‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 2)Chapitre 19 sur 158 · ISSI · texte numérisé non relu

ISSI

Baronius, Possefinus , Salmero , Mi' rœus , aliique , ut sileam f^ossium.

Cocuin , Rii'ctuni , similesque heterodoxos criticos , in alienis ab ecclesiâ catholicâ castris militantes , atque ex catholicoruni duntaxat scriptis et obseri^ationibus sujj'arcinatos. Mentitur enini pro more Andréas Rii^etus , qui libri I , cap. f^I , cffutire ausus est, oculatiores pontificios ex suorum , hoc est, hœreticoruni hominum animudi^ersionibus edoctos , nuiras et mendacia illius operis deprehendisse, ita ut eos tant pulidi comiitenli pudeat. Sed, aniabo , quis Cali^ini catulus hoc corninentum subodoratus est ante Uesselium , Molanum , Sixtum , ipsumque adeo Paulum If^, ronianum pontijicem , qui inter scripla a se damnata rejicit? Je crois que l'on condamna encore ce livre à Rome depuis la mort de Paul IV : car je ne pense pas que Claude d'Espense veuille parler de la condamnation faite sous ce pape , lorsqu'il dit: Qualiscumque autor sit .Abdias , superiore certè quant hœc scriberemus anno , a romanis inquisitoribus proscriplus est. Ces paroles sunt dans ♦ le chapitre V du livre V de la Continence. Le continuateur de Magirus a tort d'en conclure (4) que Tannée dont il s'agit là est )568. Cet ouvrage delà Continence ne fut-il pas imprimé en i565 (5) ? Pierre-Paul Verger, auteur protestant , mort en i565 , avait crié contre l'imposture de cet Abdias , dans son Idoluni Lauretanum , composé en italien, traduit en latin et imprimé en i554, in-4°'

(4) F.ponymol. Critic. , pag. i.

(5; Vyez Launoii Hist. CoUeg. Navarr.,pa5-.

ABDISSI (A) , patriarche de Muzal , dans l'Assyrie , au delà de l'Euphrate, vint à Rome l'an 1662 ; et, ayant rendu ses hommages à Pie IV, reçut de lui le palLiiim. Comme le concile de Trente était alors assemblé, le cardinal de Mula , protecteur des chrétiens orientaux, ne manqua pas d'écrire sur ce sujet à cette assemblée. Ses lettres furent lues dans la vingt-deuxième session.

Elles apprenaient que les peuples

ceci ea un autre

ABDISSI. 43

sujets à ce patriarche avaient été Fra Paolo conte le fait {b) : nous instruits à la loi par les apôtres saint Thomas et saint Thadée , et par un de leurs disciples noramé Marc ; que leur créance était toutà-fait semblable à la romaine ; qu'ils avaient les mêmes sacremens et les mêmes cérémonies ; qu'ils en gardaient des livres écrits dès le temps des apôtres ; que ce patriarchat s'étend jusque dans le cœur des Indes , et comprend beaucoup de peuples, les uns sujets du Turc, les autres du sophi de Perse, les autres du roi de Portugal. L'ambassadeur de ce dernier protesta tout aussitôt que lesévêques orientaux qui étaient sujets du roi son maître , ne reconnaissaient aucun patriarche.

On lut ensuite la confession de foi d'Abdissi, datée du 7 de mars i562 (fl), oii il promettait d'avoir et d'enseigner à ses inférieurs une parfaite et perpétuelle con-

romaine. Enfin on lut les let très qu'il écrivait au concile pour s'excuser de ce qu'il n'y allait pas (B) , et pour supplier les pères de lui envoyer leurs décrets, qu'il promettait de faire observer ponctuellement. Toutes ces choses avaient été déjà lues dans une congrégation , sans exciter autrement les réflexions de personne ; mais la protestation de l'ambassadeur de Portugal fit prendre garde aux absurdités de ce récit. On commençait à murmurer; les évêques portugais allaient prendre la parole, quand le promoteur, au noiu des légats, détourna le coup. Voilà comment

[a] Elh' est dans Onufre, in Yitâ Pii IV; dons Surius , Commentar. , pa^^. ^5:^ et dans Sponde , Goatin. Auual. , ad ann. i562.

examinerons lieu (c).

{b) Hist. du Concile de Trente, liv. VI. (c) Dans l'article Hebed Jesu.

(A) ABDISSI. ] Onufre Panvini le nomme Abdysu , ce qui , dit-il , signifie seruus Jesu (i). Surins et M. de Spoade lui donnent le même nom ; M. de Thon le nomme Abisius, et ajoute qu'il était fils de Jean , de domo jyiarciâ , de la ville de Gezire sur le Tigre (2). J'avoue que je n'entends pas assez ce que c'est que ce donius Marciâ pour me contenter de la traduction française que j'en pourrais faire. Je n'acquiesce donc pas à cette maison de Marc qu'il a plu à M. ?.Ioréri d'employer. Aubert Le Mire nomme Abdiesu le patriarche en question , et dit qu'il était religieux de Tordre de saint Pacùme (3) 5 qu'il avait succédé au patriarche Simon Sulacha (4), moine du même ordre , qui était venu se soumettre au pape Jules III; qu'il était d'une érudition admirable; qu'il entendait beaucoup de langues , et qu'il savait extrêmement bien les saintes lettres. Les mémoires

horaarabe et

formité desentimeiîs avec l'église de M. de Thou portaient que cet PC Ipt- ™e entendait le chaldéen , l'ara

le syriaque , et qu'il répondait perti

nemment aux questions très-difliciles qu'on lui faisait. Panvini , Surius et ÎM. de Sponde assurent la même chose avec plus de circonstances. Dans la profession de foi qu'ils rapportent , il dit qu'il avait été moine de St. -Antoine dans le monastère des saints Rochas et Jean, frères. Il avait fait faire beaucoup de progrès à la foi romaine , si nous en croj'ons Aubert Le Mire; mais ses successeurs laissèrent fout dépérir; de sorte que Léonard Abel , évêque de Sidon , nonce apostolique en ces payslà , en l'année i583 , trouva que le patriarche Donha Simon , qui était le second depuis Abdiesu , s'était retiré vers les confins de la Perse. Les allaires du pape n'étaient pas en meilleur

(i) Panvin. in Vhâ Pi'i IV.

