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Il est inconcevable qu'il ait fait cette réponse de lui-même, et il serait aussi extraordinaire , du moins suivant les moeurs de l'Europe, qu'on l'eût condamné sur l'aveu d'une idée qu'il aurait pu avoir un jour dans un cas qui n'est point arrivé.
A cet étrange aveu de ses plus secrètes pensées, qui ne s'étaient point échappées au-delà du fond de son âme, on joignit des preuves qui en plus d'un pays ne sont pas admises au tribunal de la justice humaine.
Le prince accablé , hors de ses sens , recherchant dans lui-même , avec l'ingénuité de la crainte ; tout ce qui pouvait servir a le perdre, avoua enfin que, dans la confession , il s'était accusé devant Dieu à l'archiprétre Jacques, d'avoir souhaité la mort de son père , et que le con- » fesseur Jacques lui avait répondu : «Dieu vous le pardonnera ; nous lui en souhaitons autant. »
Toutes les preuves qui peuveut se tirer de la confession sont inadmissibles par les canons de notre église; ce sont des secrets^entre Dieu et le pénitent. L'église grecque ne croit pas , non plus que la latine , que cette correspondance intime etsacrée entre un pécheur et la Divinité, soit du ressort de la justice humaine ; mais il s'agissait de l'état et d'un souverain. Le prêtre Jacques fut appliqué à la question , et avoua ce que le prince avait révélé. C'était une chose rare dans ce procès de voir le confesseur accusé par son pénitent , et le pénitent par sa maîtresse. On peut encore ajouter à la singularité de cette aventure , que l'archevêque de Rézan ayant été impliqué dans les accusations , ayant autrefois, dans les premiers éclats des ressentimens du czar contre son fils , prononcé un sermon trop favorable au jeune czarovritz , ce prince avoua dans ses interrogatoires qu'il comptait sur ce prélat ; et ce même archevêque de Rézan fut à la tête des juges ecclésiastiques consultés par le czar su? ce procès criminel, comme nous Talions voir bientôt.
Il y a une remarque essentielle à faire dans cet étrange procès, très mal digéré dans la grossière Histoire de Pierre i", par le prétendu boyard Neatesuranoy ; et cette remarque, la voici.
Dans les réponses que fit Alexis au premier interrogatoire de son père, il avoue que, quand il fut à Vienne, où
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il ne vît point l'empereur, il t'adressa au comte de Schonborn , chambellan ; que ce chambellan lui dit: «L'empereur ne tous abandonnera pas; et, quand il en sera temps, après la mort de votre père, il tous aidera à monter sur le tronc à main armée.»— -«Je lui répondis, ajoute l'accusé: Je ne demande pas cela; que l'empereur m'accorde sa protection, je n'en veux pas davantage.* Cette déposition est simple, naturelle, porte un grand caractère de vérité : car c'eût été le comble de la folie, de demander Mes troupes à l'empereur pour aller tenter de détrôner son père ; et personne n'eût osé taire ni au prince Eugène, ni au conseil, ni à l'empereur, une proposition si absurde.
Cette déposition est du mois de février; et, quatre mois après, au premier juillet, dans le cours et sur la fin de ces procédures , on fait dire au czarowitz dans ses dernières réponses par écrit :
« Ne voulant imiter mon père en rien, je cherchais à parvenir à la succession de quelque autre manière que ce fût, excepté de la bonne façon. Je la voulais avoir par une assistance étrangère; et, si j'y étais parvenu, et que l'empereur eût mis en exécution ce qu'M m'avait promis, de me procurer la couronne de Russie , même à main armée, je n'aurais rien épargné pour me mettre en possession de la succession. Par exemple , si l'empereur avait demandé, en échange, des troupes de mon pays, pour son service contre qui que ce fût de ses ennemis, ou de grosses sommes d'argent, j'aurais fait tout ce qu'il aurait voulu , et j'aurais donné de grands présens à ses ministres et à ses généraux. J'aurais entretenu à mes dépens les troupes auxiliaires qu'il m'aurait données pour me mettre en possession de la couronne de Russie; et, en on mot, rien ne m'aurait coûté pour accomplir en cela ma volonté. »
Cette dernière déposition du 'prince paraît bien forcée ; il semble qu'il fasse des efforts pour se faire croire coupable : ce qu'il dit est même contraire à la vérité dans un point capital. Il dit que l'empereur lui avait promis de lui procurer la couronne à main armée : cela était faux. Le comte de Schonborn lui avait fait espérer qu'un jour, après la mort du czar, l'empereur l'aiderait à soutenir le droit de sa naissance ; mais l'empereur ne lui avait rien promis. Enfin il ne s'agissait pas de se révolter contre son
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père, mais de lui succéder après sa mort.
