AR
qu'Abraham épousa une servante égyptienne, dont il eut une douzaine d'enfaus qui s'emparèrent de l'Arabie , et la partagèrent entre eux cf;. Les rabbins ont avancé une autre fable , savoir qu'Ismaël ressuscita avant que de naître; car, disent-ils, sa mère perdit son fruit en jninilion de sa vanité et par les fatigues du vojage;mais sa déférence pour Vange , qui lui conseilla de s'humilier sous sa mattresse, obligea Dieu à ranimer son enfant.
Cornélius à Lapide assure dans la page 1 7 1 de son Commentaire sur le Pentateuque, que Tostat a cru cette rêverie. C'est à tort que l'on accuse Calvin d'avoir vomi les injures les plus grossières contre Abraham et Sara , au sujet du concubinage d'Agar; mais on a plus de raison de trouver faible l'apologie de saint Augustin pour cette conduite du patriarche.
Voyez les remarques (I) et (K) de l'article de Sara.
id) Melo, apud Alexand. Polyliist. citante Euseb. Prœp. Ev. , lib. IX, cap. XIX.
(A) Comme font les Juifs. ] On croit que le paraphraste chaKleen est le premier qui ait publie cette fausse tradition. Il prétend que Pharao , ayant enlevé Sara , lui donna sa propre fille Agar pour servante , et que Sara la fit venir avec elle au pays de Clianaan ; c'est aussi la pensée du rabbin Josué (i). Un autre rabbin conte la chose comme si Pharao, ay^nt remarqué les prodiges qui s'étaient faits sur sa personne depuis qu'il a^ ait enlevé Sara , avait dit à Agar ; jy/a fille , il uaul mieux que tu sois seri'ante dans cette maison-là que maîtresse dans une autre ("x). Mais Abraham Zachutli ne la fait point d'une si bonne maison ^ il se contente de
(1) R. 3o'ivi3,JjUus Karctia, in Pirlic Elieier, cap. XXVI . apud Heidegg., Hislor. Patriarcb., iom. II, pag i((2.
,2* Salom. Jarchi , apud Heideg. , ibidem.
AGAR
dire qu'elle était servante de Churia , femme de Pharao , et que Churia , après la mort de son mari , la donna à Sara (3). Saint Chrysostome veut que ce soit Pharao lui-même qui ait donné cette servante à Abraham (4).
En effet , l'Ecrilure observe qu'entre autres présensqu'il lui fit, il lui donna des servantes (5). S'il lui donna celleci , ne doutons point qu'il ne la choisît entre les personnes dont la condition était de servir. Je croirais volon-
tiers ce que dit Philon , qu'elle avait jugi (12
rôles de l'Écriture ; car aprùs avoir observé qu'Abraham eut tour à tour la com|)laisanee de s'attacher à Agar, et de la quitter , selon que Sara changea de désirs , il fait celte exclamation : O i'irum t^iriliter ulenlem feminis , conjuge temperanter , ancillâ OBTEMPERANTER , Tiullâ inteiupei aliter (il) ! 11 s'était déjà servi de cette expression , usus eut ed ( concubinâ ) , non ad expleadani libidinem , nec insultans , sed potliis obediens con-
erabrassé la religion d'Abraham (6) j mais quant à ce qu'il ajoute , que ce patriarche cessa d'en jouir dès qu'il se fut aperçu qu'elle était grosse , je n'ai garde de le nier ni de l'aflirmer. Ce sont des mystères dont il ne faut point être curieux : il faut supposer qu'ils se passent sous les voiles de la nuit ou derrière le rideau , et les laisser dans leurs ténèbres naturelles. Les Juifs , toujours guindés sur les miracles , attribuent la conversion d'Agar aux prodiges qui se firent chez Pharao, à cause du rapt de Sara (7).
(B) Depuis longtemps . ] 11 est dit dans la Genèse qu'Abraham avait habité dix ans au pays de Chanaan , lorsqu'il coucha avec Agar; d'où les Juifs ont inféré qu'un mari ne doit plus habiter avec sa femme lorsque , pendant dix ans il l'a éprouvée stérile (8) j absurde conséquence, tant parce qu'il y avait plus de dix ans qu'Abraham était marié avec Sara , lorsqu'elle lui proposa sa servante (9) , que parce qu'il ne songeait à rien moins qu'à la quitter lorsqu'il eut vécu dix ans avec elle au pays de Chanaan sans procréation de lignée.
