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projet d'y réunir la Sardaignc qui était alors à l'empereur , et la Sicile dont les ducs de Savoie étaient en possession depuis la paix d'Utrecbt. 11 allait changer la constitution de l'Angleterre pour l'empêcher de s'opposer à ses desseins ; et , dans la même vue , il était prêt d'exciter en France une guerre civile. Il négociait à la fois avec la Porte Ottomane , avec le czar Pierre -le-Grand et avec Charles xii. Il était prêt d'engager les Turcs à renouveler la guerre contre l'empereur ; et Charles xu , réuni avec le czar , devait mener lui-même le prétendant en Angleterre , et le rétablir sur le trône de ses pères.
Ce cardinal en même temps soulevait la Bretagne en France ; et déjà il fesait filer secrètement dans le royaume Quelques troupes déguisées en faux-sauniers , conduites par un nommé Colineri , qui devait se joindre aux révoltés. La conspiration de la duchesse du Maine, du cardinal de Polignac , et de tant d'autres , était prête d'éclater ; le dessein était d'enlever, si l'on pouvait, le duc d'Orléans , de lui ôter la régence , et de la donner au roi d'Espagne Philippe v. Ainsi le cardinal Âlbéroni , autrefois curé de village auprès de Parme , allait être à la fois premier ministre d'Espagne et de FraDce , et donnait à l'Europe entière une face nouvelle.
La fortune fit évanouir tous ces vastes projets ; une simple courtisane découvrit a Paris la conspiration , qui devint inutile dès qu'elle fut connue. Cette affaire mérite un détail qui fera voir comment les plus faibles ressorts font souvent les grandes destinées.
Le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne à Paris , conduisait toute cette intrigue. Il avait avec lui le jeune abbé de Porto-Carrero, qui faisait son apprentissage de politique et de plaisir. Une femme pu blique , nommée Fdlon. auparavant fille de joie du plus bas étage, devenue une entremetteuse distinguée, fournissait des filles a ce jeune homme. Elle avait long-temps servi l'abbé Dubois, alors secrétaire d'état pour les affaires étrangères , depuis cardinal et premier ministre. 11 employa la FiMon dans son nouveau département. Celle-ci fit agir une fille fort adroite, qui vola des papiers importans avec quelques billets de banque dans les poches de l'abbé Carrero, an moment de ces distractions ou personne ne pense a ses
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poches. Les billets de banque lui demeurèrent, les lettres furent portées au duc d'Orléans ; elles donnèrent assez de lumières pour faire connaître la conspiration, mais non assez ponr en découvrir tout le plan.
L'abbé Porto-Carrero ayant vu ses papiers disparaître, et ne retrouvant plus la fille, partit sur-le-champ pour l'Espagne ; on courut après lui , on l'arrêta près de Poitiers. Le plan de la conspiration fut trouvé dans sa valise avec les lettres du prince de Cellamare. Il s'agissait de faire révolter une partie du royaume , et d'exciter une guerre civile; et, ce qui est trèsremarqiiabèe , l'ambassadeur, qui ne parle que de mettre le feu aux poudres, et de faire jouer les mines, parle aussi de la miséricorde divine. Et à qui en parlait il ? au cardinal Albéroni, homme aussi • pénétré de la miséricorde divine que le cardinal Dubois , son émule. ( Histoire générale. )
ALEXANDRE VI, Pape. — sa mobt (18 août i5o3 ). — Tous les historiens se plaisent à transmettre à la postérité que ce pape mourut du poison qu'il avait destine» dans un festin, à plusieurs cardinaux, trépas digne en effet de sa vie; mais le fait est bien peu vraisemblable. On prétend que, dans un besoin pressant d'argent, il voulut hériter de ces cardinaux; mais il est prouvé que César Borgia emporta cent mille ducats d'or du trésor de son père après sa mort : le besoin n'était donc pas réel. D'ailleurs , comment se méprit-on à cette bouteille de vin empoisonnée, qui, dit-on, donna la mort au pape, et mit son fils au bord du tombeau? Des hommes qui ont une si longue expérience du crime , ne laissent pas lieu à une telle méprise. On ne cite personne oui en ait fait l'aveu; il paraît donc bien difficile qu'on en fût informé. 6i, quand le pape mourut, cette cause de sa mort avait été sue , elle l'eût été par ceux-là mêmes qu'on avait voulu empoisonner.
