‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 2)Chapitre 15 sur 158 · AS · texte numérisé non relu

AS

Trigintajam elapsis annis permansit nihilomirdis tempestas , à ntagis , tanquant quibusdani ventis ac turbinibiis , suscitata (4). Ce fut leur fonction dans la tempête qui agita si violemment l'e'glise de Perse pendant trente ans. Socrate rapporte qu'ils se servirent de diverses impostures pour arrêter les progrès delà religion chre'tienne , lorsqu ils virent que l'amitié qu'Isdegerdes avait conçue pour le saint èvêque Maruthas leur donnait lieud'appréhender qu'il n'abandonnât leur religion (5). Ils furent assez hardis pour cacher un homme sous terre, dans le temple où le roi allait adorer le feu , auquel homme ils donnèrent ordre de crier , quand le roi serait pre'sent, qu'il fallait chasser ce prince, puisqu'il avait eu l'impiete de croire qu'un prêtre chrétien fût ami de Dieu.

Si ce que les impies débitent trèsfaussement était véritable, savoir, que la religion n'est qu'une invention humaine , que les souverains ont établie afin de tenir les peuples sous le joug de l'obéissance , ne faudrait-il j)as avouer que les princes auraient été pris tous les premiers dans le piège qu'ils auraient tendu ? car, bien loin que la religion les rende maîtres de leurs sujets, qu'au contraire elle les soumet à leurs peuples, en ce sens qu'ils sont obligés d'être , non pas de la religion qui leur parait la meilleure , mais de celle de leur peuple ; et , s'ils en veulent avoir une qui soit différente de celle-là , leur couronne ne tient plus qu'à un fdet. Voyez comment les mages de Perse menaçaient leur prince , quoi(ju'il n'eût encore que caressé un évêque. N'a-t-on pas dit que le dernier roi de Siam avait été renversé du tronc pour avoir été trop favo'able aux missionnaires chrétiens (6>? Le même Socrate , qui nous apprend les artifices que les mages emplojèrent pour traverser la propagation de l'Evangile , nous apprend aussi qu'après la mort d'Isdegerdes, ils inspirèrent à son fils un tel esprit de persécution , cpi'on vit exercer contre les chrétiens une cruauté afl'reuse. Ils avaient tâché en vain d'inspirer le

C4) Theodereli Hist. Eccl. , lib. V, cap-

(^. Sorratls Hist. Eccl., lib. VII, cap.

(G) On ecril ceci en i6g3.

ABDAS. 27

même esprit A son père ;,car peu s'en au'on aurait volée à quelqu'un , que fallut qu'il n'embrassât l'Evangile. So- de dire que ce quelqu'un est un'homcratele témoigne: il a tort de n'avoir me qui emploie son argent à la dépoint avoue de bonne foi que l'incar- bauche ? Laissez-le faire : vous n'avez tadc de l'évéqtie Abdas fournit aux pas à répondre à Dieu de l'abus qu'il mages un prétexte très-plausible. Coo- fera de son argent^ laissez-lui son bien : ferez ceci avec la remarque (B) de quel droit y avez-voiis ? Oulie cela l'article JcNios(/^fa/içot4) j professeur quelle comparaison y avait-il entre la à Leyde. construction d'un temple sans lequel (C) Un homme qui, par sa témérité. '\ les Perses n'auraient pas laissé d'être Tous les historiens ecclésiastiques aussi idolâtres qu'auparavant , et la n'ont pas eu la mauvaise foi que je destruction de plusieurs églises cbrévicns de reprocher à Socratej car tiennes ? 11 fallait donc jjrévenir ce Théodoret a confessé ingénument que dernier mal par le premier , puisque l'évéque qui démolit un temple don- le prince mettait cela au choix de léna lieu à la terrible persécution que véque. Enfm qu'y a-t-il de plus cales chrétiens eurent à souffrir en Per- pable de rendre la religion chrétienne se (7). 11 ne nie point que le zèle de odieuse à tous les peuples du monde cet évéque ne fût à contre-temps; que de voir qu'après que l'on s'est insimais il soutient que le refus de rebâ- ïiué sur le pied de gens qui ne demantir uu temple est digne d'admiration dent que la liberté de proposer leur et de la couronne; car, ajoute-t-il , doctrine, on a la hardiesse de démolir c'est une aussi grande impiété , ce me les temples de la religion du pays , et semble, de bâtir un temple au feu de refuser de les rebâtir quand le souque de l'adorer. Nicéphore a copié verain l'ordonne ? N'est-ce pas donner tout cela de Théodoret (8j. Pour moi , lieu aux intîdèles de dire : Ces gens je trouve qu'il n'y a point de particu- «e demandent d'abord que la simple liers, fussent-ils métropolitains ou pa- tolérance ; mais, dans peu de temps, triarches, qui se puissent jamais dis- Us l'oudront partager ai^ec nous les penser de cette loi de la religion na- charges et les emplois , et puis devenir turelle : Il faut réparer, par restitution nos maîtres. Us s'estiment d'abord trèsou autrement , le dommage qu'on a heureux si on ne les brdle pas , en- J'iit à son prochain. Or est-il qu'Ab- suite très-malheureux s'ils ont moins das , simple particulier et sujet du roi '^'^ privilèges que les autres, et puis cnde Perse, avait ruiné le bien d'autrui, co/e très-malheureux s'ils ne sont pas et un bien d'autant plus privilégié l^^ seuls qui dominent. Pendant un qu'il appartenait à la religion domi- certain temps ils ressemblent à César nante. il était donc indispensable- qui ne uouluit point de maître ; et puis ment obligé d'obéir à l'ordre de son H^ ressemblent à Pompée qui ne i^ousouverain touchant la restitution ou l^^i point de compagnon.

