamais qu'il les croit. 11 savait trop que des absurdités monacales ne sont pas des articles de foi , et que la religion consiste dans l'adoration de Dieu, dans une vie pure, dans les bonnes œuvres, et non dans une crédulité imbécile pour des sottises du pédagogue chrétien. Enfin, il faut pardonner au savant Fleuri, d'avoir

{)ayé ce tribut honteux. Il a fait une assez >ellc amende honorable par ses discours.

L'abbé de Longuerue dit que lorsque Fleuri commença à écrire l'Histoire ecclésiastique, il la savait fort peu. Sans doute il s'instruisit en travaillant , et cela est très ordinaire ; mais ce oui n'est pas ordinaire, c'est de faire des discours aussi politiques et aussi sensés après avoir écrit tant de sottises. Aussi qu'est-il arrivé ? on a condamné à Rome ses excellent discours, et on y a très bien accueilli ses stupidités : quand je dis qu'elles y sont bien accueillies* ce n'est pas qu'elles y soient lues , car on ne lit point a Rome.

De l'histoire juive.

C'est une grande question parmi plusieurs théologiens , si.les livres purement historiques des Juifs ont été inspirés; car, pour les livres de préceptes et pour les prophéties, il n'est point de chrétien qui en doute , et les prophètes eux-mêmes disent tous qu'ils écrivent au nom de Dieu ; ainsi on ne peut s'empêcher de les croire sur leur parole sans une grande impiété : mais il s'agit de savoir si Dieu a été réellement dans tous les temps l'historien du peuple juif.

Le Clerc et d'autres théologiens de Hollande prétendent qu'il n'était pas même nécessaire que Dieu daignât dicter toutes les annales hébraïques , et qu'il abandonnât cette partie a la science et à la foi humaine. Grotius, Simon, Dupin, ne s'éloignent pas de ce sentiment. Ils pensent que Dieu disposa seulement l'esprit des écrivains à n'annoncer que la vérité.

On ne connaît point les auteurs du livre des Juges , ni de ceux des Rois et des Paralipomènes. Les premiers écrivains hébreux citent d'ailleurs d'autres livres

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qui ont été perdus, comme (i) celui des Guerres du Seigneur (a) , le Droiturier, ou le livre des Justes , (3) celui des Jours de Salomon (4) » et ceux des Annales des rois d'Israël et de Juda. Il y a surtout des textes quil est difficile de concilier : par exemple, on voit dans le Pentateuque que les Juifs sacrifièrent, dans le désert, au Seigneur, et que leur seule idolâtrie fut celle du veau d'or ; cependant il est dit dans Jérémie (5) , dans Amos (6) , et dans les Discours de saint Etienne (y) qu'ils adorèrent pendant quarante ans le dieu Molocb et le dieu Rcmphao , et qu'ils ne sacrifièrent point au Seigneur.

11 n'est pas aisé de comprendre comment Dieu dicla l'histoire des rois de Juda et d'Israël, puisque les rois d'Israël étaient hérétiques, et que même quand les Hébreux voulurent avoir des rois, Dieu leur déclara expressément, par la bouche de son propnète Samuel, que c'est (8) rejeter Dieu que d'obéir a des monarques; or, plusieurs sa vans ont été étonnés que Dieu voulût être l'historien d'un peuple qui avait renoncé â être gou verné par lui.

Quelques critiques trop hardis ont demandé si Dieu peut avoir dicté que le premier roi Saiil remporta une victoire à la tète de trois cent trente mille hommes 19), puisqu'il dit qu'il n'y avait que deux épées (10} dans toute la nation, et qu'ils étaient obligés d'aller chez les Philistins pour faire aiguiser leurs coignées et leurs serpettes.

Si Dieu peut avoir dicté que David, qui était (11) selon son cœur (1 a) , se mit à la tête de quatre cents brigands chargés de dettes.

Si David peut avoir commis tous les crimes que la raison peu éclairée par la foi ose lui reprocher.

Si Dieu a pu dicter les contradictions

(t) Nomb. chap. XXI , T. 14.

(a)Jotué, etup. X, v. i3; et II de» Roii, v. x, 18.

(3) III dm Roi*, chap. XI , v. 41 .

(4) 111 de* Roi*, chap. XIV, v. 19, »9, «t aillent*.

(5) Chap. VII, v. a*.

(6) Chap. V , v. «6.

(7) Acte* de* apôtic», chap. VII, v. 43.

(8) I de* Roii , chap. X , t. i 9.

(9) I de* Roi* , ch*p. XI , v. 8.

(10) I de* Roi* , chap. XII , r. 10 , ai.

(11) I de* Roi*, chap. XIII , v. 14.

(isj I de* Roi*, ehtp. XXII , v. a,

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qui se trouvent entre l'histoire des Rois et les Paralipomènes.

On a eucore prétendu que l'histoire des Bois ne contenant que des événemens sans aucune instruction et même beaucoup de crimes, il ne paraissait pas digoe de PEtre éternel d'écrire ces événemens et ces crimes. Mais nous sommes bien loin de vouloir descendre dans cet abîme tbéologique; nous respectons, comme nous le devons, sans examen, tout ce que la synagogue et l'église chrétienne ont respecté.

Qu'il nous soit seulement permis de demander pourquoi les Juifs, qui avaient une si grande horreur pour les Egyptiens, prirent pourtant toutes les coutumes égyptiennes : la circoncision , les ablutions, le» jeûnes, les robes de lin, le bouc émissaire , la vache rousse , le serpent d'airain , et cent autres usages?

Quelle langue parlaient-ils dans le dé' sert? Il est dit au psaume lxxx (ij qu'ils n'entendirent pas l'idiome qu'on parlait au delà de la mer Rouge. Leur langage au sortir de l'Egypte était-il égyp* tien ? Mais pourquoi ne trouve-t-on dans les caractères dont ils se servent aucune trace des caractères d'Egypte? pourquoi aucun mot égyptien dans leur patois mêlé de tyrien , d'axotien , et de syriaque corrompu ?

Quel était le Pharaon sous lequel ils s'enfuirent? Etait-ce l'éthiopien Catisan dont il est dit dans Diodorc de Sicile (a) qu'il bannit une troupe de voleurs vers le mont Sina , après leur avoir fait couper le nex ?

Quel prince régnait à Tyr lorsque les Juifs entrèrent dans le pays de Canaan? Le pays de Tyr et de Sidon était-il alors une republique, ou une monarchie ?

D'où vient que Sanchoniathon , qui était de Phénicie, ne parle point des Hébreux? S'il en avait parlé, Eusèbe, qui rapporte des pages entières de Sanchoniathon , n 'aurait-il pas fait valoir un si glorieux témoignage en faveur de la nation hébraïque ?

Pourquoi ni dans les monumens qui nous restent de l'Egypte , ni dans le Shasta et dans le Veidam des Indiens, ni dans les cinq Kings des Chinois, ni dans les lois de Z oroastre , ni dans aucun ancien

(0 Ver. 5.

C«) lîv. n.

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auteur grec, ne trouve-t-on aucun de8 noms des premiers patriarches juifs qui sont la source du genre humain?

Comment Noé , le restaurateur de la race des hommes, dont les enfans se partagèrent tout l'hémisphère , a-t-il été absolu ment inconnu dans cet hémisphère?

Comment Enoch, Selh,Caïn, Abcl, Eve, Adam le premier homme, ont-ils été partout ignorés , excepté dans la nation juive?

On pourrait faire ces questions et mille autres encore plus embarrassantes , si les livres des Juifs étaient, comme les autres, un ouvrage des hommes; mais étant d'une nature entièrement différente , ils exigent la vénération , et ne permettent aucune critique. Le champ du pyrrhonisme est ouvert pour tous les peuples , mais il est fermé pour les Juifs. Nous sommes à leur égard comme les Egyptiens, qui étaient plongés dans les plus épaisses ténèbres de la nuit, tandis que les Juifs jouissaient du plus beau soleil dans la petite contrée de Gessen.

Ainsi n'admettons nul doute sur l'histoire du peuple de Dieu ; tout y est mystère et prophétie, parce que ce peuple est le précurseur des chrétiens. Tout y est prodige , parce que c'est Dieu qui est à la tête de cette nation sacrée; en un mot, l'histoire juive est celle de Dieu même, et n'a rien de commun avec la faible raison de tous les peuples de l'univers. Il faut, quand on lit 1 Ancien et le Nouveau Testament, commencer par imiter le père Canaye.

Des Egyptiens.

Comme l'histoire des Egyptiens n'est pas celle de Dieu, il est permis de s'en moquer. On l'a déjà fait avec succès sur ses dix-huit mille villes et sur Thèbcs aux cent portes par lesquelles sortait un million de soldats, ce qui supposait cinq millions d'habi tans dans la ville, tandis que l'Egypte entière ne contient aujourd'hui que trois millions d'âmes.

Presque tout ce qu'on conte de l'an- / cienne Egypte a été écrit apparemment avec une plume tirée de l'aile du phénix qui venait se brûler tous les cinq cents ans dans le temple d'Hiéropolis pour y renaître.

Les Egyptiens adoraient-ils en effet des boeufs, des boucs, des crocodiles, des singes, des chats et jusqu'à des oignons? Il suffit qu'on l'ait dit une fois, pour que

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mille copistes l'aient redit en vers et en proue. Le premier qui fit tomber tant de nations en erreur sur L's Egyptiens , est Sancboniathon , le plus ancien auteur que nous ayons parmi ceux dont les Grecs nous ont conservé des fragmena. Il était voisin des Hébreux, et incontestablement plus ancien que Moïse , puisqu'il ne parle pas de ce Moïse , et qu'il aurait fait mention sans doute d'un si grand homme et de ses épouvantables prodiges, s'il fût vena après lui , ou s'il avait été son contemporain.

Voici comme il s'exprime : Ces choses sont écrites dans l'H istoire du monde do Thaut et dans ses mémoires : mais ses premiers f tommes consacrèrent des plantes et des productions de la terre ; ils leur attribuèrent la divinité; ils révérèrent Us choses tfui les nourrissaient ; ils leur offriront leur boire et leur manger, celte religion étant conforme à la faiblesse de leurs esprits.

Il est très remarquable que Sanchoniathon, qui vivait avant Moïse, cite les livres de Thaut» qui avaient huit cents ans d'antiquité; mais il est plus remarquable encore que Sanchoniathon s'est trompé, en disant que les Egyptiens adoraient des oignons : ils ne les adoraient certainement pas, puisqu'ils les mangeaient.

Cicéron, qui vivait dans le temps où César conquit l'Egypte» dit dans son livre de la Divination, qu'il n'y a point de superstition que les Hommes n'aient embrassée; mais qu'il n'est encore aucune nation qui se soit avisée de manger ses dieux.

De quoi se seraient nourris les Egyptiens , s\ls avaient adoré tous les boeufs et tous les oignons f L'auteur de Y Essai sur les moeurs et l'esprit des nations a dénoué le nœud de cette difficulté, en disant qu'il faut faire une grande différence entre un oignon consacré et un oignon dieu. Le bœuf Apis était consacré; mais les autres bœufs étaient mangés par les prêtres et par tout le peuple.

Une ville d'Egypte avait consacré un chat, pour remercier les dieux d'avoir fait naître des chats qui mangent des souris. Diodore de Sicile rapporte que les Egyptiens égorgèrent de son temps un Romain qui avait eu le malheur de tuer un chat par mégarde. Il est très vraisemblable que c'était le chat consacré. Je ne voudrais pas tuer une cigogne en IIol-

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lande. On y est persuadé qu'elles portent bonheur aux maisons sur le toit desquelles elles se penhent. Un Hollandais de mauvaise humeur me ferait payer cher sa cigogne.

Dans un nome d'Egypte voisin du Nil, il y avait un crocodile sacré. C'était pour obtenir des dieux que les crocodiles mangeassent moins de petits enfaus. Origèoe, qui vivait dans Alexandrie , et qui devait être bien instruit de la religion du pars, s'exprime ainsi dans sa réponse à Cebe, au liv. m : Nous n'im fons point les Egyptiens dans le culte d'isis et d'Osiris; nous n'y joignons point Minerve comme ceux du nome de Sais. Il dit dans un autre endroit : Amman ne souffre pas que les habitans de la ville d' Apis vert Us Libie mangent des vaches. Il est clair

Sir ces passages, qu'on adorait Isis et siris.

Il dit encore: Il n'y aura rien de mauvais à s'abstenir des animaux utiles aux hommes; mais épargner un crocodile , l'estimer consacré à je ne sais qucUe divinité, n'est-ce pas une extrême folio?

11 est évident par tous ces passages que les prêtres, les sckoens d'Egypte adoraient des dieux et non pas des béte^ Ce n'est pas que les manœuvres et les blanchisseuses ne pussent très bien prendre pour une divinité la bête consacrée. Il se peut même que les dévotes de cour, encouragée» dans leur zèle par quelques théologiens d'Egypte, aient cru le bœuf Apis un dieu , lui aieot fait desneuvaînes, et qu'il y ait eu des hérésies.

voyez ce qu'en dit l'auteur de la Philosophie de l'histoire *.

Le monde est vieux , mais l'histoire est d'hier. Celle que nous nommons on cienne, et qui est en effet très récente, ne remonte guère qu'à quatre ou cinq mille ans : nous n'avons avant ce temps que quelques probabilités; elles nous ont été transmises dans les annales des brach mânes, dans la chronique chinoise , dans l'histoire d*Hérodote. Les ancienne* chroniques chinoises ne regardent que cet empire séparé du reste du monde.

Hérodote, plus intéressant pour nous, parle de la terre alors connue. En récitant aux Grecs les neuf livres de son histoire , il les enchanta par la nouveauté de cette

* Rites égyptiens, Essai sur les mœurs, etc.. tome I , Introduction.

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entreprise , par ]e charme de sa diction , et surtout par les fables.

De i'hisloire d'Hérodote.

Presque tout ce qu'il raconte sur la foi des étrangers est fabuleux ; mais tout ce qu'il a vu est vrai. On apprend de lui, par exemple, quelle extrême opulence et quelle splendeur régnaient dans l'Asie Mineure, aujourd'hui, dit-on , pauvre et dépeuplée, li a vu a Delphes les présens d'or prodigieux que les rois de Lydie avaient envoyés au temple; et il parle à de» auditeurs qui connaissaient Delphes comme lui. Or quel espace de temps a dù s'écouler avant que les rois de Lydie eussent pu amasser assez de trésors superflus pour faire des préaens si considérables à un temple étranger l

Mais quand Hérodote rapporte les contes qu'il a entendus, son livre n*c*t plus qu'un roman qui ressemble aux fables inillcsiennes.

C'est un Gandaulc qui montre sa femme toute nue à son ami Gygès ; c'est cette femme qui par modestie ne laisse à Gygès que le choix de tuer son mari, d épouser la veuve , ou de périr.

C'est un oracle de Delphes qui devine que dans le même temps qu'il parle, C ré su», à cent lieues de là, fait cuire une tortue dans un plat d'airain.

C'est dommage que Rollin , d'ailleurs estimable, répète tous les contes de cette espèce. Il admire la science de l'oracle et la véracité d'Apollon , ainsi que la pudeur de la femme du roi Candaule, et à ce sujet il propose à la police d'empêcher les jeune gens de se baigner dans la rivière. Le temps est si cher, et l'histoire si immense , qu il faut épargner aux lecteurs de telles fables et de telles moralités.

L'histoire de Cyrus est toute défigurée par des traditions fabuleuses. Il y a grande apparence que ce Kiro ou Kosrou qu'on nomme Cyrus, à la tète des peuples

Î guerriers d'Elam , conquit en effet Babyone amollie par les délices. Mais on ne sait pas seulement quel roi régnait alors à Babylone; les uns disent fiaithazar, les autres Anaboth. Hérodote fait tuer Cyrus dans une expédition contre les Massagètes. Xénophon, dans son roman moral et politique, le fait mourir dans son lit.

On ne sait autre chose dans ces ténèbres de l'histoire, sinon qu'il y avait depuis très long-temps de vastes empires et des tyrans dont la puissance était fondée

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sur la misère publique ; que la tyrannie était parvenue jusqu'à dépouiller les hommes de leur virilité, pour s'en servir à d'infimes plaisirs au sortir de l'enfance, et pour les employer dans leur vieillesse à la garde des femmes ; que la superstition gouvernait les hommes ; qu'un songe était regardé comme un avis du ciel, et qu'il décidait de la paix et de la guerre, etc.

A mesure qu'Hérodote dans son histoire se rapproche de son temps, il est mieux instruit et plus vrai. 11 faut avouer que l'histoire ne commence pour nous qu'aux entreprises des Perses contre les Grecs. On ne trouve avant ces grands événemens que quelques récits vagues, enveloppés de contes puérils. Hérodote devient le modèle des historiens quand il décrit ces prodigieux préparatifs deXerxès pour aller subjuguer la Grèce, et ensuite l'Europe. Il exagère sans doute le nombre de ses soldats; mais il les mène avec une exactitude géographique de Suze jusqu'à la ville d'Athènes. Il nous apprend comment étaient armés tant de peuples différens que ce monaraue traînait après lui : aucun n'est oublié du fond de l'Arabie et de l'Egypte jusqu'au delà de la Bactriane et de 1 extrémité septentrionale de la mer Caspienne , pays alors habité par des peuples puîssans, et aujourd'hui par des Tartares vagabonds. Toutes les nations , depuis le Bosphore de Thrace jusqu'au Gaoge , sont sous ses étendards.

On voit avec étonnement que ce prince possédait plus de terrain que n'en eut l'empire romain. Il avait tout ce qui appartient aujourd'hui au grand-mogol en deçà du Gange ; toute la Perse et tout le pays des Usbecks; tout l'empire des Turcs, si vous en exceptez la Bomanic; mais en récompense il possédait l'Arabie. On voit par l'étendue de ses états quel est le tort des déclama teurs en vers et en prose , de traiter de fou Alexandre * , vengeur de la Grèce , pour avoir subjugué l'empire de l'ennemi des Grecs. 11 alla en Egypte, à Tyr et dans l'Inde , mais il le devait; et Tyr, l'Egypte et l'Inde appartenaient à la puissance qui avait ravagé la Grèce.

Usage qu'on peut faire d'Hérodote.

Hérodote eut le même mérite qu'Homère ; il fut le premier historien comme

• Voyem l'axtaole Alexandre, dans le Dictionnaire philosophique.

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Homère le premier poète épique , et tons deux saisirent les beautés propres d'un art qu'on croit inconnu avant eux. C'est un spectacle admirable dans Hérodote , que cet empereur de l'Asie et de l'Afrique , qui fait passer son armée immense sur un pont de bateaux d'Asie en Europe, qui prend la Thrace , la Macédoine , la Tbessalie, l'Achaïe supérieure, et qui entre dans Athènes abandonnée et déserte.

On ne s'attend point que les Athéniens sans ville, sans territoire, réfugiés sur leurs vaisseaux avec quelques autres Grecs, mettront en fuite la nombreuse flotte du grand roi : qu'ils rentreront chex eux en vainqueurs; qu'ils forceront Xerxès à ramener ignominieusement les débris de son armée, et qu'ensuite ils lui défendront par un traité de naviguer sur leurs mers. Cette supériorité d'un petit peuple généreux , libre , sur toute l'Asie esclave , est peut-être ce qu'il y a de plus glorieux chez les hommes. Ou apprend aussi par cet événement que les peuples de l'Occident ont été toujours meilleurs marins que les peuples asiatiques. Quand on lit l'histoire moderne, la victoire de Lépan te fait souvenir de celle de Salamine ; et on compare don Juan d'Autriche et Colonne , à Thémistocle et à Euribiades. Voilà peutêtre le seul fruit qu'on peut tirer de la connaissance de ces temps reculés.

