‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 2)Chapitre 140 sur 158 · NG · texte numérisé non relu

NG

les personnes de sa profession devraient régler leur domestique comme le sien était réglé (H). On n'en parlait que pour dire en général que tout y était dans l'ordre : il ne fournissait point d'autre matière aux conversations. Il s'était marié à Heidelberg , l'an 1614 , et avait eu sept enfans. Il y en eut trois qui lui survécurent , une fille et deux garçons.

L'aîné a été professeur en droit à Deventer [g). L'article suivant traite de l'autre.

nonnuUi-i ac nasittis Palœmonibiis traduci tanguàmTkeologum scripturarium et Biblicum. Vita Alting.

(g) Tiré de la Vie de Jacques Alting, parmi celles des professeurs de Groningue, imprimées in-Jolio , l'an l65!^.

(A) Son père s'était signalé dan9 le saint ministère.'] 11 s'appelait Menso Alting , et était petit fils d'un autre Menso , qui avait été donné en otage au duc de Gueidre , par les états de Drente , l'an i523. Un autre Menso Alting, bisaïeul de celui qui fut donné en otage , avait été conseiller de Keinold-le-Gras , duc de Gueidre , et s'était retiré au pays de Drente , l'an i36i (i). Menso Alting , le ministre , fut le premier, qui , avec deux autres, prêcha la réformation dans le territoire de Groningue , environ l'an i566, pendant les violences du duc d'Albe , sub ipsâ Alhani ducis grassanle tyrannide (2). Il fut aussi le premier ministre qui prêcha dans la grande église de Groningue , après la réduction de la place au pouvoir des états-généraux, l'an 1594. 11 servit fidèlement l'église d'Embden 38 ans , et s'opposa avec un courage fenne aux fureurs des anabaptistes , et aux machinations des ubiquitaires. Il mourut le 7 d'octobre 1612, le jour mêuie que son fils et Abraham Scultet pensèrent périr sur le lac de Haerlem : Subitd acprocellosd coortd tenipestate , naitjragio ac subniersione

(i) Viu Jacobi Alting.

(2) Taverlis le lecteur que le duc d'Albe n arriva dans le Pars-Bas qu'en i56j : ainsi l'auteur de la Vie de Henri Alling na pas été ici. af<cz exact.

ALTING

proximi (Scultetus et Altingius), œgrè tandem totn corpore madentes , salui tamen dwinâ cleme.ntid in proximam ripam evaserunl (3). Sa vie , amplemenl écrite par Ubbo Emmiiis , est entre les papiers de ses héritiers f4)-

(B) // a étii précepteur du prince électoral palatin : on en peut trouver des preuves dans la Bibliothèque Vaticane?^ On y conserve les thèmes du roi de Bohème , corriges de la main d'Alting j et on les montre aux voyageurs, à ce que dit l'auteur de la Vie de ce professeur. Il ajoute, que ces monumens ne sont pas moins dignes d'être montre's aux curieux, que la plupart des reliques qu'on leur montre : Hujus magisterii ejus ne unquani apud posteras intestala queat esse industria , i^el Roma , quod niiremur,

faciet, quœ in Bibliothecâ f^aticand inter Heidelbergensia cimelia , dicani an spolia , ostentat themata et exercitla slyli régis Bohemiœ , Altingii manu emendala , eruditis peregrinatoribus niinimèque superstitiosis uisenda , atque non miniis credo , quàni plerœque ipsorum reliquice *|(oâê«.T*, digna spectatu (5).

(C) On commit , dans la prise d'Heidelberg , tous les désordres qu'on se peut imaginer] On pilla , on tua, on viola , on gêna j en un mot , on n'oublia rien de tout ce que la fureur du soldat , anime'e par le faux zèle de religion , est capable de commettre :

Urbs. . . . impetu et ui capta , omniaque dira exempla passa direptionis , lanienœ , libidinis, quce militaris licentia , uictoris insolentia , odium religionis, barbarorum Croatarum feritas comminisci potuére aut patrare....

Ed nocte imomni et mœstn inter lamenta et ejulatus quibus omnia undiqtie perstrepebant , aut sequioris sexûs fim patienlis , aut uirorum equuleis subditorum , ac per t^aria tomienta ac i'ulnera lentd citâve morte afj'ectorum , etc. (6). Voilà les fruits ordinaires de la guerre : voilà de quoi faire trembler ceux qui l'entreprennent, ou qui la conseillent, pour remédier à des maux qui peut-être n'arriveraient jamais, et qui, au pis aller, seraient quelquefois beaucoup moin-

(3) Vita Hcnr. Alting.

(4) Vita Jacobi Alting.

(5) Vita Henr. Alting.

