‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 3)Chapitre 34 sur 113 · CUIT · texte numérisé non relu

CUIT

ANTOINE , famille romaine ,

eu latin Antonia , qu'une vieille

tradition faisait descendre d'Aulx.,, <:i. J'u „ 1 . ^ ^ 1-1. triora[)he et de la censure, ton lus a Hercule (a) , a produit /n\'/->' . , , , , ,,'','. (ti) C était une ancienne

(b) Livius, /(i. ///, pag. 88.

(c) Idem, lib. IV, pag: 128.

(f/) Vojez Glaiidoipii Ouomaslic. , p, 60.

(A) La branche plébéienne de cette famille Antonia a duré long-temps et a fleuri awec un très-grand éclat. ] Il faut bien se souvenir que Marc Antoine l'orateur , mort l'an GG-] , est le preniit-r qui porta dans cette famille les honneurs du consulat et ceux du

deux branches : l'une était patricienne , avec le surnom de Merenda ; l'autre plébéienne ,

(fl) Plutarc, 1/1 Marc .\nlunio, pa^ . 917,

maison, j

Ceu.N. qui ont le plus de lecture, le

S lus de recueils, le plus de matériaux^ estinés à un libraire , tombent quelquefois dans des oublis assez étranges.

Le pcrc Vavasseur ea Cst un exemple.

ANTOINE

dans son excellent Tralledu style burlesque , lorsqu'il censure Photius d'avoir cru qu'Anlonius Diof;tnes , auteur d'un roman , suivit davssez près Alexandre : Où KÎav wô^pai t£v ;tfôvû)v Toù fixa-ixîceç 'Aki^xvS'fiOii (l). JVoii ita dili post yllfxandri tnagni tempora Jlonns.se. Il allègue contre cela jjIusieurs raisons , dont il trouve celle-

cusations contre ceux qui étaient absens pour le service de la république ; mais il aima mieux se justifier dans les formes, et pour cet effet il revint à Rome, et poursuivit son procès , et le gagna glorieusement [a). La Sicile

ci la plus forte : c'est que la famille lui échut iDendant sa préture Antonia ne subsistait point encore , et il donna la chasse aux pirates ■ "^ •*' ' qui infestaient ces mers-là. Il fut fait consul avec A. Posthumius Albinus , l'an de Rome 653 , et réprima courageusement et heureusement toutes les machinations turbulentes de Sextus Titus , tribun du peuple. Quelque temps après il fut gouverneur de Cilicie , en qualité de proconsul , et y fit tant de belles

et que son nom n'était encore ni connu : JVeque., tjuoiî gravissimum est , tum nota gens Antonia., aut fada fox , aut audita temporibus Mis (a).

Kien de plus faux. Nous avons produit , sur la foi de Tite-Live, un Titus Antonius , déoemvir l'an 3o4 de Rome , et un Quintus Antonius, tribun militaire environ trente ans après.

(In trouve dans le même Tite-Live un Marcus Antonius , crc'e général de la cavalerie par le dictateur Cornélius Rufinus , l'an 421- Or, c'est une

chose certaine qu'Alexandre mourut choses , qu'il en remporta l'honfan 43o. Je n'allègue pas la tradition ng^r du triomphe. N'oublions

rapportée par Plutarque^ car on pour rait me répondre, très- justement , qu'Anton , (ils d'Hercule , était aussi peu la tige des Antoines en Italie ,, que Cocceiiis Nerva la tige de la maison de Cosse en France-

Ci) Photlus, Blblioili (2) Vavassor , de ludicrâ Dictione

num. CLXVII, pag, pag. i48.

