‹ Dictionnaire historique des institutionsChapitre 19 sur 224 · JET · texte numérisé non relu

JET

suite de cet édit, les coll^^ oc autres établissements des jésuites furent fermés. Le pape Clément XI V prononça la suppression des jésuites par un bref du 2i juillet 1773; mais cet ordre fut rétabli en 1814 ( 7 août) par Lie VII. Les jésuites rentrèrent bientôt en Fiance sous le nom de p ères de la foi , et formèrent des établissements à Montrouge près de Paris , à Saint- Aeheul près d’Amiens, à Montmorillon , Bordeaux, Toulouse , Vannes, Besançon , Forcalquier et Soissons. Ces maisons furent fermées à la suite des ordonnances de 1828 ; mais les jésuites n’ont pas cessé d’exister en France, où ils comptent aujourd’hui un grand nombre d'établissements. Ils s’y consacrent , comme autrefois , à la prédication , à renseignement, à la direction spirituelle , à la controverse et aux missions. Les jésuites ont quatre espèces de maisons : i° les maisons professes , qui , d’après leur institut , ne doivent vivre que d’aumônes ; 2° les maisons de probation ou de noviciat : 3° les collèges : 4° les missions. Ces diverses maisons sont divisées en provinces soumises à un supérieur que l’on appelle provincial , et qui relève lui-même du général résidant à Borne. — On a composé un grand nombre d’ouvrages sur l’origine, le caractère et l’histoire des jésuites; mais on ne trouve dans aucun de ces livres une véritable impartialité; ce sont presque toujours des plaidoyers pour ou contre les jésuites .

JET D’EAU. — Les jets d'eau ou fontaines jaillissantes , qui sont un des plus beaux ornements des jardins publics, sont déjà mentionnés au xvtc siècle. De Thou ( livre LXXXVl) parle des jets d'eau ou fontaines artificielles jouant au moyen d’une mécanique dès l’année 1533 ; mais ce fut surtout à l’époque de Louis XIV que l’on perfectionna le mécanisme des eaux jaillissantes.

JETONS. — Les jetons , dont le nom vient de jeter, ont servi primitivement à compter; on n’en fait pas remonter l'usage en France au delà du xiv° siècle. Le plus ancien jeton d’argent du cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale est du règne de Charles Vil. On lit sur quelques-uns de ceux qui ont été frappés pour le règne de Charles VIU : Entendez bien et loyaument aux comptes. Sous Anne de Bretagne : Gardez-vous des mescomptes. Sous Louis Xll : Calcul i ad numerandum reg. jussu Ludov. XII.

Sous quelques rois suivants : qui bien jetera , son compte trouvera. L’usage des jetons pour calculer était si bien établi, dit Millin,que les rois en faisaient

fabriquer des bourses pour être distribuées aux officiers de leurs maisons qui étaient chargés des états de dépense; aux vérificateurs de ces états , et aux personnes qui avaient le maniement des deniers publics. La nature ou l’objet de ces comptes s’exprimait dans les légendes des jetons. On y lisait : Pour V écurie de la reine , sous Anne de Bretagne ; Pour V extraordinaire de la guerre , sous François Ier, etc. Quelquefois ces légendes portaient le nom des cours à l’usage desquelles les jetons étaient destinés : Pour les gens des comptes de Bretagne; gettoirs (ou jetons) aux gens de finances / pro caméra com putorum Bressiæ. On trouve même sur quelques-uns le nom des officiers à qui on les destinait. Ainsi il y en a sur lesquels on lit les noms de Raoul de Refuge , maître des comptes de Charles VII ; de Jean Testa > conseiller et argentier de François 1er ; de Jean de Saint- Am adour, maître d’hôtel de Louis XII; de Thomas Boyer , général des finances sous Charles VIII ; d’Antoine de Corbie , contrôleur sous Henri II. Les villes , les compagnies et les seigneurs particuliers firent aussi fabriquer des jetons à leur nom et pour l’usage de leurs officiers.

On donnait ordinairement des jetons pour étrennes aux rois et aux reines, a l’époque de Henri IV, le roi recevait deux bourses de jetons d’or et la 2'eine deux de jetons d’argent. Sully les offrit, suivant la coutume, en i6Ô0. Ses Mémoires L»nt mention d’étrennes semblables pour les années suivantes. Sully faisait luimême les devises des jetons qu’il présentait au roi.

Jetons historiques. — On a frappé aussi des jetons historiques , dont la série commence à Louis XIU. Le premier de ces jetons a rapport à un acte public et solennel par lequel ce roi consacra sa personne et la France et les mit sous la protection spéciale de la Sainte Vierge. L’un des côtés représente un autel antique, sur lequel est posée la couronne royale; le nom de Louis XIII remplit le panneau carré de l’autel avec cette inscription : Gallia fundata. Au revers es une petite chapelle en forme de ruche avec un essaim d’abeilles, au milieu duquel est le roi; on lit ces mots dans le cercle extérieur : regis ad exemplum. Il parut quelques jetons historiques à l’occasion des enfants qu’eut le même prince après vingt-deux ans de mariage. Mais ces jetons se multiplièrent principalement sous Louis XIV. Le plus ancien de son règne est relatif à sa première éducation ; les autres sont destinés à rappeler les

événements Aes plus remarquables de son règne. 11 parut, à Paris, en 1693, une Histoire de Louis le Grand par les médailles ^ emblèmes , devises , jetons, etc., par Claude-François Menesirier.

Jetons de présence . — En 170(, le roi accorda aux academies des jetons d’argent qui se distribuaient chaque jour d’assemblée aux membres présents. Pendant longtemps les départements du trésor royal , des parties casuelles ( voy. ce mot) /de la guerre, de la marine , etc., eurent aussi leurs jetons. L'Académie des inscriptions était chargée d’en composer le dessin et les devises. L’usage s’établit peu à. peu de donner dans Tes assemblées un jeton de la valeur du droit de présence; on l’appela jeton de présence. Les tribunaux, les académies, les confréries, les corporations industrielles, etc., firent frapper des jetons avec des symboles et des devises relatives à l’objet de leur institution. Cet usage existe encore aujourd’hui. Quant à l’emploi des jetons pour le calcul il a peu à peu été restreint aux tables de jeu. — Voy. dans les Mémoires de l’ Académie des inscriptions , t. V, p. 259, un article intitulé de V origine et de l'usage des jetons .