(6) Ex Vitâ Heur. Alling.

dres que les maux qui suivent nécessairement une rupture. Nous aurons lieu de rapporter plus d'une fois les angoisses où de grands capitaines se sont vus réduits , lorsque leur conscienceleur reprochait les ravages dont ils ovaient été cause.

(D) Il échappa comme par miracle à la fureur du soldat.] Les circonstances de son évasion méritent d'être rapportées. 11 était dans son cabinet lorsqu'il apprit que l'ennemi , maître de la ville , commençait à la saccager. 11 ferma le verrou de sa porte , et n'eut recours qu'à l'oraison. Un de ses amis , accompagné de deux soldats , fut l'avertir de se retirer par la porte de derrière chez le chancelier , dont la maison^ avait été mise sous une bonne sauvegarde , parce que le comte de Tilli voulait avoir en leur entier tous les papiers qui y étaient. Le lieutenant colonel du régiment de Hoht'nzollern gardait cette maison, yivec cette hache , disait-il , j'ai tue aujourdhui dix hommes ■■ le docteur alting serait bientôt le onzième, si je sa^'ais où il est caché. Qui êtes t^ous ? poursuivit-il , en adressant la parole à ce docteur. Alting ne fut pas si troublé, qu'il n'inventât sur-le-champ une réponse, qui n'était pas la plus fausse qu'il pouvait faire. J'ai été régent, répondit-il , dans le collège de la Sapience. L'auteur de son Eloge compare cette réponse à celle que fît saint Athanase : Sanè, dit-il, ille vultus y ille hahitus , ille sermo^ is rerum articulas quemuis alium percellere poterat : at nosler iniperterritus , solerti tamen usus responso , nec aperlè se negai^it Altingium , nec tamen intempestii'è se prodidit, eâdem ferè quâ olim in casu simili sanclus y4thanasius dexteritale usus, « Ego , inquit , lu- )) dimagister fui in collegio Sapien- ■» tiœ. j) Le lieutenant colonel lui promit de le sauver. Le lendemain , les jésuites prirent possession de la maison, et eu firent décamper si vite cet officier, qu'il n'eut pas le temps de s'informer de son régent du collège de la Sapience. Alting se trouva donc entre les mains des jésuites j mais il s'était sauvé dans un galetas j et, par bonheur, un cuisinier delà cour électorale fut employé par le comte de Tilli , dont la cuisine fut logée dans la maison du chancelier.

ALTING. 4^3

€et homme nourrit en secret Alting le duc lui avait donne'e : le fondement

dans le galetas , et lui fournit même de leur chagrin e'tait qu'Alting était

le moyen d'aller voir ce qui se passait un professeur d'Heidelberg. Ibi ad

chez lui. Il lui donna pour escorte februarium usqiie hœsit , facultate

trois soldats de l'armée bavaroise, hdc per serenisiimam Electiicem im-

Altrng trouva sa maison dans un grand petratâ a duce Jf^irtembergico , cujus

désordre , et son cabinet au pouvoir aliàs ministri lutherani quasi Ponli

d'un capitaine, qui lui dit, ou par Axeni accolœ, aut aves Dioruedœ ,

moquerie, ou par courtoisie , qu'il lui c/uœ solos sncios gratenter eyclpiunt ,

permettait d'emporter tel livre que bon lui semblerait. Ou ne voulut point accepter son ofire , et l'on se contenta de lui répondre , que , si ces choses lui appartenaient, on souhaitait que Dieu lui en accordât une plus longue possession qu'à leur premier maître. Alting essuya mille périls en s'en retournant 5 et , au bout de trois jours , Tilli lui permit de se retirer. J'ai lu quelque part que si Alting n'avait pas craint d'exposer son propre bien , et de passer pour plagiaire , il aurait pu sauver plusieurs livres de la bibliothèque électorale , et qu'il en

id ferebant œgcnbnè, non alla de causa quant quàd Altingius projessor essel Heidelbergensis (8,1. Je crois en efl'et qu'ils eussent mieux observé les droits d'hospitalité envers un marchand du Palatmat, ou même envers un professeur calviniste d'im pays très éloigné , qu'envers un professeur d'Heidelberg. Le Palatiiiat était voisin du Wirtemberg : les professeurs de Tubingue , et ceux d'Heidelberg , se choquaient de temps en temps par des thèses , et par des écrits polémiques.