le rétablissement du bien qu'il avait jVec quem>,uam jam ferre poteM Cœsarv.

ruine , et c était une mauvaise excuse priorem,

que de dire que le temple qu'il aurait Pompe\usve parem (9).

fait rebâtir aurait servi à l'idolâtrie ; Les persécuteurs de ceux de la re-

car ce n'eût pas été lui qui l'aurait em- ligion avaient inspiré malignement

ployé à cet usage, et il n'aurait pas cette penséeà Charles IX, qui, dit-on,

été responsable de l'abus qu'en au- se servit un jour de ces paroles eu

raient pu faire ceux à qui il apparte- parlant à l'amiral de Cojigny : Per

naît. Serait-ce une raison valable, innanzi , vi conlenlavale dun poco di

pour s'empêcher de rendre une bourse Ucenza : hora , la i^olete del pan ; Jra

^, , , „. „ poco , i^orrtte esser soli, e cacciar noi

(') Tlieodoreti Hist. Eccl. , lib. K, cav. „/,„■ f ^ ■ 1 1 i \ \i \^ \

XXXIX. altrijuon del regno [io).\oila les in- (S) Lihr. XIV, cap. XIX. Je trompe dans convénieus inévitables à quoi s'expo- Saldeui Oila Tlifol. , page 6ig , que Sacrale sent ccux qui Soutiennent si chaudevocal exertim rcra nou oppoitunam , ce que fil Qjent qu'il faut employer la force du

Veveqiie. On cUe Uist. tr;[)ai-t. Ub. X, cap. * ' -

XXX'; mai< U rsl sur qm- ce c/tapilre est em- (g) Lucanus , lih. /, v. 120. yide eliain Flo-

priiiUr de The'odorel. Vot-lins, Di^piit. Tbeol. ruiu , lihr. IV, cap. II.

loin. III , page iio , cite L^usèbe , qui n^ en a ^10) Dnvila , Isioria delle Guerre civili di

pti parler. Fiancia , Ub. IF, page i5S , l'ipra l'uniio l566.

ABDÉRAME

bras séculier à l'établissement de l'orthodoxie. C'étaient les principes d'Abdas ^ car que n'eût-il point fait à main armée contre les idolâtres, sous un empereur chiétien, puisque, sous un prince païen qui tolérait l'Evangile , il démolit un tf mple que les païens vénéraient très - particulièrement ? Conférez avec ceci ce que vous trouverez dans la remarque (B) de l'article Braun (Georges).