Il dit, dans ce dernier interrogatoire , ce qu'il crut qu'il eût fait , s'il avait eu à disputer son héritage ; héritage auquel il n'avait point juridiquement renoncé avant son voyage à Vienne et à Naples. Le voilà donc qui dépose une seconde fois, non pas ce qu'il a fait , et ce qui peut être soumis à Ja rigueur des lois ; mais ce qu'il imagine qu'il eût pu faire un jour, et, qui par conséquent, ne semble soumis à aucun tribunal ; le voilà qui s'accuse deux fois des pensées secrètes qu'il a pu concevoir pour l'avenir. On n'avait jamais vu auparavant, dans le monde entier , un seul homme jugé et condamné sur les idées inutiles qui lui sont venues dans l'esprit, et qu'il n'a communiquées à personne. Il n'est aucun tribunal en Europe où l'on écoute un homme qui s'accuse d'une pensée criminelle, et l'on préteud même que Dieu ne les punit que quand elles sont accompagnées d'une volonté déterminée.
On peut répondre a ces considérations si naturelles, qu'Alexis avait mis son père en droit de le punir, par sa réticence sur plusieurs complices de son évasion ; sa grâce était attachée à un aveu général, et il ne le fit que quand il n'était plus temps. Enfin, aprî-s un tel éclat, il ne paraissait pas dans la nature humaine qu'il fût possible qu'Alexis pardonnât un jour au frère en faveur duquel il était déshérité; et il valait mieux, disait-on, unir un coupable que d'exposer tout empire. La rigueur de la justice s'accordait avec la raison d'état.
Il ne faut pas juger des mœurs et des lois d'une-nation par celles des autres ; le czar avait 4e droit fatal, mais réel, de punir de mort son fils pour sa seule évasion : il s'en explique ainsi dans sa déclaration aux juges et aux évêques :
« Quoique, selon toutes les lois divineset humaines , et surtout suivant celles de Russie, qui excluent toute juridiction entre un père et un enfant parmi les particuliers , nous ayons un pouvoir assez abondant et absolu de juger notre fils , suivant ses crimes , selon notre volonté, sans en demander avis à personne ; cependant , comme on n'est point aussi clairvoyant dans ses propres affaires que dans celles des autres , et comme les médecins même les plus experts ne risquent point de se traiter eux-mêmes, et qu'ils en appellent d'autres dans leurs maladies ; crai-
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gnanl de charger ma conscience de quelque péché , je vous expose mon état , et je tous demande du remède : car j'appréhende la mort éternelle, si, ne connaissant peut-être point la qualité de mon mal, je voulais m'en guérir seul, vu principalement que j'ai juré sur les jugemens de Dieu, et que j'ai promis par écrit le pardon de mon fils , et je l'ai ensuite confirmé de bouche au cas qu'il me dit la vérité.
« Quoique mon fils ai t violé sa promesse, toutefois pour ne m'écarter en rien de mes obligations , je vous prie de peqserà cette affaire , et de l'examiner avec la plus grande attention, pour voir ce qu'il a mérité. Ne me flattez point ; n'appréhendez pas que , s'il ne mérite qu une légère punition, et que vous le jugicx ainsi, cela me soit désagréable ; car je vous jure , par le grand Dieu et par se» jugemens , que vous n'avez absolument rien à craindre.