Voilà ime source de haine théologique et professorale. Mais , après tout , il

avait transporté plusieurs au collège n'est pas possible d'excuser l'intolé-

de la Sapience ; mais j'avoue que je rance qu'on eut pour Alting. Il était

n'entends rien à tout cela : j'y trouve échappé du milieu des flammes papa-

de la contradiction. Si , de peur de les : l'injure que l'ennemi commun

passer pour plagiaire, il ne transporta lui avait faite lui devait servir d'une

point dans son cabinet aucun livre de puissante recommandation; sa foi

la bibliothèque électorale , pourquoi ne différait de celle de Wirtemberg

dites-vous qu'il en avait retiré plu- qu'en deschoses non essentielles. Si l'on

sieurs au collège de la Sapience , et avait à se haïr et à se persécuter pour

qu'il aurait pu en sauver plusieurs ?

Outre que, selon l'auteur de sa Vie , il n'eut permission que d'emporter un volume. Lisez pourtant ce qui suit :

Hune (Quintilianum ) et alios illius hibliothecœ libros sud manu in collcgio Sapientice exceperat Henricus Altingius , atque ex commuta illo incendia bauarico eripuisset , nisi suis reculis timuisset, et ne plagiarius haberetnr ,si antiquus liber in ejus supellectile reperiretur , ueritus fuisset (•]).

(E) Les ministres luthériens exerçaient contre lui le dogme de l'intolérance.'] A la prière de l'électrice , il obtint du duc de Wirtemberg la per

la religion, on devrait attendre que l'on flit, comme les peuples d'Egypte, les uns au service d'un dieu , et les autres au service d'un tout autre dieu :

Inlerjinilimos vêtus alque anliqua simullan , Iinmorlale odium , el nunqu'am sanabde vul-

nus Ardet adhuc Ombos , et Tentyra , summus

uirinque Inde furor vulgo , qubd nitmina vicinorum Odit uterque locus , quitm solos credat ha-

bendos Esse deos , quos ipse colil (9).

Aussi voit -on que les promoteurs des guerres ecclésiastiques supposent toujours que les diffèrens sont d'une extrême conséquence. C'est une gan-

missiondesejourDeraSchorudorf.il grène ., disent-ils; c'est la sape des s'y arrêta jusqu'au mois de février Jbndemens de la religion.

qui suivit la désolation du Palatinat.

Les ministres luthériens murmuraient de ce séjour, et de la permission que

(7) Lomeier , de Bibliolli. , pag. 378. Je ne sais si plagiaire se dit d'un homme qui dérobe, non les pensées d'un auteur, mais un livre ou un volume en espèce , sans le publier sous son nom.

(F) Les liures qu'il a composés."] Voici ceux qui ont été donnés au public ■': JYotœ in decadem problenialunt Johannis Belim de glorioso Dei et beatoruni coelo , Heidelberga? , 1618. Loci

(8) Vita Ahingii.

(9) Jiivenal. Sat. XF , vs. 33.

* Celle Une esl (rès-incomplète, dit 3L Stap.

communes , cum didactici, tum elenctici:Problemnta, tant theoretica, quant practica : Ex plicalio catecheseos Palatinœ cum P^indiciis ab .'Jrminianis et Socinianis , Amstelodami , 1646, en trois volumes. Exegesis ^uguslance confessionis , unà cum syllabo controt^ersiariim lutlieranarum , Amstelodarai, 1 647 . Metlindus theologiœ didacticœ et catecheticœ , Amstelodami, i65o. Ceux qu'on n'a point pub'ie's sonten plus grand nombre :1a dernière main manque à quelques-uns. On en voit la liste à la fin delà Vie de l'auteur. J'y ai vu que la Medulla historiée pro- Jianœ, publie'e par Daniel Pareiis , est un ouvrage de notre Alting : c'est un plagiat qui n'a pas éle remarque par Thomasius, ni yar M. Almeloveen (i o).

\J Histoire ecclésiastique du Palatinat, depuis la ré formation, jusqu'aVadminiitrateur Jean Casimir, est parmi les ouvrages manuscrits d'Alting l'un des plus considérables.

(G) // n'était point un théologien querelleux.^ Rapportons les propres termes de son historien : Alienus ajurgiis et l'itilitigiis cuininisectorum ; ab lis distinctiunculis et ineptiis sophistarum , quibus mysteria salulis potiiis implicantur quam ea plicantur ; à scmpulositatibui prœcisistarum , qui nodum qucerunt in scirpo , calant culicem , camelum deglutientes (ti). La secte des précisistes faisait du bruit en Hollande , il y a quarante ans (12), plus ou moins : la voilà fort bien caracte'rise'e ^ on y coule le moucheron , on y engloutit le chameau j on y ouvre la porte à des disputes qui ne servent qu'à l'armement des profanes et des libertins. Poursuivons : ab omni deniquè nciivcei^tivid, et noi'atione in theologicis , quasi illud semper Tertulliani lenens , « primum quodque i^erissimum. » 11 n'y a point de doute que l'amour des nouveautés ne soit une peste qui , après avoir mis en feu les académies et les synodes , ébranle et secoue les états , et les bouleverse quelquefois : ainsi l'on ne saurait trop louer les professeurs qui recommander dans la Biographie universelle ; mais les nombreux ouvrages d'Alling n'ont plus qu'un intérêt historique.