Il est toujours bien hardi de vouloir pénétrer dans les desseins de Dieu ; mais cette témérité est mêlée d'un grand ridicule quand on veut prouver que le Dieu de tous les peuples de la terre , et de toutes les créatures des autres globes, ne s'occupait des révolutions de l'Asie', et qu'il n'envoyait lui-même tant de conquérans les uns après les autres, qu'en considération du petit peuple juif, tantôt pour l'abaisser, tantôt pour le relever, toujours pour l'instruire; et que cette petite horde opiniâtre et rebelle était le centre et l'objet des révolutions de la terre.

Si le conquérant mémorable qu'on a nommé Cyrus se rend maître de Babylone, c'est uniquement pour donner à quelques Juifs la permission d'aller chez eux. Si Alexandre est vainqueur de Darius, c'est pour établir des fripiers juifs dans Alexandrie. Quand les Romains joignent la Syrie à leur vaste domination , et englobent le pays de Judée dans leur empire, c'est encore pour instruire les Juifs. Les Arabes et les Turcs ne sont

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venus que pour corriger ce peuple. 11 faut avouer qu'il a eu une excellente éducation; jamais on n'eut tant de précepteurs, et jamais on n'en profita si mal.

On serait aussi bien reçu à dire que Ferdinand et Isabelle ne réunirent les provinces de l'Espagne que pour chasser une partie des Juifs et pour brûler l'autre : que les Hollandais n ont secoué le joug du tyran Philippe u que pour avoir dix mille Juifs dans Amsterdam , et que Dieu n'a établi le chef visible de l'église catholique au Vatican, que pour y entretenir des synagogues moyennant finance.

Ifous savons b'wn que la Providence s'étend sur toute la terre ; mais- c'est par cette raison -là même qu'elle n'est pas bornée à un seul peuple.

De Thucydide.

Revenons aux Grecs. Thucydide , successeur d'Hérodote , se borne à nous détailler l'histoire de la guerre du Péloponèse, pays qui n'est pas plus grand qu'une province de France ou d'Allemagne , mais qui a produit des hommes en tout genre dignes d'une réputation immortelle : et comme si la guerre civile, le plus horrible des fléaux, ajoutait un nouveau feu et de nouveaux ressorts à l'esprit humain , c'est dans ce temps Que tous les arts florissaient en Grèce. C est ainsi qu'ils commencent à se perfectionner ensuite à Rome dans d'autres guerres civiles du temps de César, et qu'ils renaissent encore dans notre quinzième et seizième siècle de l'ère vulgaire, parmi les troubles de l'Italie.

Epoque d'Alexandre,

Après cette guerre du Péloponèse, décrite par Thucydide , vient le temps célèbre d'Alexandre, prince digne d'être élevé par Aristote, qui fonde beaucoup plus de villes que les autres conquérans n'en ont détruit , et qui change le commerce de l'univers.

De son temps et de celui de ses successeurs florissait Carthage; et la république romaine commençait à fixer sur elle les regards des nations. Tout le Nord et l'Occident sont ensevelis dans la barbarie. Les Celtes, les Germains, tous les peuples du Word sont inconnus.

Si Quinte-Curce n'avait pas défiguré l'histoire d'Alexandre par mille fables, que de nos jours tant de déclamateurs

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ont répétées , Alexandre serait le seul hé"ros de l'antiquité dont on aurait une histoire véritable. On ne sort point d'étonnement quand on voit des historiens latins, venus quatre cents ans après lui, faire assiéger par Alexandre des villes indiennes auxquelles ils ne donnent que des noms grecs , et dont quelques-unes n'ont jamais existé.

Quinte • Curce , après avoir placé le Tanaïs au delà de la mer Caspienne , ne manque pas de dire que le Gange , en se détournant vers l'Orient , porte aussi bien que l'Indus ses eaux dans la mer Bouge,

3 ni est à l'Occident. Cela ressemble au iscôurs de Trimalcion , qui dit qu'il a chex lui une Tïiobé enfermée dans le cheval de Troie; et qu'Annibal, au sac de Troie, ayant pris toutes les statues d'or et d'argent , en fit l'airain de Corinlhe.

On suppose qu'il assiège une ville nom* ruée Ara, près du fleuve Indus, et non loin de sa source. C'est tout juste le grand chemin de la capitale de l'Empire, à huit cents milles du pays où l'on prétend que séjournait Porus, comme le disent aussi nos missionnaires.

Après celte petite excursion sur l'Inde, dans laquelle Alexandre porta ses armes par le même chemin que le Sha- Nadir prît de nos jours, c'est-à-dire par la Perse et le Candahar, continuons l'examen de Quinte-Curce.

il lui plaît d'envoyer une ambassade des Scythes à Alexandre sur les bords du fleuve Jaxartes. Il leur met dans la bouche une harangue telle que les Américains auraient dù la faire aux premiers conquérans espagnols. Il peint ces Scythes comme des hommes paisibles et justes, tout étonnés de voir un voleur grec, venu de si loin pour subjuguer des peuples que leurs vertus rendaient indomptables. Il ne songe pas que ces Scythes invincibles avaient été subjugués par lés rois de Perse. Ces mêmes Scythes si paisibles et si justes se contredisent bien honteusement dans la harangue de Quinte - Curce ; ils avouent qu'ils ont porté le fer et la flamme jusque dans la haute Asie. Ce sont, en effet, cés mêmes TartareB qui, joints à tant de hordes du Nord , ont dévasté si long-temps l'uni- ▼era connu, depuis la Chine jusqu'au mont Atlas.

Toutes ces harangues des historiens ocraient fort belles dans un poème épique,

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où l'on aime fort les prosopopées. Elle* sont l'apanage de la fiction, et c'est malheureusement ce qui fait que les histoires en sont remplies; l'auteur se met sans façon à la place de son héros.

Quinte-Curce fait écrire une lettre par Alexandre à Darius. Le héros de la Grèce dit dans cette lettre que le monde ne peut souffrir deux soi ci (s ni deux maîtres. Bollin trouve avec raison qu'il y a plus d'enflure que de grandeur dans cette lettre. Il pouvait ajouter qu'il y a encore plus de sottise que d'enflure. Mais Alexandre l'a-t-il écrite P c'est là ce qu'il fallait examiner. Il n'appartient qu'à don Japhetd'Arménie , le fou de Charles- Quint, de dire que deux soleils, dans un lieu trop étroit , rendraient trop excessif le contraire du froid. Mais Alexandre était-il un don Japhet d'Arménie?

Un traducteur pincé de l'énergique Tacite , ne trouvant point dans cet historien la lettre de Tibère au sénat contre Séjan, s'avise de la donner de sa tête, et de se mettre à la fois à la place de l'empereur et de Tacite. Je sais que Tite- Live prête souvent des harangues à ses héros : quel a été le but de Tite-Live ? de montrer de l'esprit et de l'éloquence. Je lui dirais volontiers : Si tu veux haranguer , va plaider devant le sénat de Rome ; si tu veux écrire l'histoire, ne nous dis que la vérité.

N'oublions pas la prétendue Thaïestris, reine des Amazones, qui vint trouver Alexandre pour le prier de lui faire un enfant. Apparemment le rendez-vous fut donné sur les bords du prétendu Tanaïs.

Des viilcs sacrées.

Ce qu'il eût fallu bien remarquer dans l'histoire ancienne, c'est que toutes les capitales et même plusieurs villes médiocres furent appelées sacrées , villes de Dieu, La raison en est qu'elles étaient fondées sous les auspices de quelque dieu protecteur.

Babylone signifiait la ville de Dieu, du père Dieu. Combien de villes dans la Syrie, dans la Parthie, dans l'Arabie, dans l'Egypte, n'eurent point d'autre nom que celui de viUes sacrées ? Les Grecs les appelèrent Diosfoiû, Hie rapoiis, en traduisant leur nom exactement. 11 y avait même jusqu'à des villages, jusqu'à des collines sacrées, Hiera corne , Hieravoiis, Bierapetra. Les

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forteresses, surtout Hieragerma , étaient habitées par quelque dieu.

Ilion, la citadelle de Troie, était toute divine; elle fut bâtie par Neptune. Le palladium lui assurait la victoire sur tous ses ennemis. La Mecque , devenue si fameuse , plus ancienne que Troie , était nacrée. Aden ou Eden, sur le bord méridional de l'Arabie, était aussi sacrée que la Mecque , et plus antique.

Chaque ville avait ses oracles, ses prophéties qui lui promettaient une durée éternelle, un empire éternel, des prospérités éternelles , et toutes furent trompées.

Outre le nom particulier que chaque métropole s'était donné , et auquel elle joignait toujours les épithètes de divin, de sacré , elles avaient un nom secret et plus sacré encore, qui n'était connu que d'un petit nombre de prêtres auxquels il n'était permis de le prononcer que dans d'extrêmes dangers, de peur que ce nom connu des ennemis ne fût invoqué par eux , ou qu'ils ne l'employassent à quelque conjuration , ou qu'ils ne s'en servissent pour engager le dieu tutélaire à se déclarer contre la ville.

Macrobe dit que le secret fut si bien gardé chez les Romains, que lui-même n'avait pu le découvrir. L'opinion qui lui parait la plus vraisemblable est que ce nom était Opis oonsiva ou Ops oonsiva * ; Angeio Pditiano prétend que ce nom était Amariltis; mais il en faut croire plutôt Macrobe qu'un étranger du 16e siècle.

Les Romains ne furent pas plus instruits du nom secret de Garthage que les Carthaginois de celui de Rome. On nous a seulement conservé l'évocation secrète prononcée par Scipion contre Carthage :

S'il est un dieu ou une déesse qui ait pris sous sa protection le peuple et la ville de Carthage, je vous vénère, je vous demande pardon, je vous prie de quitter Carthage, ses places , ses te mpies , de leur laisser la crainte, la terreur et le vertige, et de venir à Rome avec moi et les miens. Puissent nos temples, nos sacrifices, notre ville, notre peuple , nos soldats vous être plus agréables que ceux de Carthage! Si vous en usez ainsi, je vous promets des temples et des jeux.

* Maerob., lir. III, chap. IX.

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Le dévouement des villes ennemies était encore d'un usage très ancien. II ne fut point inconnu aux Romains. Ils dévouèrent en Italie Veïes , Fidène , Gabie, et d'autres villes; hors de l'Italie Carthage et Corinthe : ils dévouèrent même quelquefois des armées. On in vaquait dans ces dévouemens Jupiter en élevant la main droite au ciel, et la déesse Tellus en posant la main à terre.

C'était l'empereur seul, c'est-à-dire le général d'armée ou le dictateur, qui fesait la cérémonie du dévouement; il priait les dieux d'envoyer la fuite, la crainte, la terreur, etc., et il promettait d'immoler trois brebis noires.

Il semble que les Romains aient pris ces coutumes des anciens Etrusques, les Etrusques des Grecs, et les Grecs des Asiatiques. Il n'est pas étonnant qu'on en trouve tant de traces chez le peuple juif.

Outre la ville sacrée de Jérusalem , ils en avaient encore plusieurs autres; par exemple ,-Lydda, parce qu'il y avait une école de rabbins. Sa marie se regardait aussi comme une ville sainte. Les Grecs donnèrent aussi à plusieurs villes Je nom de Sevastos , auguste, sacrée.

Des autres peuples nouveaux,

La Grèce et Rome sont des républiques nouvelles en comparaison des Chaldéens, des Indiens, des Chinois, des Egyptiens.

L'histoire de l'empire romain est ce qui mérite le plus notre attention , parce que les Romains ont été nos maîtres et nos législateurs. Leurs lois sont encore en vigueur dans la plupart de nos provinces: leur langue se parle encore; et long- temps après leur chute elle, a èt£ la seule langue, dans laquelle on rédigea les actes publics en Italie, en Allemagne, en Espagne, en France, en Angleterre, en Pologne.

Au démembrement de l'empire romain en Occident , commence un nouvel ordre de choses; et c'est ce qu'on, appelleraistoire du moyen âge; histoire barbare de peuples barbares qui devenus, chrétiens n'en deviennent pas meilleurs.

Pendant que l'Europe est ainsi bouleversée, on voit paraître au septième siècle les Arabes jusque là renfermés dans leurs déserts. Ils étendent leur puissance et leur domination dans la haute Asie, dans l'Afrique, et envahissent l'Espagne : les Turcs leur succèdent , et établissent le

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i>iége de leur empire à Constantinople , au milieu du quinzième siècle.

C'est sur la fia de ce siècle qu'un nouveau monde est découvert; et bientôt après la politique de l'Europe et les arts prennent une forme nouvelle. L'art de l'imprimerie et la restauration des sciences font qu'enfin on a quelques histoires assez fidèles, au lieu des chroniques ridicules renfermée!* dans les cloftres depuis Grégoire de Tours. Chaque nation dans l'Europe a bientôt ses historiens» L'ancienne indigence se tourne en superflu; il n'est point de ville qui ne veuille avoir son histoire particulière. On est accablé sons le poids des minuties. Un homme qui ▼eut s'instruire est obligé de s'en tenir au fil des grands événemenst et d'écarter tous les petits faits particuliers qui viennent à la traverse ; il saisit dans la multitude des révolutions l'esprit des temps et les moeurs des peuples.

Il faut surtout s'attacher à l'histoire de sa patrie, l'étudier, la posséder, réserver pour elle les détails , et jeter une vue plus générale sur les autres nations. Leur histoire n'est intéressante que par les rapports qu'elles ont avec nous, ou par les grandes choses qu'elles ont faites : les premiers âges depuis la chute de l'empire romain ne sont, comme on l'a remarqué ailleurs, que des aventures barbares sous des noms barbares , excepté le temps de Gharlemagne. Et que d'obscurités encore dans celte grande époque i L'Angleterre reste presque isolée jusqu'au règne d'Edouard m. Le Nord est sauvage jusqu'au seizième siècle; l'Allemagne est long-temps une anarchie. Les querelles des empereurs et des papes désolent six cents ans l'Italie ; et il est difficile d'apercevoir la vérité À travers les passions des écrivains peu instruits qui ont donné les chroniques informes de ces temps malheureux,

La monarchie d'Espagne n'a qu'un événement sous les rois visigoths , et cet événement est celui de sa destruction.

Tout est confusion jusqu'au règne d'Isabelle et de Ferdinand.

La France jusqu'à Louis xi est en proie à des malheurs obscurs , sons uo gouvernement sans règle. Daniel, et après loi le président Héoault , ont beau prétendre que les premiers temps de la France sont plus intéressons que ceux de Rome, ils ne s'aperçoivent pas que les commenced'uu si vaste empire sont d'autant

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plus intéressans qu'il» sont plut et qu'on aime à voir la petite source d'un torrent qui a inondé près de la moitié de 1 hémisphère.

Pour pénétrer dans le labyrinthe ténébreux du moyen âge, il faut le secours des archives , et on n'en a presque point. Quelques anciens couvens ont conservé des chartes, des diplômes qui contiennent des donations dont l'autorité est très suspecte. L'abbé de Longuerue dit que de quinze cents chartes il y en a mille de fausses , et qu'il ne garantit pas les autres.

Ce n'est pas là un recueil où l'on puisse s'éclairer sur l'histoire politique et sur le droit public de 1' Europe.

L'Angleterre est de tous les pays celui qui a, sans contredit, les archives les plus anciennes et les plus suivies. Ces actes , recueillis par Rimer, sous les auspices de la reine Anne, commencent avec le douzième siècle , et sont continués sans interruption jusqu'à nos jours, lia répandent une grande lumière sur l'his-r toire de France. Ils font voir, par exemple, que la Guienne appartenait au Prince Noir, fils d'Edouard m, en souveraineté absolue, quand le roi de France Charles v la confisqua par un arrêt, et s'en empara par les armes. On y apprend quelle»

sommes considérables et quelle espèce de tribut paya Louis xi au roi Edouard iv

3u'il pouvait combattre , et combien 'argent la reine Elisabeth prêta à Henrile-Grand , pour l'aider à monter sur son trône , etc.

De quelques faits rapportes dans TaeUâ et dans Suétone.

Je me suis dit quelquefois en lisant Tacite et Suétone : Toutes ces extravagances atroces imputées à Tibère, à Caligula, à Néron, sont-elles bien vraies r Croirai- je, sur le rapport d'un seul homme qui vivait long-temps après Tibère, que cet empereur presque octogénaire, qui avait toujours eu des mœurs décentes jusqu'à l'austérité, ne s'occupa dans l'île de Caprée que des débauches qui auraient fait rougir un jeune gitonr Serai-je bien sûr qu'il changea le trône du monde connu en un lieu de prostitution , tel qu'on n'en a jamais vu chez les jeunes gens les plus dissolus? Est-il bien certain qu'il nageait dans ces viviers, suivi de petits enfans à la mamelle, qui savaient déjà nager aussi, qui le mordaient aux fesses quoiqu'ils n'eussent pas encore de dents, et qui lui

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léchaient ses vieilles et dégoûtantes parties honteuses ? Croirai-je qu'il se 6t entourer de spintria, c'est-à-dire de bandes des plus abandonnés débauchés, hommes et femmes partagés trois à trois, une fille sous un garçon et te garçon sous un autre?

Ces turpitudes abominables ne sont guère dans la nature. Un vieillard, un empereur épié de tout ce qui l'approche , et sur qui la terre entière porte des yeux d'autant plus attentifs qu il se cache davantage , peut-il être accusé d'une infamie si inconcevable, sans des preuves convaincantes ? Quelles preuves rapporte ' Suétone ? aucune. Un vieillard peut avoir encore dans la tête des idées d\in plaisir que son corps lui refuse. Il peut tâcher d'exciter en fui les restes de sa nature languissante par des ressources honteuses, dont il serait au désespoir qu'il y eût un seul témoin. Il peut acheter les complaisances d'une prostituée eut ore et manibus aiialorandum est, engagée elle-même au secret par sa propre infamie. Mais a-t-on jamais vu un vieux premier président, un chancelier, un vieux archevêque , un vieux roi rassembler une centaine de leurs domestiques pour partager avec eux ces obscénités dégoûtantes, pour leur servir de jouet , pour être à leurs yeux l'objet le plus ridicule et le plus méprisable ? On haïssait Tibère; et certes si j'avais été citoyen romain je l'aurais détesté lui et Octave , puisqu'ils avaient détruit ma république : on avait en exécration le dur et farouche Tibère ; et puisqu'il s'était retiré à Caprée dans sa vieillesse , il fallait bien que ce l ût pour se livrer aux plus indignes débauches : mais le fait estil avéré? J'ai entendu dire des choses plus horribles d'un très grand prince et de sa fille, je n'en ai jamais rien cru; et le temps a justifié mon incrédulité.

Les folies de Caligula sont-elles beaucoup plus vraisemblables ? Que Caligula ait critiqué Homère et Virgile, je le croirai sans peine ; Virgile et Homère ont des défauts. S'il a méprisé ces deux grands hommes, il y a beaucoup de princes qui, en fait de goût, n'ont pas^ le sens commun. Ce mal est très médiocre : mais il ne faut pas inférer de là qu'il ait couché avec ses trois sœurs , et qu'il lestait prostituées à d'autres. De telles affaires de famille sont d'ordinaire fort secrètes. Je voudrais du moins que nos compilateurs modernes , en ressassant les horreurs ro-

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maines pour l'instruction de la jeunesse, se bornassent à dire modestement : on rapporte, U bruit court, on prétendait à Rome, on soupçonnait. Cette manière de s'énoncer me semble infiniment plus honnête et plus raisonnable.