JEUX. — Il faut établir une classification pour traiter même superficiellement cette question surchargée de détails. On peut distinguer les jeune à! exercice qui ont pour but 3e développer les forces physiques, les jeune de hasard , dans lesquels on fait entrer certains jeux de calcul comme les échecs et les dames, enfin les jeux d'esprit, qui fournissent à l’intelligence un délassement agréable et quelquefois même un exercice utile.

S Ier. Jeux p’ exercice. — T. es jeux d'exercice oru dominé, dans les premiers temps de notre histoire, chez les Gaulois, les Francs et pendant l’époque féodale. Les jeux des Gaulois avaient souvent un caractère belliqueux et grossier. On les voyait à la fin des festins se livrer des combats acharnés. «Lorsque les Gaulois ont pris leur repas, dit Athénée , ils s’attaquent mutuellement les armes à la main, et donnent aux spectateurs le plaisir d’une lutte oîi ils ont soin de s’épargner Il arrive cependant quelquefois qu’ils s’échauffent les uns contre les autres et qu’ils se blessent et alors le combat deviendrait sérieux , si l’on ne prenait soin de les séparer. Ils ont aussi un jeu où ils courent souvent risque de la vie; ils l’appellent le, jeu du pendu. 11 consiste à suspendre un d’entre eux à un arbre, d l’aide d’une corde qu’on lui

passe autour du cou. On lui met à la main une épée dont Je tranchant est bien affilé ; il faut qu’il coupe la corde, au risque do rester étranglé, s'il n’y parvient pas. Ce spectacle est pour eux l’occasion de beaucoup de gaieté et de plaisanteries. » Les Gaulois nous sont aussi représentés comme passionnés pour les jeux de hasard.

Les jeux des Francs , sous la première race, étaient en rapport avec leur caractère sauvage. On rapporte qu’ils aimaient les combats de bêtes féroces. Un jour Childebert il précipita dans l’arène où combattaient des lions et des taureaux un de ses leudes qui avait bravé son pouvoir. Tout le monde connaît le trait attribué à Pépin le Bref, qui, s’adressant à ses ieudes, les défia d’aller séparer un lion et un taureau qui étaient aux prises et s’élançant lui-même dans l’arène, les abattit ù ses pieds. Les mœurs s’adoucirent dans la suite. Les tournois (voy. ce mot) remplacèrent les combats de bêtes féroces et furent pendant plusieurs siècles le divertissement favori des Français. Les behourds (voy. ce mot) étaient les tournois des vilains et des paysans. Les carrousels et jeux de bague étaient encore en grand honneur au xvu* siècle ( voy. Bague et Carrousels ). be tir ù l’arc, à l’arbalète, la paume, le mail, la boule, les quilles, le jeu deSîam, etc., fontaussi partie des jeux qui donnaient au corps de l’activité , de la force et de l'adresse.

Jeu de paume . — Le jeu de paume est un des plus anciens jeux d'exercice , mentionnés en France. On rapporte qu’en 1316 Louis X le Hutin s'étant échauffé au jeu de paume, fuL saisi de froid et succomba. Lorsqu’en i392, Charles VI fut tombé en démence, on construisit à la fenêtre de la chambre qu'il occupait un balcon entouré d’une grille très-élevée d’où il pouvait voir jouer h la longue paume. Une ordonnance de 1394 prohiba le jeu de paume , en même temps que les jeux de dés et autres jeux de hasard comme ruineux pour les familles. On était, en effet, passionné pour le jeu de paume , si l’on s’en rapporte à Eustaclie des Champs , poète de cette époque. Décrivant la vie de cour à la fin du xive siècle , il dit que l’on faisait du jour la nuit, et de la nuit le jour; qu’aprôs avoir passé une grande partie du jour en banquets, danses et jeux de dés, on se levait à midi pour aller jouer à la paume. Aux siècles suivants, la vogue du jeu de paume se soutint. Un moine jouant un jour, avec François Ier, contre plusieurs seigneurs dû la «tour, fit, dit-on , un coup si adroit

JEU

JEU

qu’il fit gagner la partie au ‘prince. Voilà utn coup de moine , dit le roi. — Sire , ce sera un coup d’abbé quand V. M . voudra. François 1er lui donna, ajoute la chronique, la première abbaye vacante.

Sous Henri II , le duc de Nemours s’était iait une si grande réputation par son adresse au jeu de paume qu’il avait donné son nom à quelques coups particuliers, qu’on appelait les revers de il/, de Nemours?. Les savantseux-memes ne s’interdisaient pas l’exercice du jeu de paume. Le cardinal Bembo, dans une de ses lettres , félicite un de ses amis de quitter quelquefois l’étude pour se livrer à ce jeu.

Dans l’origine , on lançait la balle avec la main , et pour se faire moins de mal on la garnissait d’un gant élastique. On imagina, dans la suite , de tendre sur le gant de petites cordes également élastiques, et de là vinrent, par des perfectionnements successifs , la raquette , puis le battoir. La raquette ne fut inventée que vers le milieu du xve siècle. Une corporation de maîtres paumiers , raque tiers y faiseurs d'éteufs ( espèces de balles ), pelotes et balles , fut établie en i 6 10. La passion du jeu de paume s’est soutenue jusqu’à la fin du xvnie siècle. On avait construit, dans un grand nombre de villes, des salles oii l’on pouvait y jouer à couvert. Ces salles étaient ordinairement beaucoup plus longues que larges , et le toit était soutenu par des poutres; les murs du fond étaient pleins et les murs latéraux n’allaient qu’aux deux tiers de la hauteur du bâtiment et étaient peints en noir; le reste était ouvert, afin que le jeu fut éclairé partout également; il y avait auprès une galerie de passage, et dans un des fonds une galerie avec des sièges pour les spectateurs. Ce fut dans la salle du jeu de paume de Versailles que les membres de l’Assemblée constituante prêtèrent, en 1789, le serment célèbre qui en a conservé le nom de serment du jeu de paume.