(10) // a publie' un Catalogue des Plagiaires h lajin de ses Amœnitales Tlieologico-Philologicœ, Amstelod. 1694 , in-8°.

(11) Vita Jacobl Alling.

( \;j On écrit ceci en 169S.

IN G

dent à leurs disciples de s'éloigner de cet esprit d'innovation. Il ne faut pas se rebuter , sous prétexte qu'en recommandant fortement l'observation de l'ancienne et commune traditive , il semble qu'on suppose le principe ou la voie de l'autorité , que l'on a .rejetée quand on a eu à combattre l'Église romaine : il ne faut point, dis-je, se décourager pour tout celaj car si l'on attendait à se servir d'une raison jusqu'à ce qu'elle fût à couvert de toute difliculté , on serait trop longtemps sans rien faire.

(H) Les minisires deiraient régler leur domestique comme le sien était réglé. ] On savait seulement que personne ne savait ce qui s'y passait , hormis qu'on n'ignorait pas que toutes choses y étaient dans la bienséance , et selon la crainte de Dieu : Hinc in familiâ ejus omnia semper pacata , omnia ordinata , de qud hnc solum.

sciretur , quod à nemine sciretur quid in illdjîeret , nisi quôd piè, composite , aecenter omnia Jieri neminem lateret (i3). Cela est cent fois plus beau que si le monde s'entretenait de ce qui se dit, et de ce qui se passe chez un ministre. On y a débité une telle nouvelle ce matin {\^), dit l'un. On y disputa hier au soir sur une telle réflexion de nouvelliste , dira l'autre. // peut s'excuser comme Adam , dit un troisième , et dire , la femme que tu m'as donnée me l'a fait faire.

Quoi , dit un quatrième , vous n'avez appris cette circonstance qu'en ce lieu-là ? je m'en déjie. C'est un mauvais bureau d'adresse , etc. : la Nyrapha loquax , qui y préside , ajoute et Jait ajouter ce que bon lui semble aux relations. Je ne veux point de ses gloses , ni de ses commentaires ; j'en appelle au texte , quelque incertain qu'il puisse être. Il ne faut pas s'étonner qu'Alting ait été inconsolable après la mort de son épouse , s'il est vrai , comme son historien le débite , qu'il ait vécu avec elle près de trente ans, sans aucune plainte ni contestation : Cum eâ per annos propè triginta sine rixâ, sine quereld conjunctissimè vixit (i5). Peu de gens se peuvent vanter d'une telle chose , et se plain-

{i3) Vita Jacobi AUiag.

(i4) Conférez avec ceci la remarque {\) de l'article de Grutercs.

(i5) Vila Jacobi AUinjii.

dre d'ignorer si les effets de la réconciliation sont aussi doux dans le mariage, que dans la galanterie :

Amanlium irte amoris integralio est (i6). (ifi) Terenl. Andr., acU III, se. III , vs. î4-

ALTING (Jacques), fils du pi-écédent , a été professeur en théologie à Groningue. Il naquit à Heidelberg , le 27 de septembre 1618, pendant la députation de son père au synode de Dordrecht. Toute son enfance fut un perpétuel changementde lieu (A).

Il fit ses études à Groningue avec beaucoup de succès ; et , comme sa grande passion était pour les langues orientales , il s'en alla à Embden , l'an i638 , afin de profiter des lumières du rabbin Gumprecht Ben-Abraham. Il alla en Angleterre l'an 1640 , s'y fit connaître aux plus grands liommes , y prêcha , et y fut reçu prêtre de l'église anglicane par le docte Jean Prideaux , évêque de Worcester. Il avait résolu d'y passer toute sa vie ; mais il accepta la profession en hébreu , que la mort de Gomarus rendit vacante à Groningue. Il y fut installé le i3 de janvier 164 3, le même jour que Samuel Des-Marets fut installé à la profession de théologie que le même Gomarus avait exercée. Les titres et les charges d'Alting augmentèrent avec le temps : il fut reçu docteur en philosophie , le 21 d'octobre 1 645 ; prédicateur académique , l'an 1647 ; docteur et professeur en théologie , l'an 1667. Il avait fait deux voyages à Heidelberg , l'un en l'année i65i , l'autre en l'année 1662 : et il avait reçu mille témoignages d'estime de l'électeur palatin Charles Louis ,

