‹ Dictionnaire historique des institutionsChapitre 66 sur 224 · MAU · texte numérisé non relu

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ment leurs travaux à Ja fête de saint Martin.

MARTIN (Saint). — Saint Martin était considéré sous la première dynastie comme un des patrons de la Gaule. La chape ou plutôt la châsse de saint Martin servait d’ctendard (voy. Chape de saint Martin : ; la basilique de Tours consacrée sous son invocation était un asile considéré comme inviolable et les rois se plaisaient à combler cette église de trésors. C’ctait là qu’ils envoyaient consulter la volonté divine, comme Clovis avant de marcher contre les Visigoths (Grégoire de Tours, II, 37). Dans la suite les rois capétiens portèrent le titre de chanoines de Saint-Martin. Quelques extraits de Grégoire deTours feront mieux comprendre l'importance de la basilique de Saint-Martin.

S I. de Saint-Martin de Tours.

• — Grégoire de Tours parle souvent dans « son Histoire des barbares et des galloromains qui cherchaient un asile dans la basilique de Saint-Martin. Voici , entre beaucoup d’autres passages, un de ceux qui peuvent donner une idee de la protection qu’on trouvait dans ces asiles et des violences qui troublaient souvent la paix des cloîtres. Grégoire de Tours(livre Vil, chap. xxi ) raconte que Gontran ayant commencé une enquête sur l’assassinat de son frère Chilpéric, Frédégonde rejeta le crime sur Eberulf, le chambellan.

« Elle affirma qu’il avait tué le prince , et qu’ensuite il avait pillé son trésor et s’élait réfugié à Tours. Si le roi, dit-elle , veut venger la mort de son frère , qu'il sache qu' Eberulf en a été le premier instigateur. Alors le roi jura, en présence de tous ses leudes , non-seulement de faire mourir le meurtrier, mais aussi sa postérité jusqu’à la neuvième génération, afin de détruire par leur mort cette atroce coutume, et pour meure désormais la vie des rois à l’abri de ces attentats. Eberulf en ayant été instruit chercha un asile dans l’église de Saint-Martin , dont il avait plus d’une fois pillé les biens. Le roi ordonna d’y faire garde , de sorte que les habitants du pays d’Orléans et de Dois y venaient à tour de rôle , de quinzaine en quinzaine , et, après les quinze jours , ils s’en retournaient chargés de butin, emmenant les chevaux, le bétail et tout ce qu’ils pouvaient enlever. Mais ceux qui avaient volé les chevaux du bienheureux saint Martin se percèrent euxmêmes de leurs lances au milieu d’une querelle. Deux d’entre eux , qui enlevaient des mules , entrèrent dans une maison à quelque distance de là , et de-

mandèrent à boire. Le propriétaire leur ayant répondu qu’il n’avait rien à leur donner, ils levèrent leurs lances pour l’en frapper ; mais il les prévint, et tirant son épee, il les en perça l’un et l’autre, et ils moururent. Cependant les mules de saint Martin lui furent rendues.

« Pendant ce temps le bien d’Eberulf était distribué à d’autres; l’or, l’argent et les autres effets précieux qu’il portait sur lui furent mis au pillage. Ce qu’il avait reçu en bénéfice du prince fut confisqué, et l'on lit main basse sur ses chevaux , ses porcs et scs botes de somme. Une maison qu’il possédait hors des murs, qu’il avait enlevée à l’Église et qui était remplie de provisions et de toute espèce de vin, de fourrures et de beaucoup d’autres choses fut entièrement pillée et on n’y laissa que les murailles. 11 en prit occasion de nous soupçonner ( l’auteui de ce récit était éveque de Tours ), nous qui ne cessions d’aller et devenir dans Tintérôt de ses affaires; et il promit plus d’une fois, si jamais il rentrait en grâce, de nous faire expier tout cela.