Jeu de rare y de Varbalète et de l’arquebuse.— Les jeux de Varc et de Varbalète remontaient aussi à une époque fort ancienne. Une ordonnance de Charles V, rendue en 1369, recommandait ces jeux comme propres à développer la force et l’adresse. Lorsqu’en 1394 Charles VI ou ceux qui gouvernaient en son nom interdirent les jeux de hasard et même le jeu de paume, ils exceptèrent les jeux de Varc et de V arbalète. « Cela fut cause, dit le moine de Saint-Denis qui a écrit une histoire de Charles VI, que tous les hommes et meme les enfants se livrèrent

à ces jeux avec tant de zèle qu’ils y devinrent plus adroits que les Anglais euxmêmes. » La plupart des villes et' des villages avaient des fêtes spéciales où les habitants s’exerçaient à tirer de l’arc et de l’arbalète. Des prix en nature ou en argent récompensaient les plus adroits.

Après l’invention des armes à feu , Yarquebuse succéda à l’arc et à l’arbalète.

Les arquebusiers formèrent des compagnies et fixèrent des jours pour leurs exercices. Ces jours étaient signalés par des têtes solennelles. Quelquefois plusieurs villes envoyaient leurs arquebusiers disputer le prix. Chàlon-sur-Saone élait un des principaux centres pour le jeu de Varquebuse. J.es compagnies de quarante villes rivales y concouraient pour le grand prix de l’arquebuse, et les fêtes se prolongeaient pendant sept ou huit jours. Outre le tir de l’arquebuse, objet principal de la fête, il y avait des joutes sur l’eau , des fanfares, des feux d’artifice, des mascarades, etc.

Courses de bague , quintaine et castilles. — Les courses de bague (voy.

Bague) figurent aussi parmi les jeux d’exercice. Le jeu de quintaine consistait à rompre des lances, lancer des traits et faire crautres exercices militaires contre un bouclier attaché à un poteau. On appelait quelquefois ce jeu course du faquin ( voy. Faquin). Il faut encore classer parmi les jeux d’ exercice les castxlles dont le nom dérivé de castellum indique assez que l’on feignait d’attaquer et de défendre une forteresse. Les castilles étaient encore usités au xvie siècle. Michel de Castelnau en cite un exemple dans ses Mémoires (livre V ) : « Pour clore le pas à tous ces plaisirs, le roi ( Charles IX) et le duc son frère se promenant au jardin, aperçurent vme grande tour enchantée, en laquelle étaient détenues plusieurs belles daines , gardées par des furies infernales, de laquelle tour deux géants d’admirable grandeur étaient les portiers qui ne pouvaient être vaincus ni les enchantements défaits que par deux grands princes de la plus noble et illustre maison du monde. Lors le roi et le duc son frère, après s’être armés secrètement, allèrent combattre les deux géants qu’ils vainquirent, et de là entrèrent en ladite tour, où ils firent quelques autres combats dont ils remportèrent aussi la victoire et mirent fin aux enchantements, délivrèrent les dames et les tirèrent de là , et au même temps la tour artificiellement faite devint tout en feu. »

Au xvnc siècle, 1 ejeu de volant élait à la mode , comme la prouve ce passage

JEU

JEU

GH

dos Mémoires de Mademoiselle (édit. Petitot, t. II , p. 385 ) : « Après le plaisir de la comédie, que le carême lit finir, le jeu de volant succéda. Comme j’aime les jeux d’exercice, j’y jouais deux heures le matin et autant Faprès-dînée. Mon mail s’acheva : j'y jouai avec Mra® de Frontenac, qui me disputait sans cesse, quoiqu'elle me gagnât toujours; j’avais plus d’adresse, mais la force l’emportait. »

Mail ; jeu de Siam. — Le mail était un jeu d’exercice qui consistait à lancer une boule de buis et à la faire passer par un petit arc de fer nommé la passe . Ce jeu avait beaucoup d’analogie avec la paume. — On appelait encore mail l’instrument dont on se servait pour lancer la balle ou boule ; il était en bois et garni de 1er avec un manche long et pliant. — Enfin le nom de mail s’appliquait à des allées d’arbres, fermées de planches, dans lesquelles on se livrait à ce jeu d’exercice. Le mail de Paris était situé près de l’Arsenal. — Le jeu de Siam était une espèce de jeu de quilles ; il tira son nom des relations qui s’établirent entre la France et le royaumede Siam vers 1684.

S II. Jeux de hasard. — Jeu de dés. — De tous les jeux de hasard , le plus anciennement usité est le j eu de dés. Le goût de ce jeu avait été transmis par les Romains aux populations du moyen âge, et il semble , d'après les romans de chevalerie , que l’habileté au jeu de dés était un des talents exigés d’un parfait chevalier. Dans le roman de Gérard de Roussillon on vante l’adresse d’un seigneur à la chasse et à la pêche, au jeu des échecs et des dés , son équité inaltérable dans les cours de justice et sa bravoure intrépide. L’adresse du joueur mise au même rang que les qualités du juge et du guerrier prouve en quelle estime on tenait certains jeux. La fabrication des dés occupait toute une corporation, celle des déeiers (voy. Corporation ). Les croisés du xme siècle se livraient à ces jeux de hasard, et on raconte qu’un joui* saint Louis se leva du lit où le retenait la maladie et jeta à la mer les dés, les tables et une partie de l’argent qui servait d'enjeu. A son retour de la croisade, saint Louis prohiba ce jeu dans son royaume, défendit de tenir des écoles de jeu de dés ( scolas deciorum) et enjoignit de punir sévèrement ceux qui contreviendraient à cette défense. Mais l’ordonnance du saint roi ne put prévaloir sur la passion du jeu, et les prohibitions renouvelées de siècle en siècle attestent combien cette passion était profondément enracinée. Parmi les jeux de dés purs, le passe-dix, le rafle et le creps sont ceux qui ont obtenu la plus

triste célébrité. Le jeu de l'oie est aussi un des plus anciens jeux de hasard. Tous les jeux de tableaux ne sont que des variétés du jeu de lyoie , dont on n’a fait que changer les figures pour lui donner une apparence de nouveauté (voy. Recueil des ma Heures dissertations sur V histoire ae France , par M. Le Ber, t. X ; j'ai beaucoup emprunté pour tout ce qui concerne les anciens jeux aux dissertations contenues dans ce volume).