ANTOINE (Makc) , l'orateur , a été le plus grand ornement de sa maison. A son entrée dans les charges, il fit éclater son mérite, par un endroit qui est digne d'être rapporté. Il avait obtenu ia questure de la province d'Asie , et il était déjà arrivé à Brundusium , pour s'y embarquer , afin d'aller exercer sa charge , lorsque ses ainis lui firent savoir qu'il avait été accusé d'inceste , et que le préteur Cassius, le juge dumonde le plus rigide , jusquelà que l'on appelait son tribunal recueil des accusés, était saisi de cette cause. Marc Antoine eut pu se servir du bénéfice de la loi , qui défendait de recevoir les ac-

pas que , pour cultiver le merveilleux talent d'éloquence qu'il avait , il voulut bien en quelque manière devenir le disciple des plus grands hommes qui fussent à Athènes , et à Rhodes , lorsqu'il alla en Cilicie , et lorsqu'il revint à Rome. Il exerça ensuite la charge de censeur , avec beaucoup de gloire, ayant gagné sa cause devant le peuple contre Marc Duronius , qui lui avait intenté une accusation de brigue , pour se venger d'avoir été rayé du sénat par Marc Antoine; ce que ce sage censeur avait fait , à cause que Duronius , pendant qu'il était tribun du peuple , avait cassé la loi qui réprimait les dépenses immodérées des festins {b). C'était un des .plus

(.à) Valer. Maxiimis, lib. III . cap. Vtl ., num. 9. // rapporte , livre Vt, chap. VIII , la constance (Vun esclave de ce Marc Antoine à nier que Son maître fût coupable.

[b) Glandorpius, Onomast. paj. 68, ex Epilomc Livii , Cicérone , etc.

ï34 ANTOINE,

grands orateurs qu'on eût jamais vus à Rome ; et il fut cause, selon le témoignage de Cicëron , bon juge en ces sortes de matières , que l'Italie se pouvait vanter d'égaler la Grèce en l'art de bien dire. Il défendit entre autres personnes Marcus Aquilius, et toucha tellement les juges par les larmes qu'il répan

rent envoyés pour le tuer. La manière dont il leur parla les attendrit , et il n'y eut que celui qui les commandait , qui eut la brutalité de le tuer , n'ayant pas écouté son discours , mais étant entré dans sa chambre tout en colère de ce que les soldats n'avaient pas exécuté son ordre (e). Sa tête fut exposée sur

dit (c) , et par les cicatrices qu'il la tribune aux harangues , pro

montra sur la poitrine de son rostris , lieu qu'il avait orne de

client, qu'il gagna sa cause. On dépouilles triomphales (y). Ceci

peut voir fort amplement le ca- arriva l'an de Rome 66'j. Il lais-

ractère de son éloquence, et ce- sa deux fils , dont je vais parler.

lui de son action, dans les livres que je cite (dj. Il ne voulut jamais publier aucun de ses plaidoyers (Aj, afin , disait-il , de ne pouvoir pas être convaincu d'avoir dit en un procès ce qui serait contraire à ce qu'il dirait dans un autre. La morale du barreau ne trouvait point en ce

(e) Plutarcl)., in Mario, pag. 43 1. Valer. Max., lib. riir, cap. IX.

{/) Cicero, de Oratore, lib. III, cap. III.

(A) Il ne voulut jamais publier aucun de ses plaidoyers.'] Ce fait, et la raison de ce fait , sont deux choses assez remarquables pour me'riter que j'en rapporte les preuves. Ciceron et Valère Maxime sont mes deux témoins.

Voici comme parle Ciceron : Homl-

temps-là qu'il fût honteux de se nem ingeniosum M. Antonium aïunt

dédire en faveur de son client. ^oUlum esse dicere , idcirco se nullam

La précaution de cet avocat est ""7"^"/, '^ratio^^^m. .scripsisse , ut si

' ^ ■ , quia aliquando non opus esset ah se

nécessaire aux personnes de sa l^se dicLn , posset se negare dixisse

profession (B) , et n'est pas néan- (i). Nous allons entendre Valère Maxi-

inoins toujours capable de les ™« • "^^^ ^- Antonio remittendum

tirer d'affaire (C). 11 affectait de «^''«^'"«'^' «' ' 9'" '''«i^'-fà se aïebat

. \ . ,T^. nullam orationem scripsisse , ut si

ne passer pomt pour savant (D). ^«^^ superiore judicio actum ei quem

Sa modestie , et ses autres quali- postea defensurus esset. nociturumfo-

tés d'honnête homme , ne le ren- ''«'' «"« dictum h se ajfirmnre posset :