(2) Thuan. Hi5lor., lib. XXXIT.

(3) Anbertus Miraîus, Politia; Eccles. lib. II, cap. V, pag. II- .

(4) M. de Thou le nomme SalaVa . M. de Spoude , Sulaca. Votez la remarque (A) de l'article Hebed-Jesu.

ABEL

état lorsque Pierre Strozza, secrétaire de Paul V , publia à Rome et à Cologne, en 1617 , sa dispute de Chaldœoruni doi^mntibus (5).

(E) Pour s'excuser de ce qu'il ny allait pas ] Cela montre que M. RIorérl s'est fort trompe lorsqu'il a dit qu^^bdissi se troui^a au concile de Trente , et qu'il y présenta su proj'esiion de foi , en lu session XX II. Aubert Le Mire a commis la même faute, qui et Tridentino concilia inteijnit .

dit il (6), en parlant de son y^ùditsu. Ce qu'il y a de plus surprenant est que Moréri a cite MM. de Thou et de Sponde , dont le premier ne dit pas un mot de ce prétendu voyage du patriarche au concile , et le dernier dit expressément, qu'on lut les lettres où Abdysu faisait ses excuses de ce qu'il n'allait pas à Trente. Je remarquerai par occasion une faute qui s'est assurément glissée dans M. de Thou; il dit (7) que ce patriarche était venu ad upostulorum limina pnntijicem saiutaturus , ut ab eo cr.njirmatus partent de corpnre sancti Pétri acciperel.

Qui ne s'imaginerait là-dessus qu'il était venu pour demander le bras , ou quelque autre morceau du corps de saint Pierre ? car c'est faire sa cour à Pionie que de déclarer qu'on y est venu pour en remporier de tels présens. Mais jo suis persuadé qu'au lieu de parlem il faut lire pallium, comme il y a dans 31. de Sponde , qui , à cela près, se .sert des mêmes expressions cjue M. de Thou. C'est ce qu'on peut voir dans sa Continuation des Annales de Baronius , à l'année i562.

(5) Aubertus Mirœus, Politise Eccles. lih. II, cap. f^, ptg. 219.

(6) I lient, ibidem, pag. 21".

(7) Thuaiii HIst. , lib. XXXII, pag. 640, col. 2. Edil. Franco f., anni i(i25.

ABEL , second fils d'Adam el d'Eve, fut berger. Il offrit à Dieu des premiers-nés de sa bergerie, dans le même temps que son frère Gain offrit des fruits de la terre. Dieu eut pour agréable l'oblation d'Abel , mais non pas celle de Gain; ce qui chagrina de telle sorte ce dernier , qu'/7 s'cleva contre V autre , el le tua. C'est tout ce que Moïse nous en ap-

prend {a). Mais , si l'on voulait s'étendi-e sur tout ce que la curiosité de l'esprit humain a enfanté là-dessus , on aurait une infinité de choses à dire. Nous n'avons garde de nous embarquer dans une telle déduction , ni de hasarder des conjectures sur l'âge qu'avait Abel lorsqu'il fut tué. Il est impossible d'avoir queltjue certitude sur cette matière , tant parce que l'on ne sait pas combien a duré l'état d'innocence (A) qu'à cause que l'on ne sait pas de combien Abel était plus jeune que Gain (B), ni en quelle année du monde il fut tué par son frère (G). Je ne hasarderai point non plus mes conjectures sur la question s'il mourut vierge (D) , ou sur la querelle que Gain lui fit.

Les uns veulent que leur différent ait été une dispute de religion (E) ; les autres qu'ils se soient brouillés pour une femme (F). On ne parle pas moins diversement de la manière dont se fit cet abominable fratricide (G).

Quant à la manière dont ils connurent la préférence que Dieu donna à l'oblation d'Abel , il n'y a pas tant cle disputes. On croit assez communément qu'il tomba un feu céleste sur la victime d'Abel (H), et que rien de semblable ne parutsur les offrandes deGaïn.

Mais , comme on n'a que trop de penchant à entasser suppositions sur suppositions , afin de faire trouver du merveilleux en toutes choses , il s'est trouvé des gens qui ont dit (b) qu'il parut une figure de lion au milieu des flammes qui tombèrent sur le sacri-

ia) Genèse , chap. If,

[b] Apud Salianum, iom. I, pag. 190, et apiid Inselium Ruinai", illustr. , décade I , pag. 221 , 273

ABEL

fice d'Abel , ce qui , selon eux , avait relation au îioa de la tribu de Juda , dont la venue avait déjà été promise. J'ai rassemblé dans les remarques un assez grand nombre de ditlérens seatnnens sur les choses qui concernent Abel.

C'est avoir rassemblé bien des mensonges et bien des fautes.

Or , comme c'est le but et l'es-

et pour remplir la terre? La plus solide raison qu'on puisse alléguer pourquoi cette consomma lion ne se lit qu'après la chute, c'est que la femme fut tentée et séduite aussitôt presque que formée. Voilà comment saint Augustin satisfait à cette dilliculté : A/ox creaid muliere, antequarn coni'e/iirent.

J'ai ta est illa transgressin fS). L'autre raison qu'il allègue , savoirqu'il lallait attendre l'ordre de Dieu (4) , est tout- ;";-fait nulle : car, comme je l'ai déjà . , T • ■ Il dit, cet ordre avait été nofitié authea-

pnt de ce dictionnaire, le lecteur tiquement. Si l'on pouvait une fois ne doit point donner son juge- prouver que l'innocence du premier

ment sur ce ramas sans se souvenir de ce but. Et cela soit dit une fois pour toutes.

{A) Combien a duré l'état iVinnocence.'] Les auteurs sont fort partagés sur ce point. Quelques-uns veulent qu'Adam ait péché le jour même de sa création, et qu'il n'ait demeuré dans le Paradis que six, ou sept, ou dis heures (i). D'autres allongent le terme jusqu'à sis, à huit, ou à dix jours; d autres, jusqu'à trente - quatre ans.