Ils n'eussent point laissé un tel crime impuni : ils n'eussent point souffert que Borgia s'emparât paisiblement des trésors de son père. Le peuple, qui hait souvent ses maîtres, et qui a de tels maîtres en exécration , tenu dans l'esclavage sous Alexandre , eût éclaté à sa mort: il eût troublé la pompe funèbre de ce monstre : il eût déchiré son abominable fils. Enfin le journal de la maison de Borgia porte que le pape, âgé de soixante et douze
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ans , fut attaqué d'une fièvre tierce , qui bientôt devint continue et mortelle : ce n'est pas là l'effet du poison. On ajoute que le duc de Borgia se fit enfermer dans le venlre d'une mule. Je voudrais bien savoir de quel venin le ventre d'une mule est l'antidote. Et comment ce Borgia moribond serait-il allé au Vatican prendre cent raille ducats d'or ? Etait-il enfermé dans sa mule, quand il enleva ce trésor?
Il est vrai qu'après la mort du pape il y eut du tumulte dans Rome. Les Colonnes et les Ursins y rentrèrent en armes. Mais c'était dans ce tumulte même , qu'on eut dû accuser solennellement le père et le fils de ce crime. Enfin le pape Jules u, mortel ennemi de celte maison , et qui eut long-temps le duc en sa puissance, ne lui imputa point ce que la voix publique lui attribue.
Mais, d'un autre côté, pourquoi le cardinal Bembo, Guichardwi, Paul Jovc, Tomasi, et tant de contemporains s'accordent-ils dans cette étrange accusation ? D'où viennent tant de circonstances détaillées ? Pourquoi nomme-t-on l'espèce de poison dont on se servit , qui s'appelait cantarcita? On peut répondre qu'il n'est pas difficile d'inventer quand on accuse, et qu'il fallait colorer de quelques vraisemblances une accusation si horrible; que ces écrivains ne se fesaient pas scrupule de charger Alexandre d'un forfait de plus , et qu'on pouvait soupçonner cette dernière scélératesse, lorsque tant d'autres étaient avérées.
Alexandre vi laissa dans l'Eurone une, mémoire plus odieuse que celle des Néron et des Caligula , parce que la sainteté <)e son ministère le rendit plus coupable. Cependant c'est à lui que Rome dut sa grandeur temporelle, et ce fut lui qui mit ses successeurs en état de tenir quelquefois la balance de l'Italie* Son fils perdit tout le fruit de ses crimes que l'église recueillit. Presque toutes les villes dont il s'était empare se donnèrent à d'autres dès queson père fut mort; et le pape Jules n le força bientôt après, de lui rendre celles qui lui restaient. Il ne conserva rien de toute sa funeste grandeur. Tout fut pour le saint-siége , à qui sa scélératesse fut plus utile que ne l'avait été l'habileté de tant de papes , soutenue des armes de la religion. Mais ce qui est singulier, c'est lue cette religion ne fut pas attaquée alors : comme Ta plupart des princes , d< s ministres et des guerriers n'en avaient
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point du tout, les crime* des papes ne Tes inquiétaient pas. L'ambition eflrénée ne fesait aucune réflexion a cette suite horrible de sacrilèges: on n'étudiait point, on ne lisait point. Le peuple hébété allait en pèlerinage. Les grands égorgeaient et pillaient; ils ne voyaient dans Alexandre vi que leur semblable : et on donnait toujours le nom de saint-siége nu siège de tous les crimes. ( Histoire générale ). ALEXIS, fils du exar Picrre-le-Grand.