(C) Faisant même, selon la i^ersion de quelques interprètes , un acte d'obéissance.'] La Vulgate porte : Cumque ille acquiesceret deprecanti ; et la version de Genève : Et Abraliani obéit h la parole de Saraï (ïo). Saint Augustin a donné ce dernier sens aux pa-
(3) In libro Jucbasin, apud Ileideg., ibidem.
(4) ^pud Coriiel. à Lapide in Gen. , p. 171.
(5) Genèse , chap. XII , c. 16.
(6) Jn libro de Abrahamo.
(7) Apud Cornai, à Lapide in Gen. , p. i^i.
(8) Àbenezrain Gen. Xf^I, 3, apud HeiJeg. Hist. Patriarch., pai^. ig-.
(9) La stérilité de Sara était connue avant qu'Abraham sortît de son pa>s pour venir à Charan. Voyez Genè.se, XI , 'io.
^lo) Genèse, chap. Xfl , v, ■>.
(D) ha maltraita de telle sorte , quelle la contraignit de déserter la maison. ] Qui aurait jamais deviné que cela servirait un jour d'apologie à ceux qui persécutent les sectes ?
Cependant l'esprit fécond et Imaginatif de saint Augustin y a trouvé ce secret. 11 a soutenu par la conduite de Sara envers Agar que la vraie Eglise peut infliger de» châtimens à la fausse, l'exiler, la tourmenter, et ce qui s'ensuit. On l'a relancé en peu de mots bien fortement dans le Commentaire Philosophique sur les fameuses paroles , contrains-les d'entrer (i3j.
(E) Qui aurait des querelles avec tout le monde.'] Ce sera, lui dit l'ange (14) , un brutal ou un âne sauvage.
Sa main sera contre un chacun , et les mains d'un chacun seront contre lui.
S'il était permis de cherclier ici des types à la saint Augustin, ne diraiton pas qu'Ismaël a été l'emblème de certains controversistes misanthropes qui ne font que naordre le tiers et le quart, et (jui , pour mieux déclarer la guerre au genre humain, sortent à tout moment de leur sphère, écrivent sur toutes sortes de matières à tort et à travers , et toujours en style de libelle difTamatoire ? Tous les âges et tous les pays fournissent de ces copies d'ismaè'i. 11 y a même de ces co})ies qui diflcrent de l'original en ce qu'encore qu'elles jettent des pierres sur tout le monde, peu de gens prennent la peine de leur en rejeter : on les laisse jouir en repos de la malheureuse impunité qui augmente leur audace et leur frénésie.
(11) Âugust. de Cjvit. Dei, lib. XVI , cao.
xxr.
(12) Ibidem.
(i3) Comment. Philos. , part. III, pag. 62. (i-^^ Gcuèse, XVI, 12.
(F) Jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans , pour le moins. ] En voici la preuve. Ismaël avait quatorze ans lorsque Isaac naquit; car il était né lorsqu' Abraham avait quatre-vingt-six ans (i5), et Abraham était âge de cent ans lorsque Sara enfanta Isaac (16).
Or celui-ci était sevré avant que l'on chassât Ismaél ; donc , etc. Je ne m'arrête point à Topinionde ces Juifs c[ui croyaient qu'lsaac avait tété pendant douze ans ou pendant cin(f ans (17) ; car si j'y faisais quelque fond , j'aurais donné une plus longue durée au séjour d'Jsmaèl chez Abraham que celle qu'on vient de lire. Voyez la remarque (H).