ABDÉRAME, gouverneur d'Espagne pour Iscam , calife des Sarrasins au 8". siècle, tâcha d'étendre sur la France leur domination, peu après qu'ils eurent conquis toute l'Espagne. Ils avaient lieu d'être contens (A) de ce qu'ils avaient déjà subjugué ; et néanmoins il était fort naturel de n'en demeurer pas en si beau chemin. Si nous avions une histoire particulière d'Abdérame , composée par un homine de son parti , on y verrait sans doute qu'il était fort propre à satisfaire l'ambition excessive de son maître , et que c'était un des plus grands capitaines de l'univers. Ce ne seraient que grandes actions , et que triomphes. Je sais que des auteurs chrétiens en parlent avantageusement; et dans le fond ce n'est pas un petit éloge que d'avoir pénétré comme il fit j usqu'au cœur de la France : mais enfin il n'est rien tel qu'une plume de son parti. Abdérame leva proraptement l'obstacle qu'Evides , duc d'Aquitaine , lui avait suscité , puisqu'en peu de temps il réduisit à la nécessité de se tuer le gouverneur de Cerdaigne(<i!) , qui s'était soulevé à la sollicitation de ce duc. Il en usa fort honnêtement envers sa veuve (B) , qui était fille du duc Eudes , et parfaitement

la) Il s'appelait Muuuza. Voyez son article.

belle femme. Dès qu'il eut calmé cette sédition , il s'appliqua avec tant de soin à l'armement formidable qui lui était nécessaire pour s'emparer de la France , qu'il y mena, l'annéed'après(ô),unedes plus grandesarmées qu'on eût vues depuis long-temps. Elle se répandit au long et au large , et porta partout la désolation et l'effroi. La mémoire n'en est pas encore périe, non pas naêmeparmi le petit peuple , dans les pays qui souffrirent ces cruels ravages. On ne sait point si les Gascons , dont le duc était ami de celui des Aquitaines , résistèrent (C) , ou s'ils se soumirent aux Sarrasins : on sait seulement qu' Abdérame , s'étant avancé jusqu'à Bordeaux , prit la ville , et en fit brûler toutes les églises ; après quoi il gagna une sanglante bataille sur Eudes (D) , un peu au delà (c) de la Dordogne (E). Il traversa le Poitou , il pilla l'église de Saint-Iiilaire dePoitiers , etprit le chemin de Tours pour en faire autant au trésor de l'église de Saint- Martin. Ce fut alors que Charles Martel , secondé du duc d'Aquitaine, arrêta ce fier torrent. La grande armée d'Abdérarae , le nombre des villes qu'il pilla , et celui des églises qu'il brûla en passant dans le Périgord et dans la Saintonge, rendirent sa marche si lente, qu'Eudes eut le temps de refaire unearniéeconsidérableavan t que de se joindre à Charles Martel. Après la jonction , ils allèrent jusqu'au delà [d] de Tours à la rencontre d'Abdérame. Les deux armées en présence passèrent près de sept jours à s'escarmoucher;

(6) En 732.

[c\ C'est par rapport aiir- Pyre'ne'es.

■d) C'est par rapport à Paris.

ABDÉRAME

mais enfin le septième jour , qui fut un samedi du mois d'octobre de l'année 782 (F), la bataille se donna , avec une très-grande perte pour les Sarrasins. Il ne faut pas croire néanmoins que le nombre de leurs morts ait été tel (G) que plusieurs historiens hyperboliques l'ont débité. Abdérame resta sur la place : les débris de son armée se retirèrent plus aisément (e) qu'ils n^avaient lieu de l'espérer (H). Le duc d'Aquitaine, que l'on a faussement accusé d'avoir attiré cette irruption (I), contribua extrêmement au gain de cette bataille (K). Il est étonnant qu'une journée de cette importance n'ait pas été bien décrite par les écrivains de ce temps-là, et que néanmoins les modernes aient osé en débiter tant de choses particulières (L).

(e) Voyez /'Histoire de France de Cordemoi , tom. I , pag. 4u3 et suiv.

(A) D'être contens. ] Jamais peutêtre on n'a vu d'exemple d'une aussi longue suite de victoires et de grandes conquêtes que celle que l'on remarque dans l'histoire des Sarrasins.

