‹ Dictionnaire historique des institutions (volume 2)Chapitre 4 sur 300 · ÉTAT DES TERRES · texte numérisé non relu

ÉTAT DES TERRES

Èlot des terres sous la domination barbare. — L'état des terres est toujours corrélatif à l'état des personnes. La conquête du v* siècle avait créé en Gaule une distinction profonde entre les terres allodiales et les bénéfices. Je ne parle pas des terres tributaires, pour lesquelles les colons payaient le cens. Elles ne constituaient pas une véritable propriété. Le nom d'alleu (all-od, toute propriété, terre possédée en toute propriété) désignait les terres qui, aussitôt après la conquête , avaient été tirées au sort et partagées entre les vainqueurs. Da là leur venait encore le nom de sortes barbaricœ. On les

1. Voy., dans ce Dictionnaire, les articles Assemblées politiques, Communes, État tiers), Etats généraux, Municipalité. — Les ouvrages de M. Aug. Thierry, principalement ses Lettres sur l'histoire de France, l'Introduction aux récits des temps mérovingiens et son Histoire du tiers état, sont les ouvrages les plus utiles à consulter pour l'histoire des communes et du tiers état en France. Les trois premiers volumes des Documents relatifs à l'histoire du tiers état, ont paru dans la collection des Documents inédits, publiés sous les auspices du ministère de l'imtroction yiblique ; ils comprennent les documents relatifs à la commune d'Amiens.

ETAT DES TERRES. n

appelait aussi terres saliques, du mot sala (maison). Uahriman campait dans son alleu entouré de ses compagnons d'armes et y était presque souverain. L'alleu était donc, dans le principe, la terre par excellence ; il né payait pas les taxes ordinaires , n'imposait que l'obligation de prendre les armes en cas de guerre générale ou landtvehr, et donnait à chaque grand propriétaire une autorité presque absolue dans ses domaines. Mais les avantages mêmes des alleux causèrent leur ruine ; les propriétaires de ces terres restèrent isolés, et, dans un temps de confusion et de violence, où la loi était sans force pour garantir la propriété, cet isolement les exposa à des attaques. La plupart furent obligés de se mettre sous la protection d'un seigneur plus puissant ; on appela cet usage mainbour, mundeburge ou recommandation. Peu à peu les alleux disparurent, et, dans la suite, on regarda comme une anomalie l'existence d'une de ces terres dont le propriétaire était presque souverain ; on les appela royaumes. Telle est l'origine de la tradition sur le royaume d' Yvetot1.

Les bénéfices, au contraire, gagnèrent autant que perdirent les alleux. Le bénéfice ou terre accordée en récompense d'un service rendu dans la guerre n'avait été d'abord concédé que temporairement. Le leude, qui le recevait, était tenu au service militaire, en cas de fehde ou guerre privée , aussi bien qu'en cas de landwher *ou guerre générale. II avait à payer certaines redevances pour su terre, et, à des époques déterminées, il devait comparaître à la cour du chef de guerre ou kœnig, et lui rendre, en qualité de ministerialis, certains offices presque servîtes. Le leude qui manquait à ces obligations pouvait être privé de son bénéfice ; mais peu à peu l'aristocratie des leudes conquit l'indépendance. Dès 560, C Iota ire I" reconnut, par la loi désignée sous le nom de prescription trentenaire, que l'occupation d'un bénéfice pendant trente ans en conférait la propriété. Peu de temps après le traité d'Andelot (587), et surtout le champ de mars de Paris (645), assurèrent aux leudes l'inamovibilité et l'hérédité des bénéfices. Dès lors, les leudes for-

t. Voy., dans ce Dictionnaire, les articles Amman, Allbux, BÉKÉrica», Féodalité, Lecoes, M a in boue, Propriété, Yvetot (royaume d'). - Outre le* outrage-* oités plus baut , p. tv, note , on peut consulter l'Histoire du droit d* propriété [on rière en Occident, par M. Bd. Laboulaye (Paris, 1839, »n-a).

x INTRODUCTION.

mèrent une aristocratie territoriale si puissante» que les propriétaires d'alleux aspirèrent à y entrer, et, pour y parvenir, changèrent par la recommandation la nature de leurs terres. Ce fut en vain que Charlemagne lutta contre cette tendance et revendiqua les droits des anciens propriétaires. Après sa mort, l'aristocratie profitant de la faiblesse des rois , usurpa tous les droits de souveraineté , couvrit la France de forteresses, et attacha le pouvoir à la possession du sol. Ainsi naquit la véritable féodalité.

Importance de la terre dans le régime féodal — Le système féodal consiste surtout, comme l'a très-bien remarqué M. Guizot, dans la confusion de la propriété et de la souveraineté. De là l'importance attachée à la terre féodale ou fief. Les garanties les plus minutieuses en assurent l'intégrité. Elle est inaliénable et indivisible; l'aîoé seul en hérite et la transmet de mâle en mâle. De là le droit d aînesse ; l'exclusion des filles du droit de succession -, de là ces coutumes gui, comme le retrait lignager, réservaient le droit du seigneur sur la terre. La plupart des droits ou devoirs féodaux : hommage, relief, mainmorte, aubaine, épave, bris, étaient une conséquence de la possession du sol et avaient pour but de la constater et de la garantir. Les croisades portèrent une première atteinte à cette propriété exclusive de la terre par les familles nobles. Les seigneurs, partant pour des contrées lointaines , furent obligés d'aliéner une partie de leurs domaines; ils les vendirent souvent à des vilains qui* à force d'économie et de travail, avaient amassé quelque argent. La richesse mobilière, créée par l'industrie , commença ainsi à compter à côté de la richesse immobilière créée par la conquête.

État des terres depuis, le mv siècle. — Pendant la période monarchique, du xiii* au xviii* siècle, les vilains purent acheter des terres nobles et des francs-fiefs, en payant à la couronne une redevance qu'elle avait soin de stipuler, et qui faisait partie de ses domaines. Malgré les immunités dont continuèrent de jouir les terres nobles et les biens- de mainmorte, il y eut possibilité pour tous les citoyens d'arriver à la propriété. Enfin la révolution de 4789, en imposant les mêmes charges à toutes les propriétés , a donné une nouvelle consécration au principe d'égalité. En même temps la vente des biens nationaux et i'abolition des prérogatives féodales contribuèrent encore à la division de la propriété. Les majorais et le droit d'aînesse, qui maintenaient la grande propriété, disparurent. Ainsi,

POUVOIR CENTRAL

la France a passé de la propriété conquise par l'épée à la propriété conquise par le travail. A quelques milliers de Francs mattres du sol et le faisant exploiter par leurs serfs , ont succédé de* millions de propriétaires qui fécondent la terre par leur travail '.

Tour faire respecter la propriété et garantir l'état des personnes, il faut une force publique organisée; c'est le gouvernement. Il se divise en pouvoir central et en pouvoir local.

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