ESSE MOTUS
cf. M. Moréri n'a pas bien représenté le sens de la première partie de ce grec de Diogène Laërce. Tout ce grand monde , dit-il , est fait de semblables parties, qui font le tout. Je me
(5i) Diogen. Laërt., lib. JI , num. 9.
(Sî) Philarch. de Pl.icil. Philosopher. , /ii. //, cap. Vin , pag. 887.
(.'ÏB) Diogen. haeti., lib. II , nuin. i5. (54) Idem , ibid. , num. 8.
ANAXAGORAS
aulS déjà plaint du galimatias de ces une prairie , et là un bols. Anaxagoras
paroles ; mais il faut ici les examiner eût extravagué plus lollement que le
plus amplement , afin de montrer de plus absurde visionnaire qu'on ait ja-
quelle manière un auteur français se mais mis dans les Petites-Alaisons, s'il
doit garantir des équivoques où l'on eût hésite sur celaj et néanmoins les
tombe, quand on ne se souvient pas expressions de M. Moréri signifient
qu'une expression, qui était claire clairement qu'il enseignait que l'uni-
pour les Grecs , n'est que ténèbres en versétaitun tout homogène. C'est donc
ce siècle, si l'on n'use pas de para phrase. Je dis cela , sans vouloir justifier le bon Diogène Laèrce , qui , la plupart du temps, ne savait ce qu'il disait, en abrégeant les dogmes des philosophes. J'eusse voulu que M. Moréri se fût servi de ces termes : l'univers a été L'effet ou le n-sultal du triage des petites parties semblables. De la manière qu'il sexprime , il nous fait prendre le monde pour un tout, dont chaque partie est de même nom et de même qualité que toutes les autres (55j ; ce qui est si faux, qu'il suffit d'ouvrir les yeux, pour connaître ce mensonge : les aveugles même le peuvent connaître, et ne le peuvent ignorer^ car ils savent nécessairement qu'ils sont composés de chair et d'os , et que leurs cheveux ne ressemblent point à leurs ongles. Ceux qui ont la plus petite teinture de la philosophie des écoles, savent qu'un composé homogène est celui dont les parties ont le même nom et les mêmes qualités (lue leur tout j et qu'un composé hétérogène est celui dont les parties ne s'appellent point comme leur tout, et n'ont point chacune les mêmes propriétés que les autres. L'eau, le lait, le vin , la chair , un os sont des composés homogènes ; car, par exemple, chaque goutte du liquide, qui compose un fleuve , s'appelle de l'eau et a l'essence de l'eau. lien va tout autrement d'un composé hétérogène ; ses parties n'ont point son nom, ni sa nature, ni le nom et les qualités les unes des autres, ïel est, par exemple , le corps d'un bœuf: il est composé de sang, et de chair, et d'os, et de plusieurs autres parties qui ont chacune leur nom et leurs qualités. Cela étant , il n'y a personne qui puisse dire que l'univers est un composé homogène , et non pas un tout hétérogène : ses parties sont les unes opaques , et les autres diaphanes; les unes liquides, et les autres dures : ici est la terre , et là l'air et l'eau ; ici
(55) C'est-à-dire , selon le tenllmenl d'Anaxagoras.
lui imputer très-faussement nue absurdité épouvantable. Il fallait donc se servir d'une autre phrase, pour décrire son sentiment : il fallait choisir des termesqui ne confondissentpasle sens collectij avec le sens distribulif du mot tout (56). Je m'explique par un exemple. Supposons que tous les bourgeois d'une grande ville soient divisés en dix classes , et qu'on mette dans la première ceux qui ont vingt mille francs , et dans la seconde ceux qui en ont quinze mille , et ainsi du reste.
Quiconque dirait , toute celle i^ille est composée de bourgeois également riches, n'aurait raison que dans un sens distributif dont notre langue ne s'accommoderait pas facilement en cette rencontre. 11 voudrait dire que les dix portions qui composeraient tout ce peuple seraient composées chacune de gens également riches ; mais il con~ vrirait sa pensée sous des mots impropres, obscurs et embarrassés : il aurait besoin d'un c'est-à-dire que l'égalité des richesses ne se troui'e qu'en com parant les gens d'une même classe les uns avec les autres ; car si l'on compare ceux de la dixième avec ceux de la première, on trouvera beaucoup d'inégalité. Voilà le mauvais office que ren ■ dent à notre Anaxagoras ceux qui soutiennent qu'il a dit que l'univers est tout composé de portions semblables ; ils font soupçonner les lecteurs français qu'il a donné là une énigme ridicule ; et si l'on n'ajoute pas un bon c'est-h dire , ils ne savent où ils sont , et ils pestent contre l'écrivain, tpargnons-leur cet embarras, et développons un peu le sentiment de ce philosophe.