L'idée (i^qu'un poète ronsainse faisait d'une vaste domination ne comprend qu'une partie de leur empire. La raison voulait qu'ils s'arrêtassent et qu'ils ne s'arrêtassent pas. Cela parait contradictoire, et ne laisse pas d'être vrai. S'ils se fussent arrêtés, on aurait pu les en louer pour bien des raisons ; mais on eût aussi trouvé beaucoup de raisons de les en blâmer; car on les eût accusés de faiblesse et d imprudence ; on eût dit qu'ils n'avaient osé ni su profiter des occasions que la Providence leur mettait en main, et qu'avec un peu plus de hardiesse et de grandeur d';ime , ils auraient été en état de conquérir tout le monde. Voi-

(i) Lali'us règnes avidiim domnndo Spiritum^ qu'ani si T.iln am remotis Gadibus jungas , et iilerijue Panus Servial uni.

Hor.nt. Od. n,lib. II.

là une médisance qui n'épargnejamais ceux qui font de f;randes actions.

Quand on ne peut point nier qu'ils les aient faites , on se retranche a dire que c'est peu de chose en comparaison de ce qu'un autre aurait fait dans un cas semblable ; on se dédoramage par-là de l'aveu que l'on est contraint de faire. Les païens auraient appelé cela une critique de la Fortune, sur le mauvais choix de ceux à qui elle présente les occasions.

(Bj Entiers sa veui'e. ] Nous dirons ailleurs {1) que la fille d'Eudes , mariée à ce gouverneur de Cerdaigne , était la plus belle princesse de son temps , et qu'ayant été amenée à Abdérame après la mort de son mari , elle fut envoyée au calife. C'est un endroit sur lequel un historien sarrasin, ne passerait pas aussi légèrement que nous faisons nous autres auteurs chrétiens. 11 mettrait cela au-dessus de tout ce que les Grecs et les Romains ont publié , les uns à la gloire d'Alexandre, les autres à la gloire de Scipion, Alexandre se comporta chastement envers la femme et envers les filles de Dariu? , qui étaient devenues ses prisonnières (3). Scipion se contint à l'égard d'une jeune fille trèsbelle qu'il avait en sa puissance, et la renvoya à l'homme de qualité auquel elle était fiancée {^). Un histoiùen panégyriste trouverait dans les circonstances de la conduite d'Abdérame de quoi lui donner la place d'honneur.

Il ne tenait qu'à lui de garder la veuve d'un chef rebelle : c'était une beauté extraordinaire ; cependant il n'y toucha pas.

(C) Si les Gascons. résistèrent. ]

Les historiens les plus exacts (5) remarquent qu'Abdérarae entra en France par le pays qui est entre la Garonne et l'Océan, et que ce pavs était alors sous la domination du duc des Gascons , et non pas sous celle du duc d'Aquitaine. Ils ne parlent point du siège d'Arles , que M. Jloréri fait faire au général des San-asins avant que de l'envoyer à leur secours dans l'Aquitaine , et avant que de le rendre maître du Languedoc, du Querci, etc. Ce

(2) Dans l'article Mcncia.

(3) Voyez la remarque {O) de Varticle Maciooi.NE.

(4) Valer. M.->xim. , lib. IV, cap. TIl.

(5) Mézerai , Cordcinoi.

Bo

ABBÉRAME.

sont des hrouilleries d'autant plus grandes , qu'il est sûr que les Sarrasins étaient maîtres du Languedoc avant qu'Abdérame eût passé les Pyrénées. Le chemin qu'il tint me servira ci-dessous à la justitication du duc d'Aquitaine. Les brouilleriesd'Augustin Curion (6) sont encore plus confuses; il veut qu'Abdérame soit entré en France avant la mort de Munuza; qu'il y ait gagné une bataille contre Eudes ; qu'y étant retourné après la mort de Munuza, il ait passé le Rhône , et fait un carnage horrible à Arles ; qu'après cela il ait mis le siège devant Toulouse sans la prendre, puis devant Bordeaux avec tout le succès qu'il aurait pu souhaiter, et qu'enfin il ait pillé et brûlé à Tours l église Saint-iMartin.

