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«ermens affreux , qu'il faut mourir. La Force Jui proposa une rançon de deux mille écus; le capitaine l'accepte. La Force lui jura de la payer dans deux jours; et aussitôt les assassins , après avoir tout pillé dan» la maison , disent à La Force et à ses enfan* de mettre leurs mouchoirs en croix sur leurs chapeaux, et leur font retrousser leur manche droite sur l'épaule : c'était la marque des meurtriers ; en cet état ils leur font passer la rivière, et les amènent dans la ville. Le maréclW de La Force assure qu'il vit la rivière wnverte de morts : son père, son frère et lui abordèrent devant le Louvre; là ils virent égorger plusieurs de leurs amis , et entre autres le brave de Piles, père de celui qui tua en duel le fils de Malherbe. De là le capitaine Martin mena ses prisonniers dans sa maison, rue des Petits-Champs, fit jurer à La Force que ni lui ni ses enfans ne sortiraient point de là avant d'avoir pavé les deux mille écus , les laissa en garde à deux soldats suisses , et alla chercher quelques autres calvinistes & massacrer dans la ville.
L'un des deux suisses , touché de compassion , offrit aux prisonniers de les faire
* au ver. La Force n'en voulut jamais rien faire, il répondit qu'il avait donné sa parole, et qu'il aimait mieux mourir que d'y manquer. Une tante qu'il avait lui trouva les deux mille écus; et l'on allait les délivrer au capitaine Martin , lorsque le comte de Coconas (celui-là même à qui depuis on coupa le cou) vint dire à La Force que le duc d'Anjou demandait à lui parler. Aussitôt il fit descendre le père et les enfans nu-tète et sans manteau. La Force vit bien qu'on le menait à la mort ; il suivit Coconas, en le priant d'épargner ses deux enfans innocens. Le plus jeune , ôgé de treize ans , qui s'appelait Jacques Nom par, et qui a écrit ceci , éleva la voix , et reprocha à ses meurtriers leurs crimes, en leur disant qu'ils en seraient punis de Dieu. Cependant les deux enfans sont menés avec leur père au bout de la rue des Petits- Champs ; on donne d'abord plusieurs coups de poignard à l'aîné , qui s'écrie :
• Alil mon père, ah! mon Dieu ! je suis mort.» Dans le même moment le père tombe percé de coups sur le corps de son fils. Le plus jeune, couvert de leur sang, mais qui , par un miracle étonnant , n'avait reçu aucun coup, eut la prudence de s'écrier aussi : «Je suis mort. » 11 se
laissa tomber entre son père et son frère,
dont il reçut les derniers soupirs. Le* meurtriers , les croyant tous morts , s'e» allèrent en disant : • Les voilà bien tous trois. > Quelques malheureux vinrent ensuite dépouiller les corps; il restait un bas de toile au jeune de La Force r un marqueur du jeu de paume du Verdelet voulut avoir ce bas de toile; en le tirant, il s'amusa à considérer le corps de ce jeune enfant: « Hélas l dit-il, c'est bien dommage; celui-ci n'est qu'un enfant, que peut-il avoir fait f • Ces paroles de compassion engagèrent le petit de La Force à lever doucement la téte, et à lui dire tout bas : « Je ne suis pas encore mort. • Ce pauvre homme lui répondit s • lïe bougez, mon en Tant, ayez patience. » Sur le soir il le vint chercher ; il lui dit : « Levezvous, ils n'y sont plus; » et lui mit sur les épaules un méohant manteau* Comme il le conduisait, quelqu'uo des bourreaux lui demanda : « Qui est ce jeunegarçon?*
— a C'est mon neveu, lui dit-il , qui s'est énivré ; vous voyez comme il s'est accommodé , je m'en vais bien lui donner le fouet. » Enfin le pauvre marqueur le mena chez lui, et lui demanda trente écus pour sa récompense. De là le jeune de La Force se fit conduire déguisé eu gneux jusqu'à l'Arsenal, chez le maréchal de Biron , son parent, grand-maître de l'artillerie ; on le cacha quelque temps dans la chambre des filles; enfin, sur le bruit que la cour le faisait cheicher pour s'en défaire , on le fit sauver en habit de page, sous le nom de Beaupuy. ( Notes de la Ucnriade.)