Trictrac. — L ejeu de dés , joué sur u :< tablier en cassette qui s’appelle par onomatopée trictrac, paraît fort ancien . On le trouve désigné dans les auteurs du moyen âge sous le nom de jeu des tables . lîne ordonnance de 1319 l'appelle ainsi. Il fut prohibé par les ordonnances des rois de France, comme les autres jeux de hasard.

Cartes. — Les jeux de cartes ont été introduits en France vers la fin du xiv° siècle, et quoiqu’on ne puisse fixer une date précise on détermine approximativement l’époque avec une certitude incontestable. En elfet , on a une ordonnance de Charles V, qui, en 1369, prohibe les jeux de hasard, et, entre autres, les jeux de dés, de table ( trictrac \ de paume, de quilles, de palet, de soûle ou ballon et de billes. Il n’y est nullement question de cartes. Le prévôt de Paris, par une ordonnance du 22 janvier 1397 , fit défense aux gens de métier de jouer, les jours ouvrables , à la paume , ù la boule , aux dés , aux cartes et aux quilles. C'est donc entre ces deux dates ( i 369 et 1397) ue doit se placer l'introduction des jeux e cartes en France. On admet généralement que les cartes furent employées pour amuser Charles VI pendant la convalescence de la maladie mentale, où il tomba en 1392. On s’appuie sur un compte de l’argentier ou trésorier du roi, Charles ou Chariot Poupart, dans lequel on lit ; Donné à Jacquemin Gringormeur , peintre, pour trois jeux de cartes à or et à diverses couleurs , de plusieurs devises , pour porter devers ledit seigneur roi , pour son ébatement (plaisir), cinquantesix sols parisis. Ce passage prouve simplement que les cartes étaient connues en France en 1392 et que l’on en lit pour le roi Charles VI. M. Le Ber en reporte l’invention aux dernières années du règne de Charles V. Sans nous arrêter à cette discussion, qu’on pourra lire dans le Recueil des meilleures dissertations pour servir à V histoire de France (t. X, p. 291 et suiv. ), il suffit de constater que le jeu de cartes était usité en France dans la seconde moitié du xiv* siècle. Les noms de quelques personnages, Charlemagne , La Mire, ceux de dames , de valets ,

«TKU

JEU

d 'as qui paraît venir d’un mot celtique signifiant commencement e\ premier, dénotent une origine française.

On prétend cependant que les Italiens avaient devancé les autres peuples dans l’usage des cartes à jouer. Un ancien manuscr it cité par Tiraboschi , dans son Histoire de la littérature italieruie ( t. V, part. Il, p. 402', parle de jeux de cartes dès le commencement du xiv® siècle. On appelait trapftola et tarots les anciens jeux de caries employés en Italie.

Parmi les principaux jeux de cartes, on regarde le piquet, et le reversis comme français, le lansquenet comme allemand, Vhombre comme espagnol et le whist comme anglais. Il est nécessaire de caractériser rapidement ces jeux et quelques autres qui s’y rattachent.

La passion des jeux de cartes était si enracinée au xvn® siècle que Ton représenta, en 1652 , un ballet où figuraient les différents jeux de cartes.

Piquet . — On prétend que le nom de piquet y ient du celtique, ainsi ? que les termes principaux de ce jeu. Pic , selon quelques auteurs, signifie double en langue celtique; on appelle pic à ce jeu le coup dans lequel celui qui joue le premier compte trente points avant que son adversaire en compte aucun ; on double alors les points et on compte soixante. Le repic a lieu quand celui qui joue le second compte trente avant que son adversaire compte aucun point; alors il compte quatre-vingt-dix. Pépie , en langue celtique, désigne, dit-on, ce qui est doublé une seconde fois. Enfin le mot capot est aussi celtique, d’après les mêmes auteurs, et signifie frustré . déchu de son espérance . Lorsqu’au piquet un des joueurs fait toutes les levées, son adversaire est capot (voy. Le Per, ibid. ).

Reversis — Ce jeu de cartes paraît avoir été adopté en France au xvie siècle. Le nom de reversis vient, dit-on, de revers ou opposé , parce que, dans ce jeu, à l’opposite des autres, qui pagne perd (la gana pierde , suivant le7 proverbe espagnol ). Pour gagner, il ne faut faire aucune levée. Les hautes cartes ont le premier rang dans les autres jeux; les moindres sont préférables au reversis .

Le roi est la carte dominante dans la plupart des jeux ; au reversis , c’est un valet. Le valet de cœur ou quinola tient le premier rang. Ce nom vient de ce qu’au xvie siècle, on appelait quinola l’écuyer qui accompagnait les dames. Quinola est dérivé, suivant quelques auteurs, du celtique cinnol ou kinnol , qui signifie soutenir , servir d'appui (Le Ber, ibid .). Le reversis était fort à la mode au

xvii® siècle. Louis XIV y jouait pendant la campagne de Hollande (Pellisson, Lettres historiques , t. III , p. 41 et 43 ). A la cour, le reversis durait de trois heures à six. Mni« de Sévigné en parle dans plusieurs de ses lettres : « On n’a point du tout de peine à faire les comptes, dit-elle dans une lettre du 29 juillet 1676 , il n’y a point de jetons ni de marques ; les poules sont, au moins, de cinq , six à sept cents louis , les grosses de mille et de douze cents. On en met d’abord vingt chacun ; c’est cent , et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola ; on passe , et quand on fait jouer et qu’on ne prend pas la poule , on en met seize à la poule, pour apprendre k jouer rnal à propos. »

//oc. — Le hoc est un jeu de cartes qui réunit le piquet, le brelan et la séquence qu’on nomme ainsi, parce qu'il y a six cartes qui sont hoc ou assurées k celui qui les joue et qui coupent toutes les autres. Ce sont les quatre as , la dame et le valet de pique. De là est venue la locul ion : cela m'est hoc pour.dire cela m'est assuré .

Lansquenet . — Le nom de ce jeu indique assez son origine. Il fut apporté en France par les Allemands , qui , au xvie siècle, composaient une grande partie de l’infanterie des armées françaises (voy. Lansquenets).

Le brelan date probablement du même temps; on appelait primitivement ce jeu berlan . Regnier a dit :

L’un en titre d’office exerçait un berlan .