(D) Une sanglante bataille sur Eudes. ] La perte des chrétiens fut telle, si nous en croyons Isidore, évêque de Badaioz (7) , que Dieu seul sait le nombre des Français qui y moururent.

Selon Mézerai, le duc Eudes se battit aussi courageusement qu'il se pouvait ;

ainsi ses troupes jusqu'à l'arrivée de Charles, il rendait la défaite entière des Sarrasins plus probable, en (]uelque province qu'on les rencontrât. Il serait peut-être difiicile de décider si l'ardeur qui empêcha Eudes de fuir la bataille est plus digne de censure que le flegme et que la grave lenteur avec quoi Charles marcha vers la Loire.

C'étaient deux hommes qui jouaient au plus fin. Eudes souhaitait de vaincre sans Charles Martel, et celui-ci n'était pas fiiché que les Sarrasins désolassent l'Aquitaine et battissent les troupes d'Eudes. Cela le (iélivrait des obstacles qu'il craignait de ce côté-là pour son grand dessein de se faire roi, et la gloire d'avoir délivré la France devait croître à proportion que ce rival y aurait eu une moindre part. 11 y a des écrivains espagnols qui disent qu'Eudes fut battu entre la Garonne et la Dordogne (12). M. de Mézerai a eu de meilleurs mémoires quand il a écrit (i3) qu'Eudes n'avait osé attendre les Sarrasins au de/à des rii^ières , mais s'était retiré en-deçà de la

mais à la fin il succomba a^'ec une Dordogne ; et là , s' étant réconcilié

perle inestimable de ses gens (8). ai'ec lilartel, il assemblait ses troupes,

(E) Un peu au delà de la Dordo- attendant qu'il le i^int joindre avec

gne. ] Je ne comprends point ce que celles des Français. Abdérame ne lui

veut dire M. de Cordemoi, que si Eu- en donna pas te temps ; et, poussant

des eût attendu Charles Martel , com- toujours en avant , passa la rivière

me il le devait attendre , les Sarrasins pour l'attaquer dans son camp. Le duc

n'auraient jamais passé la Dordogne l'attendit de pied ferme, et se battit

(9). Ne l'avaient-ils point passée avant aussi courageusement qu'il se pouvait.

que la bataille se donnât (10), et avant Ceci montre que ce n'est pas tant de

que Charles Martel edt pasié la Loire son impatience qu'il se faut plaindre

(ti).'* a quoi pouvait donc servir de que de la patience de Charles Martel,

l'attendre pour empêcher le passage (P) De l'année 782.] N'est-il pas

de la Dordogne ?11 fallait dire que , si Eudes eût attendu Charles Martel , il eût empêché les Sarrasins de se répandre dans la Saintonge et dans le Poitou ^ parce qu'en ce cas -là il n'aurait point perdu la bataille qu'il

bien étrange qu'une victoire comme celle-ci n'ait pu échapper aux variétés chronologiques ?Catel la met sous l'an 725, dans la page Sag de ses Mémoires (i4); mais, dans la page 53i (l'intervalle n'est pas bien grand) , il la pose

perdit, tt qu'ayant toutes ses troupes, sous Van 727. L'année après, dit-il il aurait pu tenir l'armée ennemie en ^uj j^t l'an sept cens vingt-huit , respect à la faveur des postes avantageux qu'il aurait choisis. Conservant

(6) Ilistor. Sarracen. , lib. II , pages m et

(n) Isidorus Pacensis , CVironic.

(8) Mézerai, Abrégé Chronologique. Tom. I, page 192.

(9) ( ordtmoi, Histoire de France, page 404.

(10) Eudes ne reçut a paint , quand il sut /ju' -Ihde'rame m-ail patsè la Dordogne : il le combaUil. Cordemoi , là même-

(11) La même.

Eud) , duc d' Âquitanie , mourut.

Calvisius , en citant les Annales de Fuide , la pose sous l'an 726. Le père Petau la pose sous l'an 725 (i5j.

(12) Dans Calel , Mémoires de l'Hisloire du Languedoc, pages 5'iô et Sîg.

(i3) Mézerai, Abrégé Chronologique. Tom. 1, pa^e 192.