daien t pas moins cher à un grand ^'»/«'^' * "'^ pudentis tolerabilem caus-

1 ^ jvii ^ ■ " itif>i nabuit , pro penclitantium enini

nombre d illustres amis , que son ^^p^^ ^^n solùm eioquentid sud uti ,

éloquence le faisait admirer de sed eliam ueremndid abuti erat pa-

tout le monde. Il périt malheu- »■««"* (a)- J^ ne pense pas qu'il y ait

reusement durant les confusions ^^ chicaneur assez injuste pour soii-

, ^ -mir • ^- tenir que le traduis mal le mot «ensanglantes que Marins et Cinna hère. Tout lecteur qui aura quelque causèrent dans Rome. Il fut dé- intelligence comprendra que Marc

couvert au lieu oii il s'était caché, et aussitôt des soldats fu-

(c) Cicero, de Orat., lib. Il, cap. XL^II, et in Vfrrem , y, initia.

(d) Idem, in Brute, cap. XXXriI, ei de Oialore.

Antoine ne voulait pas dire qu'il plaidait par méditation , qu'il n'écrivait rien de tout ce qu'il débitait devant les juges ; car , si c'eût été son sens,

(i) Cicero , in Orationcpro CInentio, cap. L. (2) Valer. jVIaximiis , lib. VU , cap. XIII , nuin, 5.

ANTOINE

il aurait donné une raison impertinenle de sa conduite , puisqu'il n'avait pour but que d'empêcher qu'on ne se servît contre lui de ses propres armes. 11 pouvait empêcher cela e'sjalement , soit qu'il e'rri\ît, soit qu'il n'écrivit point ses plaidoyers, pourvu qu'il ne les publi:1t pas Un manuscrit cache dans un cofire ne peut pas convaincie un homme , dans le barreau , qu'il a soutenu autrefois une maxime tout opposée à ce qu'il a\ ance présentement. Cet homme le niera avec la même assurance que s'il avait plaidé par méditation , et ne craindra pas qu'on le condamne à produire l'original de son plaido) er : il aurait plusieurs moyens infaillibles de s'en garantir. Concluons donc qu'il ne s'agit poiut ici d'écrire ou de ne pas écrire un discours que l'on prononce , mais de le publier ou de ne le publier pas. S'il était besoin de donner des preuves dans une chose si claire , j'en fournirais bientôt deux qui seraient trcs-fortes. La première serait prise d'un endroit de Cicéron, où

Brutusseplaintdecequel'orateurMarc » intérêts opposés; il fa Antoinen'avait donné au public qu'un » mentqu'ilse contredi très-petit livre : l^ellem aliquid An tnnio prœter illum de ratione dicendi blic un plaidoyer sur les privilèges des

pitre : « On a quelquefois le plaisir, » dans une même semaine , d'enten- » dre plaider un même avocat pour » un mari contre sa femme , et pour )) une femme contre son mari. S'il a » l'imagination excessive , il ne parle )) dans son premier plaidoyer que de » l'empire des maris : il le fonde sur )) la nature , sur la raison , sur la » parole de Dieu , sur l'usage. 11 cité » l'Ecriture , il cite les pères , il ci(e » les jurisconsultes , il cite les voya- » geurs. H déclame contre les fem- )> mes , et il ne raisonne que sur des » propositions universelles. Mais deux )) jours après , ce n'est plus cela. Il » passe dans des maximes tout op- » posées : il traite d'usurpation l'au- » toritédes maris, il parcourt la sainte " Écriture , le code , la physique , » l'histoire et la morale , en faveur )) des femmes , raisonnant toujours » sur des principes universels : car » un esprit véhément ne croit rien » prouver, s'il n'affirme, ou s'il ne " nie , sans exception 5 et , par con- » séquent, s'il s'engage à soutenir des "ut nécessairese. » Avouons qu'un avocat qui aurait donné au pu-

sane exilemlibellum.... libuisset scri beie (3). Il se sert là du mot scr ibère. Je prendrais la deuxième de la harangue même de Cicéron , où se trouve le fait dont je parle 5 car Cicéron , voulant montrer que Marc Antoine ne se précautionnait pas autant qu'il croyait , représente , non pas que 1 on peut obliger un avocat à produire l'original de son plaidoyer, mais qu'il