Du temps de Boileau la forme brelan avait prévalu , comme on le voit dans les vers suivants :

D'écoliers libertins une troupe indocile Va tenir quelquefois un brelan défendu.

La bouillotte est une espèce de brelan oh le perdant cède la place k un autre joueur. La bouillotte a été surtout en vogue au commencement de notre siècle. Vigée en parle dans le petit poërne intitulée Ma journée :

Maintenant faudra-t-il . plus complaisant que sage Autour d'un tapis vert, jouet du sort volage , D'heure en heure passer jusqu’à demain matin Et du gain à la perle et de la perte au gain ? Car. quels que soient le.s lieux où le hasard m’appelle ,

Je rencontre toujours la bouillotte éternelle.

« La bouillotte , ajoute cet auteur dans une note à la suite du poème, a remplacé le loto. On ne se présente plus maintenant en bonne maison, sans voir quatre ou cinq tables de jeu dressées pour une bouillotte , c’est-à-dire pour un brelan.

JEU

JEU

où celui qui a perdu sou argent cède sa place à celui qui veut perdre le sien. »

Ilombre . — Le jeu de Vhornbre est d’origine espagnole. Le mot U ombre signifie homme . Les Espagnols regardent ce jeu comme le jeu de l'homme par excellence à cause des combinaisons profondes qu’il suppose. Les noms des cartes principales y sont dérivés de l’espagnol. On les appelle matadors , nom qui signifie en espagnol assommeur ou tueur .

Le premier matador est l’as de pique.

Les cartes de la couleur dont on joue se nomment triomphes. Dans la plupart des jeux, on les appelle atouts, comme étant supérieures à toutes les autres cartes.

Whist. — Au xvmc siècle , l’anglomanie introduisit en France avec les modes anglaises et la littérature anglaise quelques-uns des jeux de l’Angleterre. De ce nombre fut le ichist qui ne fut auopté en France qu’après la paix de 1763. Le bas ton est une des variétés du whist; il a dû sa vogue aux événements de la guerre d’indépendance d’Amérique et à l’insurrection de Boston qui donna le signal de la guerre.

On peut consulter sur les jeux de cartes Bullet, Recherches historiques sur les cartes à jouer, Lyon, 1757; l’abbé Rive , Eclaircissements historiques sur V invention des cartes à jouer, Paris, 1780; Koch, Essai sur l'origine des cartes à jouer, Leipzig, isoi (allemand), 2 vol. in-8 ; Samuel Weller. Singer, Recherches sur V histoire des cartes à jouer, 2 vol. in-4° (anglais), Londres , 1816.

bloca, biribi, cavagnole , la belle, loto , roulette , mourre , loteries , blanques . — 11 y a un grand nombre de jeux de hasard où le gain se décide par le tirage de certains numéros. Le jeu de hoca , qui fut introduit en France par le cardinal Maza« in , était de ce genre. Il se jouait avec une table divisée en trente compartiments, numérotés depuis un jusqu’à trente. Les joueurs plaçaient à volonté leur argent sur un de ces compartiments; on tirait un numéro d’un sac qui en renfermait trente. Le banquier payait vingthuit fois l’argent placé sur le compartiment gagnant, et gardait le reste. Le hoca lut très-sévèrement interdit dans la suite. D’autres jeux de hasard fondés sur le meme principe, tels que le biribi, le cavagnole , la belle , eurent une vogue momentanée au xvme siècle; le biribi se jouait au moyen d’un grand tableau divisé en soixante-dix cases avec leurs numéros et un sac qui contenait soixantequatre petites boules avec des billets numérotés. Chaqjue joueur tirait à son tour i?ne boule du sac, et , si le numéro ré-

pondait à celui de la case sur laquelle il avait mis son argent, le banquier lui payait soixante-quatre fois sa mise. Voltaire parle du biribi dans le passage suivant d’une de ses épîtres :

Il est au monde une aveugle déesse Dont la police a brisé les autets :

C’est du hoca la fille enchanteresse ,

Qui sous l’appât d’une feinte Caresse ,

Va séduisant tous les cœurs mortels.

De cent couleurs bizarrement ornée,

.L’argent en main , elle marche la nuit ;

Au fond d’un sac elle a la destinée De ses suivants que l’intérêt séduit.

La froide Crainte et l’Espérance avide A ses côtés marchent d’un pas timide.

Le repentir à chaque instant la suit .

Mordant ses doigts et grondant la perfide Belle Philis , que votre aimable cour A nos regards offre de différence !

Les vrais plaisirs brillent dans ce séjour ;

Et, pour jamais bannissant Tespérance , Toujours vos yeux y font régner l’amour.

Du biribi la déesse infidèle

Sur mon esprit n’aura plus de pouvoir :

J’aime encor mieux vous aimer sans espoir Que d’espéror nuit et jour avec elle.

Le cavagnole apporté de Gènes vers Je milieu du xvmc siècle se jouait avec de petits tableaux à cinq cases qui contenaient des ligures et des numéros. Il n’y avait point de banquier, et chaque joueur tirait les boules à son tour. Voltaire parle aussi de ce jeu qui était à la mode de son temps :

On croirait que le jeu console ;

Mais l’ennui vient à pas comptés ,

A la table d’un cavagnole S’asseoir entre deux majestés.

Ces jeux sont entièrement oubliés aujourd’hui. Le loto est le seul des jeux de cette nature qui se soit conservé. A la roulette , une bille roulant sur une table décide du gain ou de la perte des joueurs par le point où elle s’arrête.

Parmi les jeux de hasard il faut placer encore le jeu de la mourre , célèbre en Italie et qui s’accorde bien avec la vivacité des mouvements des peuples méridionaux. On le joue en montrant une certaine quantité de doigts à son adversaire, qui fait la même chose de son côté; et celui-là gagne qui devine le nombre de doigts présentés, chacun ac cusant un nombre en môme temps. Ou fait remonter le jeu de la mourre à un haute antiquité ; il était en usage chez les Romains. Quand ils voulaient parler d un homme d’une exacte probité, ils disaient : Dignus est ut cum eo in te7iebms micet . « Il est tellement homme de bien qu’on peut jouer à la mourre avec lui dans les ténèbres. » Les statuts de l’ordre du cordon-jaune institué par le duc de Nevers (voy. Chevalerie , ordres de) recom-

JEU

JEU

mandent aux chevaliers de jouer souvent k la mourre. Ce jeu était donc à cette époque en grande vogue parmi la noblesse française ( Le Ber, ibid.).