(i4) Pour l'Histoire du Languedoc.

(i5) Petavii Kationar. Temp. , pan. I , lib.

nu.

ABDERAME.

C'était autrefois la foule des écrivains qui prenaient ou Tan 726, ou 1 an

•j-jti; mais depuis quelque temps on se ranime à Tan 782. C'est là que le père Labbe, Mézerai, Cordemoi, etc. , s'en tiennent avec les Annales de Metz , et les plus anciennes chroniques.

(G) Le nombre de leurs morts ait été tel- ] On le fait monter communément à 3-0 ou 3-5 mille , et celui des Français à quinze cents. C'est la supputation d'Anastase le bibliothécaire (16) ; c'est celle de Paul Diacre, et de plusieurs autres historiens; maison ne s'y tle plus. Mézerai dit nettement qu'il n'y avait en toute l'armée des Sarrasins que quatre-vingt ou cent mille hommes. Il faut bien se souvenir qu'ils se battirent jusqu'à la uuit , sans lâcher le pied (17) , et que le lendemain on ne les poursuivit pas quand on eut su qu'ils avaient marché foute la nuit. Or il serait presque impossible de faire un si prodigieux carnage sur des gens qui tiennent bon; une tuerie de tant de milliers de soldats ne se fait qu'à la iioursuite des fuyards , lorsqu'on ne donne nul quartier. Puis donc que ce fut la nuit qui sépara les combattans, il faut regarder comme un conte romanesque ce qu'on lit dans du Haillau , qu3 le roi Abdérame, et presque tous les principaux des siens , Jurent trouvés entre les (grands monceaux des morts, seulement esteints de la presse qui recula sur eux. S'il y avait eu alors des nouvellistes heb(Iomadaires, on eût couru moins de risque de se tromper en jugeant du nombre des Sarrasins selon les gazettes qui auraient précédé la bataille , qu'en prenant pour règle les relations du combat. Pendant la marche de ces barbares , les nouvellistes autorisés, ou même gagés du public , auraient représenté leur armé;j comme peu nombreuse, et ils l'auraient afl'aiblie de jour en jour par les désertions et par les maladies qu'ils y auraient fait régner.

Après la victoire , ils se seraient ravisés ; ils auraient appris de bonne main que cette armée était innombrable. On pourrait donc être trompé et par les gazettes antérieures et jiar les postérieures ; mais s'il y avait à

(16) // la lire de la relation écrite par Eudes au pape Grégoire II. Vojei ci-dessous la re- Hiarque \K).

fi7) Voyez la remarque suifnnle.

cl»oisir, je conseillerais, à tout hasard» de se fier plutôt au.x premières qu'aux dernières.

(H) Se retirèrent plus aisément qu'ils n m'aient lieu de l'espérer. ] Pour rectifier les idées qu'on se forme populairement de cette grande victoire, il est bon de considérer ce que les historiens le-; plus exacts en ont dit : « Les Sarra- )) sins eurent beau lancer des traits » les écus des Français , passés les uns )) sur les autres, les eu garantirent ; et » quand les Sarrasins vinrent l'épée à )) la main , tout lein- effort , ne pou\ ant » ébranler un si grand corps et si bien » uni , ne servit qu'à les rompre eux- )) mêmes. Charles, qui savait prendre )> ses avantages, ne manqua pas en cet >) l'tat de les faire charger : il en fut tué » un prodigieux nombre par les F'ran- » çais , qui combattirent toujours fort )) serrés. Abdérame même demeura » sur la place ; mais la nuit survenant )) mit fin au combat , sans que Charles » connût tous ses avantages. Il ne » voulut pas qu'où suivît les restes de "l'armée des Sarrasins, pour éviter )> les embûches qui sont toujours à » craindre quand les ennemis sont en )) grand nombre. II fit même retirer » ses soldats eu ordre, et l'épée haute, » dans leur camp , où ils passèrent la » nuit; et dès le point du jour il les » remit en bataille à la vue du camp }) des ennemis. On y voyait tant do )> pavillons, que , bien (jue le champ » où l'on avait combattu le jour pré- » cèdent fût tout couvert de corps de » Sarrasins , Charles avait sujet do )> croire qu'ils avaient encore un grand » nombre de soldats sous leurs ten- ); tes , et pensait qu'ils allaient sortir ; » mais enfin , après avoir long-temps » attendu, on s'aperçut qu'ils avaient )i abandonné leur camp , et des es- » pions vinrent donner avis qu'ils j> avaient marché toute la nuit vers la » Septimanie. .Mais il regarda cette » fuite d'une armée , qu il croyait en- » core plus nombreuse (juc la sienne , -» comme une ruse pour l'attirer dans j) quelque embuscade , et se contenta » de se saisir du camp des Sarrasins, )) où il trouva tout leur équipage avec )) le butin qu'ils avaient fait (18). ; Voilà ce qui porte à dire que Charles n'usa pas trop bien de ce gra.n-!