femmes , rempli de tout le feu de son imagination , serait aisé à réfuter , s'il plaidait pour les privilèges des maris. On n'aurait qu'à le renvoyer à son livre. Notre orateur Marc Antoine voulut éviter ce grand inconvénient, et se réserver la liberté de se contredire , en soutenant un jour une chose , et le lendemain une autre, selon l'intérêt de ses parties. Il serait aisé

y a des auditeurs qui se souviennent de montrer que les avocats ne sont long-temps de ce qu'ils ont ouï dire pas les seuls qui en usent de cette Si un a\0C3it: Perindc qumi quid a no- manière: les théologiens controver-

bis dictum aut actum sit , id nisi lltteris mandai'crimus liominuni memorid, non comprehendatur (4).

(B) La précaution de cet ai'ocat est nécessaire aux personnes de sa pro

sistes ne font autre chose , à mesure (ju'ils ont afl'aire à diverses gens (6). Bcllarmin , contre les enthousiastes , soutient que l'Ecriture est toute remplie de caractères de divinité ; mais

fessinn. ] Je me souviens d'une lettre contrelesprotestans, ilsoutient qu elle publiée l'an i685 , où l'on recherchait les causes des contradictions des auteurs (5). On mit en jeu les avocats, et voici ce qui fut dit sur leur cha-

f3) Cicero , in Brnio, cap. XLIV.

(4) Cicero, Oral, pro Cluenr., cap. L, ftseq.

(5) C'est la II' . des Nouvelles LeUres contre le calvinisme , <le Rlaiiuboun;.

est obscure , et qu'elle a besoin de l'autorité de l'Eglise (7). Un ministre, que je ne nommerai pas , soutient ,

(fi) yoyez la remarque (L) de l'article de (Jean) Adam.

(;) yorez les efforts que le jésuite MulLu- .«iinns fait dans 7'Auctariura primum Speciili iniser'arum Parei . pour soudre celle contradiclion. Vorei aussi la remarque (D) de C article

BeIL VRMIK.

ANTOINE

contre ceux de Teglise romaine , que rÉcriture est toute brillante de caractères de divinité: contre M. Pajon, il tient un autre langage (8). Il faudrait laisser en propre ce privilège aux poètes et aux orateurs. « Ils dii> sent souvent , en diflërens endroits, i> des choses contraires les unes aux j> autres , selon ce qui fait à leur proî) pos. iVoi poêlai uni more , uû se i> res dederit , ith cel popiili vel erii- » ditorum hnniinum sentendam nostio i) f/uodani jure sequimur , atque allas 3) si sit opus , aliter de eâdem dici- » mus , dit l'excellent raonsignor del- 5) la Casa , archevêque de liénëvent, J) daus une de ses lettres à Victorius; J) et Eustathius, sur le vers i8i duse- » cnnd livre de l'Odysse'e , et sur le 3) 243". du Xil^. de riliade, a remarque » q'uHonière avait dit en ces endroits -j> des choses touchant les augures, qui y> c'taient contraires à celles cju'il avait 3) dites ailleurs : ce qu'il appelle tô 3) ei/A<^(tTtfoyhùùa-iTav. J'ai donc dit en 3) ces premiers endroits de mes poe'- 3) sies que je viens d'alléguer , que 3) c'était une vilaine chose qu'un vieux 3) poète, parce que cela faisait à mon 3) sujet j mais cela n'empêche pas que 3) je ne puisse dire ailleurs le con- 3) traire , si l'occasion s'en présente. (9). )) Que j'aime cette bonne foi ! et que je serais ravi de la trouver dans Bellarmin et dans le ministre ! mais ce n'est pas vme chose qu'il faille espérer. Nous entendrons bientôt Cicéron sur le droit des avocats , par l'apport à la liberté de se contredire. Voyez les remarques (H) et (I) de l'article Balde.

(C) La précaution dont il usait n'est pas toujours capable de tirer d'affaire les at'ocats.^ Nous avons vu (10) comment Cicéron a observé que la mémoire des auditeurs est redoutable aux avocats qui se contredisent (n).