Les loteries sont aussi des jeux de hasard ; elles furent introduites en France au xvie siècle; on les nommait alors blanques du mot italien bianca , a cause des billets blancs qui y étaient en plus grand nombre que les billets noirs, comme le prouve le passage de Pasquier cité plus bas. Ce jeu ne fut d’abord exercé que comme une espèce de commerce par oes marchands ou d'autres particuliers qui cherchaient à se défaire de leurs marchandises ou de leurs effets, et à en tirer le prix de ceux qui voulaient bien risquer île les obtenir par cette voie du sort ou •Py perdre leur argent : Pautorité publique n’y avait alors aucune part. Mais plus tard' on tint des maisons publiques de jeu de blanques , et Pautorité fut obligée d'intervenir pour en réprimer le scandale. Malgré les ordonnances qui prohibaient les jeux du hasard , la blanque était fort à la mode en France au xvie siècle et au commencement du xviie, et il y avait des maisons où dès midi on ouvrait ce jeu.

Pasquier, dans ses Recherches de la France (livre VIII, chap. xlix), parle du jeu de blanque dans les termes suivants : « Voici la forme que de notre temps j'y ai vu tenir : celui qui voulait entrer en ce hasard était terni de bailler un teston au maître do blanque, et néanmoins, au lieu de faire enrôler son nom , il apportait une devise qui était enrôlée dans un registre. Ce neanmoins, pour autant qu'il pouvait advenir que plusieurs se rencontraient en même conformité de devise qui eût causé un différend entre eux , pour obvier à ceci , enregistrant la devise, l'on ajoutait par même moyen la quantième elle était, c'est à savoir la centième ou deux centième, que plus .

que moins, et tout d’une main on rendait un billet signé de la main du greffier contenant notre devise , avec le même nombre que celui qui élait porté par le registre, et ainsi le maître de la blanque /ecevait deniers- des uns et des autres , jusques k ce que le marchand eût rempli ce h quoi étaient appréciés ses joyaux. Le jour venu pour tirer la blanque , on asseoit un aveugle au milieu des deux vaisseaux, en l'un desquels étaient mises toutes les devises distribuées par petits billetsavec le nombre auquel elles étaient cotées sur le registre, et en l'autre autant de bulletins , dont les aucuns contenaient les joyaux destinés pour celui auquel le hasard du jeu dirait. Ils nom -

maient ceux-ci bénéfices , et les autres qui étaient sans écriture, pour .cette cause étaient appelés blancs ou blanques. L'aveugle ayant tiré d'une main îa devise , il la baillait à un homme qui était près de lui , et de l'autre il tirait pareillement un bulletin qu’il baillait à un autre homme qui le côtoyait de l'autre part , tellement que le premier ayant fait récit hautement de la devise qui lui était mise entre les mains avec son nombre , le second répondait blanque ou bénéfice , selon le billet qui lui avait été rendu par l'aveugle, voulant par ce mot de blanque signifier un rien ou néant. Pour celui duquel on récitait la devise et le mot bénéfice, il emportait le gain de ce qui était contenu dans le billet, dont lui était après fait délivrance. Tellement qu’entre plusieurs il y avait ordinairement peu de personnes qui rencontraient aux bénéfices. Comme ainsi fut que pour un bénéfice il y eut cent ou deux cents blanques. Or avons-nous dit blanque et non blanc , pur un mot français italianisé, au lieu de bianco ou bianca: voire pour autant que ce mot blanque était souvent répété , nous appelâmes ce jeu blanque . Ce jeu m'apprêta quelquefois occasion de m'égayer en mes jeunes ans, en un sonnet sur ce jeu , par lequel il me plaît de clore le présent chapitre .*

Comme en celui qui d’une blanque pense Tirer tel heur qu'il s’est en soi premis ,

Kntre les mains do l’aveugle a remis Tout Je succès de sa douteuse chance ,

Ainsi au sort d'une double puissance Dessous l'amour aveugle j’ai soumis f Et sous les ans . Je meilleur qu’avait mis Le ciel en moi dès ma folle naissance.

Jamais d’amour je no tirai butin ,

Quoiqu’un et un et autre bulletin

l)e mon meilleur dans sa trousse je misse ;

Mais toi, b cours d’une postérité !

Si ma clameur no te rend irrité ,

Fais-moi trouver dans tes ans bénéfice»

Échecs , dames . — Le jeu d’échecs que nous classons, suivant l'usage, dans les jeux de hasard , est en réalité un jeu de calcul et de combinaisons profondes; il tire, dit-on , son nom de l'arabe ou du persan scah , qui signifie roi , parce que le roi est la principale pièce du jeu d’échecs. Les uns le font remonter au siège de Troie, d'autres en cherchent l'origine dans l'Inde. Nous n'avons pas à discuter ces questions. Ce qui est certain , c'est qu'à une époque très-reculée, le jeu à? échecs était connu en France. Le calife Aroun-Al-Ilaschid envoya à Charlemagne un échiquier , dont les pièces étaient en ivoire et sc conservaient au trésor de

JEU

JEU

Saint -Denis. La connaissance du Jeu d 'échecs faisait partie de l'éducation complète d'un jeune chevalier, comme le prouvent les extraits des romans de chevalerie cités par Sainte-I'alaye ( v° E<'hecs). Saint Louis reçut du seigneur de La Montagne un échiquier de cristal , et on peut voir au musée de Cluny un échiquier dont les pièces sont aussi en cristal et qui a jadis appartenu aux rois de France. Kn 1607, on dansa à la cour le ballet des Échecs . Louis XIII aimait ce jeu avec passion. On voulut lui procurer le moyen d'y jouer en voiture, et Fon lit faire un échiquier rembourré, sur lequel les pièces garnies d'aiguilles en dessous, s’adaptaient de telle façon que le mouvement ne pouvait pas les faire tomber. Le célèbre Philidor fut, au x yiiic siècle, l'oracle des joueurs d'échecs de tous les pays de l'Europe; il trouvait au café de Chartres ( café de la Régence ) des rivaux dignes de lui. Il existe en français deux poèmes sur le jeu d échecs , l'un de Cérulti, l'autre de l'abbé Roman. Un Traité du nom et du jeu des échecs a été publié par J . F. Sarrazin (Paris, 1656 ). Walch et Massmann ont^composé en allemand une Histoire des Echecs ( Halle, 1798 , et Quedlinbourg, 1839 ).