ALT Ils G. 475

qui le sollicita plusieurs fois

d'accepter là rme chaire de théologie , de quoi il s'excusa honnêtement. Il se brouilla dans peu de temps avec son collègue Samuel Des-Marets ; et il était difficile que cela n'avînt , vu que leur méthode d'enseigner n'était pas la même , et que sur divers points ils n'avaient pas les mêmes principes. Alting s'attachait à l'Écriture , sans aucun mélange de théologie scolastique. II entrait dans la carrière de la gloire ; il se hâtait de s'y avancer : il ne manquait ni d'esprit ni d'érudition pour soutenir ses sentimens. Les premières leçons qu'il fit chez lui sur le catéchisme attirèrent tant d'auditeurs , que, faute de place dans sa chambre , il fallut qu'il se servît de l'auditoire académique. Il avait pour lui la plupart des étudians étrangers. Son collègue était habitué à se servir des distinctions et de la méthode des scolastiques : son nom faisait du bi'uit depuis long-temps ; il publiait quantité de livres ; il avait un grand feu d'esprit , beaucoup de savoir ; les proposans du pays s'attachaient à lui comme au chemin le plus sûr d'avoir une église ; car toutes les paroisses étaient servies par des ministres qui avaient étudié selon sa méthode. En voilà plus qu'il n'en faut pour allumer et pour entretenir la division , quand même le tempérament ne se mettrait pas de la partie. Alting avait à combattre des obstacles très-puissans : la pluralité des voix et l'autorité de l'âge étaient du côté de son adversaire, qui d'ailleurs avait pour lui une batterie capable do

ALTING

gendamier tout le monde , et de réveiller les préjugés les plus vénérables ; c'était de dire qu'Alting était vin innovateur , un liomme qui remuait les bornes sacrées que nos pères avaient si sagement mises sur les confins de la vérité et du mensonge. Il devint accusateur public seulement sur XXXI propositions erronées qu'il imputait à Jacques Alting.

Les curateurs de l'académie envoyèrent aux théologiens de Leide l'écrit de l'accusateur et la réponse de l'accusé, sans en avertir les parties, et les prièrent de prononcer là-dessus. On rendit un jugement digne de remarque (B):

on trouva Alting exempt d'hérésie ; on blâma seulement sou imprudence à forger de nouvelles hypothèses ; d'autre côté , on trouva que Des-Marets avait manqué de modestie et de charité (à).

Ce dernier n'acquiesça point à ce jugement, et n'accepta pas l'offre du silence : il voulut que la cause fut examinée par les consistoires, par les classes et par les synodes ; mais les supérieurs n'y voulurent pas consentir , et défendirent d'écrire ni pour ni contre le jugement des théologiens de Leide : ainsi l'ouvrage de Des-Marets, y4udi et alteram partent, fut supprimé. Cette querelle fit un grand bruit , et eût pu avoir de fâcheuses suites , par la vocation de Des-Marets à l'académie de Leide (b) ; mais il

(a) Cum Allinginm ab omni hœreseos nota absolverent , in ipso aitlem prudentiam in procudendis noi'è im-entis . in Maresio modesliam et ckaritalem reçuirerent. Vita Jacobi Alting.

[b] Et res miram kabitiira calastrophen , Maresio qiiamquam sens ad thcologiœ professionem Liigdunum in Batayis vocato. Vita

Jacobi AUinsii.

mourut à Groningue (c) avant que de prendre possession de cet emploi. Il se fit une manière de réconciliation au lit de mort (C) : j'en parlerai dans les remarques. Alting fut obligé de se plaindre qu'on l'avait joué (D) , et ne fut point en repos après avoir été délivré d'un adversaire si terrible : le clergé grondait éternellement contre ce qu'il appelait innovations (E) ; mais le bras séculier arrêtait par sa prudence les tempêtes synodales ou consistoriales , et menaça d'interdiction ceux qui , dans quelque assemblée ecclésiastique , remueraient la querelle de ces deux athlètes. Alting n'eut guère de santé les trois dernières années de sa vie ; et enfin , une fièvre continue qui n'avait duré que neuf jours , l'ôta de ce monde , le 20 d'août «679. Il mourut pieusement , résigné aux ordres de Dieu ; et recommanda plusieurs fois à Menso Alting , son cousin , bourgmaître de Groningue , l'édition de toutes ses OEuvres. On a satisfait à ce désir quelques années après sa mort , par l'impression de cinq volumes in-folio (F). Il avait vécu hors du mariage jusqu'à l'âge de près de trente ans : enfin , il s'ennuya de cet état , et se maria (G). S'il avait encore vécu quelque temps, il aurait composé deux livres , l'un en latin , l'autre en flamand.