— SA CONDA M NATION HT SA MORT ( 5 juillet
1717). — Picrrc-lc-Grand avait, en 1680, à l'âge de dix-sept ans , épousé Eudoxic Théodore ou Théodorowna Lapoukin.
EleVée dans tous les préjugés de son pays, et incapable de se mettre au-dessus d'eux comme son époux, les plus grandes con tradict ions qu'il éprouva, quand il voulut créer un empire et former des hommes, vinrent de sa femme ; elle était dominée par la superstition , si souvent attachée à Son sexe. Toutes les nouveautés utiles lui semblaient des sacrilèges, et tous les étrangers dont le czar se servait pour exécuter ses grands desseins, lui paraissaient des corrupteurs.
Ses plaintes publiques encourageaient les factienx et les partisans des anciens usages. Sa conduite d'ailleurs ne réparait pas des fautes si graves. Enfin le czar fut obligé de la répudier en 1696, et de l'enfermer dans un couvent à Susdal, où on lui fit prendre le voile ,sous le nom d'Hélène.
Le fils qu'elle lui avait donné, en 1600, naquit malheureusement avec le caractère de sa mère , et ce caractère se fortifia par la première éducation qu'il reçut.
Mes mémoires disent qu'elle fut confiée à des superstitieux qui lui gâtèrent l'esprit pour jamais. Ce fut en vain qu'on crut corriger ces premières impressions en lui donnant des précepteurs étrangers; cette qualité môme d'étrangers le révolta. Il n'était pas né sans ouverture d'esprit; il parlait et écrivait bien l'allemand ; il dessinait ; il apprit un peu de mathématiques : mais ces mêmes mémoires qu'on m'a confiés assurent que la lecture des livres ecclésiastiques fut ce qui le perdit. Le jeune Alexis crut voir dans ces livres la réprobation de tout ce que lésait son père. Il y avait des prêtre» à la tête des mécontens, et il ? »aissa gouverner par ces prêtres.
Ils lui persuadaient que toute la nation avait les entreprises de Pierre en horreur,
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que les fréquentes maladies du e*a,>i\ lui promettaient pas une longue vie^que^ «on fils ne pouvait espérer de plaire à la nation qu en marquant son aversion pour les nouveautés. Ces murmures et ces conseils ne formaient pas une faction ouverte , une conspiration ; mais tout semblait y tendre, et les esprits étaient échauffés.
Le mariage de Pierre avec Catherine , eu 1707, et les enfans qu'il eut d'elle achevèrent d'aigrir l'esprit du jeune
Îirince. Pierre tenta tous les moyens de e ramener; il Je mit même à la tête de la régence pendant une année; il le fit voyager ; il le maria , en 171 1 , à la fin de la campagne du Prulh , avec la princesse de Wolfenbuttel , ainsi que nous l'avons rapporté. Ce mariage fut très malheureux. Alexis, âgé de vingt-deux ans* se livra à .toutes les débauches de la jeunesse, et a toute la grossièreté des anciennes mœurs qui lui étaient si chères. Ces déréglemens l'abrutirent. Sa femme méprisée , maltraitée , manquant du nécessaire, privée de toute consolation, languit dans le chagrin , et mourut enfin de douleur, en i^i5 , le i« de novembre.
Elle laissait au prince Alexis un fil*, dont elle venait d'accoucher, et ce fils devait être un jour l'héritier de l'empire, suivant l'ordre naturel. Pierre sentait avec douleur qu'après lui tous ses travaux seraient détruits par son propre sang. Il écrivit à son fils, après la mort de la princesse , une lettre également pathétique et menaçante; elle finissait par ces mots : « J'attendrai encore un peu de temps pour voir si vous voulez vous corriger; sinon, sachez que je vous priverai de la succession , commî on retranche un membre inutile. N'imaginez pas que je ne veuille que vous intimider; ne vous reposez pas sur le titre de mon fils unique ; car, si je n'épargne pas ma propre vie pour ma patrie et pour le salut de mes peuples, comment pourrai- je vous épargner ? Je préférerai de les transmettre plutôt à un étranger qui le mérite , qu'à mon propre fils qui s'en rend indigne.»