« N'ayez point d'inquiétude sur ce que vous devez juger le fils de votre souverain : mais, sans avoir égard à la personne , rendez justice, et ne perdez pas votre ame et la mienne; enfin que notre conscience ne nous reproche rien au jour terrible du jugement, et que notre patrie ne soit point lésée. •
Le czar fit au clergé une déclaration à peu près semblable ; ainsi tout se passa avec la plus grande authenticité, et Pierre mit dans toutes ses démarches une publicité qui montrait la persuasion intime de sa justice.
Ce procès criminel de l'héritier d'un Si grand empire dura depuis la fin de février jusqu'au cinq juillet , n. st. Le prince fut interroge1 plusieurs fois; il fit les aveux qu'on exigeait : nous avons rapporté ceux qui sont essentiels.
Le premier juillet le clergé donna son sentiment par écrit. Le czar en effet ne lui demandait que son sentiment, et non pas une sentence. Le début mérite l'attention de l'Europe.
«Cette affaire, disent les évêques et les archimandrites , n'est point du tout du ressort de la juridiction ecclésiastique, et le pouvoir absolu établi dans l'empire de Russie n'est point soumis au jugement des sujets ; mais le souverain y a l'autorité d'agir suivant son bon plaisir, sans qu'aucun inférieur y intervienne* »
Après ce préambule on cite le Lêviti- 1%u , où il est dit que celui qui aura maudit
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son père ou sa mère sera puni de mort ; et YÉvangiie de saiut Matthieu, qui rapporte celte loi sévère du Lcvi tique. On finit, après plusieurs citations, par ces paroles très-remarquables :
« Si sa majesté veut punir celui qui est tombé selon ses actions et suivant la mesure de ses crimes, il a devant lui des exemples de Y Ancien Testament ; s'il veut faire miséricorde, il a l'exemple de Jésus-Christ même, qui reçoit le fils égaré revenant à la repentance ; qui laisse libre la femme surprise en adultère, laquelle a mérité la lapidation selon la loi; qui préfère la miséricorde au sacrifice ; il a l'exemple de David, qui veut épargner Absalon, son fils et son persécutew; par il a dit à ses capitaines qui voulaient l'aller combattre : Epargnez mon fils Aitsalon : le père le voulut épargner luimême, la justice divine ne l'épargna point.
m Le cœur du czar est entre les mains de Dieu ; qu'il choisisse le parti auquel la main de Dieu le tournera. »
Ce sentiment fut signé par huit évêques, qoatre archimandrites, et deux professeurs; et, comme nous lavons déjà dit, le métropolite de Rézan, avec qui le prince avait été d'intelligence , signa le premier.
Cet avis du clergé fut incontinent présenté au czar. On voit aisément que le clergé voulait le porter à la clémence ; et rien n'est plus beau peut-être que cette opposition de la douceur de Jésus-Christ à la rigueur de la loi judaïque , mise sous les yeux d'un père qui fesait le procès à son fils.
Le jour même on interrogea encore Alexis pour la dernière fois ; il mit par écrit son dernier aveu : c'est dans cette confession qu'il s'accuse «d'avoir été bigot dans Sa jeunesse , d'avoir fréquenté les prêtres et les moines, d'avoir bu avec eux , d'avoir reçu d'eux des impressions qui lui donnèrent de l'horreur pour les devoirs de son état , et même pour ta per* sonne de son père. ■
S'il fit cet aveu de son propre mouvement, cela prouve qu'il ignorait le conseil de clémence que venait de donner ce même clergé qu'il accusait ; et cela prouve encore davantage combien le czar avait changé les mœurs des prêtres de son pays, qui, de la grossièreté et de l'ignorance, étaient parvenus , en si peu de temps , à pouvoir rédiger un écrit dont les plus il-
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lustres pères de l'église n'auraient désavoué ni 1» sagesse ni l'éloquence.