Le premier eût été une Apologie de sa doctrine, et l'autre une Histoire de sa J^ie depuis son professorat; et l'on aurait vu par ce moyen l'injustice qu'on lui avait faite , en lui suscitant une

[ç] Au mois de mai 1673.

ALTING

longue suite de chagrins {d) (H).

Voilà cequei'ai extrait de sa Vie, qui est à la tête du premier volume de ses OEuvres. Si quelqu'un trouve des faussetés dans cet article, je le prie de ne s'en prendre pas à moi , qui n'ai fait que rapporter fidèlement ce que m'a fourni l'ouvrage que j'ai cité.

J'avertis ime fois pour toutes , que je ne me rends point caution de ces sortes de récits. Je con-

faire particulière dont il s'agit en cette rencontre : je me contente de dire que, dans le général, on ne saurait s'empêcher , sur de pareilles contestations , de juger comme firent les théologiens de Leide. Ceux qui avancent de nouvelles hypothèses, se piquent trop de les soutenir au préjudice de la paix et de la tranquillité ecclésiastique et académique. Ils seront donc orthodoxes tant qu'il leur plaira ; mais ils n'auront pas assez de prudence : il y aura de la témérité dans leur fait j car c'est être téméraire que de troubler le repos public sans

dus par cette remarque : c'est une grande et urgente nécessite. Ceux 'AU- '. -t , \\.Àr^\^„\an qui S opposcnt 3 uuc nouvclle méthodc qu Alting était un théologien -[.gnseigner témoignent trop de pasfort attache au texte de 1 Jicri- sion : je veux croire que quelquefois ture , au coccéianisme et au rab- il n'y a rien de personnel qui conduise binisme. Cette dernière applica- leurs démarches ^ mais ils outrent les ^. ,, . . ir/ - choses , ils alarment toute lEclise tion 1 exposa a une terrible m- ^^^^ ^^^ bagatelles j ils font craindre jure (I). Il prêchait bien en trois la dépravation totale de la confession langues , en allemand , en fla— de foi , lorsqu'on n'y donne encore

m.and et en anglais.

{d) Ex Vità Jacobi Altiagii in limine Operum, edUor. Àinslelodami , an. 1687.

(A) Toute son enfance fut un perpétuel changement de lieu^ Car, à l'âge de deux ans, on l'envoya chez Chrétien Chytrœus , ministre de Bretten. L'année suivante , sa mère , nonobstant sa grossesse , fui obligée de se retirer à Heilbron, où elle le mena 5 et de là, au bout d'un an , il fallut se retirer à Schorndorf : Sequente mox anno propter iniminenleni Heidelbergœ obsidionem , niatre eliani comité , eâque tum gravidd , Hailbronnam , indequè exacto anno Schorndorfium niissus est (i). Henri Alting , son père, l'amena ensuite, avec toute sa famille , à Embden , par des chemins détournés. D'Embden il se transporta à Leide , où il fut précepteur des fils du roi de Bohème. La peste l'obligea d'aller de Leide à Houslaerdijk j enfin il passa de Honslaerdijk à Groningne lorsqu'il y fut appelé pour la profession en théologie , l'an i6']i. Jacques Alting était alors âgé de neuf ans.

(B) On rendit à son sujet un jugement digne de remorque.'] Je ne prétends point prendre partie dans l'af-

(1} Yiu Jacobi Altingii.

aucune atteinte. Ils seront donc zélés tant qu'il leur plaira : mais ils ne seront ni modérés , ni charitables , ni équitables. Ils seront même aussi imprudens que leurs adversaires : ils ne prennent pas garde qu'une nouvelle méthode dont on ne fait pas semblant de s'apercevoir tombe d'elle-même ; au lieu que, si on la choque de droit front, elle dégénère en parti. Le nouveau méthodiste aura des parens dans la régence qui le soutiendront de tous leurs cliens j et ainsi , vous verrez bientôt la combinaison du droit civil et du droit canon , les factions d'état et les factions d'église , appariées ensemble. Que n'a-t-on point à craindre de ce conflit ? Qu'on épargnerait de maux à la religion et à l'état , si on se contentait de s'opposer aux innovations fondamentales !

