‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 3)Chapitre 71 sur 113 · TON · texte numérisé non relu

TON

pour et du contre , afin de les comparer ensemble. Un homme, d'ailleurs, ennemi du luxe, et sans aucun faste , et qui cherchait la récompense d'une belle action dans l'action même , et non pas dans les apjolaudissemens de la multitude (a). Il ne faisait point profession d'être philosophe (B) ; mais aucun de ceux qui en faisaient profession ne le surpassait dans la pratique de la vertu. Il fit paraître une fermeté d'esprit incomparable pendant une longue maladie (C) , et il pria enfin ses amis de demander aux médecins s'il en pouvait réchapper , et leur déclara , qu'en cas qu'on la jugeât incurable , il se donnerait la mort; mais que, s'il en pouvait être quitte pour souffrir long-temps , il se résoudrait à vivre , et accorderait cela aux prières de sa femme , et aux larmes de sa fille , et au désir de ceux à qui il parlait {b). Pline le jeune , l'un d'eux , fait sur cela une bonne réflexion (D) , et il exprime admirablement la tendresse de son amitié (E). Les médecins donnèrent d'assez bonnes espérances (c). Quelques-uns assurent qu' Ariston parvint à une extrême vieillesse (F) , mais la preuve qu'ils en apportent est très-infirme. II fut auteur de quelques livres (G).

(a) Voyez In preuve de tout ceci dans la remarque (A).

{b) Plinius, Epist. XKII , lib. 1, pag. ô";. (cj Idem , ibid.

(A) H entendait parfaitement le droit , . . l'histoire , les antiquités. ] Ce que Pline dit sur cela , et sur la vertu d'Ariston , est si beau , que je n'en veux retrancher aucune parole.

iVJ/ti/e.«ti^/o (Tito Aristone), dit-il (i),

(i) Plioius, Epist. XXII , lib. I , pag. C5 , (".G.

ARÏSTON.

grwius , sanctius , àoctius : ut mi- la fièvre, et différait à faire cesser

hi non iinus honto , sed litLerœ ipsœ l'ardeur de sa soif. MirarerU, si inler-

omntsque bonœ artes in uno homine esses , t/ud palientid hanc ipsam walc-

surmnum periculum adiré uideantur. luJinem tolerei , tu dolori résistât , ut

Quant peiilus aie et prii^ali jiiris et inciedibileni febrilem ardorem imnto-

publici (2) .' quanlùm rerum ! quanlàrn tus operlusque transtniltat (5).

exemplorum ! quantum antiquUatis te net! I\'ihil est, quod discere l'elis , quod ille docere non possil. Mihi certè quoties aliquid abditum quœro , ille thésaurus est. Jatn quanta sermonibus ejus fides ! quanta authorilas ! qiiàiu pressa et décora cunclatio ! quid est quod non statïm sciât ? et tamen plerumquè hœsital. Dubitat dii'ersitate rationum : quas acri niagnoque judicio ab origine causisque priniis repetit , discernit , expendit. Ad hoc quant parcus in l'iota ! quant modicus in cultu ! Soleo ipsum cubiculum ejus ipsumque lectum , ut iniaginem quamdam priscœ frugalitatis , aspicere.

Ornât hœc mag/iittido aninii , quœ nihil ad ostentationeni , oninia ad conscientiam refert : rectèque facti ,

(D) Pline.... fait sur sa grandeur d'dme une bonne réflexion. ] « C'est » une cliose commuue , dit-iL , que de )) courir à la mort par impétuosité i> d'esprit ; mais il n'y a qu'une {:;ra!ule )) âme qui , ayant délibéré s'il faut » vivre ou s'il faut mourir, pèseexac- » temeut les motifs de part et d'à u- )) tre , et se détermine , par le poids » de la raison , ou à mourir , ou à )) vivre. » Id ego arduum in prirnis , et prœcipud laude dignum puto. JYam.

impelu quodam , et instinclu procurrere ad inorlem, commune cum ntuttis :

deliberare t^ero , et caussas ejus e.t pendere , utque suaserit ratio , l'itœ niortisque consiliunisuscipere , uel ponere ingentis est aninii (6).

(E) Pline exprime admirablement

non ex populi sermone mercedem, sed la tendresse de son amitié pour Aris

ex facto petit. ton. ] 11 souhaitait passionnément

(B) H ne faisait point profession d'aller jouir de quelque repos dans sa

d'être philosophe. ] Sa philosophie maison de campagne , et d'y étudier

était pratique en deux manières 5 car ^^?° ^'^^ '1 ™^^^ ^^ ^^ privait de ce

;-t;s mœurs étaient semblables à celles d'un vrai philosophe , et il ne passait point sa vie dans l'ombre d'un cabinet ou d'un collège , mais dans les fonctions du barreau. Écoutons Pline.