(G) Qu Ismaël se moquait de quelque chose. ] La version des Septante porte que la mauvaise humeur de Sara vint de ce qu'elle aperçut Ismaél jouant avec Isaac. La Vulgate les a suivis en cela , cùni uidisset Sara filium .^gar -'Hgypliœ ludentem cum
Jilio suo. Le teste hébreu ne particularise rien ; il nous laisse à deviner si le fih d'Agar se moqua de Sara ou d"Isaac, ou du festin qui fut fait quand On sevra Isaac, ou de telles autres clioses ; ou bien s'il fit trop le familier et le supérieur avec Isaac, ou enfin s'il le voulut battre. Il y a des interprètes qui ont là-dessus bien des pensr'es frivoles ; car ils croient que Sara vit, ou quismaél faisait des actes d"idolAtrie, ou qu'il poussait le jeu à des impudicités, ou qu'il voulait battre Isaac : Hebrœi nonnuUi accipiunt de lusu idololalriœ , quasi widelicet idoln f ingénient et colentem Isniaëlem 1^1-
disset Sara .Aid i^enereum hune
Jiiisse lusum statuunt et detectio-
nem turpitudinis. IVeque desunt qui Isniaëlem fralri neceni molitum esse existiment (t8). Il faisait bien plus , selon quelques-uns , que le vouloir battre, car ils prétendent qu'il lui tira un coup de flèche pour le tuer (19)-
(i5) Gen{!se,XKA, 16.
(16) Gen«e, X.X/, 5.
(17) Àpnd Hieronymnm , cnp. XXI , in Tradit. Hfbtaïcis. f^ide Salian. Annal., tom. I , pag. 474* Cornélius à LapiJe, in Gènes., pag. iqq , tient pour certain qu Isaac ne Jut set^re qnà cinq ans : Salian , pag. 4^4 ' <^''* pour la ii.e'ine opinion , ^iit est la sienne, saint Jérôme, Del Rio, Pererius.
(18) lieidejg. Hisl. Palriarcti. pne. 2o5.
(19) R. Eliezer, Pirlse, cap. XXX , dans le même ouvrage d^Heideggçr , qui cite aussi le Baat Halburim.
AGAR. 2^5
Le mot hébreu, dit-on /ao), signifie quatre choses dans l'Écriture : le passe-temps , l'idolâtrie , le jeu d'amour, et un combat à outrance. Pour prouver la troisième signification, on se sert du chapitre XXVI de la Genèse , où il est dit ([u' Abimelech regardant par la fenêtre fit Isaac se jouant auec Rébecca sa femme. Mais c'est étendre la signification de ce mot au delà de ses justes bornes que de prétendre qu'il signifie en cet endroitlà l'œuvre de la chair. Il suffit de le prendre pour une certaine privauté qui prouve entre honnêtes gens qu'on n'est point frère et sœur, mais mari et femme ; car c'est la conclusion qu'Abimelech en tira. Je ne trouverais rien de plus plausible que ceci :
c'est qu'Ismaèl avait témoigné des airs de mépris qui tirent craindre à Sara qu'il ne voull^t un jour disputer le droit d'aînesse si l'on n'y remédiait de bonne heure.
(H) Que son fils mourait de soif."] En supposant que la moquerie dont Sara fut si choquée se passa à l'occasion du festin qui fut donné lorsque l'on sevra Isaac , il faudrait qu'Ismaèl eût été chassé à l'âge d'environ seize ans. Que si l'on suppose que celte mofjucrie fut de beaucoup postérieure au festin, on augmentera d'autant l'âge qu'il avait en sortant de chez son père. Mais prenons la chose au pis , ne lui donnons que seize ans ; n'est-il pas bien étrange qu'à cet âgelà sa mère soit contrainte de le porter sur ses épaules, de le mettre sous un arbrisseau , de le lever, de le prendre dans ses mains, et de lui donner à boire ? Qu'on lise cet endroit de l'Ecriture, tout y porte , par rapport à Ismaél , l'image d'un eufant qui est au maillot , ou peu s'en faut. On ne saurait sortir de cet abîme en supposant que ce fait n'a pas été mis à sa place; car il est expressément déclaré que Sara fit chasser Ismaël , parce qu'elle ne voulait point qu'il partageât l'héritage avec Isaac. Ismaël ne fut donc chassé qu'après la naissance d'Isaac; et par conséquent il devait être aussi propre que sa mère à chercher de l'eau , et il n'était plus, oUi vûv ^fo- To« êiViv , un petit enfant à être porté
(20) Lyranus , npud Pererium in Geue*. , cap. XXI.