(C) lise fit entre lui et Des-Marets une manière de réconciliation au lit de mort.l Un ministre de Groningue , voyant M. Des-Marets hors d'état de guérison , lui proposa de se réconcilier avec son collègue; et, ensuite de son acquiescement, alla proposer la même chose à M. Alting. Celui-ci fit réponse que le silence qu'il avait gardé au milieu des clameurs et des livres de son adversaire répondait de son humeur pacifique ; qu'il était toujours prêt d'accepter la paix sous des con-

4^8 ALÏING.

ditions raisonnables ; mais qu'il demandait réparation des injures qui avaient été publiées contre s^ n honneur ; et qu'il ne voyait pas qu'on pût souhaiter aucune liaison avec lui , pendant qu'on le croirait tel qu'on l'avait dépeint. Le médiateur se retira sans proposer autre chose. Peu après , il se l'épandit un bruit par toute la ville , que M. Alting avait eu la dureté de refuser tout à plat la paix à un collègue mourant : tant il est vrai que les bruits de ville sont peu conformes à l'état naturel des faits ! Le médiateur, accompagné d'un autre ministre , retourna chez M. Alling , et tira de lui un formulaire de salisfaction. Ce formulaire ne plut point au malade, et celui que le malade dicta ne plut point à M- Alting : il fallut

tegrari expetiit. Etenim quotiescunque uei'unt illud est ac sincerum ^'otum , non tantùin uerbis pax inilur , sedetiam aboltnlur onmia monunienta prions inimicitiœ. Tenera nanique conscientia ad suam ipsius injamiam spectare retur , si quod ipsamet damnauit atque ex sud memorid abolitum uoluit , unii^ersorum notitiœ ac memorice infixum dederit , editis conlumeliosis charlis per unb^ersum orbem disseuiinalis. S'il m'est permis dédire un peu franchement ma pensée , il ne me semble pas qu'on ait eu raison de prétendre que Des-Marets supprimât tout un gros livre ^ il eût fallu dédommager le libraire : et ainsi les frais de la réunion n'eussent pas été un simple dédit, un nollenijactum ; ils eussent été une perte pécuniaire à la famille.

emplo^'er plus d'allées et de venues H ne s'agissait pas de trois ou quatre que pour la capitulation d'une forte- carions : il s'agissait de l'ouvrage tout resse. Enfin, le changement que M. Alting inséra au formulaire de M. Des-Marets ayant été accepté , à condition que M. Alting accepterait ce que M. Des-Marets y ajouta , aOn que les conditions fussent égales de part et d'autre , on en vint aux signatures; et ce fut là toute la réconciliation. Notez que les parties ne révoquèrent que les injures personnelles ; car pour ce qui est des accusations

entier , comme le reconnaît Alling lui-même : Ciim in ipsius esset potesîate totum opus suppressisse, quce unica supererat in opère usquequaque sibi conjormi emendatio (4). C'était assez qu'il déclarât dans un écrit signé de sa main , qu'il rétractait tout ce qu'il pourrait avoir dit ou publié contre la réputation de son adversaire.

Ilà ut indicta i'elit Cl, D. Maresius si quce in dictis et scriplis ipsius in

doctrinales, l'accusateur en remit le Jamam Cl- D. Altingii incurrere fi-

jugement à l'église (2).

(D) Alting fut obligé de se plaindre qu'on l'ai^aitioué'i Ilfondaitsaplainte sur la dernière édition du Système de Des-Marets , où il se voyait fort maltraité. Il prétendait que son adversaire devait abolir tous les monumens de la discorde ; et que , puisqu'il n'avait pas supprimé un ouvrage si outrageux , sa réconciliation n'avait pas été exempte de supercherie : Postea

deantur (5). Avec cela seul , il a pi mourir dans les formes , è niorto canonicamente , comme on dit au delà des monts.

(E) Le clergé grondait éternellement contre.... ses innoi'ations.'^ Les paroles que je m'en vais rapporter apprendront ce que c'était : Qualis J'uerit utriusque ante morlem mutua conciliatio ipsiusmet autoris Epistola initia Mantissœ tomi quinti posita tes-

quàm autem ad plures abiit ( Mare- tatur. Quiescente Maresio , non sic ta-

sius).... monitus fui ego (3) de Sjrs- ,„e„ quiescendum sibi du.rerunt qui

iematis nofi perpetuis annotalioni- ipsius parlium fuerant. Niliil autem

bus , quce infandis malediclis cùm in adeo dédisse opérant widentur , quam

alios tum in me consiarenl. Liber ut i'iâ quasi ecclesiasticâ per synodos ,

ille paucis ante morlem ipsius diebus uendi quidem cœperat , sed nondiim in meas œdesfuerat Hiatus.... Curavi ergo afferri , atque indè didici quantoperè D. Maresius mihi illusisset , quando in speciem concordiam redin-

(2) Tiré d'une LeUre de Jacques Alting , insérée au V^. volume de ses OEuvres.

(3) Mting. , tom. V . Manlisste, pag. 425

classes, et quas dicimus correspondentias , Altingii opinionibus obsisterent. Ilà i^ariis quidem fluctibus postea jactntus i'ir optimus , suœ autem sententice tenacissimus tandem ferè enatui'it ; siquidem quotiescunque ali-

(4) Idem , ibidem.