Ils -^e fondent presque tous sur des rapports qu ils imaginent entre Adam et Jésus-Christ : car, par exemple, ceux qui disent ou qu'Adam demeura quarante jours dans le Paradis terrestre, ou qu'il y demeura trente-quatre ans, en donnent pour raison ou que Jésus- Christ fut quarante jours sans manger, ou qu'il vécut sur la terre trente-quatre ans yi). 11 serait superflu d'avertir les gens d'esprit que cette sorte de raison ne prouve rien. On peut faire d'assez bonnes objections à ceux qui ne font durer que quelques heures l'état d'innocence ; mais on en peut faire de beaucoup plus fortes à ceux qui le font durer des semaines ou des années.

Car, n'en déplaise à quelques rabbins, c'est un fait certain par le texte de Moïse qu'Adam ne connut sa femme qu'après la sortie du Paradis. Or , pourquoi aurait-il tant difléré la consommation de son mariage? N'avaitil pas reçu la bénédiction nuptiale de la bouche de son créateur? N'avail-il pas ses ordres diiment expédiés et signifiés }^QMrJoisonnei\ pour multiplier

(i) Pererias, in Genesim, lib. VI, Quœsl. I. (2) Coruel. à Lapide in Gènes., cap. III, V. ï'i.

homme dura plusieurs jours , ou rendrait presque indubitable l'opinion de ceux qui disent que, sans le fruit défendu, Adam et Eve auraient éternellement gardé leur virginité, et que ce ne fut que sur la prévision de leur chute que Dieu produisit la diversité des sexes. Quoi qu'il en soit, nous ne saurions dire certainement à quel âge ils commencèrent d'engendrer. Nous réfuterons ailleurs ;5) les rêveries de ceux qui ont dit ejue Caïn ne fut conçu quelong-temps après le péché d'Adam, soit que son père se lïlt voulu sevrer des plaisirs du mariage plusieurs années par pénitence, soit qu'il se fût attaché à une autre femme qu à Eve.

{B) De conibien Abel était plus jeune que Càin.'\ La narration de Moïse semble prouver clairement que Caïn et Abel n'étaient point frères jumeaux:

néanmoins l'un des plus judicieux interprètes * de lEcriture a cru avec quelques rabbins qu'ils l'étaient. Rabbini, et ex eis Culi'inus , putant ex cndem conceptu iLi'atn pepertsse semellos Caïn et Abel (6j. Quand on lui accorderait cela , toute l'incertitude ne serait pas évanouie, vu qu'on ne sait pas avec précision l'année de la naissance de Caïn. Mais, encore un coup, il n'y a nulle apparence qu'Abelait été son frère jumeau; et il n'y a nulle certitude qu'il soit né un an

(î) Augast., lib. IX, de Genesi ad lit., cap. IV.

(^) fotest eliatn dtci quia nonduin Deus jus^ serai ut convertirent : cur enirn non ad hanc rem divina expectaretur auctoriias , ubi nidlti concupifcentid tanqucim stimulis , inobedientia carnts urgebal ? Id. Ib.

(5) Pans la remarque (B) de l'article (i'EvE.

* Joly reproche à Bayle de donner ces epithè' tes à Calvin.

(6) Coruel. à Lapide, ia Geaesiia, cap. IV,

ABEL

après Gain. Reconnaissons pointant bable que ce meurtre fut commis la

qu'il est très-probable q^ue Gain naquit même anne'e que Seth vint au monde ,

l'an premier du monde, et qu'Abel c'est-à-dire, îa i3o«. d'Adam : on le

naquit Tannée d'après. La révélation trouve, dis-je , probable, quand on

de Méthodius est une pièce apocry- songe qu'Eve , donnant le nom de

phe et une cbimère. On a dit (7) qu il Seth à un fils dont elle était accou-

lui fut révélé d'en-haut , pentlant sa prison pour la foi, qu'Adam et Eve sortirent vierges du Paradis j qu'ils demeurèrent en cet état quinze années consécutives , entièrement occupés à pleurer leur chute ; qu'au bout de ce terme ils engendrèrent un lils et une fille tout à la fois , savoir Gain et Galmana^ qu'ensuite ils se remirent dans la continence pendant quinze autres années, après quoi ils engendrèrent un fils et une fille , comme la première fois , savoir Abel et Delbora 3 et qu'en l'an i3o d'Adam arriva le meurtre

chée , se sert de cette raison , cnr Dieu ni' a donné une autre lignée au lieu d' Abel que Cdin a lue (10). Mais il faut tomber d'accord que cela est beaucoup plus propre à prouver que Seth fut le premier fils qu'Eve mit au monde depuis la mort d'Al)el qu'à prouver que cette mort ait été bientôt suivie de la naissance de Seth. Saint Augustin ne veut pas même accorder à Seth le droit d'aînesse sur tous les enfans qu'Adam et Eve ont engendrés depuis le meurtre d'Abel. Il explique les paroles d'Eve , non pas d'un rem-

d'Abel par Gain , ce qui jeta Adam et placement de fils, mais d'un rempla-

Ève dans un deuil qui dura cent ans, après quoi ils engendrèrent Seth. Les habitans de l'île de Geylan prétendent

3ue le lac salé qui est sur la montagne e Golombo est l'amas des larmes quJEi'c répandit cent ans entiers sur la mort d'Abel (8). Les rabbins veu

cernent de vertu , c'est-à-dire , que Seth fut considéré comme celui qui succéderait à la piété et à la sainteté d'Abel. Potuit Adam dii'iniliis admonitus dicere postea quant Seth naius est, suscitavit enim milii Deus semea aliud pro Abel (11); quando talis erat

lent qu'Adam ait pleuré celte même J'uturus qui impleret ejus sanctitatem

mort cent ans durant dans la vallée (12). Il est sûr que tout ceci n'est que

des Larmes auprès d'Hébron , sans au- matière à conjectures , et que , si les

cun commerce charnel avec sa fem- paroles d'Eve, rapportées ci-dessus ,

me (9), ce qui aurait peut-être duré laissaient à nos réflexions toute leur

plus long-temps, si un ange ne l'eût liberté naturelle, nous ferions remon-

averti de la part de Dieu qu'il eût à ter bien haut le meurtre d'Abel j car

s'approcher d'Eve , puisque le Messie ne voulait pas descendre de Gain. Pures chimères ; le monde n'avait pas alors besoin d'un tel deuil : il demandait, au contraire, qu'on se consolât bientôt par la réparation de la brèche; de sorte qu'il est très-probable qu'Adam et Eve adoucirent promptement leur ennui par la consolation réciproque de se donner un nouveau fils à la place de celui que Gain leur avait tué. Gependant on ne saurait croire combien cette fable de la longue séparation d'Adam et d'Eve , quant au lit, a été prônée. Nous en parlerons dans l'article de Lamech.

