‹ Dictionnaire historique des événemens remarquablesChapitre 61 sur 183 · HOMME AU MASQUE DE FER · texte numérisé non relu

HOMME AU MASQUE DE FER

— sa mobt (19 novembre 1700. ) — On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainte- Marguerite, daus la

HOitt

mer de Provence , un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui Lissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'ile jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l'an 1690, Tafia prendre à l'ile Sainte- Marguerite , et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette ile avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille , où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans le château. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire, et pour les dentelles. 11 jouait de la guitare. On lui fesait la plus grande chère, et le gouverneur s'assevait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies , a dit qu'il n'avait jamais vu son visage , quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin; sa peau était un peu brune ; il intéressait par le seul ton de sa voix , ne se plaignant jamais de son état , et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être.

Cet inconnu mourut en 1700, et fut enterré, la nuit, à la paroisse de Saint- Paul. Ce qui redouble l'étonnement , c'est que, quand on l'envoya dans l'ile Sainte- Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme considérable. Ce prisonnier l'était sans doute ; car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'ile.- Le gouverneur mettait lui même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l'avoir enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une asaiette d'argent , et jeta l'assfctte par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette, et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné demanda au pêcheur : ■ Avezvous ln ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a t-i l vue entre vos mains ? » — « Je ne sais pas lire , répondit le pê-

Page 1