Il est bien moins croyable encore que Caligula ait institué une de ses sœurs , Julia Dnisilla, héritière de l'empire. La coutume de Rome ne permettait pas plus que la coutume de Paris , de donner le trône à une femme.

Je pense bien que dans le palais de Caligula il y avait beaucoup de galanterie et de rendez-vous , comme dans tous les palais du monde; mais qu'il ait établi

dans sa propre maison des b où la

fleur de la jeunesse allait pour son argent, c'est ce qu'on me persuadera difficilement.

On nous raconte que ne trouvant point un jour d'argent dans sa poche pour mettre au jeu, il sortit un moment et alla faire assassiner trois sénateurs fort riches , et revint ensuite en disant : J'ai à présent de quoi jouer. Croira tout cela qui voudra, j'ai toujours quelque petit doute.

Je conçois que tout Romain avait l'âme républicaine dans son cabinet , et qu'il se vengeait quelquefois, la plume à la main, de l'usurpation de l'empereur. Je présume que le malin Tacite et que le Feseur d anecdotes Suétone goûtaient une grande consolation en décriant leur maître dans un temps où personne ne s'amusait a discuter la vérité. Nos copistes de tous les pays répètent encore tous les jours ces contes si peu avérés. Ils ressemblent un peu aux historiens de nos peuples barbares du moyen a^e , qui ont copié les rêveries des moines. Ces moines flétrissaient tous le« princes qui ne leur avaient rien donné, comme Tacite et Suétone s'étudiaient à rendre odieuse toute la famille de l'oppresseur Octave.

Mais, me dira-t-on, Suétone et Tacite ne rendaient-ils pas service aux Romains

en fesant détester les Césars? oui, si

leurs écrits avaient pu ressusciter la république.

De Néron et d'Agrippine.

Toutes les fois que j'ai lu l'abominable histoire de Néron et de sa mère Agrippine , j'ai été tenté de n'en rien croire. L'intérêt du genre humain est que tant d'horreurs aient été exagérées ; elles font trop de honte à la nature.

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Tacite commence par citer on Cluvius.

Ce Cluvius rapporte que, vers le milieu du jour, medio diei9 Agrippine se présentait souvent à son fils, déjà échauffé par le vin , pour l'engager à un inceste avec elle ; qu elte lui donnait des baisers lascifs , iasciva oseula ; qu'elle l'excitait par des caresses auxquelles il ne manquait que la consommation du crime, prœnuntias flagitii idanditias, et cela en présence des convives , annotantiéus proximis; qu'aussitôt l'habile Sénéque présentait le secours d'une autre femme contre les empressemens d'une femme.

Senecam contra mulieires iltccciras sutsidiumdfœmindpetivissc, et substituait sur-le-champ la jeune Africaine Acté à l'irapératrice-mère Agrippine.

Voilà un sage précepteur, que ce Sénéque i quel philosophe ! Vous observerez qu'Agrippinc avait alors environ cinquante ans. Elle était la seconde de six enfans de Gerroanicus, que Tacite prétend , sans aucune preuve , avoir été empoisonné. Il mourut l'an 19 de notre ère , et laissa Agrippine àçéc de dix ans.

Agrippine eut trois maris. Tacite dit que bientôt après l'époque de ces caresses incestueuses, Néron prit la résolution de tuer sa mère. Elle périt en effet l'an 5q de notre ère vulgaire. Son père Germanicus était mort il y avait déjà quarante ans. Agrippine en avait donc à peu près cinquante lorsqu'elle était supposée solliciter son (ils à l'inceste. Moins un fait est vraisemblable, plus il exige de preuves. Mais ce Cluvius cité par Tacite prétend que c'était une grande politique* et qu'Agrippinc comptait par là fortifier sa puissance et son crédit. C'était au contraire s'exposer au mépris et à l'horreur. Se flattait-elle de donner à Néron plus de plaisirs et de désirs que de jeunes maîtresses ? Son fils bientôt dégoûté d'elle ne l'aurait-il pas accablée d'opprobre ? n'aurait-elle pas été l'exécration de toute la cour? Comment d'ailleurs ce Cluvius peut-il dire Qu'Agrippinc voulait se prostituer à son fils en présence de Sénèque et des autres convives ? De bonne foi, une mère couche-t-ellc avec son fils devant son gouverneur et son précepteur, en présence des convives et des domestiques?

Un autre historien véridique de ces temps -là, nommé Fabius Rusticus, dit que c'était Néron qui avait des désirs pour sa mère, et qu'il était sur le point de

coucher avec elle, lorsque Acté vint se mettre à sa place. Cependant ce n'était point Acté qui était alors la maîtresse de Héron, c'était Poppée; et soit Poppée, soit Acté, soit une autre, rien de tout cela n'est vraisemblable.

Il y a dans la mort d'Agrippine des circonstances qu'il est impossible de croire. D'où a-t-on su que l'affranchi Anicet, préfet de la flotte de Misène, conseilla de faire construire un vaisseau qui , en se démontant en pleine mer, y ferait périr Agrippine? Je veux qu'Anicet se soit chargé de cette étrange invention; mais il me semble qu'on ne pouvait construire un tel vaisseau sans que les ouvriers se doutasseot qu'il était destiné à faire périr auelque personnage important. Ce prétendu secret devait être entre les mains de plus de cinquante travailleurs. Il devait bientôt être connu de Borne entière: Agrippine devait en être informée; et quand JVeron lui proposa de monter sur ce vaisseau , elle devait bien sentir que c'était pour la noyer.

Tacite se contredit certainement luimême dans le récit de cette aventure inexplicable. Une partie de ce vaisseau , dit-il , se démontant avec art , devait la précipiter dans les flots, eujus pars ipso in mari per artem soluta afpundcrct ignaram.

Ensuite il dit qu'à un signal donné , le toit de la chambre où était Agrippine étant chargé de plomb tomba tout à coup, et écrasa Crepcrcius, l'un des domestiques de l'impératrice : cum dato signe ruer e tectum loci, etc.

Or, si ce fut le toit , le plafond de la chambre d' Agrippine qui tomba sur elle, le vaisseau n était donc pas construit de manière qu'une partie se détachant de l'autre dût jeter dans la mer cette princesse.

Tacite ajoute qu'on ordonna alors aux rameurs de se pencher d'un côté pour submerger le vaisseau ; unum in latus inoiinare atque, ità navem submerger*.

Mais des rameurs en se penchant peuvent-ils faire renverser une galère , un bateau même de pécheurs ? Et d'ailleurs ces rameurs se seraient-ils volontiers exposés au naufrage ? Ces mêmes matelots assomment à coups de rames une favorite d'Agrippine , qui , étant tombée dans la mer, criait qu'elle était Agrippine. Us étaient donc dans le secret. Or confie-ton un tel secret à une trentaine de maie-

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lots ? De plus , parle-t-on quand on est dans l'eau r

Tacite ne manque pas de dire que Ut mer était tranquille , que le ciel brillait d'étoile*, comme si tes dieux avaient voulu que ie crime fût plus manifeste:

noctem sideribus illustrent, etc.

En vérité , n'est-il pas plus naturel de penser que cette aventure était un pur accident, et que la malignité humaineen fit un crime à Néron, à qui on croyait ne pouvoir rien reprocher de trop horrible? Quand un prince s'est souillé de quelques crimes, il les a commis tous.

Les parent, les amis des proscrits, les seuls mécontent entassent accusations sur accusations; on ne cherche plus la vraisemblance. Qu'importe qu'un Néron ait commis un crime de plus? celui qui les raconte y ajoute encore ; la postérité est per>uadée ; et le méchant prince a mérité jusqu'aux imputa lions improbables dont on charge sa mémoire. Je crois avec horreur que Néron donna son consentement au meurtre de sa mère ; mais je ne crois point à l'histoire de la galères Je crois encore moins aux Chaldéens qui , aelon Tacite, avaient prédit que Néron tuerait Agrippinc, parce que ni les Chaldéens, ni les Syriens, ni les Egyptiens n'ont jamais rien prédit , non plus que Nostradamus et ceux qui ont voulu exalter leur âme.

Presque tous les historiens d'Italie ont accusé le pape Alexandre vt de forfaits qui égalent au moins ceux de Néron j mais Alexandre vi , comme Néron , était coupable lui-même des erreurs dans lesque les ces historiens sont tombés.

On nous raconte des atrocités non moins exécrables de plusieurs princes asiatiques. Les voyageurs se donnent une libre carrière sur tout ce qu'ils ont entendu dire en Turquie et en Perse. J'aurais voulu à leur place mentir d'une façon toute contraire. Je n'aurais jamais vu que des princes justes et clémens , des juges sans passion, des financiers désintéresse» ; et j'aurai» présenté ces modèles aux gouvernemens de l'Europe. La Cvropédie de Xénophon est un roman ; mais des fables qai enseignent la vertu valent mieux que des histoires mêlées de fables qui ne racontent que des forfaits.

De Pétrone.

Tout ce qu'on à débité sur Néron m'a fait examiner de pins près la satire attribuée au consul Caius Petronius, que Né-

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ron avait sacrifié à la jalousie de Tîgiîiin. Les nouveaux compilateurs de l'Histoire romaine n'ont pas manqué de prendre les fragmens d'un jeune écolier nommé Titus Petronius, pour ceux de ce consul, qui, dit-on, envoya a Néron avant de mourir cette peinture de sa cour sous des noms empruntes.

8i on retrouvait en effet un portrait fidèle des débauches de Néron dans le Pétrone qui nous reste , ce livre serait un des morceaux les plus curieux de l'antiquité.

Naudot a rempli les lacunes de ces fragroens, et a cru tromper le public. II veut le tromper encore en assurant que la satire de Titus Petronius, jeune et obscur libertin, d'un esprit très peu réglé» est le Gaius Petronius consul de Rome. II veut qu'on voie tonte la vie de Néron dans les aventures des plus bas coquins de l'Italie, gens qui sortent de

l'école pour courir du cabaret au b

nui volent des manteaux, et qui sont trop heureux d'aller dîner ches un vieux sous-fermier marchand de vin, enrichi par des usures, qu'on nomme Trima lcion.

Les commentateurs ne doutent pas que ce vieux financier absurde et impertinent ne soit le jeune empereur Néron, qui après tout avait de l'esprit et des talens. Mais en vérité , comment reconnaître cet empereur dans un sot qui fait continuellement les plus insipides feux de mots avec son cuisinier; qui se lève de table pour aller à la garde-robe ; qui revient à table pour dire qu'il est tourmenté de vents; qui conseille à la compagnie de ne point se retenir ; qui assure que plusieurs personnes sont mortes pour n'avoir pas su se donner à propos la liberté du derrière, et qui confie a ses Convives que sa grosse femme Fortunata fait si bien son devoir là-dessus qu'elle l'empêche de dormir la nuit F

Cette maussade et dégoûtante Fortunata est , dit-on , la jeune et belle Acté , maîtresse de l'empereur. Il faut être bien impitoyablement commentateur, pour trouver de pareilles ressemblances. Les convives sont, dit-on, les favoris de Néron. Voici quelle est la conversation de ces hommes de cour.

L'un d'eux dit à l'autre : ■ De quoi rist tu , visage de brebis ? fais-tu meilleure • chère chez toi F Si j'étais plus près de t ce causeur, je lui aura» déjà donné

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« un soufflet. Si je pissais seulement sur € lui , il ne. saurait où se cacher. 11 rit : « de quoi rit-il ?.. Je suis un homme libre « comme les autres ; j'ai vingt bouches à • nourrir par jour, sans compter mes « chiens; et j'espère mourir de façon à « ne rougir de rien quand je serai mort. m Tu n'es qu'un morveux : tu ne sais dire « ni a nié: tu ressembles à un pot de « terre , à un cuir mouillé qui n en est « pas meilleur pour être plus souple. Esc tu plus riche que moi Fdine deux l'ois.»

Tout ce qui se dit dans ce fameux repas de Trimalcion est à peu près dans oe goût. Les plus bas gredins tiennent parmi nous des discours plus honnêtes dans leurs tavernes. C'est la pourtant ce qu'on a pris pour la galanterie de la cour des Césars. 11 n'y a point d'exemple d'un préjugé si grossier. Il vaudrait autant dire que ie portier des Chartreux est un portrait délicat de la cour de Louis xiv.

11 y a des vers très heureux dans cette satire , et quelques contes très bien faits » surtout celui de la matrone d'Ephèsc.

La satire de Pétrone est un mélange de bon et de mauvais, de moralités et d'ordures ; elle annonce la décadence du siècle qui suivit celui d'Auguste. On voit un jeune homme échappé des écoles pour fréquenter le barreau , et qui veut donner des règles et des exemples d'éloquence et de poésie.

Il propose pour modèle le commencement d'un poème ampoulé de sa façon.

Voici quelques-uns de ses vers :

Crassum Parthus hobet; Lybieo jaeet cequore mognusj

Julius ingratam perfudit sanguine Ramant ; Et quasi non posset tottellus ferre sepuichra, Dirisit cintres.

« Crassus a péri ches les Partbes; Pom- « pée sur les rivages de Lybie ; le sang « de César a coulé dans Rome ; et comme m si la terre n'avait pas pu>porter tant de ■ tombeaux* elle a divisé leurs cendres. »

Peut-on voir une pensée plus fausse et plus extravagante? Quoi! la même terre ne pouvait porter trois sépulcres ou trois urnes? et c'est pour cela que Crassus, Pompée et César sont morts dans des lieux difl'érens. Est-ce ainsi que s'exprimait Virgile?

On admire , on cite ces vers libertins :

Qualis nox Ma , DU De ce que /

Quant mollis t ho rus I Hess i mus calantes >

Et trensfudimus hino et hinc lobottis

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Errantes animas. Voleté, curée.

Mortalis ego sieperire eotpi.

Les quatre premiers vers sont heureux, et sur tout par le sujet ; car les vers sur l'amour et sur le vin plaisent toujours,

Ïuand ils ne sont pas absolument mauvais, in voici une traduction libre. Je ne sais si elle est du président Bouhier.

Quelle nuit ! 6 transporta , 6 voluptés touchante* ! Nos corps entrelacés, et nos âme* errant es , Se confondaient ensemble, et mouraient déplaisir. Cest ainsi qu'un mortel commença de périr.

Le dernier vers traduit mot à mot est

Jilat, incohérent, ridicule; il ternit toutes es grâces des précédens ; il présente l'idée funeste d'une mort véritable. Pétrone ne sait presque jamais s'arrêter. C'est le défaut d'un jeune homme dont le goût est encore égaré. C'est dommage que ces ▼ers ne soient pas faits pour une femme, mais enfin il est évident qu'ils ne sont

Sas une satire de Néron. Ce sont les vers 'un jeune homme dissolu qui célèbre ses plaisirs infâmes.

De tous les morceaux de poésie répandus en foule dans cet ouvrage, il n'y en a pas un seul qui puisse avoir le plus léger rapport avec la cour de Néron. Ce sont tantôt des conseils pour former les jeunes avocats à l'éloquence de ce que nous appelons ie barreau; tantôt des déclamations sur l'indigence des gens de lettres, des éloges de l'argent comptant, des regrets de n'en point avoir, des invocations à Priape , des images ou ampoulées ou lascives; et tout le livre est un amas confus d'érudition et de débauche, tel que ceux que les anciens Romains appelaient Satura. Enfin , c'est le comble de l'absurdité d'avoir pris de siècle en siècle cette satire pour l'histoire secrète de Néron ; mais dès qu'un préjugé est établi , que de temps il faut pour le détruire 1

Des contes absurdes intitulés histoire depuis Tacite.

Dès qu'un empereur romain a été assassiné par les gardes prétoriennes, les corbeaux de la littérature fondent sur le cadavre de sa réputation. Ils ramassent tous les bruits de la ville, sans faire seulement réflexion que ces bruits sont prèsq^ue toujours les mêmes. On dit d'abord que Caligula avait écrit sur ses tablettes les noms de ceux qu'il devait faire mourir incessamment, et que ceux qui, ayant vu ces ta blettes, s'y trouvèrent eux-mêmes

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au nombre des proscrits, le prévinrent et le tuèrent.

Quoique ce soit une étrange folie d'écrire sur ses tablettes : Nota éenè que je dois faire assassiner un tel jour tels et tels sénateurs , cependant U se pourrait à toute force que Caligula ait eu cette imprudence ; mais on en dit autant de Domitien , on en dit autant de Commode ; la chose devient alors ridicule et indigne de toute croyance.

Tout ce qu'on raconte de ce Commode est bien singulier. Comment imaginer ue lorsqu'un citoyen romain voulait se e luire d un ennemi, il donnait de l'argent à l'empereur, qui se chargeait de l'assassinat pour le prix convenu ? Comment croire que Commode , ayant vu passer un homme extrêmement gros, se donna le

Î)Iaisirde lui faire ouvrir le ventre, pour ui rendre la taille plus légère?

Il faut être imbécile pour croire d'Héliogahale tout ce que raconte Lampride.

Selon lui, cet empereur se fait circoncire pour avoir plus de plaisir avec les femmes ; quelle pitié! ensuite il se fait châtrer, pour en avoir davantage avec les hommes. Il tue, il pille, il massacre, il empoisonne. Qui était cet Héliogahalc? un enfant de treize à quatorze ans, que sa mère et sa grand'mère avaient fait nommer empereur , et sous le nom duquel ces deux intrigante» se disputaient l'autorité suprême *.

Des diffamations.

Je me plais à citer l'auteur de Y Essai sur les mœurs et l* esprit des nations, parce que je vois qu'il aime la vérité , et qu'il l'annonce courageusement. Il a dît qu'avant que les livres fussent communs, la réputation d'un prince dépendait d'un seul historien. Rien n'est plus vrai. Un Suétone ne pouvait rien sur les vivans, mais il jugeait les morts, et personne ne se souciait d'appeler de ses jugemens; au contraire , tout lecteur les confirmait , parce que tout lecteur est malin.

Il n'en est pas tout-à-fait de même aujourd'hui. Que la sat ire couvre d'opprobres un prince, cent échos répètent la calom-

* C'est ainsi cependant qu'en a écrit l'histoire romaine depuis Tacite. Il en eat une autre encore ptua ridicule : c'est Dilatoire byzantine. Cet ind{. gne recueil ne contient que dea déclamations et des miracle» ; il eat l'opprobre de l'esprit humain, comme rempixe grec était l'opprobre de la tene.

nie , je l'avoue ; mais il se trouve ton jours quelque voix qui s'élève contre les échos, et qui à la fin les fait taire. C'est ce qui est arrivé à la mémoire du duc d'Orléans, régent de France. Les Philippines de la Grange , et vingt libelles secrets lui imputaient les plus grands crimes; sa fille était traitée comme l'a été Messaline par Suétone. Qu'une femme ait deux ou trois amans, on lui en donne bientôt des centaines. En un mot, des historiens contemporains n'ont pas manqué de répéter ces mensonges ; et sans l'auteur du Siècle de Louis Kl y ils seraient encore aujourd'hui accrédités dans l'Europe.

On a écrit que Jeanne de Navarre , femme de Philippe le-Bel , fondatrice d» collège de Navarre, admettait dans son lit les écoliers les plus beaux , et les fesait jeter ensuite dans la rivière avec une pierre au cou. Le public aime passionnément ces contes, et les historiens le servaient selon son goût. Les uos tirent de leur imagination les anecdotes qui pourront plaire , c'est-à-dire les plus scandaleuses. Les autres de meilleure foi ramassent des contes qui ont passé de bouche en bouche ; ils pensent tenir de la première main les secrets de l'état, et ne font nulle difficulté de décrier un prince et un général d'armée pour gagnev dix pistoles. C'est ainsi qu'en ont usé Galieode-Courtilz, le Noble, la Dunoyer, la Beaumelle, et cent malheureux correcteurs d'imprimerie réfugiés en Hollande.