Cette lettre est d'un père, mais encore
!)lus d'un législateur ; elle fait voir d'aileurs <me l'ordre de la succession n'était point invariablement établi en Russie, comme dans d'autres royaumes, par ces lois fondamentales qui ôtent aux pères le droit de déshériter leurs fils ; et le czar
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croyait ~iu$gtut avoir la prérogative d* disposci^i^un empire qu'il avait fondé.
Dau^tft temps-là même l'impératrice Catherine accoucha d'un prince, qui mourut depuis, en 1719. Soit que cette nouvelle abattit le courage d'Alexis, soit imprudence , soit mauvais conseils , il écrivit à son père qu'il renonçait à la couronne et à toute espérance de régner. « Je prends Dieu à témoin , dit-il, et je jure sur mon âme que je ne prétendrai
{'amais à la succession. Je mets mes enans entre vos mains, et je ne demande que mon entretien pendant ma vie. »
Son père lui écrivit une seconde fois : « Je remarque , dit-il , que vous ne parlez dans votre lettre que de la succession , comme si j'avais besoin de votre consentement. Je vous ai remontré auclle douleur voire conduite m'a causée pendant tant d'années , et vous ne m'en parlez pas ; les exhortations ne vous touchent point. Je me suis déterminé à vous écrire encore pour la dernière fois. Si vous méprisez mes avis de mon vivant, quel cas en ferez-vous après ma mort? Quand vous auriez présentement la volonté d'être fidèle à vos promesses, ces grandes barbes pourront vous tourner à leur fantaisie ,
et vous forceront .à les violer Ces
gens-là ne s'appuient q^ue sur vous* Vous n'avez aucune reconnaissance pour celui qui vous a donné la vie. L'assistez-vous dans ses travaux, depuis que vous êtes parvenu à un âge mûr? ne blâmez-vous pas, ne détestez- vous pas tout ce que je puis faire pour le bien de mes peuples ? 'J'ai sujet de croire que, si vous me survivez, vous détruirez mou-ouvrage. Corrigez-vous , rendez-vous digne de la succession, ou faites-vous moine. Répondez, soit par écrit, soit de vive voix; sinon j'agirai avec vous comme avec un malfaiteur.. »
Cette lettre était dure ; il était aisé au prince de répondre qu'il changerait de conduite; mais il se contenta de répondre en quatre lignes à son père qu'il voulait se faire moine.
Cette résolution ne paraissait pas naturelle ; et il parait étrange que le czar voulût voyager en laissant dans ses états un fils si mécontent et si obstiné : mais aussi ce voyage même prouve que le czar ne voyait pas de conspiration à craindre de la part de son fils.
Il alla le voir avant de partir pour l'Allemagne et pour la France ; le prince ma-
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lâde, ou feignant de l'êlre, le reçu! au lit, et lui confirma par les plus grands sermcns , qu'il voulait se retirer dans un cloître. Le czar lui donna six mois pour se consulter, et partit avec son épouse.
A peine fut-il à Copenhague, qu'il apprit (ce qu'il pouvait présumer) qu'Alexis ne voyait que des mécontens qui flattaient ses chagrins. Il lui écrivit qu'il eût à choisir du couvent ou du trône ; et crue, s'il voulait un jour lui succéder, il fallait qu'il vînt le trouver à Copenhague.
Les conGdens du prince lui persuadaient qu'il serait dangereux pour lut de sèitfaùver loin de tout conseil , entre un père*îrrité et une marâtre. 11 feignit donc d'aller trouver son père à Copenhague ; maûfil prit léncl^ernin de Vienne, et alla se mettre entre les mains de l'empereur Charles *v« ,«. son beau-frère, comptant y demeurer ju9^u'à la mort du czar.
