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étais fret en droit , car on m'écrivait mon cher ami, et on me parlait souvent , dans les dépêches , des marques solides d'amitié qu'on jDac destinait quand on serait mu le tronc. II y monta enfin lorsque j'étais h Bruxelles; et il commença par envoyer en France eu ambassade extraordinaire tin manchot nom mi Camas, cidevant Français rt-ftieié, et alors officier dans ses troupes. Il dînait qu'il y avait un ministre de France à Berlin à qui il manquait une main, et que, pour s'acquitter ne tout ce qu'H devait au roi de France , il lui envoyait nn ambassadeur qui n'avait qu'un bras. Camas, en arrivant au cabaret, me dépécha un jeune homme , qu'il avait fait son page-, pour me dire qu'il était trop fatigué pour venir chez moi; qu'il me priait de me rendre chez lui sur l'heure , et qu'il avait le plus grand et le plu» magnifique présent à me faire de la part du roi son ma! Ire. • Courez vite, dit madame' du Châtelet ; on vous «nvoic sûrement les dîamans de la couronne. »
Je courus ; je trouvai l'ambassadeur qui, pour toute valise , avait derrière sa chaise un quartaut de vin de la cave du feu roi , que le roi régnant m'ordonnait de boire. Je m'épuisai en protestations d'étonnément et de reconnaissance sur les marques liquides des bontés de sa majesté, substituées aux solides dont elle m'avait flatté , et je partageai le quartaut avec Gamas.
Mon Salomon était alors à Strasbourg.
La fantaisie lui avait pris, en visitant ses longs et étroits états, qui allaient depuis Gueldres jusqn'à la mer Baltique, de voir incognito le* frontières et les troupes de France.
Il se donna ce plaisir dans Strasbourg sous le nom du comte du Four, riche seigneur de Bohême. Son frère , le prince royal, qui l'accompagnait, avait pris aussi son nom de guerre; et Algarotti, qui s'était déjà attaché à lut, était le seul qui ne fût pas en masque.
Le roi m envoya à Bslixclles une relation de son voyage, moitié prose et moitié vers, dans un goût approchant de Baebaumont et de Chapelle, c'est-à-dire autant qu'un roi de Prusse peut en approcher. Voici quelques endroits de sa lettre :
« Après des chemins affreux, nous avons trouvé des gîtes plus affreux encore ;
Car cci hôte* intéressj ;
De la faim noua voyant pressés,
D'une façon pin* «pie fragile ,
Dana une chaumière infernale , En nous empouonnant noue volaient noi O aîècle diffitent du tempa de Lucnlluel
«Des chemins affreux, mal nourris, mal abreuvés , ce n'était pas tout : nous essuyâmes encore bien des accidens; et il faut assurément que notre équipage ait un air bien singulier, puisqu'en chaque endroit où nous passâmes on nous prit pour quelque chose d'autre ,
Le» un» nou* prenaient pour des ro« :
D'autre* pour dea filou* conrtoi* j D'autres pour gen* de conr Parfois le peuple s'a
ttrt
paît
Entre lea yeux noua regardait En badaude curieux rempli* d'impertinence.
* Le maître de la poste de Kehl nous ayant assuré qu'il n'y avait point de salut sans passe-port , et voyant que le cas nous mettait dans la nécessité absolue d'en faire nous mêmes, ou de ne point entrer à Strasbourg, il fallut prendre le premier parti , à quoi les armes prussiennes que j'avais sur mon cachet nous secondèrent merveilleusement.
« Nous arrivâmes à Strasbourg, et le corsaire de la douane et le visiteur parure ut contens de nos preuves.
Ce* scélérat* nou* épiaient ;
D'un œil le passe-port liraient;
De l'autre lorgnaient notre bourse.
L'or, qui toujout* fut de r?s*ouxce ,
Par lequel Jupin jouissait
Se Danaé qu'il cexeaaait ;
L'or par qui César gouvernait
Le monde , heureux «ou* son empire ;
L'or plu* dieu que Mare et l'Amour;
Ce même or sut nous introduire
Le «otr dan* tes murs de Strasbourg. »
On voit par cette lettre qu'il n'était pas encore devenu le meilleur de nos poëtes, et que sa philosophie ne regardait pas avec indifférence le métal dont son père avait fait provision.