Le jeu de darnes n'est qu'une variété du jeu d'échecs. On suppose que le nom vient de l'allemand damm qui 'signifie rempart. Ce jeu consiste, comme on le sait, à forcer si l'on peut les remparts de son adversaire et à défendre habilement les siens en les soutenant l'un par l'autre. C'est un jeu de calcul et de combinaisons comme les échecs . Si le nom est moderne, le jeu paraît ancien. L'auteur du Voxjage du jeune Anacliar sis en attribue l’invention aux Grecs. « Sur une table , dit-il (chap. xx), où l'on a tracé des cases, on range de chaque côté des dames ou des pions de couleurs différentes. L’habileté consiste à les soutenir l’un par l'autre, à enlever ceux de son adversaire lorsqu’ils s'écartent avec imprudence et à renfermer au point qu'il ne puisse plus avancer. »

Prohibition des jeux de hasard. — Les jeux de hasard ont été de tout temps prohibés par les souverains de la France- Charlemagne interdit les jeux de hasard dans un concile tenu à Mayence en 813.

Le droit coutumier maintint ces prohibitions et défendit expressément le jeu de dés et les autres jeux de hasard, comme le prouvent les extraits des anciennes coutumes que cite de La Marre ( Traité de la ; police , t 1, p. 487). Le quatrième concile de Latran , tenu en 1216, interdit aussi les jeux de hasard . Le3 ordon-

nances de saint Louis étaient sur ce point très-explicites. En 1254 , il prohiba les jeux de dés et d' échecs , et défendit expressément d’en tenir les écoles qu'on a depuis appelées académies de jeux, et afin de couper la racine du mal , il interdit môme dans tout son royaume la fabrication des dés. Joinville rapporte qu'ayant surpris , pendant la croisade , un de ses frères jouant aux dés, il prit les dés et les jeta à la mer. Charles IV le Bel, par une ordonnance de 1319, défendit sous peine de quarante sous parisis d'amende de jouer aux dés, aux tables (trictrac) , au palet, aux quilles, aux billes, h la boule et h d'autres jeux semblables qui pouvaient détourner des exercices militaires. Il ordonnait à ses sujets de s’occuper à l'avenir à tirer de l'arc et de l'arbalète pour se perfectionner dans les exercices nécessaires à la défense du royaume, et décida qu'il serait donné un prix à ceux qui réussiraient le mieux dans ces jeux militaires. Les ordonnances du prévôt de Paris en i360, de Charles V en date du 3 avril et du 23 mai 1369 , confirment ces prohibitions. On trouvera l'analyse de ces ordonnances et de celles qui les ont sanctionnées dans le Traité de la police de de La Marre. Les nombreux édits de l’époque de Louis XIV prouvent que les rois n’avaient pas réussi à détruire la fatale passion du jeu.

Comment s'en étonner, lorsque les rois eux-mêmes violaient leurs ordonnances et que la cour donnait l'exemple d’un jeu effréné? Les Mémoires de Saint- Simon attestent à quel point cette passion était portée à la cour de Louis XIV et il cite des faits qui prouvent que certains joueurs montraient peu de scrupule dans le palais même du roi. En voici un exemple entre beaucoup d'autres de même nature (Mémoires de Saint-Simon , édition in-8 °, t. II, p. 123): « Le roi jouait fort gros jeu. et c’était le brelan qui était à la mode. Un soir que Seissac était de la partie du roi , M. de Louvois vint parler au roi à l'oreille. Un moment après le roi donna son jeu h M. de l.orge, à qui il dit de le tenir et do continuer pour lui jusqu'à ce qu’il fût revenu. et il s'en alla dans son cabinet avec M. de Louvois; dans cet intervalle, Seissac lit une tenue à M. de Loi ge , et qu’il jugea contre toutes les règles du jeu, puis u ri va-tout qu’il gagna ne portant quasi rien. Le coup était fort gros. Le soir M. de Lorge se crut obligé d'avertir le roi de ce qui s’était passé. Le roi fit avertir sans bruit le garçon bleu qui tenait le panier des cartes et le cartier. Les cartes se trouvèrent pipées, et le car-

JEU

JEU

tier, pour avoir grâce , avoua que c'était Seissac qui les lui avait fait faire et l'avait mis de part avec lui. Le lendemain Seissac eut ordre de se défaire de sa charge C il était maître de la garde-robe ) et de s'en aller chez lui. »

Maisons de jeu . — T/ Assemblée constituante abolit les lois qui interdisaient les jeux de hasard: les joueurs cessèrent d’être poursuivis ; mais les individus qui tenaient des maisons de jeu purent être incriminés (loi des 19-22 juillet I79t ). Les maisons de jeu se multiplièrent pendant la révolution; elles furent prohibées par un décret du 24 juin 1806 dans toute l'étendue de l'empire. Cependant le ministre de la police pouvait faire une exception pour Paris et pour les villes d'eaux minérales pendant la saison des eaux. Une ordonnance du 5 août isiS accorda à la ville de Paris l’autor isation d'ouvrir des maisons de jeu et d’en percevoir les produits. Ce privilège fut confirmé par une loi du 19 juillet 1820. Enfin une loi du 18 juillet 1836 a prohibé d'une manière absolue les maisons de jeu h partir du icr janvier 1838. Cette loi est encore en vigueur. Un emprisonnement de deux mois à. six mois et une amende de cent francs à six mille francs punissent ceux qui sont convaincus d'avoir tenu une maison de jeux de hasard .

S 111. Jeux d'espuit. — Nous ne comprendrons pas , sous ce nom , les pièces de théâtre, mystères , tragédies , comédies , etc. ; mais les délassements, qui avaient pour but de procurer un exercice agréable à l’esprit, tels que les jeuxpartis , les causes grasses , les énigmes 9 les bouts-rimés , etc.