LALLI (le comte de), général français , gouverneur de Pondichéri. — sa
CONDAMNATION BT SON SUPPMCR APBàs LA DESTRUCTION DS CKTTB VIM.B. ( 6 mai 1766.)
— Ce général Lalli obtint de l'amirauté d'Angleterre la permission de repasser en France sur sa parole. Son premier soib fut de payer ce qu'il avait emprunté pour le service public. La plupart de ses ennemis revinrent en môme temps que lui; ils arrivèrent précédés de toutes les plaintes , des accusations formées de part
' et d'autre, et de mille écrits dont Paris était inondé. Les partisans de Lalli étaient en très petit nombre , et ses adversaires innombrables.
Un conseil entier ; deux cents employés sans ressources ; les directeurs de la compagnie des Indes voyant leur grand établissement anéanti; les actionnaires tremblant pour leur fortune ; des officiers irri-
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tés : tous se déchaînaient arec d'autant plus d'aoimosité contre Latti, oVirs croyaient qu'en perdant Pundichéri il avait gagné des millions. Les femmes, toujours moins modérées que les hommes dans leurs terreurs et dans leurs plaintes, criaient au traître, au concussionnaire , au criminel de lèse-mafesté.
Le conseil de Pondichéri en corps pré* senta une requête contre lui au contrôleur général. Il disait dans cette requête : « Ce nrest point le désir de venger nos injures et notre ruine personnelle qui nous anime, c'est la force de la vérité, c'est ic sentiment pur de nos consciences, c'est le cri général, »
11 paraissait pourtant que le sentiment pur des consciences était un peu corrompu par la douleur d'avoir tout perdu, par une haine personnelle, peut-être excusable, et par la soif de la vengeance qu'on ne peut excuser.
Un très-brave officier, de la noblesse la plus antique, fort mal à propos outragé par le général, et même dans son honneur, écrivait en ternies beaucoup plus riolens eue le Conseil de Pondichéri ; « Voilà , disait il, ce qu'un étranger sans nom, »*n* actions devers lui, sans naissance, sans aucun titre, enfin, comblé cependant des honneurs de son maître, préparc en général à toute celte colonie.
Rien n'a été sacré pour ses main* sacrilèges ; ce chef 1rs a portées jusqu'à l'autel, en «'appropriant six chandeliers d'argent et un crucifix, que le général anglais lui a fait rendre à la sollicitation du supérieur des capucins, etc., etc. »
Le général s'était att ré par ses fougues indiscrètes et par ses reproches injustes, une accusation si cruelle : il est vrai qu'il avait fait porter chez lui ces chandeliers et ce crucifix , mais si publiquement , qu'il n'était pas possible qu'au milieu de Unt de grands intérêts, il voulût s'emparerd'unobjfît aussi mince. Aussi l'arrêt qui le condamna ne parle point de sacrilège.
Le reproche d'une basse naissance était bien injuste : nous avons ses titres munis du grand sceau du roi Jacques. Sa maison était très ancienne *. On passait donc les bornes avec lui , comme il les avait pas-
* Une branche de cette famille a possédé le fhiteau de Tolendal , eu Irlande, depuis un tcinp» icornf'tnorial jusqn'à la dernière rryolution. Le lord Xdli, ticc-roi d'Irlande soua Elisabeth , était du ^ona de LaîH , mai* d'une autre branche.
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sec» avec tant d'autres. Si quelque chose doit inspirer aux hommes la modération, c'est sans doute cette fatale aventure.
Le ministre des finances devait naturellement protéger une compagnie de commerce dont Ta ruine semblait si préjudiciable au royaume : il y eut un ordre secret d'enfermer Lalli à la Bastille. Luimême offrit de s'y rendre; il écrivit au duc de Choiseul : « J'apporte ici ma tête et mon innocence. J'attends vos ordres.* Quelque temps auparavant un des agens de ses ennemis lui avait offert de lui révéler toutes leurs intrigues, et il refusa cette oure avec mépris*
Le duo de Choiseul , ministre de la guerre et des affaires étrangères, était généreux à l'excès, bienfesant et juste; la hauteur de son âme était égale à la grandeur de ses vues , mais il eut le malheur de céder aux c.'ameurs de Paris : on avait décidé d'abord qu'on ne prendrait un parti qu'après le rapport fait au conseil des accusations intentées contre Lalli, et des preuves sur lesquelles on les appuyait. Cette résolution si sage ne fut pas suivie : Lalli fut enfermé à la Bastille dans la même chambre où avait été La Bourdonnais, et n'en sortit pas de même.