S'il en avait donné des exemples, il aurait mieux fait connaître que les précautions de Marc Antoine étaient

(8) Voyez le Supplément du Commentaire ï)Viilosoplii((»e , et lex pages 207 et 316 de la liéponM' tle M. S.tiiriu à ce Comiuentaire-

(q) C'est M. Ménage «ywj parle dans l'A.al\- Baillet, lom. II , pag. 174 1 «'5.

(10) Ci-dessus, citation (4).

(11) Elle ne l'est pas moins aux prr'dieateurs, lorsque, bien loin de se contredire , ils débitent de temps en temps presque mot à mot te même sermon.

inutiles. Mais il faut avouer que ce qu'il ajoute est assez propre à justifier la conduite de cet orateur. Voici ce que c'est. Marc Brutus , qui accusait L. Plancius, défendu par L. Crassus , fit venir deux personnes, qui lurent tout haut certains endroits qu'il avait choisis daus deux harangues de L. Crassus , l'une desquelles élevait extrêmement l'autorité du sénat , et l'autre ne l'abaissait pas moins. Cela mit un peu en peine l'orateur , et l'obligea à préparer des excuses sur la diversité des temps et des causes qui avait exigé de lui ces deux sortes de maximes (12). Ego uerb , dit Cicéron (i3), in isto génère libentiiii ciim mullorum tum hominis eloquentissimi et sapientissimi L. Crassi autoritalem sequor , qui qiiiim L. Plancium defenderel accusante M. Bruto, homine in dicendo t'eheriienti et callido , quîini Brutus duobus recitatoribus constitutis ex duabus ejus orationibus capita alterna inter se contraria recilanda curdsset , quàd in dissitasione rogalionis ejus quœ contra Coloniam JSarhonensem Jerebatur quant iim potest de autoritate senatûs detrahit : in suasione legis Sers^iliœ sumniis ornât senatum laudibus , et niutta in équités romanos quiim ex ed eratione asperiùs dicta recitdsset , quo aniini illoruni judicum in Crassum incenderentur ; aliquantiim esse comniottis dicitur. Ilaquè in respondendo primùm exposuit utriusque rationem temporis , ut oratio ex re et causa habita i^iderelur, Cicéron n'avait garde de désapprouver le parti que L. Crassus choisit en cette rencontre : Cicéron, dis-je, qui se voyait dans le même cas, vu qu'on avait récité un morceau de l'une de ses harangues , qui était fort contraire à la cause qu'il avait alors en main. Il répondit que la harangue dont on avait récité quelque partie , ne contenait point les expressions de ses véritables sentimens , et qu'il ne faut pas considérer ce que dit un homme en qualité d'avocat , comme s'il l'avançait en qualité de témoin ; et que c'est le langage de la cause , et non pas le

(is) f^o^M Cicéron, Oratione pro Cluent. , cap. r , et seq. , et encore mieux de Oralore , cap. T-V , comment il se vengea de Brutus , en faisant fcnir trois lecteurs.

(i3) Cicero , Orat. pro Cltientio, cap, LI-

ANTOINE

langage de l'orateur. Cela est assez intelligible : il faut parler selon Tmtérêt de la cause , et selon les conjonctures , et non pas selon ses opinions particulières: Ego si quidejusmodi dixi , neque cognitum commemnravi , neque pro teslinionio dixi ; et illa oratio potiiis temporis meiquam

judicii et aiiclorilalis fuit Errât

t^ehemenler si quis in orationibus nostris quas in judiciis habidmus auloritates noslras consignatas se habere arhitratiir. Onines enim illœ orationes causarum et temporum sunt, non hominum ipsorum aiit patronorum.