{C) Jin quelle année du monde il fut tué par son frère.'] Un trouve pro-

(-) Auctor. Historiie Scbolast. in Hist. Libri Gene.s. , cap. XXJ^, apiid Pererium, in Gènes., cap. IV, V. I.

(8) Voyez Clievreau, Histoire du monde, tome jV,pag. 255, édilion de Hollande , en

(9) j4pud SaliaD , tom. 1, pa^. 190.

VOICI a quoi la lumière naturelle nous conduit. Gain et Abel firent leurs offrandes à Dieu dès que la récolte de l'un et la bergerie de l'autre leur en fournirent les moyens; ils s'aperçurent dès la première fois (i 3) que Dieu mettait de la difiérence entre leurs présens ; le dépit de Gain le précipita peu après dans le dessein de tuer son frère. 11 le tua donc avant l'âge de soixante ans, car ce fut l'an 5o du monde, à ce que dit Eusèbe , qu'Adam assigna à ses deux fils le genre de vie qu'ils auraient à suivre. Ge n'était pas s'en aviser tard, dit on, puisqu'en ce teraps-

(10) Gènes. , chap. IV, v. i5.

(11) Saint Augustin aUribue a Adam ce qui ne fui dil, selon l'Écriture, que par Eve.

(12) August. de Civil. Dei , lib.XV, cap. XV. (i3} L'Écriture ne parle que d^tne oblaUon

de ces deux frères ; ainsi la supposition du P. Salian, loine I, page i85, que Cain ne reconnut quà la longue el après plusieurs ojf rondes re'ite're'es sa rejeclion et la faveur de son frère auprès de Dieu , est nulle.

ABEL

là Tenfance durait à proportion au- ceux qui croient qu'Abel a vécu cent

taut que la vie. A la bonne heure , je vingt-neuf ans qu il soit mort j:;arçon.

ue contesterai rien là-dessus; que Gain II était alors trop nécessaire de peu-

et Abel n'aient donc pas été en état pler le monde pour se piquer de con-

avant l'âge de cinquante ans , l'un de tinence. Le père Salian ne fait pas dif-

labourer la terre, Tautre de garder ficulté de reconnaître que le cé.ibat

des brebis , au moins en auront-ils été d'Abel n'est nullement vraisemblable;

capables à cet âge-là. Or, cela posé, ni de montrer que saint Jérôme et

qu'y a-tilde plus naturel que de croire saint Augustin n ont point doute de

qu'ils firent leurs oblations au bout son mariage (19), et que saint Irénée

de deux ou trois ans, pour le plus n'a point dit ce que Gérébrard lui a

tard; et que, dans un semblable in- fait dire (20) ; savoir , qu'Abel a été

tervalle pour le plus tard, l'envieux vierge, prêtre et martyr : trois qua-

et le jaloux Gain se défît d'Abel ? Qu'y lités qui ont été cause que l'on a dit

a-t-ii de plus éloigné de l'apparence que l'Église avait commencé en lui.

que dédire, comme l'on fait ordinairement , que les deux frères commencèrent l'exercice de leur vacation l'an 5o du monde ; qu ils firent leurs offrandes l'an 100 , et que Gain tua Abel l'an i3o ? La raison ni l'Ecriture ne nous conduisent point à supposer un ressentiment caché si long-temps dans le cœur de Gain (i4j- Un auteur fort judicieux (i5) a mis la naissance de

C'est un autre auteur qui lui attribue ces trois belles qualités (21). .Mais s'il fallait que la tradition d'Eutyrhius , qui sera rapportée ci-dessous . iùt véritable, il ne faudrait plus révoquer en doute la virginité d'Abel; car sa mort, selon cette tradition, précéda le mariage des deux frères.

(E) yéit été une dispute de religion.']

Le Targum de Jérusalem débite que ,

Seth environ cent ans avant la mort lorsqueCainet Abelfurentauxc.bamps,

d'Abel. Quelques auteurs (16) ont mis cette mort à l'an du monde iu-2 : mais la foule est pour l'an i3o , t|ue l'on croit être le même que le 129 d'Abel.

Je pourrais citer , pour ce sentiment, Cajétan , Torniel , Pérérius , Gomelius à Lapide , Salian , et plusieurs autres commentateurs , dont les ouvrafies peuvent être comparés aux enfans d'une même famille ;

Faciès non ontnibut.una,

Nec diversa tainen , cjualein decel esse soruruin (17J.

Tous les partis, tous les corps, toutes les communautés ont ainsi plusieurs auteurs qui se moulent les uns sur les autres.

(D) S'il mourut vierge. '\ Quelques pères de l'Eglise ont soutenu raflii-mative ( 18), et les hérétiques, dont je parlerai ci-dessous, qui prenaient leur nom d'Abel , la soutenaient aussi : cependant il ne paraît guère probable à

(«4) Voyfz. ce qui sera rapporte ci-dessous, remarque F) du Targum de Jérusalem, et des Annales d'EulTchius.

(i5) r.nnœuide Kep. Febr., lib. /, cap. III.

(i6j Saint Romuaid , Abrégé chronol.

(17) Ovidius, Melam., Ub. II, >■. 1 3.