Il s'agissait d'abord de voir quels juges on lut donnerait. Un conseil de guerre semblait le tribunal le plus convenable ; mais on lui imputait des malversations , des concussions, des crimes de pécutat, dont les maréchaux de France ne sont pas juges. Le comte de Lalli avait d'abord formé ses plaintes; ainsi ses adversaires ne firent en quelque sorte que récriminer. Ce procès était si compliqué , il fallait faire venir tant de témoins, que le prisonnier resta quinze mois à la Bastille sans être interrogé, et sans savoir devant quel tribunal il devait répondre. «C'est là , disaient quelques jurisconsultes , le triste destin des citoyens d'un royaume célèbre pnr les armes et parles arts, mais qui manque encore de bonnes lois, ou plutôt chez qui les sages lois anciennes sont quelquefois oubliées. •
Le jésuite Lavaur était alors à Paris : il demandait au gouvernement une modique pension de quatre cents francs pour aller prier Dieu le reste de ses jours au fond du Périgord où il était né.^ Il mourut , et on lui trouva douze cent cinquante mille livres dans sa cassette, en or, en diamans, en lettres de change.
Cette aventure d'un supérieur des mis-
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sions de l'Orient , et la banqueroute de trois millions que fit en ce temps-là le «supérieur des missions de l'Occident , nommé La Valette, excitèrent dans toute la France une indignation égale à celle qu'on inspirait contre Lalli , et fut une des causes qui produisirent enfin l'abolissement des jésuites : mais en môme temps la cassette de Lavaur prépara la perte de Lalli. On trouva dans ce cofTre deux mémoires , l'un en faveur du comte» l'autre qui le chargeait de tous les crimes. Il devait faire usage de l'un ou de l'autre de ces écrits , selon que les affaires tourneraient. De ce couteau tranchant à double lame , on porta au procureur général celle qui blessait l'accusé. Cet homme du roi fit sa plainte au parlement contre le comte, de vexations, de concussions, de trahisons , de crimes de lèse-majesté. Le parlement renvoya l'affaire au châtelet en première instance; et bientôt après des lettres patentes du roi renvoyèrent à la grand'châmbre et à la tournelle assemblées • la connaissance de tous les délits commis dans l'Inde , pour être le procès fait et parfait aux auteurs desdits délits, selon la rigueur des ordonnances. » Le mot de justice conviendrait mieux peutêtre que celui de rigueur.
Comme le procureur général avait inséré dans sa plainte les termes de crimes de hante trahison, de lèse-majesté, on refusa un conseil à l'accusé. Il n'eut pour sa défense d'autre secours que lui-même. On lui permit d'écrire : il se servit de cette permission pour son malheur. Ses écrits irritèrent encore ses adversaires , et lui en firent de nouveaux. Il reprochait au comte d'Aché d'avoir été cause de la perte de l'Inde , en ne restant pas devant Fondichéri. Mais ce chef d'escadre avait préféré de défendre les îles de Bourbon et de TVancc contre une invasion dont sans doute il les croyait menacées. 11 avait combattu trois fois contre la flotte anglaise, et avait été blessé dans ces trois batailles. M. de Lalli fesait des reproches sanglans au chevalier de Soupire, qui lui répondit, et qui déposa contre lui avec une modération aussi estimable qu'elle est rare.