C'est dans ces derniers aveux, qu'Alexis déclare ce qu'on a déjà rapporté , qu'il voulait arriver à la succession de quclque manière que ce fût , excepté de ia tonne.
11 semblait , par cette dernière confession , qu'il craignît de ne s'être pas assea chargé, assez rendu criminel dans les premières, et qu'en se donnant à luimême les noms de mauvais caractère, de méchant esprit, en imaginant ec qu'il aurait fait s'il avait été le maître , il cherchait avec un soin pénible à justifier l'arrôt de mort qu'on allait prononcer contre lui. En effet cet arrêt fut porté le S juillet : il se trouvera dans toute son étendue à la fin de cette histoire. On se contentera d'observer ici qu'il commence, comme l'avis du clergé, par déclarer qu'un tel jugement n'a jamais appartenu à des sujets, mais au seul souverain dont le pouvoir ne dépend que de Dieu seul. Ensuite, après avoir exposé toutes les charges contre le prince , les juges s'expriment ainsi : « Que penser de son dessein de rébellion , tel qu'il n'y en eut jamais de semblable dans le monde, joint à celui d'un horrible double parricide contre son souverain, comme père de la patrie , et père selon la nature ? »
Peut-être ces mots furent mal traduits d'après le procès criminel imprimé par ordre dn exar; car assurément il y a eu de plus grandes rébellions dans le monde, et on ne voit point par les actes que jamais lecrarowitz eût conçu le dessein de tuer son père. Peut-être entendait-on par ce mot de parricide l'aveu que ce prince venait de faire, de s'être confessé un jour d'avoir souhaité la mort à son père et à son souverain : mais l'aveu secret, dans la confession, d'une pensée secrète n'est pas un double parricide.
Quoi qu'il en soit , il fut jugé a mort unanimement , sans que l'arrêt prononçât le genre de supplice. De cent quarante-quatre juges, il n'y en eut pas un seul qui imaginât seulement une peine moindre que la mort. Un écrit anglais, qui fit beaucoup de bruit dans ce tempslà, porte que, si un tel procès avait été jugé au parlement d'Angleterre, il ne se serait pas trouvé parmi cent quarantequatre juges un seul qui eût prononcé la plus légère peine.
Rien ne fait mieux connaître la diffé-
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renec dos temps et des lieux. Manlius aurait pu être condamné lui-même à mort par les lois d'Angleterre , pour avoir fait périr sod fils ; et il fut respecté par les Romaiiw sévères. Les lois ne punissent point en Angleterre l'évasion d'un prince de Galles, oui, comme pair du royaume, est maître d'aller où il veut. Les lois de la Russie ne permettent pas au fils dit souverain de sortir du royaume malgré sou père. Une pensée criminelle sans aucun effet ne peut être punie n Angleterre, ni en France ; elle peut l'être en Russie. Une désobéissance longue, formelle et réitérée , n'est parmi nous qu'une mauvaise conduite qu'il faut réprimer; niais c'était un crime capital dans l'héritier d'un vaste empire , dont cette désobéissance même eût produit la ruine. Enfin le czarowits était coupable envers toute la nation, de vouloir la replooger dans les ténèbres dont son père l'avait tirée.
Tel était le pouvoir reconnu du czar , qu'il pouvait faire mourir son fils, coupable de désobéissance, sans consulter personne ; cependant il s'en remit au jugement de tous ceux qui représentaient la nation : ainsi ce fut la nation elle-même qui condamna ce prince ; et Pierre eut tant de confiance dans l'équité de sa conduite , qu'en fesant imprimer et traduire le procès , il se soumit lui-même au jugement de tous les peuples de la terre.