C'était à peu près la même aventure que celle de Louis xi, lorsque, étant encore dauphin , il quitta la cour du roi Charles vu , son père , et se retira chez le duc de Bourgogne. Le dauphin était bien plus coupable tjue le czarowitz , puisqu'il s'était marié malgré son père , qu'il avait levé des troupes, qu'il se retirait chez un prince naturellement ennemi de Charles vu , et qu'il ne revint jamais à sa cour, quelque instance que son père pût Iin^iaire. ?
Alexis au contraire ne s'était marié que par ordre du czar, ne s'était point révolté, n'avait point levé de troupes, ne se retirait point chez un prince ennemi, et retourna aux pieds de son père sur la première lettré qu'il reçut de lui. Car, dès que Pierre sut que son fils était à Vienne, qu'il s'était retiré dans le Tyrol et ensuite à Naples, qui appartenait alors à l'empereur Charles vi , il dépêcha le capitaine aux gardes Romanzofetle conseiller privé Tolstoy, chargés d'une lettre écrite de sa main, datée de Spa, du ai juillet, n. st. 1717. Ils trouvèrent le prince à Naples dans le château Saint-Elrae, et lui remirent la lettre : elle était conçue en ces
termes : Je vous écris pour la
dernière fois, pour vous dire que vous ayez à exécuter ma volonté que Tolstoy et Romanzof vous annonceront de ma part. Si vous m'obéissez, je vous assure , et je promets à Dieu que je ne vous punirai pas; et que, si vous revenez, je vous aimerai plus que jamais; mais que , »i tous ne le faites pas, je vous donne,
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comme père, en vertu du pouvoir que j'ai reçu de Dieu, ma malédiction éternelle ; et , comme votre souverain , je vous assure que je trouverai bien les moyens de vous punir : en quoi j'espère que Dieu m'assistera , et qu'il prendra ma juste cause en main.
« Au reste, souvenez-vous que je ne vous ai violenté en rien. Avais-je besoin de vous laisser le libre choix du parti que vous voudriez prendre? Si j'avais voulu vous forcer, n 'avais-je pas en main la puissance? Je n'avais qu'à commander, et j'aurais été obéi. •
Le vice-roi de Naples persuada aisément Alexis de retourner auprès de son père. C'était une preuve incontestable que l'empereur d'Allemagne ne voulait prendre avec ce jeune prince aucun engagement dont le czar eût a se plaindre. Alexis avait voyagé avec sa maîtresse A l'j usine; il revint avec elle.
On pouvait le considérer comme un jeune homme mal conseillé , qui était allé à Vienne et à Naples, au lieu d'aller à Copenhague. S'il n avait fait que cette seule faute, commune à tant de jeunes gens, elle était bien pardonnable. Son père prenait Dieu à témoin que non seulement il lui pardonnerait, mais qu'il l'aimerait plus que jamais. Alexis partit sur cette assurance; mais par l'instruction des deux envoyés qui le ramenèrent, ^et par la lettre même du czar, il parait que le père exigea que le fils déclarât ceux qui l'avaient conseillé , et qu'il exécutât son serment de renoncer à la succession.
[1718]. Il semblait difficile de concilier cette exhédération avec l'autre serment que le czar avait fait dans sa lettre, d'aimer son fils plus que jamais. Peutêtre que le père, combattu entre l'amour paternel et la raison du souverain , se bornait à aimer son fils retiré dans un cloître ; peut-être espérait-il encore le ramener à son devoir, et le rendre digne de cette succession même , en lui fesant sentir la perte d'une couronne. Dans des conjonctures si rares , si difficiles, si douloureuses , il est aisé de croire que ni le cœur du père, ni celui du fils , également agités, n étaient d'abord bien d'accord avec eux-mêmes.