Enfin , se rendant à lui-même le témoignage qu'il avait toujours fait rigoureusement son devoir, il se livra avec la plume aux mêmes emportemens qu'il avait eus quelquefois dans ses discours. Si on lui eût donné un coneeil, 5es dé-
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fenses auraient été plus circonspectes; mais il pensa toujours qu'il lui suffisait de se croire innocent. Il força surtout M. de Bussy à lui faire une réponse , et cette réponse d'un homme en faveur duquel l'opinion s'était alors déclarée , paraissant quelques jours avant le jugement, ne pouvait manquer de faire effet sur des esprits déjà prévenus. LalJi, qui tant de fois avait prodigué sa vie , et que M. de Bussy affectait de soupçonner de manquer de courage , en avait trop en insultant tous ses adversaires dans ses mémoires. C'était se battre seul contre une armée : il n'était guère possible que cette multitude ne l'accablât pas ; tant les discours de toute une ville font impression sur les juges, lors même qu'ils croient être en garde contre cette séduction.
Par une fatalité singulière , et qui ne se voit peut-être qu'en France , le ridicule se mêle presque toujours aux événemea»
funestes. C'était un très grand ridicule en effet de voir des hommes de paix, qui n'étaient jamais sortis de Paris que pour aller à leurs maisons de campagne, interroger, avec un greffier, des officiers généraux de terre et de mer, sur leurs opérations militaires.
Les membres du conseil marchand de Pondichéri , les actionnaires de Paris, les directeurs de la compagnie des Indes, les employés, les commis , leurs femmes, leurs parens, criaient aux juges et anx amis des juges contre le commandant d'une armée qui consistait à peine en mille soldats. Les actions étaient tombées parce que le général était un traître, et que l'amiral s'était allé radouber au lieu de livrer un quatrième combat naval. On répétait les noms de Trichenapali , de Vandavachi, de Chétoupct. Les conseillers de la grand'châmbre achetaient de mauvaises cartes de l'Inde, où ces places ne se trouvaient pas
On fesait un crime à Lalli de ne s'être pas emparé de ce poste, nommé Chétoupet , avant d'aller à Madras. Tous les maréchaux de France assemblés auraient eu bien de la peine à décider de si loin si on devait assiéger Chétoupct ou non ; et on portait cette question à la grand'châmbre ! Les accusations étaient si multi
* On prétend qu'un de* juge* demanda à une personne de la famille de M. de Lalli »i Pondis fhéri était hien à deux cent» ïicuc» d« Paru.
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pliées, qu'il n'était pas possible que, parmi tant de noms indiens, un juge de Paris ne prît souvent une ville pour un homme , un homme pour une ville.
Le général de terre accusait Je général de mer d'être la première cause de la chute des actions, tandis que lui-même était accusé par tout le conseil de Pondîchérî d'être Tunique principe de tous les malheurs.
Le chef d'escadre fut assigné pour être ouï. On l'interrogeait, après serment de dire la vérité, pourquoi il avait mis le cap au sud, au lieu de s'être embossé au nord-ouest, entre Alamparvé et Goudelour? noms qu'aucun Parisien n'avait entendu prononcer auparavant. Heureusement il n'avait point de cabale formée contre lui. . »• .
A. l'éçard du général Lalli , on le chargeait d avoir assiégé Goudelour au lieu d'assiéger d'abord Saint-David; de n'avoir pas marché aussitôt à Madras; d'avoir évacué Je poste deChcringan; de n'avoir pas envoyé trois cents hommes de renfort noirs ou blancs, à Mazulipatan ; d'avoir capitulé à Pondichéri , et de n'avoir pas capitulé *.
Il lut question de sa voir si M . de Soupire, maréchal de camp, avait continué ou non le service militaire depuis la perte de Cangivaron, poste assez inconnu à la tournellc. 11 est vrai qu'en interrogeant Lalli sur de tels faits, on avait soin de lui dire que c'étaient des opérations militaires sur lesquelles on n'insistait pas; mais on n'en tirait pas moins des inductions contre lui. A ces chefs d'accusation, que nous avons entre les mains , en succédaient d'autres sur sa conduite privée. On lui reprochait de s'être mis en colère contre un conseiller de Pondichéri, et d'avoir dit à ce conseiller, qui se vantait de donner son sang pour la compagnie : « Avez-vous assez de sang pour fournir
* Le maréchal Xeith disait & une impératrice de Russie ; « Madame, ci vous envoyez en Allemagne nn général traître et lâche , voua pouvez le taire pendre à «on retour. Mai* «'il n'est qu'inc-.pable ^ ,tant Pi" pour vou« ; pourquoi l'avez-vous choisi? c'est votre faute; fl a fait ce qu'il a pu, voua lui deve* enoore dea remereîmens. » Ainai , quand on aurait prouvé que Lalli était incapable, ce qu'on était encore bien loin de prouver, puisqu'il avait eu du auccèa tant qu'il n'avait pas manqué de troupes et d'argent , tant qu'on lui avait obéi, il »Urait encore été très injujte de le
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du boudin aux troupes du roi qui manquent de pain ? » (n° 74.)