AGAR
sur les épaules, etc. (21). Je pre'vois que Ton me dira que la version des Si^ptantc , ni la Vulgate , ne diseat pas qu'lsmaè'l ait été mis sur le dos d'Agar , et qu'ainsi l'on doit conclure que le texte hébreu ne favorise pas nettement ma supposition. Hé bien , abandonnons-la : le reste du narré me suffit, et je m'en rapporte au jugement de tous les lecteurs qui considéreront la chose sans préjugé. La meilleure solution serait peut-être de dire que , comme Ton vivait plus long-temps en ces siècles-là , on ne sortait pas de l'enfance aussitôt que nous en sortons.
Voilà qui serait fort bien, s'il n'en résultait qu'Ismaè'l avait vingt ans lorsqu'il fut chassé; car il faut que, selon cette réponse , Isaac ait tété plus longtemps que l'on ne tétait au siècle des Machabées. Or dans ce siècle on tétait trois ans (aa) : il faudrait donc croire avec saint Jérôme et avec plusieurs modernes la vieille tradition hébraïque dont j'ai parlé; savoir que l'on ne sevra Isaac qu'à cinq ans. Je m'étonne que ceux qui la suivent (^S) ne sentent pas la difficulté ; car elle ne laisse pas d'être grande , quoique l'on suppose comme je fais qu'lsaac téta moins de temps que les Machabées-
(I) La pierre sur laquelle ^gar. ] Quels contes ! comme si Abraham , qui était un grand seigneur et dont le train montait à plus de trois cents domestiques capables de porter les armes, n'avait pas eu un lit à donner à une concubine de cette espèce ! Il ne la prenait qu'à la sollicitation de son épouse; c'était Sara qui faisait en quelque manière les fonctions de paranymphe ; cela ressemblait plus à des noces qu'à toute autre chose ; et l'on nous viendra dire qu'un tel mariage se consomma sur' une pierre !
Ce conte serait bon à débiter s'il s'agissait d'un maître qui aurait eu peur de sa femme, et que cent raisons auraient obligé à faire sou coup à la dérobée partout où il en aurait trouvé l'occasion, persuadé que s'il la laissait échapper pour attendre un meilleur gîte il ne la retrouverait peut-être de
(21) C'est-à-dire, de la manière que les gens sont faits aujourd'hui.
(22) La mère dfs Machabf'es dit à son fils qu'elle l'a allaité trois ans. II Machab. , chap.
ni, vs. 27.
(23) Moréri est de ce nombre
sa vie. Quoi qu'il en soit , nous apprenons d'Euthymius Zigabenus que les Sarrasins honoraient et baisaient une pierre qu'ils nommaient Brachthan , et que , quand on leur en demandait la raison, les uns répondaient que c'était à cause qu'Abraham avait connu Agar sur cette pierre ; les autres que c'était à cause qu'il y avait attaché son chameau en allant immoler Isaac (24)- 1^6 même auteur dit que cette pierre était la tête de la statue de Vénus, la divinité que les anciens Ismaélites avaient adorée. Le formulaire des ana thèmes que doit réciter un Sarrasin qui embrasse le christianisme confirme tout ce que dit cet auteur; car il marque que cette pien-e est une figure de Vénus (25) , et que les Sarrasins en parlaient comme d'une chose qui avait servi à Abraham pour ce que dessus. Par occasion, je dirai que la pierre qui était adorée par les Arabes , et qu'ils prenaient pour le dieu Mars , était toute noire et toute brute : To J'i a.yat.xy.et xi'Soç èç-J //.iKctç, TiTpii.yoi>voç , à.T!J7ra>T(tç. Stmulacruni auteni est lapis niger , quadratus , nullam Jîgurani incisam hnbens (26). Itidciis temporibus priscis Persas Jlui'iuni coluisse... Informem .Arabas lapidem (27). Maxime de Tyr , qui l'avait vue, dit seulement qu'elle était carrée (28). La mère des dieux, que les Phrygiens adoraient avec un zèle tout particulier , n'était qu'une simple pierre , et ils ne donnèrent qu'une pierre aux ambassadeurs romains qui souhaitaient d'établir à Rome le culte de cette divinité : /* legatos comiler acceplos Pessinunteni in Phrygiam deduxit , sacrumqiie iis lapidem quem matrent Deûni incolœ esse dicebant tradidit , ac deportare Roniam jussit (29). Quelque mauvaise que fût l'idolâtrie de ceux qui adorèrent la pierre dont Jacob fît un monument qu'il oignit et qu'il consacra à Dieu (3oj ,
(24) Euthymius Zigabenas, iV. Panopliâ, apud Vossium Ae iOrig. Idol. , Ub. II, cap. XXXI , et M. VI, cap. XXXIX.