Si les hommes étaient raisonnables, ils ne voudraient d'histoires que celles qui mettraient les droits des peuples sous leurs yeux , les lois suivant lesquelles chaque père de famille peut disposer de «on bien , les événemens qui intéressent toute une nation , les traités qui les lient aux nations voisines , les progrès des arts utiles, les abus qui exposent continuellement le grand nombre à la tyrannie du petit ; mais cette manière d'écrire l'histoire est anssi difficile que, dangereuse. Ce serait une étude pour le lecteur, et non un délassement. Le public aime mieux des fables , on lui en donne.

Des écrivains de parti.

Audi alteram partem est la loi de tout lecteur quand il lit l'histoire des princes qui se sont disputé une couronne, ou des communions qui se sont réciproquement anathématisées.

Si la faction de la ligue avait prévalu,

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Henri iv ne serait connu aujourd'hui que comme un petit prince de Uéarn, débauché , et excommunié par les papes.

Si Arius l'avait emporté sur Atanase au concile de ÏNicéc , si Constantin avait pris son parti , Atanase ne passerait aujourd'hui que pour un novateur, un hérétique, un homme d'un zèle outré , qui attribuait à Jésus ce qui ne luiappartenait pas.

Les Romains ont décrié la foi carthaginoise; les Carthaginois ne se louaient pas de la foi romaine. Il faudrait lire les archives de la famille d'Annibal, pour juger. Je voudrais avoir jusqu'aux mémoires de Caïphe et de Pilate ; je voudrais avoir ceux de la cour de Pharaon, nous verrions comment elle se défendrait d'avoir ordonné à toutes les accoucheuses égyptiennes de noyer tous les petits mâles hébreux, et à quoi servait cet ordre pour des juives qui n employaient jamais que des sages-femmes juives.

Je voudrais avoir les pièces originales du premier schisme des papes de Rome entre Novatien et Corneille, de leurs intrigues , de leurs calomnies , de l'argent donné de part et d'autre, et surtout des emportemens de leurs dévotes.

C'est un plaisir de lire des livres des Whigs et des Toris. Ecoutez les Whigs, les Toris ont trahi l'Angleterre; écoutez les Toris , tout Whig à sacriBé l'état à ses intérêts : de sorte qu'à en croire les deux partis , il n'y a pas un seul honnête homme dans la nation.

C'était bien pis du temps de la rose rouge et de la rose blanche. M. de Walpole a dit un grand mot dans la préface de ses Doutes historiques sur Richard ni : Quand un roi heureux est jugé, tous les historiens servent de témoins.

Henri vu dur et avare fut vainqueur de Richard ni. Aussitôt toutes les plumes qu'on commençait à tailler en Angleterre peignent Richard m comme un monstre pour la figure et pour l'âme. 11 avait une épaule un peu plus haute que l'autre, et d'ailleurs il était assez joli, comme ses 'portraits le témoignent : on en fait un vilain bossu , et on lui donne an visage a H Veux. 11 a fait des actions cruelles; on le charge de tous les crimes, de ceux même qui auraient été visiblement contre ses intérêts.

La même chose est arrivée à Pierre de Castille surnommé le Cruel. Six bâtards de feu son père excitent contre lui une guerre civile, et veulent le détrôner.

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Notre Charlcs-le-Sage se) joint à eux, et envoie contre lui son Bertrand du Guesclin. Pierre, à l'aide du fameux Prince Noir , bat les bâtards et les Français ; Bertrand est fait prisonnier; un des bâtards est puni : Pierre est alors un grand homme.

La fortune change ; le grand Prince Noire ne donne plus de secours au roi Pierre. Un des bâtards ramène du Guesclin suivi d'une troupe de bripands qui même ne portaient pas d'autre nom; Pierre est pris à son tour; le bâtard Henri de Transtamare l'assassine iodignenient dans sa tente : voilà Pierre condamné par les contemporains. Il n'est plus connu de la postérité que par le sur» nom de cruel ; et les historiens tombent sur lui comme des chiens sur un cerf aux abois.

Don nez- vous la peine de lire les Mémoires de Marie de Médicis , le cardinal de Richelieu est le plus ingrat des hommes , le plus fourbe et le plus lâche des tyrans. Lisez, si vous pouvez, les Epttres a edi cataires adressées à ce ministre , c'est le premier des mortels , c'est un héros , c'est même un saint. Et le petit flatteur Sarasin, singe de Voiture, l'appelle le divin cardinal dans son ridicule éloge de la ridicule tragédie de l* Amour tyrannique, composée par le grand Scudéri , sur les ordres du cardinal divin.

La mémoire du pape Grégoire vu est en exéeralion en France et en Allemagne. Il est canonisé à Rome.

De telles réflexions ont porté plusieurs princes à ne se point soucier de leur réputation : mais ceux-là ont eu plus grand tort que tous les autres ; car il vaut mieux pour un homme d'État avoir une réputation contestée que de n'en point avoir du tout.

Il n'en est pas des rois et des ministres comme des femmes, dont on dit que celles dont on parle le moins sont les meilleures. Il faut qu'un prince, un premier ministre aime l'état et la gloire. Certaines gens disent que c'est un défaut en morale ; mais s'il n'a pas ce défaut , il ne fera jamais rien de grand.

De quelques contes.

Est -il quelqu'un qui ne doute un peu du pigeon qui apporta du ciel une bouteille d'huile à Clovis , et de l'ange qui porta l'oriflamme F Clovis ne mérita guère ces faveurs en fesant assassiner les princes ses voisins. Noos pensons que la majesté

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bienfosante de no» rois n'a pas besoin de ce» fable» pour disposer le peuple a IV béissance, et qu'on peut révérer et aimer son roi sans miracle.

On ne doit pas être plus crédule pour l'aventure de Florinde , dont le joyau fut fendu en deux par le marteau du roi visigoth d'Espagne don Roderic, que pour le viol de Lucrèce qui embellit rhistoire romaine.

Rangeons tous les contes de Grégoire de Tours avec ceux d'Hérodote et des Mille et une Nuits. Envoyons les trois cent soixante mille Sarrasins que tua Charles Martel , et qui mirent ensuite le siège devant Nar bonne, aux trois cent mille sibarytes tués par cent mille Crotoniates, dans un pays qui peut a peine nourrir trente mille âmes.

De l(i reine Brunehaud.

Les temps de la reine Brunehaud ne méritent guère qu'on s'en souvienne ; mais le supplice prétendu de cette reine est si étrange qu'il faut l'examiner.

Il n'est pas hors de vraisemblance que dans un siècle aussi barbare, une armée composée de brigands ait poussé l'atrocité de ses fureurs jusqu'à massacrer une reine âgée de soixante-seize ans , ait insulté à «on corps sanglant , et l'ait traîné avec ignominie. Nous touchons au temps où les deux illustres frères de Wit furent mis en pièces par la populace hollandaise, qui leur arracha le cœur, et qui fut assex dénaturée pour en faire un repas abominable. Nous savons que la populace parisienne traita ainsi le maréchal d'Ancre. Nous savons qu'elle voulut violer la cendre du grand Coibert.

Telles ont été chez les chrétiens septentrionaux les barbaries de la lie du peuple. C'est ainsi qu'à la journée de la Saint-Barthélemi on traîna le corps mort du célèbre Ramus dans les rues en le fouettant à la porte de tous les collèges de l'université. Ces horreurs furent inconnues aux Romains et aux Grecs; dans la plus grande fermentation de leurs

f pierres civiles , ils respectaient du moins es morts.

II n'est que trop vrai que Cloyis et ses en fans ont été des monstres de cruauté ; mais que Clotaire u ait condamné solennellement la reine Brunehaud à un sup plice aussi inouï , aussi recherché que celui dont on dit qu'elle mourut , c est ce qu'iUst difficile de persuader à un lecteur

attentif qui pèse les vraisemblances , e qui, en puisant dans les sources» examine si ces sources sont pures. ( Voyet ce qu'on a dit à ce sujet dans la philosophie de l'histoire, qui sert d'introduction à l'Essai sur les mœurs et l'esprit des na tions depuis Charlemagne , etc.

Des donations de Pepinus ou Pepin-U- Bref à l'église de Rome.

L'auteur de l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations doute , avec îes plus grands publicistes d'Allemagne, que Pépin d'Austrasie ait donné l'exarchat de Ravenneà l'évêque de Rome, Etienne ni ; il ne croit pas cette donation plus authentique que l'apparition de St. Pierre, de St. Paul et de St. Denis, suivis d'uo diacre et d'un sous-diacre, qui descend!* rent du ciel empyrée pour guérir cet évè* que Etienne de la fièvre dans le monas tère de 8t. -Denis. Il ne la croit pas plus avérée que la lettre écrite et signée dans le ciel par St. Paul et St. Pierre au même Pépin d'Austrasie, ou que toutes les légendes de ces temps saurages.

Quand même cette donation de l'exarchat de Ravenue eût été réellement faite, elle n'aurait pas plus de validité que la concession d'une lie par don Quichotte à son écuyer Sancho-Pança.

Pépin , majordome du jeune Childéric, roi des Francs, n'était qu'un domestique rebelle devenu usurpateur. Non seulement il détrôna son maître par la force et par l'artifice, mais il l'enferma dao> un repaire de moines, et l'y laissa périr de misère. Ayant chassé ses deux frères, qui partageaient avec lui une autorité usurpée; ayant forcé l'un de se retirer chez le duc d'Aquitaine , l'autre à se tondre et à s'eoSevelir dans l'abbaye dn mootCassin ; devenu enfin maîtreabsolu, il se fit sacrer roi des Francs , à la manière des rois Lombards, par St. Bon \ face , évêque de Mayence : étrange cérémonie pour un saint , que celle de couronner et de consacrer la rébellion, l'ingratitude, l'usurpation , la violation des lois divines et humaines , et de celles de la nature • De quel droit cet Australien aurait-il pn donner la province de Ravenue et la Peutapole à un évêque de Roftief elles appartenaient, ainsi que Rome, à l'empereur grec. Les Lombards s'étaient emps rés de Pexarcbat; jamais aucun évêque jusqu'à ce temps n'avait prétendu è ao-

cnne souveraineté. Cette prétention aurait révolté tous les esprits , car toute nouveauté les révolte ; et une telle ambition dans un pasteur de l'Eglise est si authentiquement proscrite dans l'Evangile, qu'on ne pouvait introduire qu'avec le temps et par degrés ce mélange de la grandeur temporelle et de la spirituelle, ignoré dans toute la chrétienté pendant huit siècles.

Les Lombards s'étaient rendus maîtres de tout le pays depuis Ravenne jusqu'aux portes de Rome. Leur roi Astolphe prétendait qu'après s'être emparé de l'exarchat de Ravenne, Rome lui appartenait de droit , parce que Rome depuis longtemps était gouvernée par l'exarque impérial ; prétention aussi injuste que celle du pape aurait pu l'être.

Rome était régie alors par un duc et par le sénat , au nom de l'empereur Constantin , flétri dans la communion romaine par le surnom de Copronyme. L'évêque avait un très grand crédit dans la ville par sa place et par ses richesses ; crédit que l'habileté peut augmenter jusqu'à le convertir en autorité. 11 est député do ses diocésains auprès du nouveau roi Pépin pour demander sa protection contre les Lombards. Les Francs avaient déjà fait plus dune irruption en Italie, de pays, qui avait été l'objet des courses des Gaulois, avait souvent tenté les Francs leurs vainqueurs incorporés a eux. Ce prélat fut très bien reçu. Pépin croyait avoir besoin de lui pour affermir son autorité , combattue par le duc d'Aquitaine, par son propre frère, par les Bavarois et par les Leudes, Francs encore attachés à la maison détrônée. Il se fit donc sacrer une seconde fois par ce pape , ne doutant pas que l'onction reçue du premier évèque d'Occident n'eût une influence sur les peuples , bien supérieure à celle d'un nouvel évêque d'un pays barbare. Maio s'il av^ait donné alors l'exarchat de Ravenne à Etienne m, il aurait donné un pays qui ne lui appartenait point, qui n'était pas en son pouvoir, et sur lequel il n'avait aucun droit.

Il se rendit médiateur entre l'empereur et le roi lombard ; donc il est évident qu'il n'avait alors aucune prétention sur la province de Ravenne. Astolphe refuse la médiation, et vient braver le prince franc dans le Milanais; bientôt obligé de se retirer dans Pavie, il y passe, dit-on, une transaction par laquelle

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il mettra en séquestre t' exarchat entre les mains de Pépin pour U rendre à l'em

pereur. Donc , encore une fois , Pépin ne pouvait s'approprier ni donner à d'autres cette province. Le Lombard s'en* gageait encore à rendre au Saint Père quelques châteaux, quelques domaines autour de Rome , nommés alors les justices de Saint - Pierre , concédés à ses prédécesseurs par les empereurs leurs maîtres.

A peine Pépin est-il parti, après avoir pillé le Milanais et le Piémont, que le roi lombard vient se venger des Romains, qui avaient appelé les Francs en Italie. 11 met le siège devant Rome : Pépin accourt une seconde fois ; il se fait donnei beaucoup d'argent , comme dans sa première invasion ; il impose même au Lombard un tribut annuel de douze mille écus d'or.

Mais quelle donation pouvait-il faire t Si Pépin avait été mis en possession de l'exarchat , comme séquestre, comment pouvait-il le donner au pape, en reconnaissant lui-même par un traité solennel que c'était le domaine de l'empereur f quel chaos et quelles contradictions 1

Autres difficultés sur la donation de Pépin aux papes*

On écrivait alors l'histoire avec si peu d'exactitude, on corrompait les manuscrits avec tant de hardiesse, que nous trouvons dans la vie de Charlemagne , faite par Eginhard, son secrétaire, ces propres mots : Pépin fut roi par t* ordre du pape , jussu summi pontificis. De deux choses l'une ; ou l'on a falsifié le manuscrit d'Eginhard, ou cet Eginhard a dit un insigne mensonge. Aucun pape jusqu'alors ne s'était arrogé le droit de donner une ville, un village, un château; aurait-il commencé tout d'un coup par don ner le royaume de France? Cette donation serait encore plus extraordinaire que celled'une province entière qu'on prétend que Pépin donna au pape. Ils auraient 1 un après l'autre fait des présens de ce qui ne leur appartenait point de tout.

L'auteur italien qui écrivit en 17a», pour faire croire qu'originairement Parme et Plaisance avaient été concédées au Saint- Siège comme une dépendance de l'exarchat, ne doute pas que ces empereurs grecs ue fussent justement dépouillés de leurs droits sur l'Italie , parce que, dit-il,

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ils avaient soulevé les peuples contre Dieu («).

Et comment les emperenrs, s'il vous plaît , avaient-Us soulevé les peuples contre Dieuf en voulant qu'on adorât Dieu seul , et non pas des image» , selon l'usage des trois premiers siècles de la primitive Eglise. Il est assez avéré que dans les trois premiers siècles de celte primitive Eglise, il était défendu de placer des images, d'élever des autels , de porter des chasubles et des surplis , de brûler de l'encens dans les assemblées chrétiennes; et dans le septième , c'était une impiété de n'avoir pas d'images. C'est ainsi que tout est variation dans l'état et dans l'Église.

Mais quand même les empereurs grecs auraient été des impies , était-il bien juste et bien religieux à un pape de se faire donner le patrimoine de ses maîtres par un homme venu d'Austrasie ?

Le cardinal Bellarmin suppose bien pis. Le* premiers chrétiens, dit-il, ne supportaient les empereurs que 'parte qu'Us n'étaient pas (es plus forts (2) ; et ce qui peut paraître encore plus é trange , c'est que Bellarmin ne fait que suivre l'opinion de saint Thomas. Sur ce fondement l'Italien, qui veut absolument donner aujourd'hui Parme et Plaisance au pape , ajoute ces mots singuliers :

Quoique Pépin n'eût pas le domaine de i exarchat , il pouvait en priver ceux qui le possédaient , et le transférer à l'a^ pâtre saint Pierre et par lui aupape.

Ce que ce brave Italien ajoute encore a toutes ces grandes maximes n'est pas moins curieux : Cet acte, dit-il, ne fut pas seulement une simple donation, ce fut une restitution : et il prétend que dans l'acte original , qu'on n'a jamais vu , Pépin s'était servi du mot restitution; c'est ce que Baronius avait déjà affirmé: et comment restituait on au pape l'exarchat de Ravcnne? C'est, selon eux, que le pape avait succédé de plein droit aune empereurs à cause de leur hérésie.

Si la chose est ainsi, il ne faut plus jamais parler de la donation de Pépin, il faut seulement plaindre ce prince de n'avoir rendu au pape qu'une très petite partie de ses états. 11 devait assurément fui donner toute l'Italie, la France, l'Al-

(1) Page 120 de la seconde partie de la Dissertation historique sur le* duchés de Parme et de Plaisance.

(1) De Rom. Pont., lie. XV> cap. VII.

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lemagne , l'Espagne , et même , en cas de besoin , tout l'empire d'Orient.

Poursuivons; la matière paraît intéressante , c'est dommage que nos historiens n'aient rien dit de tout cela.

Le prétendu Anastase , dans la vie d'Adrien, assure avec serment que Pépin protesta n'être venu en Italie mettre tout à feu et à sang , que pour donner t' chat au pape , et pour obtenir la rémission de ses péchés. Il faut que depuis ce temps les choses soient bien changées; je doute qu'aujourd'hui il se trouvit aucun prince qui vint en Italie avec une armée , uniquement pour le salut de son âme.

Fable, origine de toutes les fabUs.

Je ne puis quitter cet Italien qui fait le pape seigneur du monde entier, sans dire un mot de l'origine de ce droit. Il répète, d'après cent auteurs, que ce fut le diable qui rendit ce service au saint-siege, et voici comment.

Deux juifs, grands magiciens, rencontrèrent un jour un jeune ânier qui était fort embarrassé à conduire son âne; ils le considérèrent attentivement, observèrent les lignes de sa main , et lui demandèrent son nom : ils devaient bien ' le savoir, puisqu'ils étaient magiciens. Le jeune homme leur ayant dit qu'il s'appelait Gonon , ils virent clairement à ce nom et aux lignes de sa main , qu'il serait un jour empereur sous le nom de Léon m, et ils lui demandèrent pour toute récompense de leur prédiction , que, dès qu'il serait installé, il ne manquât pas d'abolir le culte des images.

Le lecteur voit d'un coup d'œil le prodigieux intérêt qu'avaient ces deux juifs â voir les chrétiens reprendre l'usage de la primitive Eglise. Il est bien plus a croire qu'ils auraient mieux aimé sroir le privilège exclusif de vendre les images qne de les faire détruire. Léon ut, si Von s'en rapporte à cent historiens éclairés et véridiques, ne se déclara contre le culte de» tableaux et des statues que pour faire plaisir aux deux juifs. C'était bien le moins uu'il pût faire. Dès qu'il fut déclaré hérétique , l'Orient et l'Occident furent de plein droit dévolus au siège épiscopal de Rome.

Il était juste et dans l'ordre de la Providence qu'un pape Léon 11 1 dépossédât la race d'un empereur Léon m ; mais par modération il ne donna que le titre d'em-

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pereur à Charlemagne , en se réservant le droit de créer les césars, et une autorité divine sur eux ; ce qui est démontré par tous les écrivains de la cour de Rome, ainsi que tout ce qu'ils démontrent.