On l'accusait d'avoir ait des sottises à un autre conseiller, (n* 87.)
D'avoir condamne un perruquier qui avait brûlé de son fer chaud l'épaule d'une négresse , à recevoir un coup du même fer sur son épaule *. (n° 88. )
De s'être énivré quelquefois. ( n° io4« )
D'avoir fait chanter un capucin dans la rue. (n° io5.)
D'avoir dit que Pondichéri ressemblait à un bordel , où les uns caressaient les filles , et où les autres les voulaient jeter par les fenêtres. (n° 106.)
D'avoir rendu quelques visites à madame P.got qui s'était échappée de chei son mari. (n° 108.)
D'avoir fait donner du riz à ses chevaux, dans le temps qu'il n'avait point de chevaux. (n° 11a.)
D'avoir donné une fois aux soldats du punch fait avec du coco. (n° i3i.)
De s'être fait traiter d'un abcès au foie sans que cet abcès eût crevé ; et , si l'abcès eût crevé, il en serait heureusement mort. (n° 147.)
Ces griefs étaient mêlés d'accusations plus importantes. La plus forte était d'avoir vendu Pondichéri aux Anglais ; et la preuve en était que, pendant le blocus, il avait fait tirer des fusées sans qu'on en sût la raison , et qu'il avait fait la ronde la nuit, tambour battant. (n°* i44 et i45.)
On voit assez que ces accusations étaient intentées par des gens fâchés et mauvais raisonneurs. Leur énorme extravagance semblait devoir décréditer les autres imputations. Nous ne parlerons point ici de cent petites affaires d'argent, qui forment un chaos plus aisé à dé~ brouiller par un marchand que par un historien. Ses défenses nous ont paru très plausibles, et nous renvoyons le lecteur à l'arrêt même qui ne le déclara pas con eu ssion n a ire .
11 y eut cent soixante chefs d'accusation contre lui ; les cris du public en augmentaient encore le nombre et le poids: ce procès devenait très sérieux malgré son extrême ridicule ; on approchait de la catastrophe.
Le célèbre d'Aguesscau a dit dans une
*• Cette accusation est très remarquable ; elle prouve quelles idées les gens de Pondichéri ont de la justice, et quelle espèce de témoins onen« tendait.
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de ses mercuriales ) en adressant la parole aux magistrats, en 1714 î« Justes par la droiture de vos intentions , êtcs-vous toujours exempts de l'injustice des préjugés? et n'est-ce pas cette espèce d'injustice que nous pouvons appeler l'erreur de la Tertu, et, si nous l'osons dire, le crime des gens de bien f »
Le terme de crime est bien fort * un honnête homme ne commet point de crime , mais il fait souvent des fautes pernicieuses ; et quel homme , quelle compagnie n'a pas commis de telles fautes?