JVam si causœ ipsce pro se loqui possent , nemo adhiberet oratorem : nunc adhibemur ut ea dicamus non quœ nostrâ auctoritate constituantur , sed quœ ex re ipsd causdque dicantur (i 4)- Joignez à cela les paroles que Cicéron met dans la bouche de Marc Antoine, l'orateur : Oratoris omnis actio opinionibus non scienlia continetur ; nam et apud eos dicimus qui nesciunt, et ea dicimus quœ nescimus ipsi : ità et illi alias aliud iisdem de rébus et sentiunt et judicant, et nos contrarias sœpè causas dicimus , non modo ut Crassus contra me dicat aliquandb , aut ego contra Crassum, quiim alterutri necesse sit falsum dicere , sed etiam ut uterque nostrûm eâdem de re alias aliud defendat , quiim plus uno uerum esse non possit. Ut igitur in ejusruodi re quœ mendacio nixa sit , quœ ad scientiam non sœpè peri'eniat, quœ opimones hominum et sœpè errores aucupetur , ità dicam ( 1 5) . Je m'assure que la plupart de mes lecteurs seront si aises de voir que ces deux grands orateurs aient eu de tels principes , et qu'ils aient si bien connu le faible de leur métier , qu'on me pardonnera tout ce qui pourrait sentir trop la digression dans cette remarque. Notez que ces principes durent encore. Comparez les plaidoyers de M. Érard contre madame Mazarin, avec la réponse au factum de cette dame. Lisez en particulier ces paroles de la réponse : 31, Erard a parlé h madame JHazarin des ét'é/iemens de ce temps-la, delà manière dont alors ellemême det' ait les regarder. Aptes cela-, les temps et les éuénemens différent

(i4) Idem, ibid., cap. l.

(i5) Cicero , de Oratoje, W II , rnp. Vtl.

changent nos sentimens et nos paroles, (D) Notre Marc Antoine affectait de ne passer point pour savant. ] Si je ne me trompe , c'était moins par modestie que par politique. Il se voyait établi dans une belle réputation de grand orateur : ne pouvait-il pas croire qu'on l'admirerait davantage, si l'on se persuadait qu'il ne devait son éloquence qu'à son génie , que si on la croyait le fruit d'une longue étude des livx-es grecs ? Il avait une autre raison : il croyait que le peuple se laisserait plus toucher par ses harangues , en les prenant pour une production de la nature , qu'en les prenant pour une pi'oduction de l'art. On se défie de ceux qui ont appris toutes les ruses du métier. A l'égard des juges, Marc Antoinene croyait pas que rien fût plus propre à produire un bon effet , que de leur faire accroire qu'on plaidait sans préparation , et que de leur cacher soigneusement les finesses de la rhétorique dont on se servait pour rendre sa cause meilleure. Mais , dans le fond , il était savant, et n'ignorait pas les bons livres que les Grecs avaient produits.

Prouvons tout ceci par quelques passages de Cicéron : Magna nobis pueris , Quinte Jrater , si memoriâ tenes , opinio fuit L. Crassum non plus atligisse doctiinœ quant quantiim prima dtd puerili institutione potuisset , M. autem Antonium omnino omnis eruditionis expertem atque ignarum fuisse.... Quiim nos..., ea disceremus quœ Crasso placèrent , et ab his docloribus quibus ille uteretur erudiremur, etiam illud sœpè intelle ximu s....

illumetgrœcèsic loqui nullam ut nosse aiiam linguam l'ideretur , et doctoribus nostris ea ponere in percontando , eaque ipsum omni in sermone tractare , ut nifiil esse ei noi^um , nihiù inauditum uideretur. De Antonio t>ero quanquam sœpè ex humanissimo i'iro patruo nostro acceperamus, quemadmodiim ille i^el Atlienis vel lihodi se doctissimorum hominum sermonibus dedisset , tamen ipse adolescentulus , quantiim illius ineunlis œtatis meœ patiebatur pudor , niulta ex eo sœpè quœsii'i. JVon erit profecto tibi quod scribo hoc noi^um ( nam jam tum ex me audiebns ), mihi illum ex multis fariisque sermonibus nullius rei , quœ quidem esset in his artibus de

qnlbus allquid existimare possein, rudeni aut ignarum esse visum, Sedjuit hoc in utrnqiie eorum ut Crnssus non tant existiinari ^ellet non didlcisse qiihm l'ia despicere , et nnstrarum hominum in nmni (génère prudenliarti Orœcis anteferre. Antonius aulerti prnba/jiliorem hnc populo orationein jore censp.bat suam , si omninb didlcisse nunquhm putaretur. Atque ila uterqne se ernuinrem fore si aller cnntemnere , aller ne nosse quidem Grrecos viderelur. Voilà l'exorde du 11^.