Des donations de Charlemagne.

Le bibliothécaire Anastasc dit, plus de cent ans après , que l'on conserva à Rome la Châtie de cette donation. Mais si ce titre avait existé, pourquoi ne se trouve-til plus ? Il y a encore à Rome des chartes bien antérieures. On aurait gardé , avec le plus grand soin, un diplôme qui donnait une province. 11 y a bien plus, cet Anastase n'a jamais probablement rien écrit de ce qu'on lui attribue ; c'est ce qu'avouent Labe et Gave. 11 y a plus encore; on ne sait précisément quel était Anastasc. Puis fiez-vous aux manuscrits qu'on a trouves chez des moines.

Charlemagne, dit-on, pour surabondance de droit , fit une nouvelle donation en 774* Lorsque poursuivant en Italie ses infortunés neveux, qu'il dépouilla de l'héritage de leur père, et ayant épousé une nouvelle femme, il renvoya durement à Didier, roi des Lombards, sa fillu qu'il répudia , il assiégea le roi son beau-père et le fit prisonnier. On ne peut guère douter que Charlemagne, favorisé par les intrigues du pape Adrien dans cette conquête, ne lui eût concédé le domaine utile de quelques villes dans la Marche d* A cône; c'est le sentiment de M. de Voltaire. Mais lorsque dans un acte on trouve des choses évidemment fausses, elles rendent le reste de l'acte un peu suspect.

Le même prétendu Anastase suppose que Charlemagne donna au pape la Corse, la Sardaigne, Parme, Mantoue, les duchés de Spolète et de Bénévent , la Sicile et Venise , ce qui est d'une fausseté reconnue. Ecoutons, sur ce mensonge, l'auteur de Y Essai sur (es mœurs, etc. , tom. 1.

« On pourrait mettre cette donation à « côté de celle de Constantin. On ne voit « point que jamais les papes aient possé- « dé aucun de ces pays jusqu'au temps « d'Innocent m. S'ils avaient eu l'exar- « chat , ils auraient été souverains de « Ravenne et de Rome; mais dans le « testament de Charlemagne, qu'Egin- • hard nous a conservé, ce monarque « nomme , à la tète des villes niétropoli- « taincs qui lui appartiennent , Rome et

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Ravenne, auxquelles il fait des présens. Il ne put donner ni la Sicile, ni la Corse, ni la Sardaigne, qu'il ne possédait pas ; ni le duché de Bénévent dont il avait à peine la souveraineté ; encore moins Venise, qui ne le connaissait pas pour empereur. Le duc de Venise reconnaissait alors, pour la forme, l'empereur d'Orient , et en recevait le titre d'Hypatos. Les lettres du pape Adrien parlent des patrimoines de Spolète et de Bénévent ; mais ces patrimoines ne se peuvent entendre que des domaines aue les papes possédaient dans ces deux duchés. Grégoire vu lui - m Cm c avoue dans ses lettres aue Charlemagne donnait douze cents livres de pension au Saint-Siège. Il n'est guère vraisemblable qu'il eût donné un tel secours à celui qui aurait possédé tant de belles provinces. Le Saint-Siège n'eut Bénévent que long-temps après, par la concession très équivoque qu'on croit que l'empereur Henri-le-Noir lui en fit vers l'an 1047. Cette concession se réduisit à la ville, et ne s'étendit point jusqu'au duché; il ne lut point question de confirmer le don de Charlemagne.

€ Ce qu'on peut recueillir de plus probable au milieu de tant de doutes , c'est que, du temps de Charlemagne, les papes obtinrent en propriété une partie de la Marche d'Ancônc, outre les villes , les châteaux et les bourgs qu'ils avaient dans les autres pays. Voici sur ouoi je pourrais me fonder. Lorsque 1 empire d'Occident se renouvela dans Ja famille des Ol bons , au dixième siècle, Olhon m assigna particulièrement au Saint-Siège la Marche d'Ancône, en confirmant toutes les concessions faites à cette église : il parait donc que Charlemagne avait donné cette Marche , et que les troubles survenus depuis en Italie avaient empêché les papes d'en jouir. Nous verrons qu'ils perdirent ensuite le domaine utile de ce petit pays sous l'empire de la maison de Suabe.

Nous les verrons tantôt grands terriens, tantôt dépouillés presque de tout , comme plusieurs autres souverains.

Qu'il nous suffise de savoir qu'ils possèdent aujourd'hui la souveraineté reconnue d'un pays de cent quatre- vingts grands milles d'Italie en longueur, des portes de Mantoue aux confins de l'Aboruzze , le long de la mer Adriatique ; et qu'ils en ont plus de cent milles en

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€ largeur, depuis Civita -Vecchia jusqu'au « rivage d'Aocône , d'une mer à l'autre. « Il a fallu négocier toujours et souvent « combattre, pour s'assurer cette dorai-

« nation. •

J'ajouterai à ces vraisemblances une raison qui me parait bien puissante. La .-prétendue charte de Charlemagne est une donation réelle. Or , bit -on une donation^i'une chose qui a déjà été donnée ? Si j'avais à plaider cette cause devant un tribunal réglé et impartial , je ne voudrais alléguer que la donation prétendue de •Charlemagne, pour invalider la prétendue -donation de Pépin ; mais ce qu'il y a de plu» fort encore, contre toutes ces suppositions, c'est que ni Andelme, ni Aimoin , ni même Eginhard , secrétaire de "Charlemagne , n'en parlent pas. Eginhard fait un détail très circonstancié des legs pieux que laisse Charlemagne , par sou testament, à toutes les églises de son royaume. On sait, dit-il , qu'il y a vingtune viUes métropolitaines dans (es états de l'empereur. Il met Rome la première et Ravenne la seconde. N'est-il pas certain , par cet énoncé , que Rome et Ravenne n'appartenaient point aux papes ?

Que Charlemagne exerça les droits des empereurs romains.

11 me semble qu'on ne peut ni rechercher la vérité avec plus de candeur , ni en approcher de plus près dans l'incertitude où l'histoire de ces temps nous laisse. Cet auteur impartial paraît certain que Charlemagne exerça tous les droits de l'empire en Occident autant qu'il le put. Cette assertion est conforme à tout ce que les historiens rapportent, aux monumens qui nous restent, et encore plus à. la politique , puisque c'est le propre de tout homme d'étendre son autorité aussi loin qu'elle peut aller.

C'est par cette raison que Charlemagne s'attribua la puissance législative sur Venise et sur le Bénéventin , que l'empereur grec disputait , et qui par le fait n'appartenait ni à l'un ni à l'autre; c'est par la même raison que le duc ou doge de Venise Jean, ayant tué un évêque en 802, fut accusé devant Charlemagne. Il aurait pu l'être devant la cour de Coostaotinople ; mais ni les forces de l'Orient , ni celles de l'Occident ne pouvaient pénétrer dans ces lacunes ; et Venise , au fond, fut libre malgré deux empereurs. Les doges payèrent quelque temps un manteau

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d'or en tribut aux plus forts ; mais le bonnet de la liberté resta toujours dan» ane ville imprenable.

De la forme du gouvernement de Rom* sous Charlemagne.

C'est une grande question chez les politiques, de savoir quelle fut précisémeot la forme du gouvernement de Rome, quand Charlemagne se fit déclarer empereur par l'acclamation du peuple , et par l'organe du pontife Léon m. Charles gou verna-t-il en qualité de consul et de patrice, titre qu'il avait pris dès l'an 774? quels droits furent laissé» à l'éveque?

quels droits conservèrent les sénateurs, qu'on appelait toujours patres conscrifti? quels privilèges conservèrent les citoyens? c est de quoi aucun écrivain ne dous informe ; tant l'histoire a toujours été écrite avec négligence 1

Quel fut précisément le pouvoir de Charlemagne dans Rome ? c'est sur quoi on a tant écrit qu'on l'ignore. Ylaissa-t-il un gouverneur? imposait-il des tributs?

gouvernait-il Rome comme l'impératricereine de Hongrie gouverne Milan et Bruxelles? c'est de quoi il ne reste aucun vestige.

Je regarde Rome,' depuis le temps de l'empereur Léon m ttsaunen, comme une ville libre protégée par les Francs, ensuite par les Germains, qui se gouverna tant quelle put en république, plutôt sous le patronage que sous la puissance des empereurs , dans laquelle le souverain pontife eut toujours le premier crédit, et qui enfin a été entièrement soumise aux papes.

Les citoyens de cette célèbre ville aspirèrent toujours à la liberté dès qu'ils y virent le moindre jour ; ils firent toujoan les plus grands efforts pour empêcher les empereurs, soit francs , soit germains, de résider à Rome, et les évoques d'y être maîtres absolus.

C'est là le nœud de toute l'histoire de l'empire d'Occident depuis Charlemagne jusqu'à Charles-Quint. C'est le fil qui a conduit l'auteur de l'Essai sur les mœurs , etc. , dans ce grand labyrinthe.

Les citoyens romains furent presque toujours les maîtres du mole d'Adrien, de cette forteresse de Rome, appelée depuis le château Saint- Ange , dan» laquelle ils donnèrent si souvent un asile à leur évêque contre la violence des Allemands; de là vient que les empereur* au jour

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d'hui , malgré leur titre de roi des Romains , n'ont pas une seule maison dans Borne. 11 n'est môme pas dit que Charlemagne se mit en possession de ce mâle d'Adrien. Je demanderai encore pourquoi Charlemagnc ne prit jamais le titre d'Auguste r

Du pouvoir papal, dans Rome et des Patrices.

On a vu depuis très souvent des consuls et des patrices à Borne qui furent les maîtres de ce château au nom du peuple. Le pape Jean xn le tenait, comme patrice, contre l'empereur Othon i,r. Le consul Grescentius y soutint un long siège contre Othon ni, et chassa de Rome le pape Grégoire v, qu'Otboo avait nommé.

Après la mort de ce consul , les Romains chassèrent de Borne ce même Othon qui avait ravi la veuve du consul , et qui s'enfuit avee elle.

Les citoyens accordèrent une retraite au pape Grégoire vu dans ce môle , lorsque l'empereur Henri iv entra dans Rome par force, en io83. €e pontife, si fier, n'osait sortir de cet asile* On dit qu'il offrit â l'empereur de le couronner en fesant descendre sur sa tête, du haut du château , une couronne attachée avec une Ocelle ; mais Henri îv ne voulut point de cette ridicule cérémonie. Il aima mieux se faire couronner par un nouveau pape qu'il avait nommé lui-même.

Les Romains conservèrent tant de fierté dans leur décadence et dans leur humiliation, que quand Frédéric Barberousse vint à Rome, en n55, pour s'y faire couronner, les députés du peuple qui le reçurent à la porte lui dirent : Souvenez-vous que nous vous avons fait citoyen romain d'étranger que vous étiez.

ils voulaient bien que les empereurs fussent couronnés dans leur ville : mais d'un côté ils ne souffraient pas qu'ils y demeurassent , et de l'autre ils ne permirent jamais qu'aucun pape s'intitulât souverain de Rome ; et jamais» en effet, on n'a frappé de monnaie sur laquelle on donnât ce titre à leur évéque.

En 1 1 14, les citoyens élurent un tribun du peuple ; et le pape Lucius n , qui s'y opposa, fut tué dans le tumulte.

Enfin, les papes n'ont été véritablement maîtres à nome que depuis qu'ils ont eu le château Saint-Ange en leur pouvoir. Aujourd'hui la chancellerie allemande regarde encore l'empereur

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comme l'unique souverain de Rome ; et le sacré collège ne regarde l'empereur que comme le premier vassal de Rome , protecteur du Saint-Siège. Telle est la vérité oui est développée dans l'Essai sur les Mœurs , etc.

Le sentiment de l'auteur que je cite est donc que Charlemagnc eut le domaine suprême, et qu'il accorda au Saint-Siège plusieurs domaines utiles dont les papes n'eurent la souveraineté que très long-temps après.

Sottise infâme de l'écrivain qui a •pris le nom de Cniniae 4a Bastide du Clause, avocat au parlement de Paris.

Après cet exposé fidèle , je dois témoigner ma surprise de ce que je viens de lire dans un commentaire nouveau du discours du célèbre Fleuri sur les libertés de l'église gallicane. Je vais rapporter les propres paroles du commentateur, qui se déguise sous le nom de tnattre Pierre de Chiniac de la Bastide du Claux, avocat au parlement. Il n'y a point assurément d'avocat qui écrive de ce style * :

« Si on ne consultait que les Voltaires

• et ceux de son bord , on ne trouverait, «en effet, que problèmes et qu'impos-

• tures dans nos historiens. > Ensuite cet aimable et poli commentateur , après avoir attaque les gens de notre bord avec des complimens dignes , en effet, d'un matelot à bord, croit nous apprendre qu'il y a dans Ravenne une pierre cassée ,- sur laquelle sont gravés ces mots : Pipinus pius primus amplificandœ ecclesiœ viam aperuit , et exarchatum Ravennœ cum amplissimis... « Le pieux

• Pépin ouvrit le premier chemin d'a- « grandir l'Eglise , et l'exarchat de Ra- «venne avec de très grands...» le reste manque. .Notre commentateur gracieux prend cette inscription pour un témoignage authentique. .Nous connaissons depuis long-temps cette pierre; je ne voudrais point d'autre preuve de la fausseté de la donation. Cette pierre n'avait été connue qu'au dixième siècle : on ne pro-

* L'avocat Chiniae e«t un peraonnage trè* réel mai* quoique ce vSLè défeweur de l'églUe janiénitle ait estuyé une acciuation juridique d'adultère, et que cet procee £aeaent toujours rite , il n'eu eat paa plm connu , et n'a jamais pu réuaair à occuper le public ni de «e» ouvmgca , m de «ci aventure» .

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duisit point d'autre monument pour assurer aux pape» l'exarchat ; donc il n'y en avait point. Si on fesait paraître aujourd'hui une pierre cassée , avec une inscription qui certifiât que le pieux François ier fit une donation du Louvre aux cordeliers, de bonne foi le parlement regarderait-il cette pierre comme un titre juridique; et l'académie des inscriptions l'insérerait - elle dans ses' recueils?

Le latin ridicule de ce beau monument n'est pas , à la vérité , un sceau de réprobation; mais c'en est un que le mensonge avéré concernant Pépin. L'inscription affirme que Pépin est le premier qui ait ouvert la voie. Gela est faux : avant lui. Constantin avait donné des terres à l'évéque et à l'église de Saint- Jean de Latran de Rome jusque dans la Calabre. Les évêaues de Rome avaient obtenu de uouvelles terres des empereurs suivans. Ils en avaient en Sicile, en Toscane, en Ombrie; ils avaient les justices de Saint- Pierre et des domaines dans la Pcntapole. Il est très probable que Pépin augmenta ces domaines. De quoi se plaint donc le commentateur?

que prétend-il ? pourquoi dit-i! que l'auteur de V Essai sur (es mœurs et l'esprit des nations est trop peu versé dans ces connaissances , ou trop fourbe pour mériter quelque attention? Quelle fourberie , je vous prie , y a-t-il a dire son avis sur Ravenne et sur la Pentapole? Nous avouons que c'est là parler en digne commentateur; mais ce n'est pas, à ce qu'il nous semble , parler eu homme versé dans ces connaissances , ni versé dans la politesse, ni même versé dans le sens commun.

L'auteur de Y Essai sur (es mœurs, etc., oui affirme peu, se fonde pourtant sur lb testament même de Gharlemagne , pour affirmer qu'il était souverain de Rome et de Ravenne, et que par conséquent il n'avait point donné Ravenne au pape. Charlemagne fait des legs à ces villes , qu'il appelle nos principales villes. Ravenne était la ville de l'empereur et non pas celle du pape.

Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que le commentateur est lui-même entièreroant de l'avis de mon auteur ; H n'écrit que d'après lui : il veut prouver comme lui que Charlemagne avait le pouvoir suprême dans Rome ; et , oubliant tout d'un coup l'état de la question , il se ré-

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pand en invectives ridicules contre son propre guide. Il est en colère de ne sa* voir pas quelle était l'étendue et la borne du nouveau pouvoir de Charlemagne dans Rome. Je ne le sais pas plus que lui , et cependant je m'en console. Il est vraisemblable que ce pouvoir était fort mitigé , pour ne pas trop choquer les Romains. On peut être empereur sans être despotique. Le pouvoir des empereur* d'Allemagne est aujourd'hui très borne par celui des électeurs et des princes de l'Empire. Le commentateur peut rester sans scrupule dans son ignorance pardonnable ; mais il ne faut pas dire de grosses injures , parce qu'on est un ignorant : car lorsqu'on dit des injures sans esprit, on ne peut ni plaire ni inslruire;le public veut qu'elles soient fines, ingénieuses et à propos : il n'appartient même que très rarement à l'innocence outragée, de repousser la calomnie dans la style des Pbilippiques : et peut-être n'est-il permis d'en user ainsi, que quand la calomnie met en danger un honnête homme, car alors c'est se battre contre un serpent , et on n'est pas dans ie cas de Tartufe, qui s'accusait d'avoir tué une puce avec trop de coiére.

D'une calomnie abominable , et d'une impiété horrible du prétendu Chiniac.

Passe encore qu'on se trompe sur une pancarte de Pepin-le-Bref : le pape n'en a pas sur Ravenne nn droit moins confirmé par le temps et par le consentement de tous les princes ; la plupart des origines sont suspectes, et un droit reconnu de tout le monde est incontestable.

Mais de quel front le prétendu Chinîac de la Bastide du Claux, commentateur des libertés de l'église gallicane t peut-il citer cet abominable passage qu'il dit avoir lu dans un dictionnaire f Jésus- Christ a été ie plus habile charlatan, et le plus grand imposteur qui ait paru depuis l'existence du monde. On est naturellement porté à croire qu'un homme

2ui cite un trait si horrible avec conance ne l'a pas inventé. Plus l'atrocité est extrême, moins on s'imagine que ce soit une fiction. On croit la citation vraie, récisément parce qu'elle est abominale; cependant il n y en a pas no mot, pas l'ombre d'une telle idée dans le titre dont parle ce Chiniac. Est-ce Ut une

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liberté gallicane ? J'ai lu très attentivement ce livre qu'il cite ; je sais que c'est no recueil d'articles traduits du lord Shaftesbury , du lord BoHnbroke , de Trencbard , de Gordon , du docteur Mid- Iclon, du célèbre Abauzit, et d'autres morceaux connus qui Hont mot à mot dans le grand Dictionnaire encyclopédique, tel que l'article Mes sic, leuuel est tout entier d'un pasteur d'une église réformée , et dont nous possédons l'original.

Non seulement J'infûme citation du prétendu Chiniac n'est dans aucun endroit de ce livre, mais je puis assurer qu'elle ne se trouve dans aucun des livres écrits contre la religion chrétienne , depuis Cclse et l'empereur Julien; le devoir de mon état est de les lire pour mieux répondre , ayant l'honneur d être achelier en théologie. J'ai lu tout ce qu'il y a de plus fort et de plus frfvole. Volstôn lui-même, Jean-Jacques Rousseau, qui ont osé nier si audacieusement les miracles de notre Seigneur Jésus-Christ, n'ont pas écrit une seule ligne qui ait la moindre teinture de cette horrible idéfe; au contraire, ils rendent à Jésus-Christ le plus. profond respect, et Volston, surtout, se borne à regarder les miracles de notre Seigneur comme des types et des paraboles.

J'avance hardiment que , si cet insolent blasphème se trouvait dans quelque mauvais livre, mille voix ee seraient élevées contre le monstre qui l'aurait vomi.