Le rapporteur passait pour un homme dur, préocupé et sanguinaire. S'il avait mérité ce reproche dans toute son étendue , le mot crime alors n'aurait pas été peut-être trop violent. Il se vantait d'aimer la justice; mais il la voulait toujours rigoureuse, et ensuite il s'en repentait. Ses mains étaient encore teintes du sang d'un enfant (on peut donner ce nom à un jeune gentilhomme d'environ dix-
terminé quinze juges contre dix à faire périr cette victime par la mort la plus affreuse , réservée aux parricides \ Cette scène se passait chez un peuple réputé sociable, dans le temps même où le monstre de l'inquisition s'apprivoisait ailleurs, et où les anciennes lois des temps barbares s'adoucissaient dans les autres états. Tous les princes , tous les peuples de l'Europe eurent horreur de cet clfroyable assassinat juridique. Ce magistrat même en eut des remords; mais il n'en fut pas moins impitoyable dans le procès du comte
Quelques autres juges et lui étaient persuadés de la nécessité des supplices dans les affaires les plus graciables ; on eût dit que c'était un plaisir pour eux. Leur maxime était qu'il faut toujours en croire les délateurs plus que les accusés; et que, s'il suffisait de nier, il n'y aurait jamais de coupables. Ils oubliaient cette réponse
* cinq voix ont done enffi pour condamner an enfant aux supplices accumulé» de la torture ordinaire et extraordinaire, de la langue arrachée avec de« tenaille*, du poing coupé, et d'être jeté dan* le» flamme*. Un enfant ! un périt -fil* d'un lieutenant général cpii avait bien seivi l'étatl et cet événement, plu* horrible que tont ce qu'on a jamaia rapporté ou inventé aux les Cannibale* , s'est usé chea une nation qui pane pour éclairée et
de Tempeseur Julicn-le-Philosophe, qai avait lui-même rendu la justice dan»
Paris : « S'il suffisait d'accuser, il o'y tarait jamais d'innocens. •
Il fallait lire et relire un tas énorme de papiers, mille écrits contradictoires d'opérations militaires, faites dans des lieux dont la position et le nom étaient inconnus aux magistrats; des faits dont il leur était impossible de se former une idée exacte, des incidens, des objections, des réponses qui coupaient à tout moment le fi.1 de l'affaire. Il n'est pas possible que chaque juge examine par lui-même toutes ces pièces : quand on aurait la patience de les lire, combien peu sont es état de démêler la vérité dans cette multitude de contradictions ! on s'en repose resque toujours sur le rapporteur dans es affaires compliquées; il dirige les opinions ; on l'en croit sur sa parole ; la vie et la mort , l'honneur et l'opprobre sont dans sa main.
Un avocat général , ayant lu tontes te* pièces avec une attention infatigable, fut pleinement convaincu que l'accusé devait être absous. C'était M. Séguier, de la même famille que ce chancelier qui se fit un nom dans l'aurore des belles-lettres, cultivées trop tard en France ainsi que tous les arts ; homme d'ailleurs de beaucoup plus d'esprit, et plus éloquent en* core que le rapporteur, dans un goût différent. 11 était si persuadé de l'innocence du comte, qu'il s'en expliquait hautement devant les juges et dans tout Paris: M.Pellot , ancien conseiller de la grand'cham» bre , le juge peut-être le plus appliqué et du plus grand seus, fut entièrement de l'avis de M. Séguier.
On a cru que le parlement, aigri par ses fréquentes querelles avec des officiers généraux chargés de lui annoncer les or» ares du roi ; .exilé plus d'une fois pour sa résistance, et résistant toujours; devenu enfin , sans presque le savoir, l'ennemi naturel de tout militaire élevé en dignité, pouvait goûter une secrète satisfaction en déployant son autorité sur un homme qui avait exercé un pouvoir souverain. Il humiliait en lui tous les commandans.On ne s'avoue pas ce sentiment caché au fond du cœur ; mais ceux qui le soupçonnent peuvent ne se pas tromper.
Le vice-roi de l'Inde française fut, après plus de cinquante ans de services, condamné à la mort à l'âge de soixante et huit ans [1766].
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Quand on lui prononça son arrêt , 1\ xcès de son indignation lut égal à celui de sa surprise. 11 s'emporta contre ses juges , ainsi qu'il s'était emporté contre ses accusateurs; ett tenant à la main un compas qui lui avait servi à tracer des cartes géographiques dans sa prison, il s'en frappa vers le cœur : le coup ne pénétra pas assea pour lui ôler la vie. Réservé à la perdre sur lechafaud, on le traîna dans un tombereau de boue , ayant dans la bouche un large bâillon qui, débordant sur ses lèvres et défigurant son visage, formait un spectacle affreux. U ne curiosité cruelle attire toujours une foule de gens de tout état à un tel spectacle. Plusieurs de ses ennemis vinrent en jouir, et poussèrent l'atrocité jusqu'à l'insulter par des battemens de mains. On lui bâillonnait ainsi la bouche , de peur que sa voix ne s'élevât contre ses juges sur lechafaud, et qu'étant si vivement persuadé de son innocence , il n'en persuadât le peuple. Ce tombereau , ce bâillon soulevèrent les esprits de tout Paris; et la mort de l'infortuné ne les révolta pa>.