livre dft TOratenr. Ajoutez-y ce qu'il y dif, de lui-même fi6) , qu'il ne lisait les auteurs g?-pcs que pour se divertir , qu'il n'erifeudaif rien aux livres des philosophes : f^tirbum prorsits nullnvt inteUigo , itn sunt angustis et concisis dispn'ntionihus illigali ; qu'il laissait là les poètes , dont le langage n'ëlail point humain, et qu'il s'arrêtait aux historiens ou aux orateurs qui s'étaient humanisés avec les demi-savans : f^ideanlur uoluisse esse nobis , qui non sumns eniditissimi , familiares. Dans la suite de ce livre, ce n'est plus Cicéron qui parle , et l'on entend dire , entre autres choses , à Marc Antoine ce qui suit : Ego ista studia non iniprobo , moderata modo sint : opininnem istorutn studiorum et suspicionem artificii apud eos qui res judicent oratnri adi'ersariam esse arbilror , imminuit enim et oratoris autoritalem , et orationis fidejn (iiy). Voilà le fondement de la conduite que Cice'ron lui attribue : Krat memoria sumnta , nulla meditationis suspicio , imparntus semper ag^redi ad carendum videbatur ; sed ita erat paralus, ut jtidices, illo dicente, nonnunquam viderentur non satis parati ad cauendum fuisse (i8). Je me souviens à ce propos d'une remarque de îî. Daillé sur la différence qui se trouve entre faire l'orateur et être orateur (19). Cette remarque est trèsbonne.

(16) Idem, , ihid. , cap. XIV. Voyez-le aussi cap. XIX.

(i-) rde,n , de Oratore, lih. II. c. XXXVIl.

(18) Idem, in Bnito, cap. XXXriI.

fit)) Daillc, Réponse au P. Adam, ///«. part-, pag. i56.

ANTOINE (Marc), fils aîné du précédcat , eut le surnoiu de

ANTOINE

Crêtique {a). Il ne s'avança pas au-delà de la prétnre ; mais il l'exerça avec une étendue d'autorité qui n'était pas ordinaire , vu qu'avant eu la commission de faire venir des blés , cela lui donna le commandement sur toute la mer {b). Ce fut une prérogative qu'il obtint par la faveur du consul Cotta (c) , et par la faction de Céthégus {d) , et dont on ne murmura pas , comme l'on eut fait , s'il eût eu plus de mérite (A). On prétend qu'il se laissa corrompre par de mau-^ vais conseils , pour faire des extorsions dans les provinces. Il en fît beaucoup (e). Celles de la Sicile ont été représentées en peu de mots par Cicéron {f). La guerre de Crète, dont il avait cru que le bon succès serait si facile , qu'il avait embarqué moins d'armes sur la flotte , que de fers pour enchaîner les vaincus {g) , ne lui ayant pas réussi, il tomba malade de chagrin et en mourut. Il n'eut pas la force de résister aux réflexions mortifiantes qui s'élevaient dans son âme, lorsqu'il songeait que les ennemis , s'étant rendus maîtres de plusieurs de ses vaisseaux, avaient pendu aux mâts les soldats romains, et que, voguant avec ce spectacle , ils triomphaient in-

{a) Plut, in M. Antonio, pag. 9t5.

{b) Patcrculus, lib. 11, cap. XXXI.

(c) J'examinerai dans F article CÉTHÉGUS , si Colla était consul lorsque Marc Antoine reç'il cette commission.

{d) Ascoii. Pedianus in Orat. Cic. contra Verrem , pag. 1 13.

(e) Ascon. Ped in Oral. Cicer. contra Verrem, pag. 1 13. Voyez-le aussi, pag. 3j.

(/) Ciccro, Orat. lit in Vprr«m , cap. XCI:, i-ojez-le aussi . Orat. , in Veircm U, cap. m.

iS) Florns, lib. 111 , cap. JII.

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