De Strasbourg, il alla voir ses états de la basse Allemagne, et me manda qu'il viendrait incognito me voir à Bruxelles. Nous lui préparâmes une belle maison; mais étant tombé malade dans le petit château de la Meuse, a deux lieues de Glèves, il m'écrivit qu'il comptait que je ferais les avances. J'allai donc lui présenter mes profonds hommages. Mau- . pertuis, qui avait déjà ses vues, et qui était possédé de la ra^e d'être président d'une académie, s'était présenté de lui*
même, et logeait avec Algarotti et Kcyserling dans un grenier de ce palais. Je trouvai à la porte de la cour un soldat pour toute garde. Le conseiller privé Rambonet, ministre d'état , se promenait dans la cour en soufflant dans ses doigts. Il portait de grandes manchettes de toile, sales, un chapeau troué, une vieille perruque de magistrat, dont un côté entrait dans une de ses poches , et l'autre passait à peine l'épaule. On me dît que cet homme était chargé d'une affaire d'état importante ; et cela était vrai.
Je fus conduit dans l'appartement de 6a majesté. 11 n'y avait que les quatre mu* railles. J'aperçus dans un cabinet, à la lueur d'une bougie , un petit grabat, de deux pieds et demi de large, sur lequel était un petit homme affublé d'une robe de chambre de gros drap bleu : c'était le roi qui suait et qui tremblait sous une méchante couverture, dans un accès de fièvre violent. Je lui fis la révérence , et commençai la connaissance par lui tâter le pouls , comme si j'avais été son premier médecin. L'accès passé, il s'habilla, et se mit à table. Aigarotti, Keyserling, Maupertuis, et le ministre du roi auprès des états généraux, nous fumes du souper, où l'on traita à fond de l'immortalité de l'âme, de la liberté, et des androgynes de Platon.
Le conseiller Rambonet était pendant ce temps-là monté sur un cheval de louage ; il alla toute la nuit , et le lendemain arriva aux portes de Liège, où il instrumenta au nom du roi son maître, tandis que deux mille hommes de Wéscl mettaient la ville de Liège à contribution. Cette belle expédition avait pour prétexte quelques droits que le roi prétendait sur un faubourg. Il me chargea même de travailler à un manifeste, et j'en fis un, tant bon que mauvais, ne doutant pas qu'un roi , avec qui je soupais, et qui m'appelait son ami, ne dût avoir toujours raison.
L'affaire s'accommoda bientôt, moyennant un million qu'il exigea en ducats de poids, et qui servirent a l'indemniser des frais de son voyage de Strasbourg , dont il s'était plaint dans sa poétique lettre.
Je ne laissai de me sentir attaché à lui, car il avait de l'esprit , des grâces ; et de plus il était roi, ce qui fait toujours une grande séduction, attendu la faiblesse humaine. D'ordinaire ce sont nous autres gens de lettres qui flattons les rois; celuilà me louait depuis les pieds jusqu'à la
tête , tandis que l'abbé Desfontaines et d'autres gredins me diffamaient dans Paris, au moins" une fois la semaine.
( Mémoires de VoUêÀrt).
— disgracir du soi os réussi. — Ma destinée était de courir de roi en roi, quoique j'aimasse ma liberté avec idolâtrie.
Le roi de Prusse, à qui j'avais souvent signifié que je ne quitterais jamais madame duChâtelctpourlui, voulut à toute force m'attrapper quand il fut défait de sa rivale. Il jouirait alors d'une paix qu'il s'était acquise par des victoires , et son loisir était toujours employé à faire des vers , ou à écrire l'histoire de son pays et de ses campagnes. 11 était bien sûr, à la vérité, que ses vers et sa prose étaient fort au-dessus de ma prose et de mes vers , quant au fond des choses ; mais il croyait que, pour la forme, je pouvais, en qualité d'académicien, donner quelque tournure à ses écrits ; il n'y eut point de séduction flatteuse qu'il n'employât pour me faire venir.