(5) Idem , ibidem.

ALTING

quid jjroponerel ecclesiasticorum ordo, illud rnox procertim edicto vel consulta rejectum est. Imo exauctoralionis etiam pœna in eos constituta , qui de conlroversiis Maresio- Altingianis in cœtu aliquo paslorum quidquam mo^'erent. Ita J'aclum sœpiùs est ut generalibus etiam i>erbis conceptagravamina de pei'iculosis novitatibus in spongiam incubuerint (6). D'où paraît que Jacques Alting eût eu tout à craindre de la part des théologiens, s'il n'eût été' protégé par les magistrats.

Il est sûr que la puissance séculière et la puissance ecclésiastique ont besoin l'une de l'autre. 11 faut quelquefois que celle-ci serve d'éperon à cellelà, et que celle-là serve de bride à celle-ci :

Aherius sic

Altéra poscit opem res, et conjurai amicè (7).

(F) Ses œuvres ont été imprimées en cinq volumes in-folio.'] Feu M. Bekker , alors ministre d'Amsterdam , qui avait été disciple et bon ami de l'auteur , prit un soin particulier de cette édition. Elle parut à Amsterdam, en l'année 1687 , et contient plusieurs sortes de Traites analytiques , exégétiques , pratiques , problématiques , et philosophiques , qui font foi , nonseulement de la vie laborieuse de Jacques Alting, mais aussi de son grand savoir. On peut connaître sa diligence par un autre endroit. La plupart des gens d'étude deviennent enfin paresseux à écrire des lettres : il n'a jamais connu ce défaut. Il en avait écrit cinq mille ; mais on n'a pu en publier qu'un petit nombre : Loquuntur epistolœ , quorum tant paucas ex 5ooo publicari potuisse, id equidem dolenduni. Erat autem ad scribendas litteras impiger (8) Le nom seul des théologiens à qui elles sont écrites montre qu'il n'était point P^oetien.

(G) // vécut près de trente ans hors du mariage, et enfin se maria.] Imitant cœlibem ad annum œtatis trigesinium foré perduxil , cujus tandem perlœsus junxit sibi tori sociam (9).

De huit enfans que Dieu lui avait donnés , il n'y en avait que trois en vie lorsqu'il mourut , dont l'un était

(6J In Vitâ Jacobi Alting.

(7) Horat. de Arte Poët. ys. 4t9.

(8) Vita Jacobi Altingii.

(gj Ibidem.

médecin, un autre était avocat , et l'autre avait pris le parti des armes.

Le premier et le dernier moururent peu d'années après leur père.

(HJ On lui ajait injustice, en lui suscitant une longue suite de chagrins. ] Ceux qui aimeront mieux les paroles de l'original que mon abrégé trouveront ici de quoi satisfaire leur envie : Dixit inter alia (Altingius) , si Deui sibi vivim viresque concederet , slare sibi animuni duos libellos in lucem mittendi , alterum quidem quem orsus etiam est , quo se purgaret coram ecclesiâ ab hétérodoxies et hœreseoê criminesibi inlentato; alterum vero quo Historiam vitce suce publicœ panderet , ab eo tempore quando in academid doctre cœpisset ; undè cuivis judicandum relinqueret , quo jure , quâ injuria tantiim ipsi molestiarum creatum fuissel Prce cœteris autem conquerebatur a malevolorum insidiis atque inimicitiis stetisse , quo minus ut vellet publico inservire potuisset (lo). C'est assurément une chose bien déplorable que , par des guerres civiles, on empêche plusieurs excellens ouvriers de faire valoir leur talent au service de leur communion , et contre les ennemis de dehors , gens contre lesquels il faudrait toujours tenir toutes les forces du parti bien réunies. Je ne parle point du scandale que cela cause; car, au contraire, il faut être scandalisé du peu de scandale que cela cause. Est-ce que pour se scandaliser à propos il faut un degré d'esprit à quoi peu de gens parviennent ? Est-ce que la coutume endurcit enfin à tout , et que , ab assuetis non Jit passio ? D'où que cela vienne, il est certain que les peuples ont une indulgence excessive pour ceux qui entretiennent la discorde par des écrits violens, injurieux, remplis de chicaneries , sous le faux prétexte de zèle. Rien ne serait plus capable de corrigerla démangeaison rongeante que l'on voit en certaines gens d'entasser livre sur livre , avec un fiel très-amer contre leurs cotifrères , que si les peuples se scandalisaient tout de bon de cette conduite, et donnaient des marques éclatantes de leur mépris, et de leur mécontentement.

Mais , pendant qu'on les verra suivre

(i») Ibidem.

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