Mais Dieu, qui pénètre les replis les plus cachés de notre conscience, sait que nous lui avons donné sincèrement et de bonne foi toute l’assistance qui dépendait de nous. Car, quoiqu’il nous eût souvent tendu des embûches à propos des biens de saint Martin, nous avions pourtant un motif de les oublier, puisque nous avions reçu son fils au sortir de l’eau consacrée. Mais il est permis de le croire; ce qui contribua plus que toute autre chose à rendre nos etforts inutiles, c’est qu’il ne témoigna jamais aucun respect pour le saint pontife. Car il lui arriva plus d’une fois de commettre des violences dans le porche de son église et aux pieds du bienheureux , et il ne craignait pas de s’y livrer sans cesse à l’ivresse et à d’autres déréglements. Un jour qu’il était déjà pris de vin , il en demanda encore a un des prêtres, et, sur son refus, il le saisit, le terrassa sur un banc , et l’accabla tellement de coups de poings et de blessures, que le malheureux faillit en mourir; et il en serait mort sans doute , si les médecins ne lui avaient appliqué des ventouses.

« Eberulf avait établi sa demeure, par crainte du roi, dans la sacristie même de la sainte basilique. Lorsque le prêtre qui en gardait les clefs s’était retiré , après avoir fermé tout le reste, les filles et les autres serviteurs d’Eberulf entraient par cette porte de la sacristie, examinaient les peintures qui décoraient les murailles et portaient des mains profanes sur les ornements du saint tombeau; ce qui était

une grande impiété aux yeux des hommes relig\eux. Le prêtre en ayant été instruit, prit le parti de fermer à clef en dedans la porte de communication entre la Sacristie et l’église. Eberulf ne s’en aperçut qu’après souper et lorsqu’il était déjà pris de vin. INous nous trouvions alors dans la basilique pour prier et chanter l’office du soir. U entra tout furieux et commença à m’accabler de malédictions et d’outrages, me reprochant , entre autres injures, de vouloir arracher aux suppliants les bords de l’aube du saint pontife. Je restai frappé de stupeur en voyant l’égarement de cet homme , et je tachai de l’adoucir par des caresses etde bonnes paroles. Mais voyant que je ne pouvais apaiser sa fureur par ce moyen , je pris le parti de me taire. Alors voyant que je ne disais plus rien il se tourna vers le prêtre et vomit contre lui un torrent d’injures; puis il revint encore à moi pour se tourner de nouveau vers le prêtre. On eût dit en quelque sorte qu’il était possédé du démon ; et, mettant lin au scandale et à l’oflice, nous sortîmes de l’église, indignés surtout de ce que, sans respect pour le saint, il n'avait pas craint de soulever un tel débat en présence de son tombeau.

« Quelques jours après j’eus un songe que j’allai lui raconter à lui-même dans la sainte basilique : il me semblait que je célébrais le saint sacritice de la messe dans la sainte basilique, et déjà l’autel avec le pain consacré étaient recouverts de la draperie de soie, lorsque je vis tout à coup le roi Gontran qui entrait , et qui criait à haute voix : Jetez dehors V ennemi de notre race; arrachez Vhomicide des saints autels. Mais moi, à ces paroles, je me tournai vers toi et te dis : Prends , infortuné , la draperie qui recouvre les saints mystères sur V autel, pour qu'on ne puisse pas te jeter hors d'ici. Et lorsque tu y eus porté la main , tu la laissais échapper et ne pouvais la retenir. Et moi, les mains étendues, je plaçais ma poitrine contre la poitrine du roi, et je disais : N'arrachez point cet homme de la sainte basilique , de peur que le saint pontife ne vous frappe de son courroux . N’allez point vous jeter sur votre propre glaive ; car, si vous faites cela, vous serez privé de cette vie et de la vie éternelle . Mais le roi refusait de céder, et toi tu lâchais la draperie pour me suivre. Je t’en faisais de grands reproches , et alors tu retournais vers l’autel , tu ressaisissais la draperie ; mais tu la laissais échapper de nouveau. Sur ces entrefaites, je m’éveillai plein d’effroi , ne sachant ce que pouvait signifier un tel songe.