In summd, non facile quis quemquam ex istis qui sapientiœ studium habita corporis prœferunt , liuic l'iro conipardrii. Non quidem gyrnnusia sectatur , aut porticus , nec disputalionibus longis aliorum otium , suumque de/ectat, sed in togâ , negotiisque i/crsatur :

niultos adi'ocaiione , plures consilio jiwat. JVemini tamen istorum castilate, pietate , justitid , fortitudine , etiam primo loco cessent (3).

plaisir , jpour ne pas quitter Ariston malade depuis long-temps, et il souffrait mille inquiétudes à la vue de cet objet : cela lui ôtait le temps et l'envie de vaquer à ses études. Laissons-le parler lui-même : Diiijam in urbehœreo , et quidem altonitus. Perturbât me longa et pertinax valeludo Tui Aristonis quem singulariter et miror et diligo (7). C'est le commencement de sa lettre. « Les médecins , dit-il » dans la suite, nous promettent sa » guérison. Dieu veuille ratifier leurs » promesses, et me délivrer enfin de » cette inquiétude ! » Et medici qui ■ dtm secunda nobis pollicentur. Su-

{C) Il fit paraître une fermeté d' es- P*"""' ' ^^ prooussis Dcus adnuat , prit incomparable pendant une longue ^"i'^^'f^^ni^^^^eliacsolicitudineexoli'at. maladie (4). ] Il demeurait immobile .V'"^ ''^«,':f "' ' Laurenttnum meum , et bien couvert dans le plus chaud de ''"'^ "''■ ^'^''"«•^ ^' pugillarcs , studio-

sumque otiuni repetam. JVunc enim

('î'i Joignez à cela ces paroles de la Lettre XIV du riH'.livre , laquelle Pline e'crh'U a Arislon: Cuiii sis peritissimiis et priva ti jiiris et public!.. . peto ut medearis .scientiâ tiiâ , cui superfuit cura; sic jura pubiica ut privata , sic antiqua ut recentia , sic tara ut assidua tractare

(3) Plinius, Episl. XXII, Ub. /, pn»

(i) f'^ojez la remarque {E).

nihil légère, nihil scribere , aut assidenti i'ucal , aut anxio libet. flabes quid timeam, quid optent , quid etinm in poslerum destinem (8). Je rapporte

(5) Plinius , Epist. XXn, Ub. I, pas. G: (C) hUm , ibid.

(-) riem, ibid.

(8J Idem , ibid.

tout ce passage , tant pour l'honneur tVAriston , que pour celui de Pline le jeune; car on y voit le caractère d'un bon cœur , et une preuve que la vertu a toujours trouvé des retiaites dans les villes les plus corrompues par une longue prospérité suivie des longues fureurs des guerres civiles et du gou

ARISTOTE , nommé ordinairement le prmte des philosophes, ou le philosophe par excellence , a été le fondateur d'une secle qui a surpassé , et qui enfin a englouti toutes les autres (a). Ce

lureurs uesgueiic» iivncsci l.u j^u..- , n„'«llp n'ait pu «p« i'p

vernement des tyrans. C'est ce qu'on " ^^t pas quelle n ait eu ses le-

pouvait dire de Rome dans ce siè- vers et ses infortunes , et qu en

delà. ce siècle XVII surtout, on ne

(F) Quelques-uns assurent qu'A- p^^^ violemment secouée (b);

ristonvarwintauneextremet^ieiilesse ; • , ^i ' i • ^i. i-

mais la preuve qu'ils en donnent est ^ais les theo Ogiens catholiques

très-infirme.'] Cette preuve est tirée d un cote , et les théologiens prode ce qu'Ariston avait assisté à des plaidoyers de Cassius, c'est-à-dire de Caius Cassius Longinus, qui fut consul

sous l'empire de Tibère. Or oncornpte soixante ans entre Tibère et Trajan, et l'on sait qu'Ariston fut consulté par Trajan sur une affaire de droit.

Yoilà le raisonnement de Bertrand (9).

On le réfute par la raison que Cassuis a vécu jusqu'à l'empire de Vespasien(io), et qu'entre le commencement de cet empire et celui de Trajan, il n'y a qu'environ vingthuit années (11).