Il me semble qu'il a voulu dire que l'intelligence , qui avait formé le monde , avait trouvé dans une matière infinie une infinité de sortes de très-petils corpuscules, qui se ressemblaient, et qui , par un mélange confus, étu'cnt
(56l M. Arnanld , dans ses Difficultés à M. .Sieyaert, VJ^. Part. p. 122 el suiv. fait drc remarques tur ces deux sent .lu mot tout.
ANAXAGORAS
entourés d'autres corpuscules qui ne leur ressemblaient pas. Elle joignit ensemble les corpuscules de même espèce; et par ce moyen elle fit ici un astre, là une pierre , ailleurs de l'eau , de l'air , du bois , etc. Celte action fit que l'univers fut partagé en plusieurs amas de particules semblables ; mais de telle manière , que les particules d'un amas ne ressemblaient point aux particules d'un autre : il n'y avait de la ressemblance qu'entre les portions d'un même amas. Il faut donc ici donner au mot tout, non pas le sens collectif, mais le sens diitributif; et sans cela , vous auriez autant de raison de dire que le monde a été formé de particules dissemblables, que dédire qu'il a été fait de particules semblables.
Louis Vives, ayant observé que ce passagedesaint Augustin , Anaxagoras...
dixitexinfinitâ materid quœ constaret dissiniilibus inler se parliculis , etc. porte dans les vieux manuscrits simiiibus inter sepaiticulis, ajoute, utiumtjue rectè.
Quant aux objections qu'Anaxagoras avait à craindre , nous en dirons quelque chose dans la remarque (G).
(D) Il fut le premier qui supposa qu'une intelligence produisit le mouf entent de la matière, et débrouilla le chaos. ] Ce sont des faits bien attestés : IlfâTOC TM Ï/AM Vûl/V 'iTTiÇ-niTiV y Àfl^oi-
juivo; otiTû) Tow crvyypa.fAfAaLTaç , o £ç"(v tiS'saiç X.XI y.iyttKo<^pivceç Jip/A>iViUf/.hov.
«n/Tot <r»êxû!r/x«<rê {5']). Prinius hic materiœ mentent adjecit , in principio operis sui sua^'i ac magnificâ oratione sic scribens ; « Oninia simul erant , deindè accessit mens , eaque composuit. ■» J'ai cru qu'il fallait commencer par ce passage de Diogène Laèrce, parce que l'on y trouve les propres paroles d' Anaxagoras (58). Voyons ce qu'Aristote remarque sur ce sujet. Il condamne les philosophes , qui , en traitant des principes , ne s'arrêtaient qu'à la cause matérielle , sans rechercher la cause efficiente des générations et des corruptions. La cause matérielle , dit-il , ne se change pas ellemême, le cuivre ne se coni'ertit pas
(57) Diogen. Lacrt. in Aoaxagorâ , initio lib. II , num. 6.
(58) On tes trouve aussi dans Pliilnrqiie , de Placitis philosopbor., Ub. /, cap. III , pag. 876, O.
lui-même en statue , ni le bois en lit ; il y a un autre principe de ce changement •• chercher ce principe , c'est remonter jusqu'au premier moteur. Ses Earoles sont si remarquables , qu'il est on de les rapporter : El yâp ôVi /xxKig-a. Trxa-oLi^Bopa, Ka,i •j/évss'fc in Tivoç,«èç îvoç» Ka.1 7r\itôyûû-viç')v, S'iÀ ti toSto a-t/fACa.ivii, Kflti T/ ro clÎtiov ; où yàip S'il to q^s ûttoxiifAivov ttÙTo TTCuii fjura.QihKnv ia-UTO-
T^iyO) (T' OÎOV , OÙTi TO ^l/XOV OUTi Ô ;t*A.»OC ttJTlOV TO!/ lJl.iTti.Qa.KKHM inÂnpOV CtÙTtèv.
oùSi TTom Tù/Aiv ^Ùkov km'vhv , 0 «Ts ;t*'^''«f
etvJpiatvTo., ÀKK 4T£pév Tl T»; //.iTSLëoKri; TO AITIOV' TO (Tê Tûl/TO l^XTHV , iÇI TO T)|V
iTipoiil ÀpX}t^ ^yiTiiv, cèçàiv ^jUl7ç<fa.iii/uiv, o'ôêv « <».p?Oi T>'5 ictviiirsMç (S^). JSfametsi quàin maxime omnis corruptio , et generalio ex aliquo utex une aut ex pluribus sit, car hoc accidit, et quœ causa est ? Hon enim ipsum subjectum sese mutarifacit, utputu, dico quod neque lignum, neque œs causa est , ut utrumque eoruni mutelur. Neque lignum quidem lectum , œs vero statuam facit , sed aliud quippiam mutationis causa est. Hoc aulem quœrere, aliud principium quœrere est, perindè atque id , quod nos undè principum motùs dicimus. Il ajoute 1°., qu'après qu'on eut reconnu l'insnttisance desélémens , la force de la vérité contraignit les physiciens à rechercher un autre moteur. 2".
