‹ Dictionnaire historique des institutions (volume 2)Chapitre 187 sur 300 · F EN ERRES · texte numérisé non relu

F EN ERRES

El.OQUENCE. — L'éloquence a exercé à toutes ies époques une si grande influence sur les instituions de la France qu'il est nécessaire d'en parler dans un

344 ÉLO

Dictionnaire des Institutions. Si l'on entend par éloquence la puissance d'être » fortement ému et de communiquer son émotion par la parole, on conçoit que l'éloquence a pu se rencontrer a toutes les époques ; mais elle n'a son développement complet que dans les siècles oh la langue est complètement formée. On doit donc distinguer deux époques principales dans I histoire de l'éloquence française : 1° l'époque oii l'orateur ne disoose pas encore d'une langue arrêtée dans ses formes et oîi les plus beaux mouvements de l'éloquence ne sont qu'imparfaitement exprimés ; 2° l'époque où la langue dans toute sa pureté , se prête à tous les développements de l'art oratoire. Ce second âge de l'éloquence se place pour la France aux xvtt* et xvut* siècles; il appartient plutôt à l'histoire littéraire qn'à l'histoire politique. Il importe surtout dans ce Dictionnaire d'insister sur l'éloquence politique au moyen âge. L'Histoire de l'éloquence française , par M Gérusez, fournit sur ce sujet de curieux documents dont je ferai usage.

Pendant longtemps l'éloquence a été en France tout ecclésiastique. C'était au nom de Dieu que Pierre l'Ermite et Urbain II appelaient les chrétiens à la croisade; saint Bernard devait à l'autorité religieuse de sa vie et à l'étude dea Ecritures celte puissante éloquence qui faisait craindre aux mères et aux épouses de voir leurs enfants et leurs maris entraînés par la voix de l'orateur sacré.

L'éloquence politique ne se sépara de l'éloquence religieuse, et ne prit quelque essor qu'à l'époque où le gouvernement commença à échapper au clergé, c'est-àdire sous le règne de Philippe le Bel. C'est en effet vers ce temps que se placent les premiers monuments de l'éloquence politique. Elle est encore bien grossière : mais déjà elle intéressé l'histoire. Ou est tenté de reconnaître la main de Pierre Flotte ou de Guillaume de Nogaret dans la réponse qu'un des légistes de Philippe le Bel opposa aux prétentions de Boniface VIII. « Avant qu'il y eût des clercs , dit cette réponse , le roi de France avait la garde de son royaume; il pouvait rendre des décrets , prendre des précautions contre les embûches de ses ennemis, et enlever à ses adversaires les moyens de compromettre le roi et le royaume luimême ; c'est pour cela que le roi qui t è-

5 ne maintenant a empêché de faire sortir u royaume les chevaux . les armei , l'argent et toute autre ressource semblable, de peur que les armes ne tonifiassent entre les mains dea méchants et ne fusssent employées contre la France. »

ÉLO

1/auteur demande ensuite : « Est-ce pour les clercs seuls que ie Christ est mort et qu'il est ressuscité t non. N'y a-t-il que les clercs seuls qui aient faveur auprès du Seigneur et gloire dans l'autre monde ? non, mille fois non. Aucune différence n'est établie entre ceux qui croient, entre ceux qui font le bien par foi et par charité; tous ils ont devant eux la récompense éternelle.» « Vous empêchez, dit-il ailleurs , vous vicaires de Jésus-Christ, de payer le tribut à César ; vous frappez d'unathème les clercs qui voudraient servir l'autorité civile; mais vous ne les empêchez pas de donner à des histrions t<»ui l'argent qu'ils demandent, de négliger les pauvres et de faire des dépenses excessives en robes , chevaux , repas et dans toutes les autres pompes du siècle. » Outre l'intérêt historique qui s'attache à ce morceau , il y a une certaine force oratoire dans les dernières phrases.