La loi de l'histoire ne nous a permis de rien déguiser, ni de rien affaiblir dans le récit de cette tragique aventure. On ne savait dans l'Europe qui on devait plaindre davantage, on un jeune prince accusé par son père, et condamne à mort par ceux qui devaient être un jour ses sujets, ou un père qui se croyait obligé de sacrifier son propre fils au salut de son empire.
On publia dans plusieurs livres que le exar avait fait venir d'Espagne le procès de don Carlos, condamné à mort par Philippe n. Mais il est faux qu'on eût jamais fait le procès à don Carlos. La conduite de Pierre i*r fut entièrement différente de celle de Philippe. L'Espagnol ne fit jamais connaître ni pour quelle raison il avait fait arrêter son fils , ni comment ce prince était mort. 11 écrivit à ce sujet au pape et à l'impératrice, des lettres absolument contradictoires. Le prince d'Orange Guillaumeaccusa publiquement Philippe d'avoir sacrifié son fils et sa femme à sa jalousie , et d'avoir moins été un juge
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sévère) qu'un mari jaloux et cruel, un père dénaturé et parricide. Philippe se laissa accuser » et garda le silence. Pierre, au contraire , ne fit rien qu'au grand jour, publia hautement qu'il préférait aa nation à son propre fils , s en remit au jugement du clergé et des grands, et rendit le monde entier juge des uns et des autres, et de lui-même.
Ce qu'il y eut encore d'extraordinaire dans cette fatalité, c'est que la czarine Catherine , haïe du czarowitz, et menacée ouvertement du sort le plus triste ai jamais ce prince régnait, ne contribua pourtant en rien à son malheur, et ne fut ni accusée, ni môme soupçonnée, par aucun ministre étranger résidant à cette cour, d'avoir fait la plus légère démarche contre un beau-fils dont elle avait tout à craindre. 11 est vrai qu'on ne dit point qu'elle ait demandé grâce pour lui : mais tous les mémoires de ce temps-là , surtout ceux du comte Bassevvitz, assurent unanimement qu'elle plaignit son infortune.
J'ai en main les mémoires d'un ministre public, où je trouve ces propres mots : « J'étais présent quand le czar dit au duc de Holstein que Catherine l'avait prié d'empêcher qu'on ne prononçât au czarowitz sa condamnation. Conteniez vous, me dit-elle, de lui faire 'prendre le froc , parée que cet opprobre d'un arrêt de mort signifié rejaillira sur votre petit-fils.
Le czar ne se rendit point aux prières de sa femme ; il crut qu'il était important que la sentence fût prononcée publiquement au prince, afin qu'après cet acte solennel il né pût jamais revenir contre un arrêt auquel il avait acquiescé luimême, et qui, le rendant mort civilement , le mettrait pour jamais hors d'état de réclamer la couronne.
Cependant après la mort de Pierre, si un parti puissant se fût élevé en faveur d'Alexis, celte mort civile l'aurait-elle empêché de régner ?
L'arrêt fut prononcé au prince. Les mêmes mémoires m'apprennent qu'il tomba en convulsion à ces mots : « Les lois divines et ecclésiastiques , civiles et militaires, condamnent à mort, sans miséricorde ceux dont les attentats contre leur père et leur souverain sont manifestes. • Ses convulsioos se tournèrent , dit -on , en apoplexie ; on eut peine à le faire revenir. Il reprit un peu ses sens ,
et, dans cet intervalle de vie et de morts il fit prier son père de venir le voir. L»e czar vint ; les larmes coulèrent des yeux du père et du fils infortuné ; le condamné demanda pardon , le père pardonna publiquement. L'extrême-onclion fut administrée solennellement au malade agonisant; Il mourut *n flfeé&nce de toute la cour, Je leatfièinain de cet arrêt funeste. Son corps ?%jtjporté d'abord à la cathédrale et dépose "dans un cercueil ouvert. 11 y resta quatre jours exposé à tous les regards , et enfin il fut inhumé dans l'église de la citadelle à côté de son épouse. Le czar et la czarine assistèrent à la cérémonie.