(Siècle de Louis XV .)
LA MOTHE HOU DARD. — accusé d'êtbb l'autel a des couplets qui ont fait «anme roussbau. — Cet homme de mœurs si douces, et de qui jamais personne n'eut à se plaindre, a été accusé après sa mort, presque juridiquement, d'un crime énorme , d'avoir composé les horribles couplets qui perdirent Rousseau, en 1710, et d'avoir conduit plusieurs années toute la manœuvre qui fît condamner un innocent. Cette accusation a d'autant plus de poids qu'elle est faite par un homme très instruit de cette affaire, et faite comme une espèce de testament de mort. IV. Boindin , procureur du roi des trésoriers de France, en mourant, en 1762, laisse un mémoire très circonstancié, dans lequel il charge , après plus de quarante années, la Mut lie Iloudard, de l'académie française, Joseph Saurin, de l'académie des sciences, cl Malafaire, marchand bijoutier, d'avoir ourdi toute cette trame, et lcchâtelet et le parlement d'avoir rendu consécutivement les jugemens les plus injustes.
1 0 Si .N . Boindin était en effet persuadé de l'innocence de Rousseau, pourquoi tant larder à la faire connaître? Pourquoi ne pas la manifester au moins immédiatement après la mort de ses ennemis F Pourquoi ne pas donner ce mémoire écrit il 7 a plus de vingt années?
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s* Qui ne voit clairement (lue le mémoire de Boindin est un libelle diffamatoire, et que cet homme haïssait également tous ceux dont il parle dans cette dénonciation laite à la postérité?
5° 11 commence par des faits dont on connaît toute la fausseté. 11 prétend que le comte de Nocé, etN. Melon, secrétaire du régent, étaient les associés de Malafaire, petit marchand joaillier; tous ceux qui les out fréquentés savent que c'est une insigne calomnie; ensuite il coofond K. la Faye, secrétaire du cabinet du roi, avec son fièce le capitaine aux gardes. Enfin comment peut on imputer à un joaillier d'avoir eu part à toute celte manœuvre des couplets?
4° Boindin prétend que ce joaillier et Saurin le géomètre, s'unirent avec la Mothe pour empêcher Rousseau d'obtenir la pension de Boileau , qui vivait encore en 1710. Serait-il possible que trois personnes de professions »i différentes se fussent unies et eussent médité ensemble une manœuvre si réfléchie , si infâme et si dillicile, pour priver un citoyen, alors obscur, d'une pension qui ne vaquait pas, que Rousseau n'aurait pas eue, et à laquelle aucun de ces trois associés ne pouvait prétendre?
5° Après être convenu que Rousseau a*ait fait les cinq premiers couplets, suivis de ceux qui lui attirèrent sa disgrâce, il fait tomber sur la Mothe Iloudard le soupçon d'une douzaine d'autres dans le même goût; et, pour unique preuve de celte accusation , il dit que ces douze couplets, contre une douzaine de personnes qui devaient s'assembler chez \. de Villiers, furent apportés par la Mothe Iloudard lui même chez le sieur de Villiers , une heure après que Rousseau avait été informé que les intéresses devaient s'assembler daus cette maison.
Or, dit-il, Rousseau n'avait pu en une heure de temps composer et transcrire ces vers diffamatoires : c'est la Mothe qui les apporta ; donc la Mothe en est l'auteur. Au contraire, c'est, ce me semble, parce qu'il a la bonne foi de les apporter, (pi 'il ne doit pas être soupçonné de la scélératesse de les avoir faits. On les a je tes .1 sa porte , ainsi qu'à la porte de quelques autres particuliers. U a ouvert le paquet ; il y a trouvé des injures atroces contre tous ses amis et contre lui-même ; il vient en rendre compte : rien n'a plus l'air de l'innocenec.
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6° Ceux qui s'intéressent à l'histoire de ce mystère d'iniquité , doivent savoir
Sue Ton s'assemblait depuis un mois chez . de Villiers, et que ceux qui s'y assemblait étaient , pour la plupart , les mêmes que Rousseau avait déjà outragés dans cinq couplets qu'il avait imprudemment récités à quelques personnes. Le premier même de ces douze nouveaux couplets marquait assez que les intéressés s'assemblaient tantôt au café, tantôt chez de Villiers :
Soti assemblés chef de Villiers , Parmi le* sots troupe d'élite, D'un vil café digne* piliers, Craignex la fureur qui m'irrite.