Enfin, je délie, Chiniac de me le montrer ailleurs que <ïans son libelle ; apparemment, il a pris ce détour pour blasphémer, sous le masque, contre notre Sauveur, comme il blasphème à tort et à travers contre' notre saint père le pape et souvent contre les évoque* : il a crû pouvoir être criminel impunément, en prenant les flèches infernales dans un carquois sacré , et en couvrant d'oppro- . bre la religion qu'il feint de défendre. Je ne crois pas qu'il y ait d'exemple , ni d'une calomnie si impudente, ni d'une fraude si basse, ni d'une impiété *i effrayante ; et je pen»e que Dieu me pardonnera , si je dis quelques injures à ce Chiniac.

11 faut »ans doute avoir abjuré toute pudeur, ainsi qu'avoir perdu toute raison pour traiter Jésus-Christ de charlatan et d'imposteur ; lui qui vécut toujours dans l'humble obscurité; lui qui n'écrivit jamais une seule ligne, tandis que de modernes docteurs, si peu doctes, nous

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assomment de gros volumes sur des questions dont il ne parla jamais; lui qui se Houmit, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, à la religion dans laquelle il était né ; lui qui en recommanda toutes les observances, qui ne prêcha jamais que l'amour de Dieu et du prochain , qui ne parla jamais de Dieu que comme d'un père, selon l'usage des Juifs; qui, loin de se donner :amais le titre de Dieu, dit en mourant * : Je vais à mon père qui est votre père, à mon Dieu qui est votre Dieu; lui enfin dont le saint y.èlc condamne si hautement l'hypocrisie et les fureurs des nouveaux charlatans , qui , dans l'espérance d'obtenir un petit bénéfice , ou de servir un parti qui les protège, seraient capables d'employer le fer ou le poison, comme ils ont employé les convulsions et les calomnies.

Ayant cherché en vain pendant plus de trois mois la citation du prétendu Ciniac, et ayant prié mes amis de chercher de leur côté, nous avons été tous forcés avec horreur de lire plus de quatre cents volumes contre le christianisme, tant en latin qu'en anglais, en italien, en français et en allemand; nous protestons devant Dieu que le blasphème eu question n'est dans aucun de ces livres ; nous avons cru enfin qu'il pourrait se rencontrer dans le discours qui sert de préface à IV/brège de l'histoire ecHcsia» tique. On prétend que cet avant-propos est d'un héros philosophe né dans une autre communion que la nôtre; gépie sublime, dit -on, qui a sacrifié également à Mars, i Minerve et au* Gi ares; mais qui ayant le malheur de n'être pas né catholique romain, et se trouvant sOus le joug de la réprobation éternelle, s'est trop livré aux enseignemens trompeurs de la raison, qui égare in r o„t esta ble ment quiconque n'écoute qu'elle. Je ne forme point de jugement téméraire; je suis loin de penser qu'un si- grand homme ne soit pas chrétien.

Voici les paroles de celte préface.

• L'établissement de la religion chré-

• tienne a eu;,' comme tous les empires , « de faibles coramencemens/*Un Juif de

• la lie du peuple, dont la naissance est

• douteuse , qui mêle aux absurdités d'anciennes prophéties hébraïques, des préceptes d'une bonne morale, auquel on

• attribue des miracles, et qui finit par »être condamné à un supplice ignotni-

* S.iot-Jeiw, elap. XX, ,7.

434 rïft

■ nicux | est le héros de cette secte. Douxe « fanatiques se répandent de l'Orient jus-

■ qu'en Italie ; ils gagnent le* esprits par « cette morale et si sainte et si pure qu ils « prêchaient ; et, si l'on excepte quelques

• miracles propres à ébianltr des imagi-

■ nations ardentes , ils n'enseignaient que

• le déisme. Cette religion commençait « à se répandre dans le temps que l'cin-

■ pire romain gémissait sous la tyrannie

■ de quelques monstres qui le gouverné"

• rent consécutivement. Durant ces règnes

• de sang, le citoyen, préparé à tous les « malheurs qui peuvent accabler l'huma-

• ni té , m trouvait de consolation et de

• soutien contre d'aussi grands maux que « dans le stoïcisme. La morale des chré-

• tiens ressemblait à celte doctrine, et « c'est l'unique cause de la rapidité des « progrès que fit cette religion. Dès le « règne de Claude , les chrétiens for- « maient des assemblées nombreuses où

• ils prenaient des agapes, qui étaient

• des soupers en communauté. »

Ces paroles sont audacieuses, elles sont d'uu soldat qui sait mal farder ce qu'il croit la vérité; mais après tout elles, disent positivement le coulrairc du blasphème annoncé par Chi"iac.

La religion chrétienne a eu de failles commencement, et tout le monde en convient» l n Juif de la lie du peuple* rien n'était plus vrai aux yeux, des Juifs, Ils ne pouvaient deviner qu'il était né d'une Vierge et du Sain,t-Esprit, et que Joseph, mari de sa mère. , descendait du roi David. De plus il n'y a point de (te aux yeux de pieu ; devant lui tous les hommes sont égaux.

Douze fanatiques se répandent de l'Orient jusqu'en Italie. Le terme de fanatique parmi nous est très odieux, et ce serait une terrible impiété d'appeler de, ce nom les apôtres; mars si, dans Ja langue maternelle de l'auteur, ce terme ne veut dire que persuade, zélé, nous n'avons aucun reproche à lui faire; il nous parait même très vraisemblable qu'il n'a nulle intention d'outrager ces apôtres, puisqu'il cpmpare les preuajyrs chrétiens aux respectables stoïciens. Ço. un mot nous ne fesons point l'apologie de cet ouvrage ; et dès que notre saint père le pape, juge impartial de tous les livres, aura condamné celui-ci, non* ne manquerons pas de le condamner de cœur et de bouche.

IJcvuc énorme de Ciiiniac.

Le prétendu U $»st$e de, Çhiniac du

Claux a répondu que les paroles par lui citées se trouvent dans le Militaire philosophe, non pas précisément et mot à mot, mais dans le même sens. Ce Militaire philosophe est, dit-on, du sieur Saiut-Hiacynthe, qui fut cornette de dragons en i6S5, çt employé dan» la fameuse dragonade à la re vocation de ledit de Mantes.......

La proposition du Militaire philosophe est aussi dure que le blasphème du prétendu Chiniac est ailreux.

Concluons que le pyrrhonisme historique est très utile ; car si dans ceor ans le Commentaire des libertés gallicanes et le Militaire philosophe tombent dans les mains d'un de ceux qui aiment les recherches, les anecdotes; et si ces deuv livres ne sont pas réfutés dans leur temj», ne sera-t-on pas en droit de croire que dansie siècle de ces auteurs, on blasphémait ouvertement JésusrÇbrist ? Il et!

donc très important de les confondre de bonne heure , et d'empêcher Chiniac de calomnier son siècle.

11 n'est pas surprenant que ce même Çhiniac , ayant ainsi outragé Jésus-Christ notre sauveur, outra çe aussi son vicaire : Je ne vois pas, dit-il, comment le pape lient le premier rang entre Us princes chrétiens. Cet homme n'a ças assisté au sacre de l'empereur , il aurait vu l'archevêque de Mayence tenir le premier rang enlrc les électeurs; il n'a jamais diné aveé un évêque , il aurait vu qu'on lui donne toujours la place d'honneur : il devait savoir que par toute PEurope on traite les gens d'église, comme les femme?, avec beaucoup de déférence ; ce n'est pas à dire qu'il faille leur baiser les pieds ,

excepté peut-être 'dans un transport de passion. Mais revenons au pyrrhonisme de l'histoire.

Anecdote historique très hasardée.

Dunaiilan prétend , dans nn de ses opuscules, que Charles vw n'était pas . fils de Louis xi ; c'est peut-être la raison secrète pour laquelle Louis xt négligea son éducation et le tiot toujours éloi^uû de lui. Charles vin ne ressemblait a Louis xi ni par l'esprit ni par le corps. En lin la tradition pouvait servir d'excusé à Du liai lia n ; mais cette tradition était fort incertaine , comme presque toutes le sont. La dissemblance des pères et des en/an est encore moins une preuve d'illégitimité, que la ressemblance n'est une preuve du contraire., ,

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Que Louis ii ait haï Charles vin , cela ne conclut rien. Un si mauvais fils pouvait aisément être un mauvais père.

Quand même douze DuhaiMan m'aura ieut assuré que Charles vm était né d'un autre que de Louis xi , je ne devrais pas les en croire aveuglémeot. Un lecteur sage doit, ce me semble , prononcer comme les juges : Pater est quern nuptiœ

Autre anecdote -plus hasardée.

On a dit que Ja duchesse de Monlpensier avait accorde ses laveurs au moine Jacques Clément, pour l'encourager à assassiner boo roi. Il .eût été plus habile de les promettre que de les donne* : mais ce n'est pas ainsi qu'on excite un prêtre fanatique au parricide; on lui montre, le ciel et non une femme. Son prieur Boutgoin était bien plus capable de le déterminer, que la plus grande beauté de la terre ; il n'avait point de lettre d'amour dans sa poche quand il tua le roi, mais bien les histoires de Judith et d Àod, toutes déchirées, toutes grasses à force d'avoir été Jues.

De Henri IV.

Je pense entièrement comme l'auteur de YÈssai sur tes mœurs, etc. sur la mort de Henri iv ; je peuse que ni Jean Chàtel ni Ravaillac n'eurent aucuns complices; leur crime était celui du temps, le cri de la religion fut leur seul complice. Je ne crois point que Ravaillac ait fait le voyage de JNaples, ni que le jésuite A la gona ait prédit dans Naplf s la mort de ce prince, comme le répète encore notre Chiniac. Les jésuites n ont jamais été prophètes ; s'ils l'avaient été. ils auraient prédit leur destruction ; mais au contraire ces pauvres gens ont toujours assuré qu'ils dureraient jusqu'à la fin des siècles, il ne

faut jamais urerde rien.'

•• ■ • i . i . . • it

De l'abjuration de Renri. IV.

Le jésuite Daniel a beau me dire, dans sa très sèche et très fautive Histoire de1 France, que Henri iv avant d'abf*rer était; depuis long-temps catholique , j^ert croirai plus Henri iv lui-même que le jésuite Daniel ; sa lettre à la belle Gabrielle : C'est demain que je fais 4e saut périlUux, prouve au moins qu'il avait encore dans le couir autre chose que du catholicisme. Si son grand cœur avait été depuis si long-temps si pénétré de la grâce efficace , il aurait peut-être dit à sa

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maîtresse : Ces avenues m'édifient ; mais il lui dit : Cet gens ià m' ennuient. Ces paroles sont-elles d'un boa catéchumène?

Ce n'est pas un sujet de pyrrhonurrJe , ^ue les lettres de ce grand homme à Corisande d'Aodoin , comtesse de Gramont ; elle* existent encore en original. L'auteur de l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations rapporte plusieurs de ces lettres intéressantes ; en voici des morceaux curieux : Tous ces empoisonneurs sont tous papistes. J'ai découvert un tueur pour moi. — Les prêcheurs romains prêchent tout haut qu'il n'y a ptus qu'une mort à voir ; ils admonestent tout bon catholique de prendre exemple sur l'empoisonnement du prince de Conde.

— Et vous êtes de cette religion ! — Si je n'étais huguenot , je me ferais turc.

Il cstdimeile , après tons ces témoignages de la main de Henri iv, d'être fermement persuadé qu'il fût catholique dans le cœur.

Bcvucsur ffeiiH IV.

Un antre historien moderne (M. de Buri) de Henri IV accuse du meurtre de ce héros le duc de Lerme : C'est, dit-il, l'opinion lamùwestaUie* Hest évident que o'est l'opinion Ja plus mal établie. Jamais on n'en a parlé en Espagne j et il n'y eut e« France que le continuateur du président de Tbou,, qui donna quelque crédit à ces spupçons vagues: et ridicules. Si, Je duc de Lerrac, premier ministre, employa Ravaillac, il le paya bien mal. Ce mal heurt -u\ était presque sans argent quand if fut saisi. Si le duc de Lerme l'avait séduit uufcii séduire sous la promesse d'une récompense proportionnée à sou attentat^ assurément Ravaillac l'aurait nommé îui et, ses émissaires, quand ce n'eut /été que pour se venger. Il nomma bien le jésuite d'Aubigni , auquel ii n'avait fait que mien tirer un couteau. Pourquoi aurait-il épargié le duo de Lerme î C'est une obstination bien étrange, que colle de ne pas croire Ravaillac dans son interrogatoire et dans les tortures 1 Faut-il insulter une grande maison espagnole saos la moindre apparence de preuve ?

Êt voitt juatement comme on écrit l'hutoire !

La nation espagnole n'a guère recours à ces crimes honteux , et les grands d'Espagne ont eu dans tous les temps une iiei te généreuse qui ne lenr a pas permis de s'avilir jusque là.

Si Philippe u mit à prix la tête du

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prince d'Orange , il eut du moins le prétexte de punir un sujet rebelle , comme le parlement de Paris mit à cinquante mUle écus la lêtc de l'amiral Coligny, et depuis celle du cardinal Mazarin. Ces proscriptions publiques tenaient de l'horreur des guerres civiles ; mais comment le duc de Xerme se serait-il adressé* secrètement à un misérable tel que Ravaillac ?

Bévue sur le maréchal d'Ancre.

Le même auteur dit que le maréchal d* Ancre et sa femme furent écrasés , pour ainsi dire, par la foudre. L'un ne fut à la vérité écrase qu'à coup de pistolets , et l'autre fat brûlée eu qualité de sorcière. Un assassinat et un arrêt de mort rendu contre une, maréchale de France , dame d'atours de la reine , réputée magicienne , ne font honneur ni à la chevalerie ni à la jurisprudence de ce temps-là. Mais je ne sais pourquoi l'historien s'exprime en ces mots : Si ces deux misérables n'étaient pas complices de la mort du roi , ils méritaient du moins les plus rigoureux ehâtimens. Il est certain que, du vivant même du roi , Concini et sa femme avaient avec l'Espagne des liaisons contraires aux desseins du roi.

C'est ce qui n'est point du tout certain, cela n'est pas même vraisemblable. Ils étaient Florentins; le grand duo de Florence avait reconnu le premier» Henri iv; il ne craignait rien tant que le pouvoir de l'Espagne en Italie ; Concini et sa femme n'avaient point de crédit du temps de Henri iv. S'ils avaient ourdi 'quelque* trame avec le conseil de Madrid , ee «+ pouvait être nue pour la reine. C'est donc accuser la reine d'avoir trahi son mari ;• et, encore une fois , il n'est pàs •permis d'inventer de telles accusations sans preuve. Quoi! un écrivain; dans son grenier pourra prononcer ùrie diffamation que les juges les plus éclairés du royaume trembleraient d'écouter sur leur tribunal l

Pourquoi appeler un maréchal de France et sa femme , dame d'atours de là reine* ces deux misèraéles? Le maréchal d'Ancre « qui avait levé une armée à ses frais contre les rebelles, mérite-t-il une épithète qui n'eât conveuablc qu'à Ravaillac, à Cartouche, aux voleurs publics, aux calomniateurs publics f

Réflexion.

11 n'est que trop vrai qn'il suffit d'un fanatique pour commettre un parricide sans aucun complot. Damieos n i en avait

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point. Il a répété quatre fois dans son in terrogatoire qu'il n'a commis son crime que par principe de religion. Ic puis dire qu'ayant été autrefois à portée de connaître les convulsionnaires , j'en ai vu plus de vingt capables d'eue pareille horreur *, tant leur démence était atroce. La religion mal entendue est une lièvre que la moindre occasion fait tourner en rage.

Le propre du fanatisme est d'échauffer les tètes. Quand le feu qui fait bouillir les cervelles superstitieuses a fait tomber quelques flammèches dans une âme insensée et atroce ; quand un ignorant furieux croit imiter saintement Urinée, Aod, Judith, et leurs semblables, cet ignorant a plus de complices qu'il ne pense. Bien des gens l'ont excite au parricide sans le savoir. Quelques personnes profèrent des paroles indiscrètes et violentes ; un domestique les répète, il les amplifie, il les enfuncslc encore , comme disent les Italiens; un Châtel, un Ravaillac, un Daoiien9 les recueillent : ceux qui les ont prononcées ne se doutent pas du mal qu'ils ont fait : ils sont complices involontaires; mais il n'y a eu ni complot ni instigation. En un mot, on connaît bien mal l'esprit humain , si l'on ignore qne le fanatisme rend la populace capable de tout.

Du Dauphin François.

Le. dauphin François, fils de François icr, joue à la paume , il boit beaucoup d'eau fraîche dans une transpiration abondante ; on accusel'empereur Charles- Quint de l'avoir fait empoisonner. Quoi! le vainqueur aurait craint le lits du vaincu! Quoi 4 il aurait fait périr à la cour de France le fils de celui dont alors il prenait deux provinces, et il aurait déshonoré toute la gloire de sa vie par un crime infâme et inutile ? Il aurait empoisonne le dauphin en laissant deux frères pour le venger! L'accusation est absurde ; aussi je me joins à l'auteur toujours impartial de Y Essai sur les moeurs , etc. , pour détester cette absurdité.

Mais le dauphin François avait auprès de lui un gentilhomme italien , un comte de Montécuculli, qui lui avait versé l'eau fraîche dont il résulta une pleurésie. Ce comte était né sujet de Cbarles-Quiot; il lui avait parlé autrefois; et' sur cela seul on l'arrête, on le met à la 'torture; des

* Un enfte autre* dont il s été question dtna le pr<Kè» de Diraient.

médecins ignorons affirment que les tranchées, causées par Tenu froide, sont causées par l'arsenic. On fait écarteler Montécuculli, et toute la France traite d'empoisonneur le vainqueur de Soliman , ie libérateur de la chrétienté , le triomphateur de Tunis , le plus grand homme de l'Europe ! Quels jugescondamnèrent Montécuculli? je n'en sais rien; ni Mézerai ni Daniel ne le disent. Le président Hénault dit : Le dauphin François est empoisonné par MontécuoulU, sonéehanson, non sans soupçon contre l'empereur,

II est clair qu'il faut au moins douter du crime de Montécuculli ; ni lui ni Charles-Quint n'avaient aucun intérêt à le commettre. Montécuculli attendait de yon maître une grande fortune, et l'empereur n'avait rien à craindre d'un jeune homme tel que François. Ce procès funeste peut donc être mis dans la foule des cruautés juridiques que l'ivresse de l'opinion, celle de la passion et l'ignorance ont trop souvent déployées contre les hommes les plus innocens.

De SamMançai.

Pie peut-on pas mettre dans la même classe le supplice de Samblançai? Le crime qu'on lui impute est beaucoup plus raisonnable que celui de Montécuculli. Il est bien plus ordinaire de voler le roi que d'empoisonner Iee dauphins.

Cependant aujourd'hui les historiens sensés doutent que Samblançai fût coupable.