U y eut , au xiv* siècle , une circonstance où l'éloquence politique dut avoir un intérêt puissant; ce fut lorsque les états généraux de la langue d'oil entreprirent la réforme du royaume pendant la captivité du roi Jean (I3SQ). Dans leur manifeste, les états exposent tous les motifs qui doivent donner plus d'autorité à leurs paroles. « Il est bien à noter, disent-ils, quels sont ceux qui donnent conseil ; ce sont ceux qui ont tout leur honneur et le leur i leur bien) au royaume de France: gens de conscience, de grande haute s se , de grande sapience et fidélité, de divers paya du royaume. Il est fait mention que depuis que ces guerres commencèrent, il n'y eut ai grande quantité de prélats , d'abbés , de nobles . de gens des bonnes villes de la langue d'oil, comme il y a eu à cette fois, ni autant de sages hommes ; car les plus sages de tous les pays y ont été envoyés et tous ont été d'accord , et par ce peut-on clairement voir et juger que ceux qui ont gouverné, qui sèment et font semer par leurs amis , que ce conseil a été donné parenrie, par vieille haine et par ambition d'avoir les offices , ont mal fait et contre vérité; car chacun peut savoir la prud'hommie et loyauté qui est en si grand nombre de gens et tous de si grande autorité, et en vérité ils croient fermement que M. le duc ( le dauphin ) a toute sûreté et confiance de leur bien et loyauté. »

Dans les troubles qui ensanglantèrent les premières années du xv« siècle, ies maisons de Bourgogne et d'Orléans appelèrent au secours de leur parti l'éloquence des clercs. A l'occasion du meurtre de Louis d'Orléans ( 1407) , Jean Peiit

ËLO

ËLO 345

soutint la détestable doctrine du meurtre politique. Il prétendit qu'on pouvait luer les conseillers d'un roi quand ils le portaient au mal. « Si le roi, dit-il, ne peut agir librement, alors il faudra, non plus se soumettre à la lettre de la toi , mais à son esprit, et cet esprit est, qu'avant tout , il faut le défendre. Je regarde les lois dessus dites, qui me défendent port d'armes sans licence de mon dit roi généralement et qui me défendent que je ne prenne l'autorité d'occire aucun; que dois-je faire pour garder le sens littéral d'icelles lois ? Dois-je laisser mon dit roi en si grand péril de mort ? nenny. Ains (mais) dois défendre mon dit roi et occire le tyran , et pour ce je ne dois pas être puni, mais guerdonné ( récompensé ) , car je fais œuvre méritoire et ne tends qu'à bonne fin , c'est à savoir à la fin pourquoi icelles lois furent faites, Et pour ce dit monseigneur saint Paul .- Littera occidit ; charitas autem xdificat.

(La lettre tue, la charité au contraire vivifie.) »

Gerson , qui attaqua Jean Petit et fit condamner sa doctrine, ne parle que d'après l'impulsion de son cœur. Un autre orateur, l'abbé de Cérisi, fut opposé

Bar la famille d'Orléans à la faction de ourgogne : « Hélas ! s'écrie cet orateur, ce serait peu de bien et heureuse té être fils et frère du roi , si cette mort si cruelle était mise en oubli sans réparation , attendu que celui qui le fit occire le devait aimer comme son frère, car en la sainte Écriture, les neveux et cousins germains sont appelés frères , comme il appert, au livre de la Genèse , d'Abraham qui dit à Loth son neveu :

Qu'il n'y ait pas de différend entre toi et moi ; car nous sommes frères. » Puis vient une comparaison du duc de Bourgogne avec Cain : * Car ainsi que Gain mu par envie occit son frère , pour ce que notre Seigneur avait reçu ses dons et sacrifices, et il n'avait point les siens regardé, et pour ce il machina en son cœur comment il pourrait occire son frère , en telle manière notre partie adverse, c'est à savoir le duc de Bourgogne, mû par envie de ce que mondit seigneur d'Orléans était agréable au roi , machina en son cœur sa mort, et finalement le fit cruellement et traîtreusement occire. »

S'il s'agissait ici de cette éloquence qui est renfermée dans un trait, et qui s'échappe de l'âme pour aller à l'àme , nous n'oublierions pas Jeanne d'Arc et les admirables réponses qu'elle opposait à ses juges; mais nous cherchons surtout l'éloquence politique. Le Quadriloge d'Alain Chartier en fournit quelques

exemples. L'auteur présente dans cet ouvrage la France affligée et s'adressant à ses propres enfants dont elle a cruelle ment à souffrir : » 0 hommes , s'écriet-elle, hommes fourvovés du chemin de bonne connaissance, féminins de courage et de mœurs , lointains de vertus , foi lignés de la constance de vos pères , qui pour délicieusement vivre choisissez à mourir sans honneur, quelle musardie ou chetiveté de cœur vous tient les mains ployees et les volontés abattues ? » La patrie se plaint de l'ingratitude et de Pégoïsn.e des Français : « Dure chose est à moi , que ainsi me convient plaindre; mais plus dure et de moindre reconfort, que vous qui me devez soutenir, défendre et relever, êtes adversaires de ma prospérité. Mes anciens ennemis me guerroient en dehors parfea et de glaive , et vous en dedans me guerroyez par vos convoitises et mauvaises ambitions Les naturels ennemis quièrent ( cherchent) me ôter la liberté, pour me tenir en leur misérable subjection , et vous m'asservisse z à l'usage de vos désordres et lâchetés , en cuidant ( croyant ) demeurer délivrés des dangers et périls de ma fortune, m