On est indispensablement obligé ici d'imiter, si on ose le dire, la conduite du czar, c'est-à-dire de soumettre au jugement du public tous les faits quon vient de raconter avec la fidélité la plus scrupuleuse, et non seulement ces faits, mais les bruits qui coururent, et ce qui fut imprimé sur ce triste sujet par les auteurs les plus accrédités. Lamberti, le plus impartial de tous, et le plus exact, qui s'est borné à rapporter les pièces originales et authentiques concernant les affaires de l'Europe, semble s'éloigner ici de cette impartialité et de ce discernement qui font son caractère. Il s'exprime en ces termes : « La czarine , craignant toujours pour son fils, n'eut point de relâche qu'elle n'eût porté le czar à faire au fils aîné le procès , et à le faire condamner à mort; ce qui est étrange, c'est que le czar , après lui avoir donné lui-même le knout , qui est une question , lui coupa aussi lui-même la tête. Le corps du czarowitz fut exposé en public , et la tête tellement adaptée au corps, que l'on ne pouvait pas discerner qu'elle en avait été séparée. 11 arriva quelque temps après que le fils de la czarine vint a décéder, à son çrand regret et à celui du czar. Ce dernier, qui avait décollé de sa propre main son fils ainé , réfléchissant qu'il n'a* vait point de successeur , devint de mauvaise humeur. 11 fut informé dans ce temps-là que la czarine avait des intrigues secrètes et illégitimes avec le prince MenzikofF. Cela joint aux réflexions que la czarine était la cause qu'il avait sacrifié lui-même son fils aîné , il médita de faire raser la czarine , et de l'enfermer dans un couvent, ainsi qu'il avait fait de sa première femme , qui y était encore. Le czar avait accoutumé de mettre ses pen-
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ftrcs journalières sur des tablettes : il y avait mis son dit dessein sur la czarinc. Elle avait gagné des pages qui entraient dans la chambre du czar. Un de ceux qui étaient accoutumés à prendre .les tablettes sous la toilette , pour Ifs/aire voir à la czarine, prit celles où il,' y avait le dessein du czar. Dès que cetta princesse l'eut parcouru, elle en»fity|£t à Menzikoff ; et, un jour ou deux après, le czar fut pris d'une maladie inconnue et violente qui le fit mourir. Celfe maladie fut attribuée au poison, puisqu'on vit manifestement qu elle étaityp violente et subite, qffelle ne pouvait venir que d'une telle sotlrcc, qu on dit être usitée en Moscovie.
Ces, Accusations, consignées dans les Mèniç^rcs de Lamberti, se répandirent dans\ toute l'Europe. Il reste encore un / grand nombre d'imprimés et de manuscrits qui pourraient faire passer ces opiniona ji.'(la dernière postérité.
Recrois qu'il est de mon devoir de dire ici ce qui est parvenu à ma connaissance. Je certifie d abord que celui qui dit a Lamberti l'étrange anecdote qu'il rapporte , était à la vérité né en Russie , mais non d'une. famille du pajs; qu'il ne résidait point dans cet empire au temps de la catastrophe du czarowitz : il en était absent depuis plusieurs années. Je l'ai connu autrefois , il avait vu Lamberti dans la petite ville de Nyon , où cet écrivain était retiré, et où j'ai été souvent. Ce même homme m'a avoué qu'il n'avait parlé a Lamberti que de* bruit* qui couvaient alors.
Qu'on voie par cet exemple combien il était plus aisé autrefois â un seul homme d'en flétrir un autre dans la mémoire des nations, lorsque avant l'imprimerie les histoires manuscrites , conservées dans peu de mains, n'étaient ni exposées au grand jour, contredites par les contemporains, ni à la portée de la critique universelle, comme elles sont aujourd'hui. Il suffisait d'une ligne dans Tacite ou dans Suétone , et même dans les auteurs de légendes , pour rendre un prince odieux au monde , et pour perpétuer son opprobre de siècle en siècle.