Il fut jugé par des commissaires; c'est déjà un grand préjugé en sa faveur. La haine que lui portait le chancelier Duprat est encore un préjugé plus fort. On est réduit, lorsqu'on lit les grands procès criminels, à suspendre au moins son jugement entre les condamnés et les juges ; témoin les arrêts rendus contre Jacques Cœur , contre Enguerrand de Marigni , et tant d'autres. Comment donc pourrait-on croire aveuglément mille anecdotes rapportées par des historiens , puisqu'on ne peut même en croire des magistrats qui ont examiné les procès pendant des années entières P On ne peut s'empêcher de iiiire ici une réflexion sur François icr. Quel était donc le caractère de ce grand homme qui fait pendre le vieillard innocent Samblançai, qu'il appelait son père; qui fait écarteler un gentilhomme italien parce aue ses médecins sont des ignorans ; qui dépouille le connétable de Bourbon de ses biens par l'injustice la plus criante ;

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qui , ayant été vaincu par lui et fait prisonnier, met ses deux entant» en captivité, pour aller revoir Paris; qui jure et promet même , en parole d'honneur , de rendit; la Bourgogne à Charles-Quint , son vainqueur , et qui est obligé de se déshonorer par politique ; oui accorde aux Turcs aans Marseille la liberté d'exercer leur religion , et qui fait brûler à petit feu dans la place de l'Estrapade de malheureux luthériens , tandis qu'il leur met les armes à la main en Allemagne? Il a fondé le collège royal : oui, mais est-on grand poor cela, et un collège répare-t-il tant dliorreurs et tant de bassesses?

Des Templiers,

Que dirons-nous du massacre ecclésiastique juridique des templiers? leur supplice fait frémir d'horreur. L'accusateur laisse dans nos esprits plus que de l'incertitude. Je crois bien plus à quatrevingts gentilshommes qui protestent de leur innocence devant Dieu en mourant, qu'à cinq ou six prêtres qui les condamnent.

Du pape Alexandre VI.

Le cardinal Bembo, Paul Jove Tomasi, et enfin Guichardin semblent croire que le pape Alexandre vi mourut du poison qu'il avait préparé, de concert avec le bâ* tard César Borgia, au cardinal Sant-Agnolo, au cardinal de Capone, à celui de Modène et à plusieurs autres ; mais ces historiens ne I assurent pas positivement. Tous Jes ennemis du Saint-Siège ont ac crédité cette horrible anecdote. Je suis comme l'auteur de l'Essai sur les mœurs, etc. , je n'en crois rien ; et ma grande raison , c'est qu'elle n'est point du tout vraisemblable. Le pape et son bâtard étaient sans contredit les deux plus grands scélérats parmi les puissances de l'Europe ; mais ils n'étaient pas des fous.

Il est évident que l'empoisonnement d'une douzaine de cardinaux, à souper, aurait rendu le père et le fils si exécrables, que rien n'aurait pu les sauver de la fureur du peuple romain et de l'Italie entière ; un tel crime n'aurait jamais pu être caché, quand même il n'aurait pas été puni par l'Italie conjurée; il était d'ailleurs directement contraire aux vues do César Borgia. Le pape son père était sur le bord de son tombeau : Boreia rvec sa brigue pouvait faire élire une de ses créaturcs ; est-ce un moyen pour gagner les cardinaux , que d'en empoisonner douze ?

458 vm

Enfin les registres de la maison d'Alexandre v« le font mourir d'une fièvre double-tierce, poison assez dangereux pour un vie illard qui est dans sa soixantetreizième année.

De Louis XîV '.

Je suppose que daus cent ans presque tous nos livres soient perdus , et que dans quelque bibliotbcqfle d'Allemagne on retrouve V Histoire de Louis XIV t par la Hodc, sous le nom de la Martinière; la Dîme royale de Boisguilbcrt» sous lenom du marécbal de Vauban; les testamens de Cnlbcrt et de Louvois, fabriqués par Catien de Gourtiiz; l'Histoire de ta régence du due d'Orléans, par le môme la H ode, ci-devant jésuite; les Mémoires de madame de Main tenon, par la Beanmclle; ut cent autres ridicules romans de cette espèce. Je suppose qu'alors la langue française soit une langue savante dans le forid de l'Allemagne, que d'exelamations les commentateurs de ce pays-là ne feraient-ils point sur ces précieux monuracns échappés aux injures du temps!

Gomment pourraient-ils ne pas voir en eux les archives de la vérité? Les auteurs de ces livres étaient tous des contemporains, qui ne pouvaient être ni trompés ni trompeurs. C'est ainsi qu'on jugerait.

Celle seule réflexion ne doit-elle pas nous inspirer un peu de défiance sur plus d'un livre de l'antiquité ?

Bévues et doutes,

' Quelles erreurs grossières, quelles sottises ne débite-l-on pas tous les jours dans les livres qui sont entre les mains des grands et des petits, et même de gens qni savent lire? L'auteur de l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nation» ne nous fait-il pas remarquer qu'il se débite tous tes ans dans l'Europe quatre cent mille almanachs qui nous indiquent les jours propres à être saignés ou purgés, et qui prédisent la pluie f Que presque tous les livres sur l'économie rustique enseignent la manière de multiplier le blé et de faire pondre des coqs? NVt-il pas observé que» depuis Maseow jusqu'à Strasbourg et à Baie, on met dans les mains de tous les enfans la géographie d'Hubner? Et voici ce qu'on leur apprend dans cette géographie :

Que l'Europe contient trente millions d'nabitans , tandis qu'il est évident qu^il y en a plus de} cent millions ; qù'sV n'y a pas une lieue de terrain inhabitée , tan-

PYR

dis qu'il y a plus de deux cents lieues de déserts dans le nord , et plus de cent lieues de montagnes arides ou couvertes de neiges éternelles , sur lesquelles ni un homme ni nn oiseau ne s'arrête*

Il enseigne que Jupiter se ehangta en taureau pour mettre au monde Europe , treite cents ans, jour pour jour , avant Jésus Christ , et que d'ailleurs touê les Européens descendent de Japhet.

Quels détails sur les villes 1 l'auteur va jusqu'à dire , à la face des Romains et de tous las voyageurs , que l'égnse de St»- Pierrc a huit cent quarante pieds de Ion gueur. Il augmenté les domaine* dn pape , comme il alonge son église ; il \ui donne libéralement le duché de Bènévent, quoiqu'il n'ait jamais possédé que la ville ; il y a pert de pages où il ne se trouve de semblables bévues.

Consultez les tables de Lenglet , vous y trouverez encore que Hatton, archevêque de Mayence, fut assiégé dans une toor par des rats , pris par des rats, et mangé par des rats; qu'on vit des armées célestes combattre en l'air, et que deux armées de serpens se livrèrent sur la terre une sanglante bataille.

Encore une fois , si dans notre siècle , qui est celui de la raison , on publie de telles pauvretés, que n'a-t-onpas fait dans le siècle des fables! Si on imprime publiquement dans les plus grandes capitales tant de mensonges historiques, que d'absurdités n'écrivait-on pas obscurément daus de petites provinces barbares 1 absurdités multipliées avec le temps par des copistes, et autorisées ensuite par des commentaires.

Enfin, si les événemens les plus intéressans, les plus terribles, qui se passent sous nos yeux , sont enveloppés d obscurités impénétrables , que sera-ce des événemens qui ont vingt siècles d'antifntlér Le grand Gustave est tué dans la bataille de Lutzen ; on ne sait s'il a été assassine par tin de ses propres officiers. On Irre des coups ée fusil dans les carrosses du grand Condé; on ignore si cette manœuvre est de la cour ou de la Fronde. Plusieurs principaux citoyens sont assassinés dans l'HôteWe-viile en ees temps malheureux ; on n'a jamais su quelle fut la faction coupable de ces meurtres. Tous les grands evéhemens de oc globe sont comme ee globe même , dont une moitié est exposée au grand jour, et l'antre plongée dans l'obscurité.

PYR

AbiUtdLiiè et hwrcur.

Que l'on se trompe sur îc nombre des habitansd'un royaume, leur argent comptant , leur commerce , il n'y a que du papier de perdu. Que dans le loisir dts grandes villes on se soit trompé sur les travaux de la campagne, les laboureurs n*en savent rien et vendent leur bled aux discoureurs. Des hommes de génie peuvent tomber impunément dans quelques erreurs sur la formation d'un fœtus et sur celle des montagnes; les femmes font toujours des enfans comme elles peuvent , et les montagnes restent à leur place.

Mais il y à un genre d'homme!» funestes au genre humain , qui subsiste encore tout détesté qu'il est, et qui peut-être subsistera encore quelques années. Cette espèce bâtarde est nourrie dans les disputes de l'école , qui rendent l'esprit faux, et qui gonflent le cœur d'orgueil. Indignés de l'obscurité où leur métier les condamne, ils se jettent sur les gens du monde qui ont de la réputation, comme autrefois les crocheteurs de Londres se battaient à coups de poing contre ceux qui passaient dans les rues avec un habit galonné ; ce sont ces misérables qui appellent le président dé Montesquieu, impie; le conseiller d'état la Mothc 1c- Vayer, déiste; le chancelier de l'Uospital, athée. Mille fois flétri.4, il* n'en 9ont que plus audacieux , parée que , sous le masque de la religion , il* croient pouvoir nuire impunément.

Par quelle fatalité tant de théologiens mes confrère* orf t-ils été de tous les gens de lettres les plus hardis calomniateurs, si pourtan t on peut donner le titre d'hommes de lettres à ces fanatiques? c'est qu'ils ne craignent rien quand ils montent. Si on pouvait lire leurs écrits polémiques , ensevelis dans la poussière de* bibliothèques , on y verrait continuellement la Sorbonne et Icê maisons professes des jésuite* transférées o»x belles.

Le* jésuite» surtout poussèrent l'impudence a*ux derniers excès quand ils fu- » rent puissant; lorsqu'ils n'écrivaient pas «les lettres de caehei<, ils écrivirent de* libellé».

(Jtt est obUgé^voiiér rjdecé sont des gens de cet affreux caractère qui ont affilé sur leur* conifères les- coups dont iJs fcontécra.-és , et qui ont perdu à jamais un ordre dans lequel il y a eu des hommes respectables, il fant aussi convenir qrte ee sont des énergirmènes, tris q?re les

PVU 43o.

P a touille t et Je» If ouOlle , qui ont enfin soulevé tonte la France contre les jésuites. Plus les gens habiles de leur Ordre avaient de crédit à la eonr, phis les petits pédans de leurs collèges étaient impudens à la ville.

Un de ces malheureux ne s'est pus contenté d'écrire contre tous les parleraens du royaume, du style dont Guigna rd éttiVit contre Henri iv. Ce fou vient de faire un ouvrage contre presque tous les gens de lettres illustres* et toujours dans le dessein de venger Dieu , qui pourtant semble un peu abandonner les jésuites.

Il Intitule sa rapsodie anti-phiiesophique : elle l'est bien en effet, mais il pouvait l'intituler aussi anti -humaine, anti dirc ticHilt.

<Jroirail-ort bien que cet éhergumène , à 1'drticle fnnàtitmc, fait l'éloge, de cette fureur diabolique r il semble qu'iï ail trempé sa plumé dans l'encrier de Ravàillac. Du moins Néron ne fit point l'éloge du parricide. Alexandre ti ne vanta point l'empoisonnement et l'assassinat.

Les plus grands fanatiques déguisaient leurs fureurs sous lé nom d'un saint en thouJasme, d'un divin zèle; enfin nous avons confit entent fttruttifutn.

Le rrtouslre crie sans cesse , Dieu , Dieu, Dieu ! excrément de la nature humaine, dans la bouché de qui le nom de Dieu devient un Sacrilège ; vous qjui ne l'attestez que pour l'offenser, et qui vous rendez plus codpable eritorc par vos calomnies, que ridictile par vos absurdités ; vous, le mépris et l'horreur de tous les hommes raisonnables , vous prononce/, le nom de Dieu dans tous vos libelles comme de* soldats qui s'enfuient en ériant : l'inèlcra*!

Quoi ! c'est au nom de Dieu que vous calomniez ! Vous dites qu'un homme très connu, devant qui vous n'oseriez paraître, a conjuré en secret avec les prêtres d'une ville célèbre pour y établir le socianisme ! Vous dites que ces prêtres viennent tous les soirs souper chez lui, et qu'ils lui fournissent des argutnens contre Vos Sottises! Vou« en a»èz menti, moii révérend père : mentirts imjntdcntissimi i comme disait Pascal. Les portes de eétte ville sont fermées avant 1 heure du souper. Jamais duemï prêtre de cette ville n'a soupe dans son château , qui en est .1 deux lieues; ii ne vit avec aucun, il n'en connaît aucun ; c'est ce que vingt mille hommes peuvent attenter.

:t4o pyt

Vous pensez que les parlement vous ont conservé le privilège de mentir, comme on dit que les galériens peuvent voler impunément.

Quelle rage vous pousse à insulter par 1rs plus plate» impostures un avocat du parlement de Paris, célèbre dans les lettres (i); et un de» premiers savans de l'Europe, honoré des bienfaits d'une tête couronnée, qui par là s'est honorée à jamais ( a ) ; et un homme aussi illustre par ses bienfaits nue par son esprit , dont la respectable épouse est parente du plus noble et du plus digne ministre qu'ait eu la France , et qui a des enfans dignes de son mari et d'elle (3) r

Vous êtes assez lâche pour remuer les cendres de M. de Montesquieu , alin d'avoir occasion de parler de je ne sais quel brouillon de jésuite irlandais nommé Routb , qu'on fut obligé de chasser de sa chambre , où cet intrus s'établissait en député de la superstition et pour se l'aire de fête, tandis que Montesquieu, environné de sages, mourait en sage : jésuite, vous insultez au mort, après qu'un jésuite a osé troubler la dernière heure du mourant, et vous voulez que la postérité vous déteste comme le siècle présent vous abhorre depuis le Mexique jusqu'en Corse.

Crie encore : Dieu , Dieu , Dieu ! tu ressemblerais à ce prêtre irlandais qu'on allait pendre pour avoir volé un calice : V oyez, disait-il, comme on traite les Ions Kêtelitjue» qui sont venus en France pour lariiehion!

Chaque siècle , chaque nation a eu ses Garasses. C'est une chose incompréhensible que cette multitude de calomnies dévotement vomies dans l'Europe par des bouches infectées qui se disent sacrées : c'est , après l'assassinat et le poison , le crime le plus grand , et c'est celui qui a été le plus commun.

( M clanges historiques. ) PYTHAGORE , philosophe indien. —

INVBHTS LA MBTSMPSYCOSB. — C'CSt Un

dogme très faux, je l'avoue; il n'est point approuvé parmi nous , il peut être un jour déclaré hérétique, mais il n'a été jamais expressément condamné : on pouvait , ce me semble , supposer en sûreté de conscience que Dieu , le créa-

( 0 M. Saurîn.

(*) M. Diderot.

'3)M. Hdfétim.

PYT

teur de toute* les âmes, les fesait tue* cessivement passer dan** des corps dlfierens; car que faire des âmes de tant de fœtus qui meurent en naissant , ou qui ne parviennent pas à maturité ? Voilà des âmes toutes neuves qui n'ont point servi , ne seront-elles plus bonnes à rien ? ne parait-il pas très raisonnable de leur donner d'autres corps à gouverner, ou, si vous l'aimez mieux , de les faire gouverner par d'autres corps f

Pour les âmes qui ont habité des corps disgraciés, et qui ont souBVrt avec eux dans leur demeure , n'cst-il pas encore raisonnable qu'après être délogées de leurs vilains étuis, elles aillent eo habiter de mieux laits?

Je dirais plus ; il n'y a personne qui , si on lui proposait de renaître après sa mort , n'acceptât ce marché de tout son cœur : qudm velient osthere in alto ! 11 paraît donc assez évident que ce système ne répugne ni au cœur humain ni à la raison humaine.

Il est encore évident que cette doctrine ne choque point les bonnes mzurs ; t&r une âme qui se trouvera logée dans le corps d'un homme pour soixante ou quatre-vingts ans tout au plus, devra prendre le parti d'être une âme honnête , de peur d'aller habiter après son décès le corps de quelque animal immonde et dégoûtant.

Pourquoi ce système ne fut-il reçu ni chez les Grecs , ni chez les Romains , ai même en Egypte , ni en Chaldée ! est-ce parce qu'il n était pas prouvé r non , car tous ces peuples étaient infatués de dogmes bien plus improbables. Il est à croire plutôt que la doctrine de la transmigration des âmes fut re jetée, parce qu'elle ne fut annoncée que par des philosophe*. Dans tous pays on disputa toujours contre le philosophe , et on recourut au sorcier. Pythagore eut beau dire en Italie :

O genut attonitum gelidœ formidine mortis , Çut'd Styga, quid te ne bras t quid mMirùnm » sa«

timetis ,

Ma te ri am ratum fslsique piacule mundi? Morte carent anima, semperque priore relie t & S*def novis domibus »i»unt , haintantqme re-

Ce que du Bartas a traduit ainsi dans son style naïf:

« Pauvre* humaina effrayé* du trépa* ,

Ne craigaex point le Stvx et l'autre monde ,

QUE

Tons vain» propos dont nota* fable Le corp* pért , I'4me ne s'éteint pa».

Elle n* fut que changer de demeure.

Anime un corpj , puis un antre uni fin. Gardonn-nou* bien de pexuer qu'elle meute ; Elle voyage, et tel fat mon dettin, J'étais Euphorbe à la guerre de Troie. »

On laitsa dire Pylhagorc, un se moqua d'Euphorbe , ou se jeta à corps perdu à la tête de Cerbère, dans ic Styx, et dans l'Àchéron, et l'un paya chèrement des prêtre» de Diane et d'Apollon qui vous en retiraient pour de l'argent comptant.

Les braewancs et les lamas du Thibet furent presque les seuls qui s'en tinrent à à la mélcmpsyrose. 11 arriva qu'après la mort d'un grand-lama , celui qui briguait

QUE

la succession prétendit que l'âme du défunt était passée dans sou corps : il lut élu, et il introduisit la coutume de léguer son âme à son successeur. Ainsi tout grand lama élève auprès de lui un jenne homme , soit son fils , soit son parent , soit un étranger adopté , qui prend la place du grand-prêtre dès que le siège est vacant. C'est ainsi que nous disons en France que le roi ne meurt point. C'est là , si je ne me trompe , tout le mystère. Le mort saisit le vif, et le bon peuple qui ne voit ni les derniers momens du défunt, ni l'installation du successeur, croit toujours que son grand-lama est immortel * infaillible , et impeccable.

[Lettres Indiennes.)

Q U ÊN E (Du), amiral français. — sus vic-

TOIBKS ET SA D1SCBACE. de 1676 à 1678.

— Les Français, qui joints avec les Anglais n'avaient pu battre les flottes de Hollande , l'emportèrent seuls sur les Hollandais et les Espagnols réunis. [8 janvier 16763 Le duc de Vivonne, obligé de rester dans Messine pour contenir le peule, déjà mécontent de ses défenseurs, issa donner cette bataille par Du Quêne, lieutenant général des armées navales, homme aussi singulier que Ruyter , parvenu, comme lui, au commandement par son seul mérite , mais n'ayant encore jamais commandé d'armée navale , et plus signalé jusqu'à ce moment dans l'art d'un armateur que dans celui d'un général. Mais quiconque a le génie de son art et du commandement, passe bien vite et sans effort du petit au grand. Du Quêne se montra grand général de mer contre Ruyter. C'était l'être que de remporter sur ce Hollandais un faible avantage. 11 livra encore une seconde bataille navale aux deux flottes ennemies près d'Agouste. Qia mars 1676] Ruyter, blessé dans cette bataille , y termina sa glorieuse vie. C'est un des hommes dont la mémoire est encore dans la plus grande vénération en Hollande. 11 avait commencé par être valet et mousse de vaisseau ; il n'en fut

aue plus respectable. Le nom des princes e Nassau n'est pas au-dessus du sien. Le conseil d'Espagne lui donna le titre et le»

patentes de duc ; dignité étrangère et frivole pour un républicain. Ces patentes ne vinrent qu'après sa mort. Les enbns de Ruyter, dignes de leur père, refusèrent ce titre si brigué dans nos monarchies, mais qui n'est pas préférable au nom de bon citoyen.