Le prince arrive, le 3 février 1718, n. st., à Moscou, où le czar était alors. 11 se jette le jour même aux genoux de son père ; il a un très long entretien avec
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lui : le bruit se répand aussitôt dans la ville que le père et le fils sont réconciliés, que tout est oublié; mais le lendemain on fait prendre les armes aux régimens des gardes, à la pointe du jour; on fait sonner la grosse clocbe de Moscou. Les boyards, les conseillers privés sont mandés dans le château; les évêques, les archimandrites, et deux religieux de Saint - Basile , professeurs en théologie, s'assemblent dans l'église cathédrale. Alexis est conduit sans épée et comme prisonnier dans le château, devant son père. Il se prosterne en sa présence , et lut remet en pleurant un écrit par lequel il avoue ses fautes , se déclare indigne de lui succéder, et pour toute grâce lui demande la vie.
Le czar, après l'avoir relevé , le conduisit dans un cabinet , où il lui fit plusieurs questions. 11 lui déclara que, s'il célait quelque chose touchant son évasion, il y allait de sa tête. Ensuite on ramena le prince dans la salle où le conseil était assemblé; là on lut publiquement la déclaration du czar déjà dressée.
Le père , dans celte pièce , reproche à son fils tout ce que nous avons détaillé , son peu d'application à s'instruire, ses liaisons avec les partisans des anciennes mœurs , 6a mauvaise conduite avec sa femme. « Il a violé , dit-il , la foi conjugale en s'attuefiant à une fille de la plus basse extraction , du vivant de son épouse. » 11 est vrai que Pierre avait répudié sa femme eu faveur d'une captive ; mais cette captive était d'un mérite supérieur, et il était justement mécontent de sa femme, qui était sa sujette. Alexis, au contraire, avait négligé sa femme pour une jeune inconnue qui n'avait de mérite que sa beauté. Jusque-là on ne yoit que des fautes, de jeune homme , qu'un père doit reprendre , et qu'il peut pardonner.
11 lui reproche ensuite d'être allé à Vienne se mettre- sous la protection de l'empereur. Il dit « qu'Alexis a calomnié son père,» en faisant entendre à l'empereur Charles vi qu'il était persécuté , qu'on le forçait à renoncer à son héritage; qu'enfin il a prié l'empereur de le protéger à main armée.
On ne voit pas d'abord.comment l'empereur aurait pu faire la guérie au czar pour un tel sujet, et comment il eût pu interposer autre chose que des bons offices entre le père irrité et le fils désobéissant. Aussi Charles vi s'était contenté
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de donner une retraite au prince, et on l'avait renvoyé quand le czar, instruit de sa retraite , 1 avait redemandé.
Pierre ajoute , dans cette pièce terrible, qu'Alexis avait persuadé à l'empereur qu'il n'était pas en sûreté de sa vie, s'il revenait en Russie. C'était en quelque façon justifier les plaintes d'Alexis , que de le faire condamner à mort après son retour, et surtout après avoir promis de lui pardonner ; mais nous verrons pour quelle cause le czar Gt ensuite porter ce jugement mémorable. Enfin on voyait dans cette grande assemblée un souverain absolu plaider contre son fils.
« Voilà , dit-il , de quelle manière notre fils est revenu; et, quoiqu'il ait mérité la mort par son évasion et par ses calomnies , cependant notre tendresse paternelle lui pardonne ses crimes :
mais, considérant son indignité et sa conduite déréglée , nous ne pouvons en conscience lui laisser la succession au trône, prévoyant trop qu'après nous sa conduite dépravée détruirait la gloire de la nation, et ferait perdre taut d'états reconquis par nos armes. Nous plaindrions surtout nos sujets, si nous les rejetions par un tel successeur dans un état beaucoup plus mauvais qu'ils n'ont été.
« Ainsi, par le pouvoir paternel, en vertu duquel, selon les droits de notre crasire, chacun même de nos sujets peut déshériter un fils , comme il lui plaît , et en vertu de la qualité de prince souverain , et en considération du salut de nos états , nous privons notre dit fils Alexis de la succession après nous à notre trône de Russie, à cause de ses crimes et de son indignité , quand même il ne subsisterait pas une seule personne de notre famille après nous.