("25) ''E.x.TVTroi/j.it T«ç 'A<|)po<r/T>iç tAS^"' 5 ejffigicm Veneris habere. Vossius , de Origine Idololalrite, Ub. II, cap. XXXI, pag. 4(>7 , edit. Francofurt.
(■26) Suidas, in SêOÇ ApHÇ.
(27) Arnobius, Ub. VI , pag. igfi.
(281 Maxim. Tynus , D.ssert. XXXVI II , pag. 384
(2q) Livius . Histor. . Ub. XXIX , cap. XI.
(3o) Gtnèse , XXVIII, v. ig.
AGAll.
elle était plus tolérable que celle des Sarrasins ] car la pierre de Jacob lui avait servi de chevet pendant une nuit qu'il avait passée, pour ainsi dire, avec Dieu , tant les songes et les visions qui recoupèrent représentèrent les choses célestes. Les Sarrasins n'auraient osé en dire autant par rapport à leur prétendue pierre d'Agar. Scaliger a ramassé une érudition très -curieuse touchant cette pierre de Jacob (3i) ; mais ce que le savant Pocock a dit touchant celle que les Sarrasins honoraient nest pas moins considérable. J'en vais rapporter quelque chose.
(K) Qu'un rapport très-éloigné entre Agar et celte pierre. ] Pour savoir exactement leur religion là-dessus, il faut consulter Pocock (32). La pierre noire qu'ils vénèrent est au temple de la Mecque , à l'un des coins, à deux coudées et im tiers de terre. Ils supposent que c'était l'une des pierres précieuses du paradis , et quelle en descendit avec Adam ; qu'elle y fut reportée au temps du déluge ; qu'elle fut renvoyée au monde lorsque Abraham bâtissait le temple ^ et que ce fut l'ange Gabriel qui la mit entre les mains de cet architecte (33). Elle avait été au commencement plus blanche que la neige , et plus brillante que le soleil ; mais elle devint noire pour avoir été touchée par une femme qui avait ses mois. D'autres disent que les péchés des hommes lui flrent perdre sa blancheur et son éclat : d'autres avouent qu'on l'a salie à force de la baiser et de la toucher. Ce que saint Jean Damascène et Euthjmius assurent , qu'on y a gravé une tète qui est celle de Vénus , serait fort difllcile à prouver par les livres des Arabes. Il y a une autre pierre qu'ils estiment sacrée , et sur laquelle ils prétendent que se voit une figure j mais c'est une figure de pied , et non pas une figure de tète : c'est la trace des pieds d'Abraham qui s'appuyait sur cette pierre, ou en bâtissant le temple (34) , ou pendant que sa bru (35) lui lavait la tête lorsqu'il eut été faire une visite à Is-
(3i'i Scali^. Animadv. in Eiiseb. , num. ai5o. (3î) Pocockii T^otse in Specimine Historiar. .\ral>., pas. Il3 et seq.
(33) yoyez la remarque (F) de l'article Abraham.
(34) Ex AbnUedS.
(i.î) La femme d'Ismael.
maël (35). Cette dernière pierre est enfermée dans un coffre de fer. Ahmed Ebn Yuscf se vante de l'avoir \ni et baisée , et d'y avoir bu de l'eau du puits Zanzani , et d'avoir pris garde que la trace du pied droit est plus enfoncée que celle du gauche , et que les doigts y sont aiwsi longs que ceux de la main (37). On cacha cette pierre dans une des montagnes de la Mecque lorsque les karmatiens firent mille profanations dans le temple , et eu enlevèrent la pierre noire (38). Or, puisque Euthymius et le Catéchisme à l'usage des Sarrasins convertis remarquent que la pierre sur laquelle on prétendait qu'Abraham avait eu affaire avec Agar , ou à laquelle il avait lié le chameau , était au milieu de l'oratoire , in Ttiedio "oixou tÎç st//^JÏc ; ce n'est point de la pierre noire qu'il faut entendre cela , car elle est fichée dans un coin du temple : mais de la pierre où se voit la trace des pieds d'Abraham. De plus , encore qu'aucun écrivain arabe ne dise que la raison pourquoi on vénère cette pierre est qu'elle a fourni à ce patriarche les usages dont Euthymius a parlé , il est à croire que la tradition rapportée par Euthymius regarde plutôt la pierre où les pieds d'Abraham sont imprimés que la pierre noire ; d'où l'on doit conclure deux choses : 1°. Qu'Euthymius et le catéchiste des Sarrasins n'ont guère connu distinctement les erreurs de ces gens-là , par rapport au culte des pierres; 2". Que les écrivains arabes ne reconnaissent point de rapport prochain et direct entre Agar et la vénérable pierre de la Mecque. Agar n'y a que voir, qu'en tant qu'Abraham y posa ses pieds, pendant que la femme d'Ismaèl lui lavait la létc. 11 y a une troisième piei're considérable à la Mecque : elle e«.t blanche , et passe pour être le sépulcre dismaël ; elle est dans une espèce de parquet , proche les fondemens du temple. De toutes ces choses , on peut recueillir qu'il est très-facile de tromper l'homme en matière de religion .