Le moyen de résister à un roi victorieux , poëte , musicien et philosophe , et qui fesait semblant de m aimer! je crus que je l'aimais. Enfin je pris encore le cnemin de Potsdam au mois de juin ij5o. * Astolphe ne fut pas mieux reçu dans le palais d'Alcine. Etre logé dans l'appartement qu'avait eu le maréchal de Saxe , avoir à ma disposition les cuisiniers du roi quand je voulais manger chez moi, et les cochers quand je voulais me promener, c'étaient les mojndres faveurs qu'on me fesait. Les soupers étaient très agréables. Je ne sais si je me trompe, il me semble qu'il y avait bien de 1 esprit; le roi en avait et en fesait avoir ; et ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est que je n'ai jamais fait de repas si libres. Je travaillais deux heures par jour avec sa majesté ; je corrigeai tous ses ouvrages , ne manquant jamais de louer beaucoup ce qu'il y avait de bon, lorsque je raturais tout se qui ne valait rien. Je lui rendais raison. par écrit de tout ; ce qui composa une rhétorique et une poétique à son usage ; il en profita, et son génie le servit encore mieux que mes leçons. Je n'avais nulle cour à faire, nulle visite à rendre , nul devoir à remplir. Je m'étais fait une vie libre, et je ne concevais rien de plus agréable que cet état.
Alcine-Frédéric, qui me voyait déjà la tête un peu tournée, redoubla ses potions enchantées pour m'enivrer tout-à-fait. La
dernière séduction fut une lettre qu'il m'écrivit de son appartement au mien.
Une maîtresse ne s'exprime pas plus tendrement; il s'efforçait de dissiper dans cette lettre la crainte que m'inspiraient son rang et son caractère : elle portait ces mots singuliers :
« Gomment pourrais je jamais causer l'infortune d'un nomme que j'estime, ,que j'aime et qui me sacrifie sa patrie et tout ce que l'humanité a de plus cher f.. Je tous respecte comme mon maître en éloquence. Je vous aime comme un ami vertueux. Quel esclavage , quel malheur, quel changement y a-t-il à craindre dans un pays où l'on vous estime autant que dans votre pairie, et chez un ami qui a un cœur reconnaissant? J'ai respecte l'amitié qui vous liait à madame du Chàtelet, mais après elle j'étais un de vos plus anciens amis. Je vous promets que vous serez heureux ici autant que je vivrai. »
Voilà une lettre telle que peu de majestés en écrivent. Ce fut le dernier verre qui m'enivra. Les protestations de bouche lurent encore plus fortes que par écrit. Il était accoutumé à des démonstrations de tendresse singulières avec des favoris plus jeunes que moi ; et oubliant un momeut que je n'étais pas de leur âge, et que je n'avais pas la main belle, u me la prit pour la baiser. Je lui baisai la sienne, et je me fis son esclave. Il fallait une permission du roi de France pour appartenir à deux maîtres. Le roi de Prusse se chargea de tout.
11 écrivit pour me demander au rot mon maître. Jen'imaginais pas qu'on fut choqué a Versailles qu'un gentilhomme ordinaire de la chambre , qui est l'espèce \» plus inutile de la cour, devînt un inutile chambellan à Berlin. On me donna toute permission. Mais on fut très piqué; et on ne me le pardonna point. Je déplus fort au roi de France, sans plaire davantage à celui de Prusse, qui se moquait de moi dans le fond de son cœur.
Me voilà donc avec une clef d'argent doré pendue à mon habit, une croix au cou , et vingt mille francs de pension. Maupertuis en fut malade , et je ne m'en aperçus pas. Il y avait alors un médecin à Berlin, nommé La Métrie, le plus franc athée de toutes les facultés de médecine de l'Europe : homme d'ailleurs gai , plaisant, étourdi, tout aussi instruit de la théorie qu'aucun de ses confrères, et sans
contredit le plus mauvais médecin de la terre dans la pratique; aussi, grâces à Dieu, ne pratiquait-il point. 11 s'était moqué de toute la faculté à Paris, et avait même écrit contre les médecins beaucoup de personnalités qu'ils ne pardonnèrent point; ils obtinrent contre lui un décret de prise de corps. La Métrie s'était donc retiré à Berlin , où il amusait assez par sa gaieté ; écrivant d'ailleurs, et fesant imprimer tout ce qu'on peut imainer de plus effronté sur la morale. Ses vres plurent au roi, qui le fit, non pas son médecin , mais son lecteur.
Un jour, après la lecture, La Métrie, qui disait au roi tout ce qui lui venait dans la tète, lui dit qu'on était bien jaloux de ma faveur et de ma fortune.
« Laissez faire , lui dit le roi , on Dresse l'orange , et on la jette quand on a)avalé le jus. » La Métrie ne manqua pas de me rendre ce bel apophthegme, digne de Denis de Syracuse.