Louis xiv eut assez de grandeur d'âme pour être aflligé de sa mort. On lui représenta qu'il était défait d'un ennemi dangereux. Il répondit c qu'on ne pouvait s'empêcher d'être sensible à la mort d'un grand homme. »

Du Quêne, le Ruyter de la France, attaqua une troisième fois les deux flottes après la mort du général hollandais. Il leur coula à fond , brûla et prit plusieurs vaisseaux. Le maréchal duc de Vivonne avait le commandement en chef dans cette bataille ; mais ce n'en fut pas moins Du Quêne qui remporta la victoire*. L'Eu-

* Du Qufne fut mal récompensé , parce qu'il était protestant. Louia XIV le lui Ht «en tir un jour:

« Sire, lui répondit Du Qaéne, quand j'ai battu pour rotre majeaté, je n'ai pa* «onge* ai elle était d une autre religion que moi. » Son fit*, forcé de «'expatrier aprèt la révocation de Véàit de Nantea , ae retira en Sui««e , où il acheta la terre d'Eauhonne. Il y porta le eorpa de «on père, qu'il avait été obligé de dire enterrer en aeeret.

On lit «ur «on tombeau !

« La Hollande a fait ériger un mamolée k Ruyter, et la France a wfujé un p«u de terre à ton

44a QUE

ropc était étonnée que la France fût devenue en si peu de temps aussi redoutable sur mer qoe sur terre.

( Essai sur les mœurs. )

QUENTIN (Bataille de Saint-). — W dl'kpab lis français. — en 155^. -— Marie d'Anglcterreavait donnécontrcla France huit mille Anglais à Philippe son époux, qui vint à Londres pour les faire embarquer , mais non pas pour les conduire à l'ennemi. Cette armée , jointe à l'élite des troupes espagnoles commandées par le duc de Savoie, Philibert-Emmanuel, l'un des grands capitaines de ce siècle , défit si entièrement l'armée française à Saint-Quentin , qu'il ne resta rien de l'infanterie ; tout fut tue ou pris ; les vainqueurs ne perdirent que quatre-vingts hommes ; le connétable de Montinorcnci et presque tous les officiers généraux furent prisonniers; un duc d'Engliien blessé à mort; la fleur de la noblesse détruite; la France dans le deuil et dans l'alarme. Les défaites de Créci, de Poitiers, d'Aztneourt , n'avaient pas été plus funestes ; et cependant la France , tant de fois près de succomber, se releva toujours.

( Estai sur (es mœurs. )

QUESNEL ( Le père), prêtre de l'Oratoire. — - CONDAMNATION DB SA PKB503NK HT

de soit Livhs. — en 1608. — Les troubles n'étaient pas détruits. Les jansénistes voulaient toujours cabalcr, et les jésuites se rendre nécessaires. Le père Quesnel , prêtre de l'Oratoire, ami du célèbre Arnauld, et qui fut compagnon de sa retraite jusqu'au dernier moment, avait, dès l'an 1 67 1 , composé un livre de réflexions pieuses sur le texte du Nouveau Testament. Ce livre contient quelques maximes qui pourraient paraître favorables au jansénisme ; mais elles sont confondues dans une si grande foule de maximes saintes et pleines de cette onction qni gagne le coeur , que l'ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. Le bien sV montre de tous côtés , et le mal il faut le chercher. Plusieurs évèquc» loi donnèrent le» phj» grand» éloges dans «a naissance , et les confirmèrent quand le livre eut reçu encore par l'auteur sa dernière perfection. Je sai» même que l'abbé Rcnaudot , l'un de» plu» savuns hommes de France, étant à Rome la première année du pontificat de Cïéraent xi , allant un jour chez ce pape, qui aimait les savans et qui l'était lui-même ♦ le trouva lisant le livre du père Quesnel. « Voilà , lui

QUE

dit le pape, un livre excellent. Nous n'avons personne à Rome qui soit Capable d'écrire ainsi. Je voudrais attirer l'auteur auprès de moi. • C'est le même pape qui depuis condamna le livre.

Il ne faut pourtant pas regarder cés éloges de Clément xi , et les censures qui suivirent les éloges, comme une contradiction. On peut être très touché dans uue lecture des beautés frappantes d'un ouvrage , et en coudamnêr ensuite les défauts cachés. Un des prélats qui avaient donné en France l'approbation la plus sincère au livre de Quesnel était le cardinal de Noailles, archevêque de Pari»-.

Il s'en était déclaré le protecteur lorsqu'il était évêque de Chàlons ; et le livre lui était dédié. Ce cardinal , plein de vertus et de science, le plus doux des hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques jansénistes sans l'être, et aimait peu les jésuites sans leur nuire et sans les craindre.

Ces jésuites commençaient à jouir d'un grand crédit, depuis que le père de La Chaise , gouvernant fa conscience de Lonis xiv, était en effet à la tète de l'église gallicane. Le père QuesneJ, qui/es craignait, était retiré à Bruxelles arec le savant bénédictin Gerbcron, un prêtre nommé Brigode, et plusieurs autres du même parti. Il en était devenu chef après la mort du fameux Arnauld , et jouissait, comme lui , de cette gloire flatteuse de s'établir un empire secret indépendant des souverains, de régner sur des consciences , et d'être l'Ame d'une faction composée d'esprits éclairés. Les jésuites, plus répandus que sa faction et plus puissans , déterrèrent bientôt Qaesnel dans sa solitude. Ils le persécutèrent auprès de Philippe v , qui était encore maître des Pays-Bas , comme ils avaient poursuivi Arnauld , son maître, auprès de Louw xrv. Ils obtinrent un ordre du rdi d'Espagne de faire arrêter ces solitaires. (i;f>5JQuesnel fut mis dans les prisons de l'archevêché de Malines. Un gentilhomme, qni crut que le parti janséniste ferait sa fortune s'il délivrait le chef, perça les mur», et fit évader Quesnel , qui 5e retira à Amsterdam, oit H e*t mort en 1719, dans une extrême vieillesse, après avoir contribué à former en Ifylîandr. quelques églises de jansénistes, troupeau faible qui dépérit tous le» jours.

Lorsqu'on l'arrêta, on saisit tousses papiers, ét on * trouva tout ce qui carar

QUE

térise un parti Terme, li y avait une copie d'un ancien contrat fait par les jansénistes 'avec Antoinette Rourignon , célèbre visionnaire , femme riche % et qui avait acheté, sons le nom de son directeur, l'île de Nordstrand près du Hotstein, pour y rassembler ceux qu'elle prétendait associer à une secte de mystiques qu'elle avait voulu établir.

Cette Hourignon avait imprimé à ses frais dix-oeuf gros volumes de pieuses rêveries , et dépensé la moitié de son bien à faire des prosélytes. Elle n'avait réussi qu'à se rende ridicule, et même avait essuyé les persécutions attachées à tonte innovation. Enfin , désespérant de s'établir dans son île , elle l'avait revendue aux jansénistes, qui ne s'y établirent pas plus qu'elle.

On trouva encore dans les manuscrits de Quesnel un projet plus coupable, s'il n'avait été insensé. Louis xiv ayant envoyé en Hollande, en 160*4, 1® comte d' Avaux , avec plein pouvoir d'admettre à urte trêve de vingt années les puissances qni voudraient y entrer, les jansénistes, asous le nom de aiseifties de saint Augustin, avaient imaginé de se faire comprendre dans cette trêve , comme s'ib avalent été en effet un parti formidable, tel que celui des calvinistes le fut si longtemps. Cette idée chimérique était demeurée sans exécution ; mais enfin les propositions de paix des jansénistes avec le roi de France avaient été rédigées par écrit. 11 y avait eu certainement dans ce projet une envie de se rendre trop considérables ; et c'en était assez- pour être cri» mincis. On fit aisément croire à Louis xiv qu'ils étaient dangereux.

Il n'était pas assez instruit pour savoir que de vaines opinions despéculation tomberaient d'elles-mêmes , si on les abandonnait à leur inutilité. C'était leur donner un poids qu'elles n'avaient point, que d'en foire des matières d'élat. Il ne lut pas difficile de faire' regarder le livre do père Quesnel comme coupable, après qne l'auteur eut été traité en séditieux. Les jésuites engagèrent le roi lui-même a faire demander à Rome la condamnation du livre. C'était en effet faire condamner le cardinal de H cailles, qui en avait été le protecteur te plus zélé. On se flattait avec raison que le pape Clément xi mortifierait l'archevêque de Paris. H faut savoir que , quand Clément xi était le cardinal Albaoi, il avait lait imprimer un

QUE 44

livre tout moliniste de son ami le cardinal de Sfondrate, et que M. de Noailles avait été le dénonciateur de ce livre. 11 était naturel de penser qu'Alhani, devenu pape, ferait au moins contre les approbations données à Quesnel, ce qu'on avait fait contre les approbations données à Sfondrate.

On ne se trompa point : le pape Clément xi donna , vers l'an 1708 , un décret cootre le livre de Quesnel. Mais alors les affaires temporelles empêchèrent que celte affaire spirituelle , qu'on avait sollicitée, ne réussît. La cour était mécontente de Clément xi , qui avait reconnu l'archiduc Charles pour roi d'Espagne après avoir reconnu Philippe v. On trouva des nullités dans son décret : il ne fut point reçu en France ; et les querelles furent assoupies jusqu'à la mort du père de La Chaise, confesseur du roi, homme doux , avec qui les voies de conciliation étaient toujours ouvertes , et qui ménageait dans le cardinal de Noailles l'allié de madame de Main tenon.

( Essai sur les mœurs. )

QUÊTE imaginée par François d'Assise, au profit d'ordres monastiques, en ixoo. — L'on compte quatre- vimjt-dixhnit ordres monastiques dans l'église ; soixante -quatre qui sont reniés , et trente-quatre qui vivent de quête, « sans aucune obligation, disent-ils, de travailler, ni corporeliement ni spirituellement, pour gagner leur vie , mais seulement pour éviter l'oisiveté ; et, comme seigneurs directs de tout le monde, ét participant à la souveraineté de Dieu en l'empire de l'univers, ils ont droit de vivre aux dépens du public , sans faire que ce qu'il leur plaira. •

Ces propres paroles se lisent dans un livre très curienx , intitulé : les Heureux Succès de la Piété ; et les raisons qu'en allègue l'auteur ne sont pas moins convaincantes. «Depuis, dit-il, que le cénobite a consacré à Jésus-Christ le droit de oe servir des biens temporels, le monde ne possède plus rien qu'à son refus ; et il voit tes royaumes et les seigneuries comme des usages que sa libéralité a laissés en fief. C'est ce qui le rend seigneur du monde , possédant tout par un domaine direct, parée que s'étant rendu une possession de Jésus Christ par le vœu, et le possédant, il prend aucunement (en quelque manière) part à sa souveraineté. Le religieux a même

4*4 QUE

cet avantage sur le prince , qu'il ne faut point d'armes pour lever ce que le peuple doit à son exercice : il possède les affections devant que de recevoir les libéralités , et son empire s'étend plus sur les cœurs que sur les biens. •

Ce fut François d'Assise qui , Tan 1209, imagina cette nouvelle manière de vivre de quête ; mais voici ce que porte sa règle * : « Les frères, à qui Dieu en a donné le talent, travailleront fidèlement, en sorte qu'ils évitent l'oisivetésans éteindre l'esprit d'oraison; et pour récompense de leur travail ils recevront leurs besoins corporels pour eux et pour leurs frères, suivant l'humilité et la pauvreté; mais ils ne recevront point d'argent. Les frères n'auront rien en propre , ni maison , ni lieu , ni autre chose ; mais , se regardant comme étrangers en ce monde, Us iront avec confiance demander l'aumône. »

Remarquons , avec le judicieux Fleuri , que , si les inventeurs des nouveaux ordres mendians n'étaient pas canonisés pour la plupart, on pourrait les soupçonner de s'être laissé séduire à l'amourpropre, et d'avoir voulu se distinguer par leur raffinement au-dessus des autres. Mais, sans préjudice de leur sainteté»

on peut librement attaquer leurs lumières ; et le pape Innocent 111 avait raison de faire difficulté d'approuver le nouvel institut de saint François, et plus encore le concile de Latran , tenu en lai 5 , de défendre de nouvelles religions, c'est-à-dire de nouveaux ordres ou congrégations.

Cependant , comme au i3« siècle Ton était touché des désordres que l'on avait devant les yeux , de l'avarice du clergé , de son luxe, de sa vie molle et voluptueuse oui avait gagné les monastères rentés, l'on fut si frappé de ce renoncement à la possession des biens temporels en particulier et en commun, qu'au chapitre général que saint François tint près d'Assise, en 1219, ou ^ 5C trouva plus de cinq mille frères mineurs qui campèrent en rase campagne , ils ne manquèrent de rien par la charité des villes voisines. On voyait accourir de tous les pays les ecclésiastiques , les laïques , la noblesse, le petit peuple , et non seulement leur fournir les choses nécessai

* Cisp. ▼ ft V*.

QUE

rcs , mais s'empresser à les servir de leurs propres mains avec une saitite émulation d'humilité et de charité.

Saint François, par soa testament, avait fait une défense expresse à ses disciples de demander au pape aucun privilège, et de donner aucune explication â sa règle ; mais, quatre arts après *a mort, dans un chapitre assemblé l'an ia3o, ils obtinrent du pape Grégoire ix une bulle qui déclare qu'ils ne sont point obligés à l'observation de son testament, et qui explique la règle en plusieurs articles. Ainsi le travail des maios , si recommandé dans l'Ecriture , et si bien pratiqué par les premiers moines, est devenu odieux ; et la mendicité , odieuse auparavant, est devenue honorable.

Aussi , trente ans après la mort de saint François, on remarquait déjà un relâchement extrême dans les ordres de sa fondation. Nous n'en citerons pour preuve que le témoignage de saint Bonaventure , qui ne peut être suspect. C'est dans la lettre qu'il écrivit en' 1257, étant général de l'ordre, à tous ies provinciaux et les gardiens. Cette lettre est dans ses opuscules, tome n, page 35a»

Il se plaint de la multitude des affaire» pour lesquelles ils requéraient de l'argent , de l'oisiveté de divers frères , de leur vie vagabonde, de leurs importunités & demander, des grands bàtiinen* qu'ils élevaient , enfin de leur avidité des sépultures et des testamens. Saint Bonsventure n'est pas le seul qui se soit élevé contre ces abus, puisque M. Le Camus, évéque de Bellay, observe que le seul ordre des minoritain* a soulier! plus de vingt-cinq réformes en quatre cents ans. Disons un mot sur chacun de ces griefs > que tant de réformes n'ont pu déraciner encore.

Les frères mendians , sous prétexte de charité, se mêlaient de toutes sortes d'affaires publiques et particulières. Ils entraient dans le secret des familles, et se chargeaient de l'exécution des testamens ; ils prenaient des députations pour négocier la paix entre les villes et les princes. Les papes surtout leur donnaient volontiers des commissions, conxrre à des gens sans conséquence, qui voyageaient à peu de frais , et qui leur étaient entièrement dévoués; ils les employaient même quelquefois à des levées de deniers.

Mais une chose plus singulière en-

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more , c'est le tribunal de l'inquisition dont ils se chargèrent. On sait que dans ce tribunal odieux il y a capture de criminels, prison, torture, condamnation», confiscations, peines infamantes et fort souvent corporelles par le bras séculier. Il est sans doute bien étrange de voir des religieux , fesant profession de l'humilité la plus profonde et de la pauvreté la plus exacte , transformés tout d'un coup en juges criminels , ayant des appariteurs et des familiers armes, c'està-dire des gardes et des trésors à leur disposition, se rendant ainsi terribles à toute la terre.

Nous glissons sur le mépris du travail des mains , qui attire l'oisiveté chez les mendians comme chez les autres religieux. De là cette vie vagabonde que saint Bonavcnture reproche à ces frères , lesquels, dit-il, sont à charge à leurs hôtes, et scandalisent au lieu d'édifier. Leur importunité à demander fait craindre leur rencontre comme celle des voleurs. En effet , cette importunité est une espèce de violence à laquelle peu de gens savent résister, surtout à l'égard de ceux dont l'habit et la profession ont attiré du respect; et d'ailleurs c'est uno suite naturelle de la mendicité, car, enBn , il fant vivre. D'abord la faim et les autres besoins pressans font vaincre la pudeur d'une éducation honnête, et, quand une fois on a franchi cette barrière , on se fait un mérite et un honneur d'avoir plus d'industrie qu'on autre à attirer les aumônes.

La grandeur et la curiosité des bâtimens, ajoute le même saint, incommodent nos amis qui fournissent à la dépense , et nous exposent aux mauvais jugcmtns des hommes. Ces frères, dit aussi Pierre Desvignes , qui , dans la naissance de leur religion, semblaient fouler aux pieds la gloire du monde, reprennent le faste qu'ils ont quitté; n'ayant rien , ils possèdent tout , et sont plus ri* ches que les riches même. On Connaît ce mot de Dufrény à Louis xiv : « Sire, te ne regarde jamais le nouveau Louvre sans m 'écrier : Superbe monument de la magnificence d un des plus grands rois qui de son nom ait rempli la terre, palais digne de nos manarqnes, vous seriez achevé , si l'on vous avait donné à l'un des quatre ordres mendians pour tenir ses chapitres et loger son général. • »

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Quant à leur avidité des sépultures et des testatnens, Matthieu Pâris l'a peinte en ces termes :« Ils sont soigneux d'assister à la mort des grands , au préjudice des pasteurs ordinaires ; ils sont avides de gain, et extorquent des testamens secrets; ils ne recommandent que leur ordre, et le préfèrent à tous les autres. • Sauvai rapporte a'isst qu'en i5oa, Gilles Dauphin , général des cordeliers , en considération des bienfaits que son ordre avait reçus de messieurs du parlement de Paris, envoya aux présidens, conseillers et greniers , Ja permission de se faire enterrer en habit de cordelier. L'année suivante il gratifia d'un semblable brevet les prévôts des marchands et échevins, et les principaux officiers de la ville. Une faut pas regarder cette permission comme une simple politesse, s'il est vrai que saint François fait régulièrement chaque année une descente en purgatoire , pour en tirer les âmes de ceux qui sont morts dans l'habit de son ordre, comme l'assuraient ces religieux.

Voici un trait à ce sujet qui ne sera pas hors de propos. L'Ftoile , dans ses Mémoires , année 1577, raconte qu'une fille fort belle, déguisée en homme, et qui se fesait appeler Antoine , fut découverte et prise dans le couvent des cordeliers de Paris. Elle servait entre autres frères Jacques Berson, qu'on appelait l'enfant de Paris, et le cordelier aux belles mains. Ces révérends pères disaient tous qu'ils croyaient que c était un vrai garçon. Elle en fut quitte pour le fouet, qui fut grand dommage à la chasteté de cette fille, qui se disait mariée, et qui par dévotion avait servi dix ou douze ans ces bons religieux , sans jamais avoir été intérresséc en son honneur. Peutêtre croyait-elle s'exempter après la mort d'un long séjour en purgatoire; c'est ce que l'Etoile ne dit pas.

Le même évêque de Bellay, que nous avons déjà cité , prétend qu'un seul ordre de mendians coûte par an trente millions d'or pour le vêtement et la nourriture de ces moines , sans compter l'extraordinaire ; de sorte qu'il n'y a point de prince catholique cjui lève tant sur ses sujets que les cénobites mendians qui sont dans ses états exigent de ses peu pies. Que sera-ce si on y «joute ha trentetrois autres ordres? On verra, dit-il, que les trente -quatre ensemble tirent plus des peuples chrétiens que les soixante-

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