Jeux-partis . — Les jeux-partis , qui étaient fort usités au moyen âge, se composaient généralement de demandes et de réponses que se renvoyaient deux chevaliers ou quelquefois un chevalier et une dame. C'élaient souvent de véritables énigmes. « 11 paraît, dit Sainte- Palaye ( v° Jeu-parti) , qu'ils n'étaient pas aisés à entendre, puisqu'un des couplets, dont il est question dans le roman de Perceforêt, est relu trois fois pour être bien compris de celle à qui il est envoyé. »

Causes grasses. — Parmi les jeux d'esprit du moyen âge se placent des satires, bouffonneries , processions burlesques accompagnées de chansons/ Les corporations des cornards et de liesse (v<>y. abbé) ainsi que les bazochiens (voy. Bazoctie), mêlaient des epigrammes grossières à leurs cérémonies bouffonnes. Les causes grasses étaient une de ces farces de car-

naval. C'était un plaidoyer burlesque, où la licence des paroles semblait autorisée. On trouve des causes grasses jusqu’au commencement du xvne siècle. Cet usage fut aboli par le président de Verdun dans les premières années du règne de Louis XIII ; mais il reparut dans la suite, fut proscrit de nouveau par le premier président de Lamoignon sous le règne de Louis XIV et ne fut totalement détruit qu'au xvute siècle, probablement à l’époque où les bazoches elles- mêmes furent supprimées.

Énigmes . — Les énigmes sont des espèces de descriptions allégoriques qui laissent deviner la chose décrite par ses qualités, ses propriétés, son origine ou ses effets. Ces jeux d'esprit étaient eu usage dès la plus haute antiquité; et on leur donna en France une telle importance que le P. Menestrier a publie uti traité spécial des énigmes . Ce qui les rend quelquefois plus piquantes, c'est qu’elles offrent un double sens. Telle est cette énigme de La Motte :

J’nî tu , j’en suis témoin croyable ,

TTn jeune enfant, arme d’un fer vainqueur ,

Le bandeau sur les yeux, tenter l’assaut d’un cceur

Aussi pou sensible qu* aimable.

Bientôt après , le front élevé dans les airs ,

L’enfant tout fier de sa victoire ,

D’une voix triomphante en célébrait la g-loire,

Et semblait pour témoins vouloir tout l’univers.

Tout le monde croit avoir reconnu V Amour ; mais La Motte ajoute :

Quel est donc cet enfant dont j’admire l'audace ? Ce n’était pas l’Amour. Cela vous embarrasse.

Si ce n'est pas l'Amour, ce ne peut être qu'un ramoneur , auquel la plupart des traits s'appliquent très-bien, et le rapprochement entre deux personnages si différents a quelque chose de piquant et d’original.

Logogriphe . — Le logognphe est une énigme sur un mot. On en trouve l'usage en France dès le temps de Charlemagne, comme le prouve une conversation, intitulée Disputatio , entre Alcuin et Pépin, second fils de Charlemagne. Alcuin a pris soin de nous conserver ce singulieréchantillon de l'enseignement du temps , et M. Guizot n'a pas lugé inutile de traduire ce morceau comme donnant une idée des usages du siècle de Charlemagne ; « Pépin : Qu'est-ce que l'écriture ? — Alcuin r La gardienne de l'histoire — P. Qu'est-ce que la parole?— A. L'interprète de l'âme .

— P. Qu’est-ce ce qui donne naissance à la parole? — A. La langue P. Qu'estce que la langue ? — A. Le fouet de Pair.

— P. Qu'est-ce que L'air? — A. Le conservateur de la vie . — P. Qu'esc-cc que

JEU

la vie? — A. Une jouissayice pour les heureux ; une douleur pour les misérables , V attente de la mort — A. J’ai

vu dernièrement un homme debout , un mort marchant et qui na jamais été. — P. Comment cela a-t-il pu être? Ex plique-le-moi. — A. C’était une image dans Veau.... — À. J'ai vu les morts engendrer le vivant , et les morts ont été consumés par le souffle du vivant. — P. Le feu est né du frottement des branches et il a consumé les branches.

Bouts-rimés . — Parmi les jeux d’esprit, il faut citer les bouts-rimés. Ce jeu consiste à remplir des rimes choisies d’avance et dont l’assemblage est d’ordinaire assez bizarre. On attribue l’origine des bouts-rimés à un poëte médiocre du xvne siècle nommé Dulot. Il se plaignait qu’on lui eût volé des sonnets dont les rimes étaient préparées. L’idée parut originale et on en fit un jeu littéraire. Sarrasin, poète contemporain, écrivit à cette occasion un opuscule intitulé : Dulot vainm ou la défaite des bouts-rimés. On imprima, en 1649, un recueil de boutsrimés. Quoique la vogue des bouts-rimés ne se soit pas soutenue, l’usage n’en est cependant pas entièrement perdu; ce jeu sert encore à défrayer quelques soirées à moitié littéraires ou à faire briller la facilité de certains improvisateurs.

Calembours. — Les calembours ou jeux de mots, qui tiennent au double sens qu’on attache h une expression ou à une réunion de mots, figurent aussi dans les jeux d’esprit , mais dégénèrent facilement en bouffonneries insipides.

On trouve de ces jeux de mots dès les

Ï premiers temps de notre histoire. Charles e Simple était assis à la meme table que l'Écossais Jean Scott. Il lui demanda en jouant sur le mot Scotus ou sottus , qui signifiait à la fois Ecossais et sot : « Qu’y a-t-il entre un Scott et un sot ( quid distat inter Scottum et sottum) ? — Rien que la table ( nil nisi mensa) , » lui répondit Jean Scott. On attribue à un jeu de mots, assez grossier, du roi de France Philippe 1er la guerre que lui déclara, en 1087, Guillaume le Conquérant, Faisant allusion à l’embonpoint excessif du duc de Normandie , « quand donc voLre gros duc accouchera-t-il? » demanda le roi aux envoyés du conquérant. « Diteslui , répondit Guillaume, que j’irai faire mes relevadles dans Paris avec dix mille lances en guise de cierges. » Chaque lance garnie représentait six hommes; c’était donc soixante mille hommes que le duc se proposait de conduire a Paris. Sa cogère tomba d’abord »=>ar Mantes; mais il se blessa à l’incendie de cette ville et

Page 1