« Lorsque j’eus achevé mon récit , Ebe-

rulf répondit : Votre songe est véridique , et il s'accorde parfaitement avec ce que j'ai moi-même pensé . — Et qu’avez-vbus donc pensé ? répliquai-je. — J'ai résolu , répondit-il, si le roi me fait arracher de ce lieu , de saisir d’une main les voiles de V autel et de Vautre mon épée pour t'en percer tout d’abord , puis pour immoler tous les clercs qui me tomberont sous la main. Après cela , je m’inquiéterai peu, de mourir , pourvu qu’ auparavant je puisse me venger des clercs de Saint- Martin. Je restai stupéfait en entendant de telles paroles, et je vis avec étonnement que c’était le diable qui parlait par sa bouche. Jamais, en effet, il n’eut de Dieu la moindre crainte, car, pendant qu'il était en liberté, ses chevaux et ses troupeaux étaient toujours lâchés dans les moissons et dans les vignes des pauvres gens. Et, si ceux dont les travaux étaient ainsi ruinés s’avisaient de les chasser , ils étaient battus incontinent par ses domestiques ; et même, dans la triste position où il était, il se plaisait à raconter qu’il avait ravi injustement le bien du saint patron. Enfin, l’année précédente, il avait persuadé à un habitant de Tours, homme vain et frivole, d’interpeller en justice les régisseurs de l’église; puis, au mépris de l’équité, il s’empara de biens dont l’église était depuis longtemps en possession, en laissant croire qu’il les avait achetés, et donna à l’homme, en récompense, la garniture en or qui ornait le fourreau de son épée.

« Cependant le roi Contran envoya à Tours un certain Claudius en lui disant : Si tu parviens à faire sortir Eberulf de l'église et à le tuer ou à me l'amener enchaîné , je te comblerai de présents et ta fortune est assurée. Mais je te défends , en tout état de cause, de violer la sainte église . Claudius, qui était à la fois plein de témérité et d’avarice, commença par se rendre en toute hâte à Paris, car sa femme était du pays de Meaux, et d’ailleurs il s’était demandé s’il ne serait pas à propos de voir la reine Frédéçonde, pensant et disant en lui-même : Si je la vois , je pourrai encore en tirer quelque présent , car je sais qu’elle est l'ennemie de l’homme vers lequel je suis envoyé. Il se présenta donc devant la reine et reçut de grands présents et de plus grandes promesses encore, s’il parvenait à attirer Eberulf hors de la basilique et à le tuer sur place, ou du moins à le charger de chaînes au moyen de quelque ruse, ou même à le tuer dans l’enceinte consacrée. Après quoi il retourna à Châteaudun pour prier le comte de lui donner trois cents boni-

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mess sous prétexte de faire garder les portes de la ville de Tours, mais réellement dans l’intention de s’en servir pour faire mourir Eberulf. Le comte les lui fournit et Claudius prit le chemin de Tours. Dans la route il se mit à consulter les auspices, selon la coutume des barbares, et adiré qu'ils ne lui présageaient rien de bon. En même temps il demandait si la puissance de saint Martin s’exercait incontinent sur les traîtres, et si sa vengeance éclatait sans délai sur ceux qui outrageaient ses suppliants. Il eut soin de laisser derrière lui les hommes qui, comme nous venons de le dire, devaient lui prêter main-forte, et il se rendit seul à Téglise. Il s'approcha aussitôt du malheureux Eberulf, jurant et protestant par tout ce qu’il y a de plus sacré , par la puissance de saint Martin qui l'entendait, que nul ne serait jamais plus sincère que lui dans son dévouement, que personne n’était plus propre que lui à bien servir ses intérêts auprès du roi. Car le misérable avait fait ce raisonnement en luimême : Si je ne parviens pas à le tromper à force de parjures, je ne réussirai jamais. Et lorsque Eberulf lui eut entendu répéter les mêmes serments dans l'église, sous les portiques de l'église et dans chacun des coins de Vaitre (voy. ce mot), il finit par ajouter foi à ses parjures. Le lendemain, comme nous nous trouvions à la campagne, a une distance de trente milles environ de cette ville, il fut invité, avec Claudius et beaucoup d’autres citoyens, à un festin qui se donna dans l’église. L’intention de Claudius était de le tuer en cet endroit, si ses serviteurs venaient à s'éloigner. Eberulf, avec son étourderie ordinaire, ne s'aperçut de rien.