(i8) Saint Jérôme, saint Basile, saint Ambroise , (ia;ij Cornel. à Lapide, in Gènes., cap. ly, V. 2-, mais le P. Salian, Annalium tom. I , pag. 184 . montre que saint Jérôme n'a pas i-te de ce sentiment.

celui-là soutint qu'il n'y avait ni jugement, ni juge, ni vie éternelle , ni récompense pour les justes, ni peine pour les impies ; et que le monde n'avait pas été créé par la miséricorde de Dieu , ni n'était point gouverné par sa miséricorde : attendu , dit - il à son frère , que mon nbtation n'n pas été acceptée , et que la vôtre l'a été. Abel lui répondit selon les mêmes paroles dont Gain s'était servi, si ce n'est qu'il mit le ouioù l'autre avait mis le non : et quant au principal grief, sa réponse fut de dire que , parce que ses œuvres avaient été meilleures que celles de Gain , son oblation avait plu, et non pas celle de Gain. La dispute s'étant échauflëe , Gain se jeta sur Abel et le tua (22). Ce fut un mauvais commencement des disputes de religion , et un fâcheux présage de.s désordres épouvantables qu'elles devaient causer dans le monde. Voilà de plus un exemple de la sotte vanité

(ici) Salianns , Annalium tom. I,pag. iS4-

(20) Ctronol., lib. I.

(21) AacIormirab.SacntScript. apud Angnst., tom. III, lib. I , cap. III, citante Saliano, Annalium tom. I, pag. i84-

{12) Paraphr. Hierosolym. apud Vapntn, ci' Inn(^ Saliano, loin. I, pag. 188. J'',jeî sur ce sujet divers jeux de rhétorique de Jean Bîsselius , je'sui'-a allemand, llbislr. Kninarum Z*ecad. I, pag. a2S et seq.

ABEL

tîe rhommc : il n'est jamais tant porte à douter de la Providence que lorsque les choses n'arrivent pas selon ses souhaits. Quand elles lui sont favorables , il dissipe ses doutes : c'est qu'il s'imagine tenir un rang assez relevé dans l'univers pour ne pouvoir étreméprisé parun dispensateur équitable et judicieux desbiens et des maux. JEslis ïo superi, ait Statius, cùm coni'aluisset à periculoso morbo uir eximiœ probitatis RutUiiu GalUcus. Al contra , ubi quid conligerat contra quant tequuni esse censerent , deos aut nullos esse , aut crudeles , aut injustns

esse dicebant Itaque in morte Ti-

bulli Ot'idius ,

Ciim rapiant malafata bonos, ignoscilefasso, Sollicilor nullos esse pulare deos.

C'est ainsi que parle l'un des meilleurs orateurs du 16*= siècle (23).

(F) Se soient brouillés pour une femme. ] Eutychius, patriarche d'Alexandrie , dit , dans ses Annales ( 24 ) , qu'Eve enfanta, avec Caïn, une fille nommée Azrun ; et avec Ahel une fille nommée Owain j et que le temps de marier les deux fils étant venu , Adam destina Owain à Caïn, et Azrun à Abel ; et maltraita Caïn , parce qu'il voulait sa soeur jumelle, qui était plus belle. Eutychius ajoute que, pendant que les deux frères allaient présenter leurs oblationssur une montagne, par ordre d'Adam , qui voulut qu ils tissent cet acte de religion avant que d'épouser leurs femmes, et que le succès de leur sacrifice décidât de leur diflérent, Satan inspira secrètement à Caïn de se défaire d'Abel , pour l'amour d'Azrun : ce qui , empêchant que sou oflïande ne fftt agréable à Dieu , augsnenta le dépit de Caïn contre son frère ; de sorte qu'ils ne furent pas plus tôt descendus de la montagne, qu'il lui donna un coup de pierre sur la tête, et le tua. La belle Azrun , que Caïn épousa après ce coup {1^), et qu'il emmena avec lui dans son exil, fut donc la cause du crime de Caïn. Il est vrai (pi'elle en fut la cause innocente; mais c'est toujours vérifier ce qu'a dit

(23) Muretus, Orat. III, vol. II.

\-il\) l'utycliii Annales. Je me sers de la traduction de Pocockius. L'imprimeur de i'Hisloria Patiiarcli. Hcideggeri , lom. I , pag. 192, a mis Procopiiis.

(2Î) liiilychius. Vide Hottinger. Historiam Orient., pag. 27.

un poè'te latin , touchant l'anllquilé des guerres suscitées pour des femmes:

Nam fuit ante Helenam cunnus leierrima belli Causa (26;.

Les archontiques (37) et les cabalisfes (28) s'accordent avec cette tradition d Eutychius. J'ai lu dans le Commentaire du pèreMci'senne sur la Genèse, à la page i/jiS età la i43i, qu'il y a quelques rabbins qui disent qu'Abel eut deux sœurs jumelles , et que Caïn souhaita de les épouser. Ce fut , disentils , la Cause de la dispute. Le désir de la polygamie serait donc bien vieux.

Au reste , il paraît, et par le récit du Targum , et par celui de ce patriarche d'Alexandrie , que la mort d'Abel suivit de près le sacrifice où Dieu se déclara poiu' lui. Cette chronologie est raille fois plus probable que la vulgaire , qui met un espace de trente ans entre l'oblation des deux frères et le fratricide de Caïn.

(G) De la manière dont se Jit cet abominable fratricide. ] Nous venons de voir que ce fut avec un coup de pierre , selon quelques-uns. D'autres disent que Caïn déchira son frère à belles dents. Uebrœoruni nonnulli tradunt eum fuisse mnrsibus à Caïn dilaceratum faq). D'autres , qu'il l'assomma avec une mâchoire d ane : les peintres se règlent sur cette supposition. D'autres veulent qu'il se soit servi d'une fourche. Saint Chrysostùrae lui met en main une épée; saint Iréntie lui donne une faux 5 Prudence lui donne une manière de serpe :

Fritter probatce sanclilalis œmulus Germana cwvo coLlo frangit sarculo (3o).