(G) // fut l'auteur de quelques lifres.] Les Pandectes en font mention, et vous en verrez les titres dans les deux auteurs que je cite (12). Voyez

testans de l'autre , ont couru comme au feu à son secours , et se sont tellement fortifiés du bras séculier contre les nouveaux philosophes , qu'il n'y a point d'apparence qu'elle perde de longtemps sa domination. M. Moréri trouva tant de beaux matériaux dans un ouvrage du père Rapin (c) , qu'il donna un fort long article d'Aristote , et fort capable de me dispenser de mettre la main à cette matière. Aussi n'ai-je pas dessein de m'y étendre

deux auteurs que le cite ^12;. voyez ' - » 11 1 " -^ c

aussiAulu-Gene,qui avait lu dans un autant quelle le pourrait soufouvrage d'Ariston, que toutes sortes de frir , et je me contenterai même vols étaient permises dans l'ancienne de ne produire dans les remart^y^Xeldetiammeminilegere me in qu'une partie des erreurs

libro Aristonis mreconsulli iiaudqua- ^ .,\ .\

quam indocti \^in , apud ueteres que 3 ai recueillies concernant ce JEgyptios , quod genus hominum philosophe. Je pense en avoir constat et in artibus reperiendis sol- trouvé quelques-unes dans la

narration du père Rapin (A). Ce n'est pas un fait certain qu'Aristote ait exercé la pharmacie dans Athènes , pendant qu'il était disciple de Platon {d) ; mais on n'est pas non plus certain qu'il ne l'y ait pas exercée. On doit

(a) Arisloteles more Oltomanorum regnare se havd Uilo passe pulabal , nisifratres stios omnes conirnciddssel. Bacon, de Augment.

Scientiai'., lib. Ill , cap. IV.

(b) y oyez le livre de M. de Launoi, d» Varia Arislolelis Forlunâ.

(c) La Comparaison de Platon et d'Aristote.

(d) Voyez la remarque (A) , mim. Z.

lertes exstilisse, et in cognitione rerum indagandd sagaces , furta omnia fuisse licita et irnpunitn (i3). Bertrand conjecture que c'était un traité du larcin, puisqu'AuluGelle le cite au singulier , lui qui savait qu'Ariston était auteur de beaucoup de livres (i 4)-

(9) Vid. Bertrand , in Vitis Jurisperjtoriim , ;i6."//, pag-. 295, 297-

(10) Poraponius l'assure. Vide Guillelin. Grotlum in Vitis Jurisconsultor. , lib. Il , cap. III, pag. J23.

(iij GuUielm. Grotii Vit» Jurisconsultorum, pag. »23- .

(12) Berlrand , et Guillaume Grotius.

(i;<) Aulus Gcllius, Ub. XI , cap. XVIII , pag. Ï02.

(i/j) Bertrand, de Vitis Jurisconsultorum, png. içiq.

ajouter très-peu de foi à la tra- homme , dans sa Morale il u dition qui court, qu'il apprit parlé en dieu {f) ; et qu'il r a beaucoup de choses d'un Juif, et sujet de douter si dans ses Moencore moins au conte de sa raies il tient plus du jurisconprétendue conversion au judaïs- suite que du pré ire , plus du me (B). Ceux qui prétendent prêtre que du prophète , plus du qu'il était juif lui-même se prophète que de Dieu {g) > Se rsiotrompent beaucoup plus grossie- porterai dans les remarques quel

rement (C). La mauvaise ponctuation d'un passage a été cause de leur bévue (e). On s'est trompé , quand on a dit qu'il avait été disciple de Socrate trois années consécutives (D) ; car lorsqu'il naquit , il y avait douze ou quinze ans que Socrate n'était plus au monde. On parle diversement de la conduite d'Aristote envers Platon son maître (E) :

les uns veulent que, par une vanité et une ingratitude prodigieuse, il ait élevé autel contre autel , il ait dressé une école dans Athènes , pendant la vie de Platon , afin de lui causer du chagrin ; d'autres diseut qu'il ne s'érigea en professeur qu'après la mort de son maître. On débita des choses désavantageuses touchant ses amours (Fj : on prétendit qu'il y eut de l'idolâtrie dans sa passion conjugale , et que s'il ne se fût retiré d'Athènes , le procès d'irréligion que les prêtres lui avaient fait (G) aurait pu avoir les mêmes suites que celui de Socrate. Quoiqu'on ait pu lui donner très-justement des éloges magnifiques , il est certain que la plupart des mensonges ou des erreurs qui le concernent doivent être cherchés dans les louanges dont on l'a comblé ; car, par exemple, n'est-ce pas mentir que de dire , que si dans sa Phjsique Aristote a parlé en

(e) Voyez la remarque (C).

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