Je résolus dès lors de mettre en sûreté les pelures de l'orange. J'avais environ trois cent mille livres à placer. Je me gardai bien de mettre ce fonds dans le» états de mon Alcine; je le plaçai avantageusement sur «les terres que le duc de Virtemberg possède en France. Le toi* qui ouvrait toutes mes lettres, »e douta bien que je ne prétendais pas rester auprès de lui. Cependant la fureur de faire des vers le possédait comme Denis. Il fallait que je rabotasse continuellement , et que je revisse encore son Histoire de Brandebourg , et tout ce qu'il composait.
La Métrie mourut après avoir mangé , chez milord Tirconel, envoyé de France , tout un pâté farci de truties, après un très lon£ diner. On prétendit qu'il s'était confesse avant de mourir ; le roi en fut indigné; il s'informa exactement si la chose était vraie; on l'assura que c'était une calomnie atroce, et que La Métrie était mort comme il avait vécu, en reniant' Dieu et les médecins. Sa majesté satisfaite composa sur-le-champ son oraison funèbre, qu'il fit lire en son nom à l'assemblée publique de l'académie, par d'Arget, son secrétaire, et il donna six cents livres de pension à une Glle de joie que La Métrie avait amenée de Paris, quand il avait abandonné sa femme et ses en fans.
Maupertuis, qui savait l'anecdote de l'écorce d'orange , prit son temps pour
répandre le bruit que j'avais dit que la
charge d'athée du roi était vacautc. Cette calomnie ne réussit pas; mais il ajouta ensuite que je trouvais les vers du roi niau* vais, et cela réussit.
Je m'aperçus que depuis ce temps-là le» t-oupers du roi n'étaient plus si gais; on me donnait moins de vers à corriger; ma disgrâce était complète.
Algarolli, d'Arget, et un autre Français nommé Chasot, qui était un de ses meilleurs officiers , le quittèrent tous à la fois. Je me disposais à en faire autant. Mais je voulus auparavant me douuer le plaisir de me moquer d'un livre que Maupertuis venait d'imprimer. L'occasion était belle ; on n'avait jamais rien écrit de si ridicule et de si fou. Le bonhomme proposait sérieusement de faire un voyage droit aux deux pôles, de disséquer des têtes de géans pour connaître la nature de l'âme par leurs cervelles , de bâtir une ville où l'on ne parlerait que latin , de creuser un trou jusqu'au noyau de la terre, de guérir les maladies en enduisant les malades de poix résine, et enûn prédire l'avenir en exaltant bon âme.
Le roi rjt du livre, j'en ris, tout le monde en rit. Mais il se passait alors une scène plus sérieuse, à propos de je ne sais quelle fadaise de mathématique, que Maupertuis voulait ériger en découverte.
Un géomètre plus savant, nommé Kœnig, bibliothécaire de la princesse d'Orange, à la Haye, lui fil apercevoir qu'il se trompait, et 'que Lcibnitz, qui avait autrefois examiné cette vieille idée, en avait démontré la fausseté dans plusieurs de ses lettres, dont il lui montra des copies.
Maupertuis , président de l'académie de Berlin . indigné qu'un associé étranger lui prouvât ses bévues, persuada d'abord au roi que Ka-nig , en qualité d'homme établi en Hollande, était son ennemi, et avait dit beaucoup de mal de la prose et de la poésie de sa majesté à la princesse d'Orange.
Cette première précaution prise, il aposta quelques pauvres pensionnaires do l'académie qui dépendaient de lui, et fit condamner Kœnig, comme faussaire, à être rayé du nombre des académiciens.
Le géomètre de la Hollande avait pris les devants, et avait renvoyé sa patente de la dignité d'académicien de Berlin.