Je vais vous poursuivre en tous lieux, Vous noircir, vous rendre odieux; Je veux que partout on vous chante :
Vous percer et r.'rc à vos yeux Est une douceur qui m'enchante.
7° Il est très faux que les cinq premiers couplets, reconnus pou rêtred(y Rousseau, ne fissent qu'efiQeurer le ridicule de cinq ou six particuliers, comme le dit le mémoire ; on y voit les mêmes horreurs que dans les autres.
Que le bourreau , par son valet , Tasse un jour serrer le sifflet De Berrin et de sa séquelle ; Que Pécourt, qui fait le ballet, Ait le fouet au pied de l'échelle.
C'est là le style des cinq premiers couplets avoués par Rousseau. Certainement ce n'est pas là de la fine plaisanterie. C'est le même style de tous les couplets qui suivirent.
8° Quant aux derniers couplets sur le même air, qui furent, en 1710, la matière du procès intenté à Saurin , de l'académie des sciences , le mémoire ne dit rien que ce que les pièces du procès ont appris depuis long-temps. 11 prétend seulement que le malheureux qui fut condamné au bannissement, pour avoir été suborné par Rousseau , devait être condamné aux galères , si en effet il avait été faux témoin. C'est en quoi le sieur Boindin se trompe : car, en premier lieu, il eût été d'une injustice ridicule de condamner aux galères le suborné , quand on ne décernait que la peine du bannissement au suborneur; en second lieu , ce malheureux ne s'était pas porté accusateur contre Saurin; il n'avait pu être entièrement suborné. 11 avait fait plusieurs déclarations contradictoires ; la nature de
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sa faute et la faiblesse de son esprit ne comportaient pas une peine exemplaire.
90 W. Boindin fait entendre expressément dans son mémoire que la maison de Noaillcs et les jésuites servirent à perdre Rousseau dans cette aflàire , et que Saurin fit agir le crédit et la faveur. Je sais avec certitude ; et plusieurs personnes vivantes encore le savent comme moi , que ni la maison de Noaiiies ni les jésuites ne sollicitèrent. La faveur fut d'abord tout entière pour Rousseau : car, quoique le cri public s'élevât contre lui, il avait gagné deux secrétaires d'état, M. de Ponte bartrain et M. Voisin, que ce cri public n'épouvantait pas. Ce fut sur leurs ordres, en forme de sollicitations, que le lieutenant criminel Le Comte décréta et emprisonna Saurin, l'interrogea, le confronta, le récola, le tout en moins de vingt'-quatre heures, par une procédure précipitée. Le chancelier réprimanda le lieutenant-criminel sur cette procédure violente et inusitée.
Quant aux jésuites, il est si faux qu'ils se fussent déclarés contre Rousseau, qu'immédiatement après la sentence contradictoire du chàtelet, par laquelle il fut unanimement condamné, il fit une retraite au noviciat des jésuites , sous la direction du père Sanadon , dans le temps qu'il appelait au parlement. Cette retraite chez les jésuites prouve deux choses; la première, qu'ils n'étaient pas ses ennemis ; la seconde , qu'il voulait opposer les pratiques de la religion aux accusations de libertinage que d'ailleurs on lui suscitait. 11 avait déjà fait ses meilleurs psaumes , en même temps que ses épigrammes licencieuses , qu'il appelait les gioria fatri de ses psaumes, et Danchet lui avait adressé ces vers :
A te masquer habile, Traduis tour à toux Pétrone à la ville, David a la cour, etc.
Il ne serait donc pas étonnant qu'ayant pris le manteau de la religion, comme tant d'autres, tandis qVil portait celui de cynique , il eût depuis conservé le premier, qui lui était devenu absolument nécessaire. On ne veut pas tirer aucune conséquence de cette induction; il n'y a que Dieu qui connaisse le cœur de l'homme.
io« Il est important d'observer que pendaut plus de trente années que. la Mothe