k Le repas fini, Claudius et lui se mirent à se promener dans Vaitre , se promettant l'un à l'autre foi et amitié par des serments réciproques. Tout en causant sur ce ton, Claudius dit à son voisin : J’aurais plaisir à aller boire dans ta maison, si j’y trouvais des vins mêlés de 'parfums, ou si du moins ta courtoisie faisait venir un vin plus généreux pour nos dernières libations . A ces mots Eberulf , plein de joie, répondit qu'il en avait et ajouta : Vous trouverez dans ma maison tout ce qui vous fera plaisir ; que mon seigneur daigne seulement entrer dans mon humble demeure . Et il envoya ses esclaves l’un après l'autre pour chercher les vins les plus exquis , des vins de Falerne et de Gaza. Alors Claudius le voyant seul et sans domestiques, levala main vers Féglise et s'écria : Bienheureux samt Martin y accorde-moi la grâce de revoir bientôt ma femme et mes parents l En effet, le

misérable ne savait à quoi se résoudre , voulant à la fois tuer son hôte dans Vaitre ( qui faisait partie de l'asile), et craignant néanmoins la puissance du saint évêque. Au moment même, un des esclaves de Claudius, qui était très-vigoureux, saisit Eberulf par derrière, le serre fortement entre ses bras, le force à. rejeter la tête en arrière et à présenter ainsi la gorge au couteau. Claudius tire aussitôt son épée du fourreau et se prépare à l’en frapper; mais Eberulf, de son côté, maigre les mains qui le retenaient, parvint à tirer un poignard qu’il portait à sa ceinture et s'apprêtait à se défendre. Claudius réussit à lui porter, le premier, un coup de couteau dans la poitrine. Eberulf, à son tour, lui plongea non moins vigoureusement son poignard sous l’aisselle, et le retirant aussitôt il coupa d’un second coup le pouce à son adversaire. Sur ces entrefaites, les gens de Claudius survinrent armés d’épées , et couvrirent Eberulf de blessures. 11 parvint cependant à s’échapper, à moitié mort, de leurs mains. Comme il s'efforçait de fuir, ils le frappèrent violemment sur la tête à coups d’épée et le renversèrent sur la place. Sa cervelle jaillit au loin de tous côté», et il mourut. Claudius, tout effrayé, se jeta dans la cellule de l'abbé, demandant asile et protection à l’homme dont il n’avait pas respecté le patron. L'abbé n’avait pas encore eu le temps de se lever, lorsque Claudius s’écria : Un crime horrible vient d’être commis, et, si vous ne venez à notre secours , nous mourrons . Comme il prononçait ces paroles, les serviteurs d'Eberulf arrivèrent armés d'épées et de lances, et, trouvant la porte fermée, ils brisèrent des vitres, décochèrent des traits par les fenêtres, et percèrent de part en part Claudius déjà à moitié mort. Ses satellites s’étaient cachés derrière les portes et sous les lits I/abbé est enlevé par deux clercs et peut à peine échapper vivant du milieu de la mêlée. Alors les portes sont ouvertes , et la foule des hommes armés s'y précipite. Quelques-uns des pauvres qui étaient à la charge de l'église et d’autres encore se mettent à défaire la toiture de l’abbaye pour expier le crime qui venait d’y être commis. Enfin une troupe d'énergumènes et de mendiants arrive avec des pierres et des bâtons pour venger l’injure fàite à l'église, indignée de voir commettre en ces lieux des crimes qui ne ms avaient jamais souillés jusqu’alors. On arracha les satellites de Claudius des lieux ou ils s'étaient cachés et ils furent cruellement mis à mort. Le pavé de la cellule était tout souillé de sang. On traîna dehors les

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