et très-difficile de Fy détromper. Il aime ses préjugés , et il trouve des conducteurs qui le favorisent là-dedans et qui disent dans leur âme :
(.36) Ex Ahmed Ebn Ynscf , et SaCodino. ■3-) Alimed Ebn "insef , in Viià Ismaélii. (38; V^jej. l'arlicle ABonaAHEit.
AGATHON
Quandoquidem pnpulus vult decipi , decipiatur. Ils y trouvent leur compte , et quant à l'autorité , et quant au Erofit : les plus de'sintéressés appréendent, loisque la maladie est inve'tére'e , que le remède ne fût pire que le mal. Ceux-ci n'osent guérir la plaie: les autres ne la voudraient pas guérir. C'est ainsi que l'abus se perpétue :
les malhonnêtes gens le protègent ; les honnêtes gens le tolèrent.
AGATHON , poëte tragique et poëte comique (A) , disciple de Prodicus {a) et de Socrate (b) , est fort célèbre par sa beauté dans les Dialogues de Platon (c) , oii d'ailleurs on lui attribue un bon naturel [d). Il y a quelques auteurs qui rapportent qu'il était fort honnête homme , et que sa table était magnifique (e). Ils se fondent peut-être sur les festins qu'il donna après que sa première tragédie eut remporté la victoire fy), et qu'il eut été couronné en présence de plus de trente mille hommes (g-) , l'an 4 de la 90^. olympiade (h). Platon suppose que les discours qu'il raconte sur la nature de l'amour, dans l'un de ses livres (i) , furent tenus le jour d'après ce couronnement , au second festin qu'Agathon donna.
Les pièces de ce poète étaient si remplies d'antithèses , qu'il dit un jour à un homme qui les en
(a) Vide infer Plalonis opéra ejits Dinloguin , cui titulus Protagoras , pa^- 220.
(6) Scboliastes Aristophanis in Ranas , act. I, scen. II.
(c) Plato in Protagorâ , pag. 220, et in Qorxviv'w , pag. wjb.
(d) Plato m Protagorâ , pag. 220.
(e) 'Aynioç tÔv TpoTov x.!ti tjiv rp ÀTric^tti K-j.pi7rpiiÇ. Moribus bonis , et niensd lautiis- Scholiast. Aristoph. in Rauas, act. I, se. IT. Voyez aussi Suidas in 'A'^â.Sav.
(/") Plato in Gonvivio , init. , pag. II74- (g) Id. ibid. , pag. 1 176.
(h) Voyez Athénée, liv. V , pag. 217; et Casaubon. sur Albén. , pag. i'^.
(j, Dans son Convivium.
voulait ôter : /^ous ne prenez pas garde que vous arrachez Agathon à Agathon (k). Il fut le mignon de Pausanias le Céramien , et il le suivit à la cour d'Arche— laiis , roi de Macédoine (Z]. Il se brouillait souvent avec lui ; mais c'était afin de lui procurer par la réconciliation un plaisir plus vif.
