‹ Dictionnaire historique des événemens remarquablesChapitre 98 sur 183 · NAR · texte numérisé non relu

NAR

fut (né sous lui. H. de Spaar m'a dit aue le roi sauta légèrement sur un autre cheval , en disant : « Ces gens-ci me font faire mes exercices ; • et continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence d'esprit. Après trois heures de combat , les retranchemens furent forcés de tous côtés. Le roi poursuivit la droite jusqu'à la rivière de Narva., avec son aile gauche., si Ton peut appeler de ce nom environ quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards ; la rivière fut en un moment couverte de morts. Les autres désespérés retournèrent à leur camp, sans savoir où ila allaient. Ils trouvèrent quelques baraques derrière lesquelles ils se mirent : là ils se défendirent encore, parce qu'ils ne pouvaient pas, se sauver. Mais enfin leurs généraux Dolgorouky, Gollofkin, Fédérowitz, vinrent se rendre au roi , et mettre leurs armes à ses pieds. Pendant qu'on les lui présentait, arriva le duc de Croi, général de l'armée , qui venait se rendre lui-même avec trente officiers.

(') Charles reçut tons ces prisonniers d'importance avec une politesse aussi aisée et un air aussi humain que s'il leur eût fait dans sa cour les honneurs d'une fête. Il ne voulut garder que les généraux. Tous les officiers subalternes et les soldats furent conduits désarmés j usqu'à la rivière de Narva : on leur fournit des bateaux pour la repasser . et pour s'en retourner cher eux. Cependant la nuit s'approchait ; la droite des Moscovites se battait encore. Les Suédois n'avaient pas perdu six cents hommes. Dix-huit mille Moscovites avaient été tués dans les retranchemens; un grand nombre était noyé ; beaucoup avaient passé la rivière; il en rcslait encore assez dans le camp pour exterminer jusqu'au dernier Suédois. Mais ce n'est pas le nombre des morts , c'est l'épouvante de ceux qui survivent , qui fait perdre les batailles. Le roi profita du peu de jour qui restait pour saisir l'artillerie ennemie. Il se posta avantageusement entre leur camp et la ville : là il dormit

3uelques heures sur la terre , enveloppé ans son manleau , en attendant qu'il pût Tondre, au point du jour, sur l'aile gauche des ennemis, qui n'avait point encore été tout à fait rompue. A deux

(*) Copié par le P. Barre, tome IX.

NAR a;i

heures du matin, le général Vede, qui commandait cette gauche, ayant su le gracieux accueil que le roi avait fait aux autres généraux , et comment il avait renvoyé tous les officiers subalternes et les soldats, l'envoya supplier de lui accorder la même grâce. Le vainqueur lui fit dire qu'il n'avait qu'à s'approcher à la tête de ses troupes , et venir mettre bas les armes et les drapeaux devant lui. Ce général parut bientôt après avec ses Moscovites , qui étaient au nombre d'environ trente mille. Ils marchèrent tête nue, soldats et officiers , à travers moins de sept mille Suédois. Les soldats, en passant devant le roi, jetaient à terre leurs fusils et leurs épées; et les officiers portaient à ses pieds les enseignes et les drapeaux. Il fit repasser la rivière à toute cette multitude , sans en retenir un seul soldat prisonnier. S'il les avait gardés, le nombre des prisonniers eût été au moins cinq fois plus grand que celui des vainqueur*.

Alors il entra victorieux dans Narva , accompagné du duc de Croi et des autres officiers généraux moscovites. Il leur fit rendre à tous leurs épées; et, sachant qu'ils manquaient d'argent, efrque les marchauds de Narva ne voulaient point leur en prêter, il envoya mille ducats au duc de Croi , et cinq cents à chacun des officiers moscovites , qui ne pouvaient se lasser d'admirer ce traitement dont ils n'avaient pas même d'idée. On dressa aussitôt à Narva une relation de la victoire pour l'envoyer à Stockholm et aux alliés de la Suède ; mais le roi retrancha de sa main tout ce qui était trop avantageux pour lui et trop injurieux pour le czar. Sa modestie ne put empêcher qu'on ne frappât à Stockholm plusieurs médailles pour perpétuer la mémoire de ces événemens. Entre autres on en frappa une qui le représentait d'un côté, sur un piédestal, où paraissaient enchaînés un Moscovite , un Danois , un Polonais; de l'autre était un Hercule armé de sa massue, tenant sous ses pieds un Cerbère, avec cette légende : Trei uno àontudit ietu.

Parmi les prisonnier» faits à la journée de JJarva , on en vit un qui était un grand exemple des révolutions de la fortune. 11 était fils aîné et héritier du roi de Géor- . gie ; on le nommait le ùzarafiê Arlschctou. Ce titre de ozarafis signifie prince , ou III.-* du c?.ar, chez tous les Tarlares comme en Moscovic; car le mot de czar ou tzar voulait dire roi chez les anciens

a7a NEU

Scythes, dont tous ces pennies sont descendus, et ne vient point des Cèsttri de Borne > si long temps inconnus à ce* barbares. Son père Mit telle* ki , czar et maître de la plus belle partie des pays qui sont entre les montagnes d'Ararat et les extrémités orientales de la mer If oire , avait été chassé de son royaume par ses propres sujets en 1688 , et avait choisi de se jeteT entre les bras de l'empereur de Mosco* vie, plutôt que de récourir à celui des Turcs. Le fils de ce roi, âgé de dix-neuf ans, voulut suivre Pierre-ïè-Grâtod dans son expédition contre les Suédois, et fut bris en combattant par quelques soldats finlandais, qni l'avaient déjà dépouillé, et qui allaient le massacrer. Le comté Rcnschild l'arracha de leurs mains, lui fit donner un habit, et le présenta à son maître. Charles l'ehvoya à Stockholm, où ce prince malheureux mourut quelques années après. Le roi ne put s'empêcher, ert le voyant partir, de l'aire tont haut, devant ses officiers, une réflexion naturelle sur l'étrange destinée d'un prince asiatique, né au pied du mont Caucase t qui allait vivre captif parmi les glaces de la Suède ? « C'est, dit-il, comme si j'étais un jour prisonnier chez les Tartares de Crimée. » Ces paroles ne firent alors aucune impression ; mais dans la suite on ne s'en souvint que trop, lorsque l'événement en eut fait une prédiction.

{Histoire de Châties XII. ) ÎŒUHOFF (le baron de). — sa fait soi ns l'île DKcoasK.(i5mars 1760.) — A peine les Corses se furent-ils mis en république sous les ordres de la vieige , qu'un aventurier de la Basse Allemagne vint se faire roi dé Corse sans la consulter ; c'était un pauvre baron dé Westphalie, nommé Théodore Neuhoh", frère d'une dame établie en France à la cour de la duchesse d'OrléanS. Cet homme, ayant voyagé en Espagne, et ayant eu quelque intelligence avec un envoyé de Tunis, passa lui-même en Afrique , persuada le bey qu'il pourrait lui soumettre la Corse , si le bey voulait donner seulement un vaisseau dé dix canons, quatre mille fusils, mille sequins et quelques provisions. La régence de Tunis fut assez simple pour les donner. Il arriva à Livourne sur un bâtiment qui portait un faux pavillon anglais , vendit le vaisseau, et écrivit aux chefs des Corses que , si on voulait le choisir lui-même pour roi , il promettait de chasser les Gé-

Page 1