Voyez Salian et Bissélius : celui-là , à la page 189 du i*^"". volume de ses Annales ; celui-ci à la page 234 , et à la 257 du premier tome des Illustrium Ruinarum. En tout cas, dit-on (3i), Abel ne fut ni noyé , ni étranglé ; car r Ecriture témoigne qu'il périt ai^ec effusion de sang. Quelques-uns sup-

(26) Horat., satira II J, lit. I, v. 107.

(27) Hére'liijues dont saint Epiphane pflr/e, hœiesi XL.

28) Hcideggevi Historia Orient., pag. 191. Voyez aussi Seldenus , de Jure Nat. et Gent., lih' III, cap. Il, qui cite Kabbi Eliezer m Pirke, cap. XXI.

(29) Pererius, in Genesini, lib. VII, ad I'. 8 et(), cap. IV.

(3o)l'rudent. in Hamarlig. prsef. i5.

l'ii) Pereiius, in Uenesim , cap. IV, i". 8,9.

ABÉLARD

posent qu'il se défendit courapeusement, et qu'il eut d'abord tout i'avan-

(11) Qu'il tomba un feu céleste. ] Saint Jérôme a rapporté cette tradition (Sa), et l'a confirmée par Théodotion, qui l'avait suivie dans sa version de rÉcriture. JVi^i illa inlerpretalio vera

Lfs païens se sont vantés de cette ment, et qu il eut U aDora lout i avan- sorte de marques extraordinaires de tage : il jeta Gain par terre , et lui fit l'approbation du ciel eu quelques un bon quartier , mais Gain se releva, lieux, comme nous le montrerons et le tua. Le père Mersenne rapporte dans l'article Egsatia. On sait assez cette vision dans la page i43i de son que le diable est le singe du vrai Dieu, commentaire sur la Genèse. ABÉLARD ( Pierre ) , en latin

Abœlardus , a été un des plus fameux docteurs du douzième siècle. Il naquit au village de Palais csset , qiiam Théodotion posait : Et (A), a quatre lieues de Nantes en in/lammafit Dominas super Abel et Bretagne ; et comme il avait l'essupersacri/iciumejus ; supra Caïnuero pj-it fort Subtil, il n'y eut rien et sacrificium ejus non inflnmma^k ^^^^ ^^^ éiuàes a quoi il s'appli- (33). hlle est communément approu- . ^ . i ' s.

vée par les pères de Téglise. Ce qui la q"at avec autant de succès qu a rend vraisemblable, est qu'en plusieurs la logique. Il voyagea en divers occasions un feu descendu du ciel a lieux , par la seule envie de s'afait connaître que Dieu agréait le sa- ç^rir dans cette science , discritice. A la consécration d Aaron on o . , , ^ i ^ j ^

eut ce signe de l'approbation de Dieu putant partout, lançant de tou- (34). Gédéon , David , Salomonfquel- tes parts ses syllogismes , et cherques-uns y ajoutent Nébémie), ontété chant avec ardeur les occasions aussi honorés de cette faveur spéciale ^^ ^^ signaler contre une thèse, dans ((uelqties-uns de leurs sacnuces t • i i- ^ i

(35). Gornélius à Lapide dit que Gai- Jamais chevalier errant ne chervin et Luther se sont moqués , comme cha avec plus d'avidité les occad'une fable judaïque, de cette des- sions de rompre une lance en cente du feu céleste sur la victime d' A- phonneur des dames. Abélard terbel; Jo) ; mais. >L Heidegger lui cite un . • r» • > -i

passage de Luther qui témoigne visi- m^a «^s courses a Pans , ou il h\ement\e conivsiire. Etsi Moses illud trouva un célèbre professeur en signum, quo Deus ostendit sibi Abel philosophie, nommé Guillaume mimera grataesse , non ostendit , ta- ^^^ Champeaux (n). Il fut d'amen uerisimile est fuisse lifneni cœlo . '. . , \ : . ,

demissum, quo oblatio haustn et cnn- bord SOn dlSCiple bien-aime; mais

sumpta in oculis omnium (37). Les cela ne dura pas long-temps, le

théologiens prolestans ont donné en professeur avait trop de peine à

foule dans cette hypothèse ^38) , et répondre aux subtiles objections

(luelques-unsd euxl ontconiirmeepar i^ t • 1 '

les paroles d'un psaume (Sg) que Clé- ^e ce disciple pour ne concevoir

ment ALirot a traduites de cette façon

De les oJpTte! et services

Se veuille souvenir.

Et faire tous les sacrifices

En cendre devenir.

(33) Hieron. Tradiiion. hebraïc.

f33) Hieron. Quaest. bebraic.

(34) Levit., cnp. IX.

(35) Consultez le livre des Juges, chap. VI\ le 1". livre des Rois , chap. XVIII; le I". des Chrnniq. , chap. VU; le 11^. des Chrotiiij. , chap. VII ; le 11'=. des Machabées , chap. I.

(36) Cornel- à Lapide , in Gènes., cap. V , vs. 4, pag. 97.

(37J Lulheras, ad Gènes., cap. IV, vs. 3. apud Heidegger, Hist. Patriarcb., lom. /, pag.

(38) Voyez Saldeni Olia Theol., pag. 337.

(39) Cèsl le XX.

pas du chagrin et de la haine contre lui. Les factions naquirent bientôt ; les écoliers avancés en âge , transportés d'envie contre Abélard , secondèrent la pas-, sion du maître. Cela ne fit qu'augmenter la présomption de ce jeune homme; il se crut désormais trop habile pour ne s'ériger pas en docteur. Il choisit pour cela un grand théâtre ; car il s'en alla

fn' Guillelmus Carapellensis. // était archidiacre dr Pari.''.