(18) Cordemoi. Histoire de TVarce. ton. I, page 4i>5

avantage (19). Je veux croire qu'il «tait, comme tant d'autres ('io) , plus habile à vaincre qu'à profiter de la victoire 5 mais qui sait s'il ne trouva pas à propos de laisser retirer tranquillement les Sarrasins , afin qu'ils fussent plus capables de ruiner le duc d'Aquitaine, qu'il regardait comme un dangereux ennemi ? Quelle peine lui et son fils Pépin n'eurent-ils pas à subjuger cette famille ! Elle fut la dernière qui fle'chit le genou devant ces usurpateurs. Au reste , le mauvais succès d'Abde'rame n'empêcha pas ses successeurs de revenir quelques années après , et de faire bien du mal.

(I) Que l'on a faussement accusé d'avoir attiré celte irruption. '\ Jamais accusation n'a été plus contraire aux apparences que celle - ci. Premièrement, Eudes (21) avait marie' sa fille avec le gouverneur de Cerdaigne, afin de l'engager à une guerre civile qui empêchât les Sarrasins de passer les monts; son beau-fils avait përi malheureusement dans cette entreprise , et sa fille, tombe'e au pouvoir d'Abdèrarae , avait été' envoyée au calife des Sarrasins. En second lieu , on ne voit point qu'Eudes ait fait aucune démarche pour faciliter l'entrée de ces gens-là : il ne leur donna point de passage sur ses terres ; ce fut par le pays du duc des Gascons qu'ils entrèrent dans les Gaules, et qu'ils s'avancèrent jusqu'à Bordeaux. De plus on ne voit point que les Sarrasins aient eu aucune sorte de ménagement pour les terres du duc d'Aquitaine ; ils le traitèrent en ennemi depuis le commencement jusqu'à la fin, bien loin de lui restituer quelque chose de ce qu'ils lui avaient ôté dans leurs précédentes expéditions , comme il serait arrivé sans doute s'il avait négocié avec eux pour l'entreprise d'Abdérame. Enfin quelle nécessité y avait-il que quelqu'un sollicitât ce général à venir en France ? Les Sarrasins n'y étaient- ils pas déjà entrés?

N'avaient - ils point déjà pris Narbonne, Carcassonne, et ne s'étaientils point déjà étendus jusqu'au Rhône ? L'expédition d'Abdérame ne fut

(19) Mézeral , Abrégé Chronologique, tom. I, page 192.

(20) Voye% la remarque (A) de l'article Ci-

SAR

(21) Voyez son article.

ABDÉRAME

qu'une suite de ce que ses prédécesseurs avaient si bien commencé ; il voulut continuer leurs conquêtes au delà (aa) des monts, et, afin de donner du relief à ses entreprises , il ne voulut point suivre une route déjà tracée. Il alla prendre le passage des Pyrénées du côté de la Bi^caie : c'était le moyen de conquérir dès le premier pas; mais , s'il avait pris la route du Roussillon , comme autrefois Annibal, il serait entré d'abord dans une province déjà conquise. Et pour ce qui est de ce grand nombre d'annalistes qui ont diffamé là-dessus le duc d'Aquitaine , il ne saurait balancer des raisons qui le justifient; car ce sont des gens dont les derniers ne font presque que copier les premiers , et ceux-ci avaient puisé dans une tradition qui devait son oi'igine aux artifice^; de la cabale de Charles Martel.