Qu'il n'est point probable, uiquelefeu, la terre, etc. soient la cause du bel état de certains êtres , et de la génération des autres ; ni que ces anciens philosophes l'aient cru. 3°. Qu'il ne serait pas raisonnable d'attribuer un si grand effet au hasard et à la fortune :
Ot/eT' eLÙTOt 1/LÙTOlxa.Ta! KCLI T^X^j T0O"ût/T0V
sTTtTps^*' Tfpâ.yy-». x.a.Kmç 'îx^i. iVec rursiis casui et J 01 lunœ tantamlattribuere rem probe se habet (60). Que c'est pour cela qu'Anaxagoras , qui dit que dans la nature, non moins que dans les animaux , un esprit est l'auteur du monde et de l'ordre, parut comme un personnage de bon sens , en comparaison des physiciens ses prédécesseurs , grands diseurs de rien. Il y a beaucoup plus de force dans l'original, que dans l'idée que j'en donne. Tous ceux qui seront ca})ables de bien entendre le grec que je vais copier , trouveront que mon aveu est sin-
(Sçi) Arist. Mftaphys. , lib. I, cap. lit, pat;. 645, H.
(60) Idem, ibid., pag. 646. C.
ANAXAGORAS
■rère : NoJv cf« ttç ùveèv tïvati, x.itBÂTip Ày Toîç <^œoiç, xa< «v t? <|iw3-êi <ràv stlriov
JCÛt» TOI/ KCiO-fAlU , Ket'l T»Ç TCt^iCDÇ 7ra.TVIi, oToV Vll'ffœV ê<fâv« TTStp' êfxi) XS'J.ûVTa.Ç TOUÇ TTfiÔTipOI. 4>CtVêfâç //t6V oiv AvctÇsfyOpStV
Quare qui ut animnlibus , ità In iiaturd intellccliun inesse causant mundi, totiusque ordinis dixerat , quasi sobrius , comparatus ad antiquiores i/ana dicentes, apparuit. Islas autem rationes qui palàm attigit , Anaxugoiant J'uisse scintus. Si ces témoignages sont bien formels, celui de Plutarque l'est peut-être encore plus. Voyons les paroles de cet auteur : "Ov ['Ava.^cLyipa.v) eî TOT *v6pci)7rot vo!/v TrpoiTuycipiiiov , tm T«v sr(/v£0"iv a.!/Tot/ //«■). aXMV «iç <ft/<rio>.o'j-istv
KHt ^tflTTJlV <ria.<Ç«tlèlO-*V âatty.St5-«tVTÉÇ,
ïlô' OTl Toiç OXOIÇ -rTfOOTOÇ où TI/^HV Ol/lf"'
itvi'yJCMV, <ri3t»03-//(>f3-Éa)ç âfX^^j aiKXa. voc/v
tTiç-tia-t KuBttfOV X.aÙ àLK.pXTOV , ïfA/Ui/U.iy-
juivoïc Trâiiri TÔi'i xKKoiç, ii,7roKptyovTa. t»c cju'iiofAipiisi.ç (62). Quem (Anaxagoramj itlius temporis œqnales Mentetn uppeliai^ére , i'cLqubd peispicaciamejus sin~ gularein in nalurd perscrutandd , excellentemque admirarentur , vel quod universitati , nonfortunani nequefalumordinatœ descripiionis principium, sed Mentent princeps puram ac sinceram prœfecerit, cum omnibus conjusas aliis secementem pariiculas sintiles.
Ce passage est cité par quelques auteurs, comme s'il y fallait lire iy.f/.i[/.iy /A.ÎVOV au lieu de i/ji./j.(/ji.ty/jiivoiç ^ mais i'ainierais mieux, rejeter l'une et l'autre de ces deux leçons, et substituer i/AfMfAiy/uii\ia.ç. C'est ainsi que l'auteur de la traduction latine que je rapporte a supposé qu'il fallait lire. Vossius, citant en grec ce passage avec le mot iy.y.i/Li.iyfAÎvov , ne laisse pas de donner une traduction qui montre qu'il s'est réglé sur eiufAiju.tyfji.hoic ; voici sa version : Nonfortunani neque fatum orlilnniœ descripiionis principium, sed Mentent puram ac sinceram prœfecerit , ai aliis omnibus admixtis simites pariiculas secementem (63). Fort peu de pages après , il emploie le même passage à prouver qu'Anaxagoras enseignait que Dieu est mêlé avec toute la matière : Quarè ex ejus sentenlid opifex mundi Deus est , ut ex Plutar-
(61) lilem , ihiil.
(62) Plularch. in Vei c^e , pag. i5/| , B. (6iJ Vossius de Origine ri Progressu Idolola-
tri*, tiù. I , cap. I , pag. 5.