Tous les çens de lettres de l'Europe fuient aussi indignés des manœuvres de
Maupertuis qu'ennuyés de son livre. Il obtint la haine et le mépris de ceux qui se piquaient de philosophie et de ceux qui n'y entendaieut rien. On se contentait à Berlin de lever les épaules , car, le roi ayant pris parti dans cette malheureuse affaire, personne n'osait parler, je fus le seul <iui élevai la voix. Kœnig était mon ami ; j avais à la fois le plaisir de défendre la liberté des gens de lettres avec la cause d'un ami, et celui de mortifier un ennemi qui était autant l'ennemi de la modestie que le mien. Je n'avais nul dessein de rester à Berlin ; j'ai toujours préféré la liberté à tout le reste. Peu de gens de lettres en usent ainsi. La plupart sont pauvres ; la pauvreté énerve le courage ; et tout philosophe à la cour devient aussi esclave que le premier officier de la couronne. Je sentis combien ma liberté devait déplaire à un roi plus absolu que le Grand-Turc. C'était un plaisaot roi dans l'intérieur de sa maison, il le faut avouer. Il protégeait Maupertuis , et se moquait de lui plus que personne. Il se mit à écrire contre lui, et m'envoya son manuscrit dans ma chambre par un des ministres de ses plaisirs secrets , nommé Marvits; il tourna beaucoup en ridicule le trou au centre de la terre , sa méthode de guérir avec un enduit de poix résine, le voyage au pôle austral , la ville latine , et la lâcheté de son académie qui avait souffert la tyrannie exercée sur le pauvre Kœnig. Mais comme sa devise était :
• point de bruit si je ne le fais», il fit brûler tout ce qu'on avait écrit sur cette matière , excepté son ouvrage.
Je lui renvoyai son ordre, sa clef de chambellan; il lit alors tout ce qu'il put pour me garder, et moi tout ce que je pus pour le quitter. Il me rendit sa croix et sa clef, il voulut que je sou passe avec lui ; ie fis donc encore un souper de Damoclès ; après quoi je partis avec pro» messe de revenir, et avec le ferme dessein de ne le revoir de ma vie.
Ainsi nous fûmes quatre qui nous échappâmes en peu de temps, Chasot, d'Arget* Algarotti et moi. 11 n'y avait pas en effet moyen d'y tenir. On sait bien qu'il faut souffrir auprès des rois; mais Frédéric abusait un peu trop de sa prérogative.
La société a ses lois, à moins que ce ne soit la société du lion et de la chèvre. Frédéric manquait toujours à la première loi de la société, de ne rien dire de désobligeant à personne. Il demandait souvent
à son chambellan Polnilz, s'il ne cliangerait pas volontiers de religion pour la quatrième fois , et il offrit de payer cent écus comptant pour sa conversion. * Eh , mon Dieu , mon cher Polnhz, lui disaitil, j'ai oublié la nom de cet homme que vous volâtes à la Haye , en lui vendant de l'argent faux pour du fin; aider un peu à ma mémoire, je vous prie. • Il traitait à peu près de même le pauvre d'Argens. Cependant ces deux victimes restèrent. Polnitz, ayant mangé tout son bien, était obligé d'avaler ces couleuvres
5~ our vivre ; il Savait pas d'autre pain ; et 'Argens n'avait pour tout bien que ses Lettres juives ; et sa femme nommée Cochois» mauvaise comédienne de province, si laide qu'elle ne pouvait rien gagner a aucun métier, quoiqu'elle en fit plusieurs. Pour Maupertuis, qui avait été assez mal avisé pour placer son bien à Berlin , ne songeant pas qu'il vaut mieux avoir cent pistoles dans un pays libre que mille dans un pays despotique, il fallait bien qu'il restât dans les fers qu'il s'était forgés.
En sortant de mon palais d'Alcine, j'al- 1 ai passer un mois auprès de madame la duchesse de Saxe-Gotha, la meilleure princesse de la terre» la pins douce, la plus sage, la plus égale» et qui, Dieu merci, ne fesait point de vers.
(Mémoires de Voltaire).
1ACOHTB COMMENT , XR EKVKJIAHT DR
BBBLIR, LK BOl DBFBCSSB I-K FIT ARBBTKB
(17 juin 1753 ). — Je tombai malade à Francfort; une de mes nièces» venve d'un capitaine au régiment de Champagne»
femme très aimable, remplie de talens, et qui de plus était regardée à Paris comme bonne compagnie» eut le courage de quitter Paris pour venir me trouver sur le Mein; mats elle me trouva prisonnier de guerre. Voici comment cette belle aventure s'était passée : il y avait à Francfort nn nommé Freitag, banni de Dresde, après y avoir été mis au carcan et condamne à la brouette , devenu depuis dans Francfort agent du roi de Prusse , qui se servait volontiers de tels ministres, parce qu'ils n'avaient de gages que ce qu'ils pouvaient attraper aux passans.
