FRE
quand il leur prenait envie d'aller voir la
parade.
On peut juger si ce Vandale était étonné et fSché d'avoir un fils plein d'esprit , de grâces , de politesse et d'envie de plaire, qui cherchait à «'instruire, et qui fesait de la musique et des vers. Voyaitil un livre dans les mains du prince héréditaire , il le jetait au feu ; le prince jouaitil de la flûte, le père cassait la flûte, et quelquefois traitait son altesse royale comme il traitait les dames et les prédicans à la parade.
Le prince, lassé de toutes les attentions que son père avait pour lui, résolut un beau matin , en 1 ?3o , de s'en fuir, sans bien savoir encore s'il irait en Angleterre ou en France. L économie paternelle ne le mettait pas à portée de voyager comme le fils d'un fermier général ou d'un marchand anglais. Il emprunta quelques centaines de ducats.
Deux jeunes gens fort aimables , Rat et Keit, devaient l'accompagner. Kat était le fils unique d 'un-brave officier général. Keit était gendre de cette même baronne de Knipausen à qui il en avait coûté dix mille écua pour faire des cofans. Le jour et l'heure étaient déterminés. Le père fut informé de tout ; on arrêta en même temps le prince et ses deux compagnons de voyage. Le roi crut d'abord que la princesse Guillemine sa fille, qui depuis a épousé le prince margrave de Bareith , était du complot; et, comme il était expéditif en fait de justice , il la jeta à coups de pieds par une fenêtre qui s'ouvrait jusqu'au plancher. La reine mère , qui se trouva à cette expédition dans le temps que Guillemine allait faire le saut, la retint à peine par ses jupes. Il en resta à la princesse une contusion audessous du téton gauche, qu'elle a conservée toute sa vie comme une marque des sentimens paternels, et qu'elle m'a fait l'honneur de me montrer.
Le prince avait une espèce de maîtresse, fille d'un maître d'école de la ville de Brandebourg , établie à Postdam . Elle jouait du clavecin assez mal ; le prince royal l'accompagnait de la flûte. Il crut être amoureux d'elle, mais il se trompait ; sa vocation n'était pas pour le sexe. Cependant comme il avait fait semblant de l'aimer, le père fit faire à cette demoiselle le tour de la place de Potsdam, conduite par le bourreau qui la fouettait sous les yeux de son fils.
112 FKË
A prisé l'avoir régalé de ce spectacle , il le fit transférer à la citadelle Ue Custrin, située au milieu d'un marais. C'est là qu'il fut enfermé six mois , sans domestiques, dans une espèce de cachot ; et au bout de six mois on lui donna un soldat pour le servir. Ce soldat , jeune , beau , bien fait, et qui jouait de la flûte , servît, en plus d'une manière, à amuser le prisonnier. Tant de belles qualités ont lait depuis sa fortune* Je l'ai vu à la fois valet de chambre et premier ministre , avec toute l 'iusoleoce que ces deux postes peuvent inspirer.
Le prince était depuis quelques semaines dans son château de Custrin, lorsqu'un vieil officier, suivi de quatre grenadiers , entra dans sa chambre , fondant en larmes. Frédéric ne douta pa* qu'on ne vint lui couper le cou. Mais l'officier , toujours pleurant , le fit prendre par les quatre grenadiers, qui le placèrent à la fenêtre, et qui lui tinrent la tète tandis qu'on coupait celle de son ami Kat sur un échafaud dressjé immédiatement sons la croisée. 11 tendit la main à Rat, et s'évanouit. Le père était présent à ce spectacle , comme il l'avait été à celui de k fille fouettée.
Quant à Keit, l'autre confident, il s'enfuit en Hollande. Le roi dépêcha des soldats pour le prendre : il ne fut manqué que d'une minute, et s'embarqua pour le Portugal , où il demeura jusqu'à la mort du clément Frédéric-Guillaume.
Le roi n'en voulait pas demeurer là.
Son dessein était de faire couper la tète à son fils. Il considérait qu'il avait trois autres garçons dont aucun ne fesait des vers, et que c'était assez pour la grandeur de la Prusse. Les mesures étaient déjà prises pour faire condamner le prince royal à la mort , comme l'avait été le czarowitz, fils aîné du czar Pierre ier.
Il ne paraît pas bien décidé par les lois divines et humaines, qu'un jeune homme doive avoir le cou coupé pour avoir voulu voyager; mais le roi aurait trouvé à Berlin des juges aussi habiles que ceux de Russie. En tout cas , son autorité paternelle aurait suffi. L'empereur Charles vi , qui prétendait que le prince royal , comme prince de l'empire, ne pouvait être jugé à mort que dans une diète, envoya le comte de Sekendorff au père, pour lui faire les plus sérieuses remontrances. Le comte de Sekendorff ,que j'ai vu depuis en Saxe où il s'est retiré, m'a
l'ilK
jure ^u'il avait eu beaucoup de peine à obtenir qu'on ne tranchât nns la téte au prince. C'est ce même Sekendorff qui a commandé les armées de Bavière, et dont le prince, devenu roi de Prusse , fait un portrait affreux dans l'histoire de son père, qu'il a insérée dans une trentaine d'exemplaires des Mémoires de Brandebourg. Après cela, servez les princes, et empêchez qu'on ne leur-coupe la tète.
( Mémoire de V oit aire, )
FRÉDÉRIC 11, roi de Prusse.— son début militaire (le 1 5 décembre 1740.) — Il partit au i5 décembre, avec la fièvre quarte, pour la conquête de la Silésie, à la tète de trente mille combattons, bien pourvus de tout et bien disciplinés; il dit au marquis de Beauvau, en montant à cheval : • Je vais jouer votre jeu; si les as me viennent , nous partagerons.»
11 a écrit depuis l'histoire oc celte conquête; il me l'a montrée tout entière. Voici un des articles curieux du début de ces annales ; j'eus soin de le transcrire de préférence, comme un monument unique.
« Que l'on joigne à ces considération»
des troupes toujours prêtes d'agir, mon épargne bien remplie, et la vivacité de mon caractère; c'étaient les rayons que j'avais de faire la guerre à Marie-Thérèse, reine de Bohême et de Hongrie. • Et quelques lignes ensuite, il y avait ces propres mots : « L'ambition, l'intérêt, Je désir de faire parler de moi , l'emportèrent ; et la guerre fut résolue. •
Depuis qu'il y a des conquérans , ou des esprits ardens qui ont voulu l'être, je crois qu'il est le premier qui se soit aiusi rendu justice. Jamais homme peutêtre n'a plus senti la raison, et n'a plus écouté ses passions. Ces assemblages de philosophie et de dérègkmens d'imagination ont toujours composé son caractère.
C'est dommage que je lui aie fait retrancher ce passage quand je corrigeai depuis tous ses ouvrages : un aveu si rare devait passer à la postérité , et servir à faire voir sur quoi sont fondées presque toutes les guerres. Nous autres gens de lettres, poè'tes, historiens, déclamateurs d'académie, nous célébrons cés beaux exploits : et voilà un roi qui les fait et qui les condamne.
( Mémoire tUVoUaire.)
— il saovi sa roATuna a bosbach ( le 5 novembre 1767. ) — Je combattis