5o ABÉLARD.

lever une école à Melun (B) , plus en plus aux traits de l'envie, où la cour de France demeurait Le chanoine régulier fit eu soren ce temps -là. Champeaux fit te que, sous prétexte de quelques tout ce qu'il put pour empêcher actions très-sales , on cassât celui l'érection de cette école ; mais , qui avait cédé sa place à Pierre comme il avait des ennemis qui Abélard , et qu'on lui donnât avaient un grand pouvoir , son pour successeur un ennemi de opposition fut la principale eau- ce dernier. Alors Abélard sortit se qui fit réussir le dessein de son de Paris et s'en alla à Melun rival (i). La réputation de ce nou- pour y enseigner la dialectique veau maître de dialectique fit de comme la première fois. Il n'y demerveilleux progrès, et éclipsa meura pas long-temps ; car, dès celle de Champeaux. Ces succès qu'il eut su que Champeaux s'éenflèrent de telle sorte Abélard , tait retiré dans un village avec qu'il transporta son école à Cor- toute sa communauté , il se vint beil , afin de serrer de près son poster sur le mont Sainte-Geneennemi par de fréquentes dispu- viève , et y dressa son école comtes ; mais l'application avec la- me ime espèce de batterie (D) , quelle il étudiait lui causa une contre celui qui enseignait à Pamaladie qui le contraignit d'aï- ris. Champeaux, voyant sa créaler prendre l'air natal. Il de- ture ainsi assiégée dans son écomeura quelques années en Breta- le , ramena les chanoines régugne, et puis il retourna à Paris , liers à leur couvent; mais, au lieu cil il trouva que Champeaux, qui de dégager son ami , il fut cause avait résigné sa chaire à un au- que ses écoliers l'abandonnèrent, treet embrassé la religion des cha- abandon qui fut suivi quelque noines réguliers, ne laissait pas temps après de l'entrée de ce d'enseigner chez eux. Il disputa pauvre philosophe dans un coucontre lui avec tant de force ton- vent. Alors le débat ne fut qu'enchant la nature des universaux , tre Abélard et Champeaux : ce qu'il l'obligea de renoncer à son furent eux seuls qui disputèrent sentiment, qui était dans le fond le terrain , et ce ne fut pas le un spinosisme non développé (C). plus vieux qui eut l'avantage. Celafittellementméprisercemoi- Pendant que ce choc subsistait ne, et tellement estimer son an- encore, Abélard fut obligé d'aller tagoniste, qu'on n'allait plus aux voir sa mère , qui , à l'exemple leçons de dialectique de Cham- de son mari , voulait entrer en peaux, et que le professeur mê- religion. Etant retourné à Paris, me que Champeaux avait sub- il trouva que sou émule était destitué à sa place, voulut devenir venu évèque de Châlons. Ainsi , l'écolier de Pierre Abélard. Celui- pouvant renoncer à son école ci ne fut pas plus tôt installé sur sans qu'on pût le soupçonner d'acette chaire qu'il se vit exposé de voir quitté le champ de bataille, n^r, / , ,A , 77 il ne songea qu'à étudier en théo-

{b) Qiwntam de potenlibus terne nonnjiltos .ou ^ .,

ibidem hahebat anmios ,fretus eonim anxi- logie , et , pOUr Cet efiet , il SC

//o, t'Oti mei compos ex/iti, et phirimorum transporta à LaOU (E) , oll l'écOmihi assensiim ipsius inviaia manijesta con- J^ /• • • i i

/yii'.wViz. ALstlaidiEfist. ï,pa^. 5. latre Anselme taisait des leçons

ABÉLARD. 5i

en cette science avec beaucoup de te , si elle ne faisait pas son deréputation. Il ne fut pas fort con- voir. Ce prétendu ])récepteur rétent de la capacité de cet homme pondit fort mal ù l'attente de (F), et, au lieu d'assister à ses Fulbert: il parla bientôt d'amour leçons , il s'avisa d'en faire à ses à son écolière , et il s'amusait condisciples. Il leur expliqua les beaucoup plus à la tâtonner et à prophéties d'Ezéchiel d'une ma- la baiser (H) qu'à lui expliquer nière qui leur fut si agréable , un auteur. Ils s'abandonnèrent qu il y eut bientôt foule dans ce d'autant plus à ces sortes de plainouvel auditoire. Lajalousie d'An- sirs , qu'ils n'en avaient point selmenelepermitpaslong-temps: goûté auparavant. Il ne faisait il défendit à ce nouveau maître plus que par manière d'acquit ses de continuer ses leçons. Abélard fonctions publiques , et n'invens'en retourna à Paris , y expli([ua tait plus rien que des vers d'amour publiquement Ezéchiel , et s'ac- (I). Les écoliers ne tardèrent pas quit bientôt en théologie la mè- à sentir que ses leçons étaient me réputation qu'en philosophie ; fort déchues , et ils en devinèrent et , outre cela , il gagnait beau- bientôt la cause. Le dernier qui coup d'argent. Pour avoir toutes ouït parler des amours de Pierre les aises de la vie , il crut qu'il Abélard fut le bon homme Fullui fallait une maîtresse , et il jeta bert , chez qui se jouait la farce, les yeux sur Héloïse , nièce d'un II n'en crut rien pendant quelchanoine, préférablement à cent que temps ; mais il ouvrit enfin autres filles ou femmes dont il se les yeux, et fit sortir de chez lui trouvait très-capable de se faire son pensionnaire. La nièce se senaimer (G). Ce chanoine, nommé tit grosse quelque temps après , Fulbert, aimait l'argent, et sou- et l'écrivit à son galant, qui haitait avec passion qu'Héloïse trouva bon qu'elle sortît de chez fût savante. Abélard lui tendit son oncle. Il l'envoya en Rretades pièges par ces deux endroits, gne chez sa sœur , ou elle ac- Prenez-moi en pension chez vous ^ coucha d'un fils {cl) \ et, pour lui dit-il , \e vous fais maître du apaiser le chanoine , il lui offrit prix. Le bon homme, s'imaginant d'épouser secrètementHéloïse. Il qu'il donnerait à sa nièce un ha- fit goûter beaucoup plus facilebile précepteur , qui , bien loin ment cette proposition à l'oncle de lui coûter de l'argent, lui qu'à la nièce ; car un excès de paspaierait une fort grosse pension, sion fort singulier faisait qu'Hédonna tête baissée dans le piège loise aimait mieux être la maî- (f) : il pria maître Abélard de tresse que la femme d'Abé'ard , bien instruire la jeune fille, tant comme nous le dirons ailleurs de jour que de nuit , et lui don- {e). Enfin elle consentit à ce mana permission d'user de contrain- riage secret ; mais elle protestait

avec serment , dans l'occasion ,

J/ ^r '",""" "«/.':'"^«.f ^'•«' <^ommu. .giig j^.^tgit -^t mariée. Fui-

tens , ut qitoties inihi a scholis reverso vaca- i- . . ^ . . , rel. tain in die quàm in nocte ei docendœ bert , qui avait mieUX aime COUoperam darem . et eam, si negligentem sentirem , vehementer conslringerein. Abij-lardi {d) On le nomma \stro]Ahi\is. Epist. pag. II. (e) Dans l'article HÉLOiSE.