L'éloquence politique a besoin de liberté; étouffée par le despotisme de Louis XI et de ses successeurs , elle ne reparaît qu'à l'époque des guerres de religion. Le chancelier de L'Hôpital et quelques autres magistrats , belles âmes , dit Montaigne , frappées à l'antique marque, exprimèrent des sentiments élevés, auxquels il ne manque qu'un style plus pur. L'Hôpital recommandait la tolérance .m Qu'est il besoin de tant de bûchers et de tortures ? garni3 de vertus et munis de bonnes mœurs , résistez à l'hérésie. » Ce grand magistrat faisait avec autorité l'éloge des états généraux : « Sire , disait-il à Charles IX. n'écoutez pas ceux oui prétendent qu'il n'est point de la dignité royale de convoquer les états.

Qu'y a-t-il de plus digne d un roi que de donner à tous ses sujets permission d'exposer leurs plaintes en liberté, publiquement et en un lieu oh ne puissent se glisser l'artifice et l'imposture? Dans ces assemblées les souverains sont instruits de leurs devoirs ; on les engage à diminuer les anciennes impositions ou à n'en pas mettre de nouvelles, à retrancher cesdépensus superflues qui ruinent l'État , à n'élever à l'épiscopat et autres dignités ecclésiastiques que des sujets dignes de les remplir : devoirs négligés aujourd'hui , parce que les rois ne voient et n'entendent que par les oreilles d'autrui. » Le même magistrat s'élevait jns-

Z'iG ÉLO

qu'à l'éloquence lorsque Taisant allusion a hes ennemis qui s'irritaient de sa sagesse et de na modération et aspiraient au moment où ils seraient délivrés de <*et auUrr C'aton le censeur, comme l'appelait Brantôme, il s'exprimait ainsi :

• Je sais bien que j'aurai beau dire; je ne désarmerai pas la haine de ceux que na vieillesse ennuie. Je leur pardonnerais d'être si impatients, s'ils devaient gagner au change ; mats quand je regarde tout autour de moi, je serais bien tenté de leur répondre, comme un bon vieil homme d'évèque qui portait comme moi nue longue barbe blanche et qui la montrant disait : Quand cette newe sera fondue, il n'y aura fdus que de la ooue. »

Malheureusement l'éloquence du barreau , comme celle de la chaire 7 était presque toujours gâtée à cette époque par une érudition uédantesque. m Procureurs , disait Achille de Harlay dans une de ses mercuriales , Homère vous apprendra votre devoir dans son Odyssée an livre 11, et Kustaihe, en son commentaire, vous dira comment vous devez vous conduire avec vos client*, n Je n'insisterai pas sur l'éloquence de la chaire à l'époque de la Ligue. Triste mélange de licence et de bouffonnerie , elle n'était que la parodie de l'éloquence sacrée. Si l'on veut tiouver l'éloquence à cette époque, il faut la chercher dans les ouvrages de Montaigne et de La boétie. C'est la que l'on admire ces braves formes de s'exprimer si vives et si profondes , pour me servir des paroles de Montaigne. Veut il ( aractériser l'énergie de l'homme de cœur, Montaigne le mo»-

e qui « tombe obstiné en son courage; qui , uour quelque danger de la mort iMne , ne relà» lie aucun point de sou assurance; regarde encore, en rendant l'àme , son ennemi d'une vue ferme et dédaigneuse; est battu, non pas de nous , maifi de la fortune; est tué sans être vaincu. >» Avec quelle "vive éloquence il exalte la gloire des guerriers qui se sacrifient pour leur patrie! Le lieu commun disparaît devant ee tour ingénieux : «< Il y a des pertes triomphantes à l'envi des victoires , et ces quatre victoires, sœurs de Salamine, de Platée , de Mveale et de Sicile . n'osèreut opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la déconfiture du roi l.éonidas ex des siens au pas des Thermop\l»'S. »

L'éloquence politique reparaît dans la Satire Mênippce, surtout dans la harangue d'Aubray, ora'eur du tiers étal. Il .race en la terminant un tableau énergique du misérable état de sa patrie.

« O France! s'écrie-t-il , Paris, qui n'est

Page 1