« Et nous constituons et déclarons successeur audit trône après nous, notre second fils Pierre *, quoique encore jeune , n'ayant point de successeur plus âgé.
« Donnons à notre susdit fils Alexis notre malédiction paternelle, si jamais, en quelque temps que ce. soit, il prétend à ladite succession, ou la recherche.
• Désirons aussi, de nos fidèles sujets de l'état ecclésiastique et séculier, et de tout autre état , et de la nation entière , que , selon cette constitution et suivant notre volonté , ils reconnaissent et con -
* C'eit ce même fils de l'impératrice Catherine , qui mourut en 1719, le i5 avril.
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sidèrent notre dit fils Pierre, désigné par nous à la succession , pour notre légitime successeur, et qu'en conformité de cette présente constitution, ils confirment le tout par serment devant le saint autel , sûr le» saints évangiles, en baisant la croix.
c Et tous ceux qui s'opposeront jamais, en quelque temps que ce soit, a notre volonté , et qui , dès aujourd'hui , oseront considérer notre fils Alexis comme successeur, ou l'assister à cet effet, nous les déclarons traîtres envers nous et à la patrie; et avons ordonné que la présente soit partout publiée, afin que personne n'en prétende cause d'ignorance. Fait à Moscou , le >4 février 1718, n. st., signé de notre main , et scellé de notre sceau.»
Il parait que ces actes étaient préparés, ou qu'ils furent dressés avec une extrême célérité, puisque le prince Alexis était revenu le i3 , et que son exbérédation en faveur du fils de Catherine, est du 14.
lie prince, de son côté, signa qu'il renonçait à la succession. < Je reconnais , dit-il, cette exclusion pour juste; je l'ai méritée par mon indignité ; et je jure au Dieu tout-puissant eu trinité, ae me soumettre en tout à la volonté paternelle , etc. »
Ces actes étant signés, le ciar marcha à la cathédrale ; on les y lut une seconde foi» , et tous les ecclésiastiques mirent leurs approbations et leurs signatures au bas d'une autre copie. Jamais prince ne fut déshérité d'une manière si authentique. Il j a beaucoup d'états où un tel acte ne serait d'aucune valeur ; mais en Russie , comme chez les anciens Romains , tout père avait le droit de priver son fils de sa succession ; et ce droit était plus fort dans un souverain que dans un sujet, surtout dans un souverain tel que Pierre.
Cependant il était à craindre qu'un jour ceux mômes qui avaient animé le priace contre son père , et conseillé son évasion, ne tâchassent d'anéantir une renonciation imposée par la force, et de rendre au ifs ainé la couronne transférée au cadet d'un second Ut. On prévoyait en ce cas une guerre civile , et la destruction inévitable de tout ce que Pierre avait fait de grand et d'utile. Il fallait décider entre les intérêts de près de dix huit millions d'hommes que contenait alors la Russie , et un seul homme, qui n'était pas capable de les gouverner. 11 était donc
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important de connaître les mal inleniiou nés ; et le ozar menaça encore une fois son fils de mort , s'il lui cachait quelque chose. En conséquence le prince fut donc interrogé juridiquement par son père, et ensuite par des commissaires.
Une des charges qui servirent à sa condamnation, fut une lettre d'un résident de l'empereur, nommé Beyer, écrite de Pétersbourg après l'évasion du prince : celte lettre portait qu'il y avait de la mutinerie dans 1 armée assemblée dans le Meckleobourg; que plusieurs officiers parlaient d'envoyer la nouvelle czarioe Catherine et son fils dans la prison où était la czarine répudiée, et de mettre Alexis sur le trône quand on l'aurait retrouvé. Il y avait en effet alors une sédition dans cette armée du czar, mais elle fut bientôt réprimée. Ces propos vagues n'eurent aucune suite. Alexis ne pouvait les avoir encouragés; unétranger en parlait comme d'une nouvelle : la lettre n'était point adressée an prince Alexis, et il n'en avait qu'une copie qu'on lui avait envoyée de Vienne.