Cette cabale , pour bien des raisons , devait imputer au parti contraire une intelligence avec les ennemis de la religion et de l'état. Voua ne verrez point qu'un Isidore de Badajoz, un Sébastien de Salamanque, un Roderic de Tolède , et tels autres historiens espagnols, dégagés des impressions de cette cabale, accusent Eudes d'avoir attiré les Sarrasins. Or , voyez ce que c'est que de naître heureux. Je crois que Charles Martel n'avait pas attiré ces infidèles; néanmoins les soupçons eu devaient tomber sur lui plutôt que sur Eudes, puisque c'était Eudes qui devait être le premier accablé, et que Charles avait lieu de croire que , pendant que les Sarrasins le délivreraie"ht d'un si redoutable ennemi , il se préparerait à les repousser , et que le bonheur de les vaincre lui abrégerait beaucoup le chemin du trône. Voilà de grandes prises pour les malins interprètes de la conduite des grands ; et néanmoins Charles n'a point été soupçonné d'intelligence avec Abdérame.

(K) Contribua extrêmement au gain de celle bataille. ] Il y a quelques historiens qui ne disent pas qu'il combattit ce jour-là avec Martel; mais d'autres le disent expressément. Voici les paroles de Paul Diacre : Deindè post deceni annos , cum u.mribus et parvuUs uenientes, (il parle des Sarrasins) , Aquitaniam Galliœ provinciam

(22) C'est par ra)>porl à l'Espagne.

ABDÈRE

quasi hahitaturi ini^ressi siint. Carolus :.'ufni(h;iit ruin J'iudone, Atjultaniœ principe, tiinc dlscordiatn habebat ; qui tamen in unum se conjungenlcs contra eosdem Sarraccnos, paiicnnsilin dimicdrunl ; nam irruentes i'^ranci super eos, trecenla septuaginta quinque millia Sarracenoruin interenievunt , ex Francorum fera parte mille et quingenli tanlii'u ibi ceciderunt , Jiudn quoque cuni suis super e')S irruens, pari modo niuftos iittcrjîciens omnia deuastafil (^3). Kcginon a parlé aussi de la reconciliation de Charles et d'Eiules : il a dit qu'elle fut faite avant la bataille , et qu'après cela ils attacjuèrent de concert les Sarrasins. Sii^ebort partage de telle sorte la gloire «le cotte journée enlre ces deux chefs, qu'il semble ne vouloir donner à Eudes que l'avantage d'avoir forcci le camp dej Sarrasins, et d'avoir abîmé les débris de leur arraée ; Eudo quôf/iie reconciliatus castra Sarracenoruin irrupil, et reliquias eoruni contri.'il. Rotleric , archevêque de Tolède, nous fournira une bonne preuve 5 car ii dit (2.}) que les plus grandes foi'ces de Charles Martel étaient composées d'allemands, de Goths et de Français, qui étaient restas à Eudes après la bataille que les Sarrasins gagnèrent près de la Dordogne. N'oublions pas la lettre qu'Eudes écrivit au pape Grégoire Il , où il lui fit un narré de la bataille. Marianus Scotus et Othon de Frisingen parlent de cette lettre. Anastase le bibliothécaire en parle aussi (aSj ; et ce cpi'il y a de bien singulier, c'est qu'il donne toute la gloire de l'action au duc d'Aquitaine, sans dire quoi que ce soit de Charles .Martel jet, pour ce qui est du nombre des morts , 370,000 du côté des Sarrasins, et i,5oo du côté des Français. Il en donne pour son garant cette lettre d'Eudes , d'où il tire une particularité assez burlesque : c'est que le jour de la bataille , Eudes fit haciier en petits morceaux trois éponges bénites, ([ue le pape lui avait envoyées , de celles qui servaient a l'usage de la table, et en donna à manger à ses soldats, ce qui leur porta

(23) Hislor. Longob. , lib. VI, cap. XLVI. «^u<i Calel, Mémoires du Languedoc , p. 53o.

(24) Roderic, Histor. Arabum, dans Us ^émoires de Catel, page 329.

(23) Dans les Mémoires de Cal«l <tc l'Histoire du Languedoc, page 53i.

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