52 ABÉLARD

vrir la honte de sa famille en à Laon deux ennemis redoutables divulguant ce mariage que tenir (^),qui n'eurent pas plus tôt aperla parole qu'il avait donnée à eu le préjudice que leurs écoles Abélard de n'en point parler , de Reiras recevaient de sa grande maltraita souvent sa nièce quand réputation, qu'ils cherchèreatles il vit son obstination à nier qu'elle occasions de le perdre. Il les troufût feiume d'Abéiard. Là-dessus vèrent dans un livre qu'il dicta elle fut envoyée dans le monas- sur le mystère de la Trinité (M) : tère d'Argenteuil par son mari , ils prétendirent y avoir découqui lui fit prendre l'iiabit de re- vert une hérésie effroyable , et ils ligieuse , au voile près. Les pa- obtinrent, par le moyen de leur rens d'Héloïse s'imaginèrent qu'il archevêque , la convocation d'un leur jouait là un second tour de concile à Soissons , environ l'an perfidie, et furent si transportés i 121 (N). Ce concile , sans avoir de colère , qu'ils envoyèrent chez donné lieu à Abélard de se défenlui des gens qui entrèrent de nuit dre , le condamna à jeter luidans sa chambre , et lui coupé- même son livre au feu, et à s'enrent ces mêmes parties viriles fermer dans le cloître de Saint-

avec lesquelles il avait déshonoré la famille du chanoine. Il en fut si honteux, qu'il s'alla cacher dans les ténèbres de la vie monastique.

Ce fut la honte et non la dévotion qui le poussa à prendre l'ha- ])it de moine dans l'abbaye de

Médard. On lui ordonna peu après de retourner au couvent de Saint-Denis , où la liberté qu'il s'était donnée de censurer les mœurs corrompues de l'abbé et des religieux l'avait exposé à la haine de tant de gens. Il lui

Saint-Denis {f). Les désordres de échappa de dire qu'il ne croyait cette abbaye , oii les impuretés de pas que leur saint Denis fût Denis

l'abbé étaient autant supérieures à celles des simples moines qvie sa dignité l'élevait au-dessus d'eux , chassèrent bientôt Abélard : il voulut devenir censeur , et il se rendit par-là si fâcheux , que l'on fut ravi de s'en défaire. Il se choisit un lieu de retx'aite sur les terres du comte de Champagne (K) , et Y dressa une école où il attira

î'aréopagite dont il est parlé dans l'Écriture. Cela fut relevé tout aussitôt et rapporté à l'abbé , qui en eut beaucoup de joie , parce qvi'il se voyait en main un prétexte de mêler aux accusations de fausse doctrine les accusations de crime d'état (0) , chose qvie ces messieurs ne inanquent jamais de pratiquer pour satisfaire sûre-

un si grand nombre d'auditeurs nient leur vengeance. L'abbé as- (L) , que l'envie des autres mai- sembla son chapitre sans pertres , qui se voyaient abandonnes (Jj-e de temps , et déclara qu'il

à cause de lui par leurs écoliers, commença à lui susciter de uou-r veîles persécutions. Il s'était fait

{f 1 In tant misera me contrilione posi/iim confusio , fateor, pudoris potiiis qiiinn dei'otio corurersionis , ad moiiaslicorum latibula clauslrorum compuUt. Abselardi Epistolse , pag. 18.

allait livrer à la justice du roi celui qui avait l'audace de renverser la gloire et la couronne du royaume. Abélard , ne jugeant

f^) AlljericusPîeinensis, et I.otulpbusLonibaidus Ce dernier est nommé Leutaldus No« varieiisis par Olhoii de Frisingen.

A BEL point que de pareilles menaces fussent peu de chose , se sauva de nuit en Champagne , et obtint , après la mort de l'abbé , la permission de vivre monastiquement cil il voudrait. Les raisons politiques qui concoururent à cela sont assez curieuses (P). Ensuite de cette permission , il se choisit une solitude dans le diocèse de Troyes , et y bâtit un oratoire qu'il nomma le Paraclet(/?). Une grande mu! tituded'écoliers l'y allèrent joindre , ce qui réveilla l'envie qui l'avait tant de fois persécuté.

Mais à ce coup il tomba dans les plus dangereuses mains du monde ; je veux dire qu'il fut en butte à deux soi-disans restaurateurs de l'ancienne discipline, et grands zélateurs qui , comme de nouveaux apôtres (Q) , s'étaient acquis la faveur des peuples. Ils répandirent tant de médisances contre sa personne , qu'ils lui débauchèrent les principaux de ses amis, et qu'ils contraignirent ceux qui l'aimaient encore à n'oser le lui témoigner. Ils lui rendirent la vie tellement amère , qu'il fut sur le point d'abandonner le pays de chrétienté (/) ; mais son étoile ne lui permit pas de se procurer ce repos , et l'attacha tout de nouveau à des chrétiens et à des moines pires que des Turcs {k). Les moines de l'abbaye de Ruis , au diocèse de \ aunes, l'élurent pour leur supérieur (R). Il espéra que ce serait pour

(A) Nous dirons dans Varlicle Para- CLïT pourquoi il donna ce nom à son oratoire , et nous rapporterons les chicanes qu'on lui^t à ce sujet.

(i) Voyez la remarque (E) de l'article de Alcut Jean-Paul).

(A) Incidi in christianos atque monackos , genlibiis longe sœviores atque pcjores. Abselardi Epist., pag. 32.

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