Comment se serait-il pu faire que le czar eût tranché de sa main la tète de son fils , à qui on donna l 'extrême-onction en présence de toute la cour ? était-il sans tête quand on répandit l'huile sur sa tète même ? en quel temps put-on recoudre cette tête à son corps? Le prince ne
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fut pas laissé seul un moment depuis la lecture de son arrêt jusqu'à sa mort.
Cette anecdote , crue son' père se servit du fer, détruit celle qu'il se servit du poison. Il est vrai qu'il est très rare qu'un jeune homme expire d'une révolution subite causée par la lecture d'an arrêt de mort, et surtout d'un arrêt auquel il s'attendait; mais enfin les médecins avouent que la chose est possible.
Si le czar avait empoisonné 'son -fil* , comme tant d'écrivains l'ont débité , il perdait par là le fruit de tbut ce qu'il avait fait pendant le cours de ce procès fatal , pour convaincre l'Europe du droit qu'il avait 4c le punir : tous les' motus de la condamnation devenaient suspects, et le czar se condamnait lui-même : s'il eût voulu la mort d'Alexis , il eût fait exécuter l'arrêt ; n'en était-il pas le maître " absolu? Un homme prudent, un monarque sur qui la terre a les jeux se résout-il à faire empoisonner lâchement celui qu'il peut faire périr par le glaive de la justice? Veut-on se noircir dans la postérité par le titre d'empoisonneur et de parricide , quand on peut si aisément ne se donner que celui d'un juge sévère ?
Il parait qu'il résulte de tout ce que j'ai rapporté , que Pierre fut plus roi que père, qu'il sacrifia son propre fils aux intérêts d'un fondateur et d'un législateur, et à ceux de sa nation qui retombait dans l'état dont il l'avait tirée , sans tîette sévérité malheureuse. Il est évident qu'il n'immola point son fils à une marâtre , et à l'en&nt mâle qu'il avait d'elle, puisqu'il le menaça souvent de le déshériter avant que Catherine lui eût donné ce fils, dout l'enfance infirme Tétait menacée d'une mort prochaine, et qui mourut en effet bientôt après. Si Pierre avait fait un si çrand éclat, uniquement pour complaire à sa femme , il eût été faible , insensé et lâche, et certes il ne l'était pas. Il prévoyait ce qui arriverait à ses fondations et à sa nation , si l'on suivait après lui ses vues. Toutes ses entreprises ont été perfectionnées selon ses prédictions ; sa nation est devenue célèbre et respectée dans l'Europe, dont elle était auparavant séparée ; et, si Alexis eût régné, tout aurait été détruit. Enfin, quand on considère cette catastrophe., les cœurs sensibles frémissent, et les sévères approuvent, y
Ce grand et terrible événement est encore si frais dans la mémoire des hom-
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mes , on en parle si souvent avec étonncment, qu'il est absolument nécessaire d'examiner ce qu'en ont dit les. auteurs contemporains. Un de ces écrivains faméliques, qui prennent hardiment le titre d'historien , parle ainsi dans son livre dédié au comte de Bruhl, premier ministre du roi de Pologne, dont le nom peut donner du poids à ce qu'il avance : » Toute la Russie est persuadée que le ezarewitz ne mourut que du poison préparé par la main d'une marâtre, a Cette accusation est détruite par l'aveu que fit le czar au duc de Uolstein , que la czarine Catherine lui avait conseillé d'enfermer dans un cloître son fils condamné.
A l'égard du poison donné depuis par cette impératrice même à Pierre son époux, ce conte se détruit lui-même pur le seul récit de l'aventure du page et des tablettes. Un homme s'avise-t il d'écrire sur ses tablettes : 1 11 faut que je me ressouvienne de faire enfermer ma femme?* Sont-cc là de ces détails qu'on puisse oublier, et dont on soit obligé de tenir registre? Si Catherine avait empoisonné son beau-fils et son mari, elle eût fait d'autres crimes : non -seulement on ne lui a jamais reproché aucune cruauté, mais elle ne fut connue que par sa douceur et par son indulgence.