C'est ainsi qu'il s'en expliqua à ce prince , qui lui demandait la cause de leurs fréquentes querelles , comme nous l'apprenons d'Elien , au chapitre XXI du second livre de son Histoire diverse. J'ai dit ailleurs (m) ce que l'on conte de la passion d'Euripide pour Agathon. La réponse de celui-là est mal rapportée dans les dictionnaires historiques (B). Il semble que le scoliaste d'Aristophane nous apprenne qu'Agathon mourut à la cour d'Archelaiis (C) : et l'on pourrait conclure des paroles d'Aristophane qu'il ne vivait plus lorsque la comédie des Grenouilles fut jouée (D) , c'est-àdire , l'an 3 de la^S". olympiade (n). Il ne nous reste d' Agathon que ce qu'on en trouve dans Aristote , dans Athénée , etc. . qui l'avaient cité. Ce sont d'assez belles sentences , et qui confirment ce que l'on a dit de sa passion pour les antithèses (E). J'en rapporterai un exemple oii l'on verra une maxime de très-bon sens sur la tromperie des apparences (Fj.
{k) jElian. Var. Hislor. , lib. XIV, cap. XIII. Voyez aussi Athénée, lib. V, p. 187.
(l) Plato in Protagorâ, pag. 220; Athen., lib. V, pag. 216 ;]\la]iimus Tyrius, Sermon. X , pag. Iû6 ; jEliani Var. Hist., lib. II, cap. XXI.
{m) Dans la remarque (O) de l'article Euripide. Voyez aussi Sclioliast. in Ranas Aristophanis, act. I , scen. II.
in, Voyez Saniiic-1. Petiti Miscell. , lib. I, cap. XIV , pag . 5o.
Aristophane le satirise beaucoup du côté des mœurs dans l'une de ses comédies (o). Je crois que nous le devons distinguer de cet Agathon que le philosophe Platon aima tendrement (G). La faute de Budé fut sans doute volontaire lorsqu'il dit , dans le chapitre XXV de l'Institution du Prince, qu'Euripide, à la table d'Archelaiis , baisa une dame qui avait nom la belle Agathe.
(o) In Thesmophoriazuzis.
(A) Poète tragique , et poète comique. ] Personne ne doute qu'il n'ait fait des traf;edies : il suffit donc de prouver qu'il a fait des comédies. J'ai à citer là-dessus le &coliasfe d'Aristopiiane sur la 11*^. ^*ène du I*'". acte des Grenouilles. O^toç ô 'AyâBcev icu- /t/.a'<rt.^oioçTo!/2aj)tpâT(j[/5 (TitTats-xi^ot/. Hic agathon comicus , Sacrale doctnte.
NotPZ (ju'il parle du même poète qui est l'un des interlocuteurs de Platon dans le Festin , et qui très certainement composa des tragédies. Je cite aussi ces paroles de Philostrate , Ksti ^A-j-itSajv (Tê 0 Tïiç Tfo-yaiSictç TTotinriiç , ôv « Kce/ucifiA trocfijvri x.a.i n^tWiiTt» cTcTê , ■7rt,K>.etX^'J TûJV lu/^.Silccv TopyiÂi^ii (i). Enimuerà etiam ^galho tragicus , quem comœdia sapientem et elegantem agnoi'it , in ïanibis suis sivpè Gorgiœ sljluni imitaiur. Je sais bien que ces paroles peuvent signifier qu'on le loua dans les comédies^ mais elles peuvent aussi être prises en ce sens: c'est qu'il fit paraître son habileté et son élégance dans les comédies qu'il composa. Un docte critique conjecture que c'est en faveur de notre Agathon que Socrace dit qu il appartient à un même liomme de composer des tragédies et des comédies 5 et que si quelqu'un ))ossède l'art des tragédies , il est dès là poè'te comique {•!) Tou o-Ùti^u ivéf,oç eivoti Kccy.Cf>Si<tv Kett Tpa.yaiSia.v ÎTri-
ç-ctî-âcti 7r(jlHt , Kttt TOV T£/^V>l Tpa') Cixf'o-
5T0I6V ovTat Kxi Kceuaié'oTrrAO)/ eîvsti (3). £jusdem l'iri ojjicium esse tragœdiam comœdicwujue componere , euvique qui
(i) Pliilostr. de Viiis Sophist. , Itb. I. (2) Kulinius, m ^liani Var. Hislor. , lib. II, cnp. \XI , /Jig, 104.
(J) Plato m Convivio , in fine , pag. 1207.