Cet. ambassadeur et un marchand nom mé Smith, condamné ci devant à l'amende pour fausse monnaie, me signifièrent , de la part de sa majesté le roi de Prusse , que j'eusse à ne point sortir de Francfort , jusqu'à ce que j'eusse rendu les effets précieux que j'emportais à sa
majesté. « Hélas 1 messieurs, je n'emporte rien de ce pays-là, je vous jure, pas même les moindres regrets. Quels sont donc les joyaux de la couronne bran de bourgeoise que vous demandez ? » — C'étre; monsir répondit Freitag, l'œuvre de poéshie du roi mon gracieux maître. » — « Oh 1 je lui rendrai sa prose et ses vers de tout mon cœur, lui répliquai-je, quoique après tout j'aie plus d'un droit à cet ouvrage. 11 m'a fait présent d'un bel exemplaire imprimé à se» dépens. Malheureusement cet exemplaire est i Leipsick arec mes autres effets. • Alors Freitag me proposa de rester à Francfort, jusqu'à ce que le trésor qui était à Leipsick fût arrivé, et il me signa ce billet :
« Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici , où est l'œuvre de poéshie du roi mon maître, que sa ma jesté demande, et l'œuvre de poéshie rendu à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. A Francfort, 1" de juin 175S. Freitag, résident du roi mou martre. » J'écrivis au bas du billet : € Bon pour V œuvre de poéshie du roi votre maître. • De quoi le résident fut très satisfaif.
Le 17 juin, arriva le grand balfot de poéshie. Je remis fidèlement ce sacré dé* pût , et je crus pouvoir m'en aller sans manoucr à aucune tête couronnée : mais dans l'instant que je partais, on m'arrête, moi, mon secrétaire et mes gens; on arrête ma nièce; quatre soldats la traînent au milieu des boues chez le marchand Smith , qui avait je ne sais quel titre de conseiller privé du roi de Prusse. Ce marchand de Francfort se croyait alors on général prussien : il commandait douze soldats de la ville dans cette grande affaire , avec toute l'importance et la grandeur convenables. Ma nièce avait un passe-port du roi de France, et de plus elle n'avait jamais corrigé les vers du roi de Prusse. On respecte d'ordinaire les dames dans les horreurs de la guerre; mais le conseiller Smith et le résident Freitag, en agissant pour Frédéric, croyaient lui faire leur cour en traînant le pauvre beau sexe dans les houes.
On nous fourra tous deux daos une espèce d'hôtellerie, à la porte de laquelle furent postés douze soldats; on en mit quatre autres dans ma chambre, quatre da*ns un grenier où l'on avait conduit ma nièce , quatre dans un galetas ouvert à tous les vents, où Ton fit coucher mon secrétaire sur delà paille. Ma nièce avait,
à la vérité, un petit lit; mais ses quatre soldats , avec la baïonnette au bout du fusil , lui tenaient lieu de rideaux et de femmes de chambre.
Nous avions beau dire quenousappellions à César, que l'empereur avait été élu dans Francfort, que mon secrétaire était Florentin et sujet de sa majesté impériale';
3ue ma nièce et moi nous étions sujets u roi très chrétien, et que nous n'avions rien à démêler avec le margrave de Brandebourg: on nous répondit que le margrave avait plus de crédit dans Franc* fort que l'empereur. Nous fûmes douze jours prisonniers de guerre, et il. nous fallut payer cent-quarante écus par jour.
Le marchand Smith s'était emparé de tous mes effets, qui me furent rendus plus légers de moitié. On ne pouvaitpayer plus chèrement l'œuvre de poésfaie du roi de Prusse» Je perdis environ la somme qu'il avait dépensée pour me faire venir chez lui et pour prendre de mes leçons. Partant nous fûmes quittes.
WALSTEIN (duc de), général autrichien.— msubt assassin* (i5 février i634). — Le duc de Walstein s'occupait du projet de faire servir l'armée qu'il commandait dans la Bohême à sa propre grandeur, et à se rendre indépendant d'un empereur qui semblait ne se pas assez secourir lui-même, et qui était toujours en défiance avec ses généraux. On prétend que Walstein négociait avec les princes protest ans, et même avec la Suèae et la France : mais ces intrigues dont on l'accusa ne furent jamais manifestées. La conspiration de Walstein est au rang des histoires reçues; et on ignore absolument quelle était cette conspiration. On devinait ses projets. Son véritable crime était d'attacher son année à sa personne , et de vouloir s'en rendre le maître absolu. Le temps et les occasions eussent fait le reste. Il se fît prêter serment par les principaux officiers de cette armée qui lui étaient le plus attachés. Ce serment consistait à promettre t de défendre sa personne et de s'attacher à sa fortune. • Quoique cette démarche pût se justifier