11 est nécessaire à présent de faire voir ce qûilyt la première cause de la conduite d'Alexis, de son évasion, de sa mort, et de celles des complices qui périrent par la main du bourreau. Ce fut l'abus de la religion, ce furent des prêtres i-t des moiues; et cette source de tant de malheurs est assez indiquée dans quelques aveux d'Alexis qtie nous avons rapportés , et surtout dans cette expression du czar Pierre dans une lettre à son fils : « Ces longues barbes pourront vous tourner à leur fantaisie *. »
Voici presque mot à mot comment les mémoires d'un ambassadeur à Pétcrsbourg expliquent ces paroles : • Plusieurs ecclési** tiques, dit-il, attachés à lenr ancienne barbarie, et plus encore à leur autorité , qu'ils perdaient à mesure que la nation s'éclairait, languissaient après le règne d'Alexis , qui leur promettait de
* Ces longues barbes pouvaient signifier également ceux des Russes qui , malgré la loi tyrannique et ridicule du csar , n'avaient pas voulu se faire raser ; mais il est certain que les piéîres entrèrent pour beaucoup dnn» le» disposions delà famille du mr.
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les replonger dans cette barbarie si chère. De ce nombre était Dozithée , évéque de Rostou. 11 supposa une révélation de saint Démétrius. Ce saint lui était apparu , et l'avait assuré, de la part de Dku , que Pierre n'avait pas trois mois à vivre ; qu'Eudoxie, renfermée dans le couvent de Susdal, et religieuse sous le nom d'Hélène, ainsi que m^i incesse Marie, sœur du czar, devait monter sur le trône, et régner conjointement avec son fils Alexis. Eudvjxie et Marie eurent la faiblesse de croire cette imposture ; elles en furent si persuadées, qu Hélène quitta, dans son couvent, l'habit de religieuse, reprit le nom d'Eudoxie, se fit traiter de majesté, et fit effacer des prières publiques le nom de sa rivale Catherine ; elle ne parut plus que revêtue des anciens habits de cérémonie que portaient les czarines. La trésorière du couvent se déclara contre cette entreprise. Eudoxie répondit hautement:
Pierre a puni les strèlitz qui avaient outragé sa mère ; mon fils Alexis punira quiconque aura insulté la sienne. Elle fit renfermer la trésorière dans sa cellule. Un officier, nommé Etienne Clebo, fut introduit dans le couvent. Eudoxie en fit l'instrument de ses desseins , et l'attacha à elle par ses faveurs. Glebo répand , dans la petite ville de Susdal et dans, les environs, la prédiction de Dozithée. Cependant les trois mois s'écoulèrent. Eudoxie reproche a 1 evêque que le czar est encore en vie. Les péchés de mon père en sont cause, dit Dozithée; il est en purgatoire; et il m* en a averti. Aussitôt Eudoxie fait dire mille messes des morts ; Dozithée l'assure qu'elles opèrent; il vient au bout d'un mois lui dire que son père a déjà la tête hors du purgatoire ; un mois après le défunt n'en a plus que jusqu'à la ceinture : enfin il ne lient plus au'purgatoire, que par les pieds ; et quand les pieds seront dégagés, ce qui est le plus difficile , le czar Pierre mourra infailliblement.
« La princesse Marie, persuadée par Dozithée, se livra à lui, à condition que le père du prophète sortirait incessamment du purgatoire, et que ta prédiction s'accomplirait; et Glebo continua son commerce avec l'ancienne czarine.
«Ce fut principalement sur la foi de ces
f) rédictions que le czarovvitz s'évada, et ala attendre la mort de son père dans les pays étrangers. Tout cela fut bientôt découvert. Dozithée et Clebo furent arrêtés ; les lettres de la princesse Marie à Dozithée, et