Une accusation plus grave fut une minute de sa propre main, d'one lettre écrite de Vienne aux sénateurs et aux archevêques de Russie; les termes en étaient forts : ■ Les mauvais traitemens continuels que j'ai essuyés sans les avoir mérités t m'ont obligé de fuir : peu s'en est fallu qu'on ne m'ait mis dans un couvent. Ceux qui ont enfermé ma mère ont voulu me traiter de même. Je suis sous la protection d'unr grand prince ; je vous prie de ne me point abandonner à présent. » Ce mot d'à présent , qui pouvait être regardé comme séditieux, était rayé, et ensuite remis de sa main, et puis rayé encore; ce qui marquait un jeune homme troublé , se livrant à son ressentiment , et s'en repentant au moment même. Ou ne trouva que la minute de ces lettres ; elles n'étaient jamais parvenue» à leur destination , et la cour de Vienne les retint; preuve assez forte que cette cour ne voulait pas se brouiller avec celle de Russie , et soutenir à main armée le fils contre le père.
On confronta plusieurs témoins au prince; l'un d'eux, nommé Afanassief, soutint qu'il lui avait entendu dire autrefois : « Je dirai quelque chose aux évêques, qui le rediront aux curés , les curés aux paroissiens; et on me fera régner, fût-ce malgré moi. »
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Sa propre maîtresse Afrosinc déposa contre lui. Toutes les accusations n'étaient pas bien précises; nul projet digéré , nulle intrigue suivie , nulle conspiration , aucune association, encore moins de préparatifs. C'était un fils de famille mécontent et dépravé , qui se plaignait de son père, qui le fuyait et qui espérait un mort; mais ce fils de famille était l'héritier de la plus vaste monarchie de notre hémisphère, et dans sa situation et dans sa place il n'y avait point de petite faute.
Accusé par sa maîtresse, il le fut encore au sujet de l'ancienne czarinc sa mère, et de Marie sa sœur. On le chargea d'avoir consulté sa mère sur son évasion, et d'en avoir parlé à la princesse Marie. Un évêque de Rostou, confident de tous trois, fut arrêté, et déposa que ces deux princesses , prisonnières dans un couvent, avaient espéré un changement qui les mettrait en liberté, et avaient par leurs conseils engagé le prince à la fuite. Plus leurs ressentiment étaient naturels, plus ils étaient dangereux. On verra, à la fin de ce chapitre, quel était cet évêque, et quelle avait été sa conduite.
Alexis nia d'abord plusieurs faits de cette nature , et, par cela même, il s'exposait à la mort dont son père l'avait menacé , en cas qu'il ne fit pas un aveu général et sincère.
En On il avoua quelques discours peu respectueux qu'on lui imputait contre son père, et il s'excusa sur la colère et sur l'ivresse.
Le czar dressa lui-même de nouveaux articles d'interrogatoire. Le quatrième était ainsi conçu :
« Quand vous avez vu par la lettre de Beyer qu'il v avait une révolte à l'armée du Mecklenbourg, vous en avez eu de la joie; je crois que vous aviez quelque vue, et aue vous vous seriez déclaré pour les rebelles , même de mon vivant. »
C'était interroger le prince sur le fond de ses sentimens secrets. On peut les avouer à un père doot les conseils les corrigent , et les cacher à un juge qui ne prononce que sur les faits avérés. Les sentimens cachés du cœur ne sont pas l'objet d'un procès criminel. Alexis pouvait les nier, les déguiser aisément; il n'était pas obligé d'ouvrir son âme ; cependant il répondit par écrit : « Si les rebelles m'avaient appelé de votre vivant, j'y serais apparemment allé, supposé qu'il* eussent été assez forts. •