‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 3)Chapitre 72 sur 113 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

ques éloges encore plus forts que ceux-là (H). Le cardinal Pallavicin ne fait point difficulté d'avouer en quelque façon que , sans Aristote , l'église aurait manqué de quelques-uns de ses articles de foi (1). Les chrétiens ne sont pas les seuls qui aient autorisé sa philosophie : les mahométans ne s'en sont guère moins entêtés [K) ; et l'on débite, qu'encore aujourd'hui , malgré l'ignorance qu'ils laissent régner parmi eux , ils ont des écoles pour cette secte (K). Ce sera un sujet éternel d'étonnement pour les personnes qui savent bien ce que c'est que philosophie , que de voir que l'autorité d'Aristote a été tellement respectée dans les écoles pendant quelques siècles, que lorsqu'un disputant citait un passage de ce philosophe , celui qui soutenait la thèse n'osait point dire , transeat ; il fallait qu'il niât le passage, ou qu'il l'expliquât à sa manière (L).

C'est ainsi qu'on en use dans les écoles de théologie , à l'égard de l'Écriture Sainte. Les parlemens, qui ont proscrit toute autre philosophie que celle d'Aristote {i) ,

if) Le père ParJies dans la Lettre d'un pbilosopbe à un cartésien, dit que c'est le sentiment d'un bel-esprif, et il cite en marge Cornel. à Lapide , praefal. in Eccles.

(g-) C'est le sentiment d'un autre hel-esprit, selon le père Pardies , là même-

(h) Voyez le père I^apin, Compar. de Platon et d'Aristote, pag. ^oS.

'il Voyez la remarque (J), à la^n,

peuvent être mieux excusés que les vérités de la religion. Campales docteurs; car soit que les nella soutint la même chose dans membres des parlemens fussent son livre de Reductione ad Relipersuadés, comme il y a beau- g•^■(;/^em qui fut approuvé à Rome, coup d'apparence , que cette phi- l'an i63o. On a soutenu en Hollosophie était la meilleure de lande , depuis peu , dans la prétoutes , soit qu'ils ne le crussent face de quelques livres , que la pas , le bien public a pu les por- doctrine de ce philosophe ne difter à proscrire les nouveaux dog- fère pas beaucoup du spinozisme mes, de peur que les divisions {k). Cependant, si l'on en veut académiques ne répandissent croire quelques péripatéticiens , leurs malignes influences sur la il n'ignorait pas le mystère de la tranquillité de l'état. Ce qui doit Trinité (P), il fit une belle mort, donc étonner le plus les hommes (Q) , et il jouit de la félicité étersages , c'est que les professeurs se nelle (R). Il composa un trèssoient si furieusement entêtés grand nombre de livres , dont des hypothèses philosophiques une assez bonne partie est parved'Aristote. Si l'on avait eu cette nue jusqu'à nous. Il est vrai que prévention pour sa Poétique et certains critiques forment mille pour sa Rhétorique , il y aurait doutes sur cela. Nous parlons des moins de sujet de s'étonner ; mais on s'est entêté du plus faible de ses ouvrages, je veux dire de sa Logique et de sa Physique (M). Il faut rendre cette justice à ses plus aveugles sectateurs , qu'ils l'ont abandonné dans les choses où il a choqué le christianisme (N). Ces choses sont de la dernière conséquence , puisqu'il a soutenu l'éternité de l'univers, et qu'il n'a point cru que la pro* vidence s'étendit sur les êtres sublunaires. Pour l'immortalité de l'âme , on ne sait pas bien s'il l'a reconnue (0). Nous rapporterons en quelque autre lieu les longues disputes qui ont régné dans l'Italie sur ce point de fait.

Le célèbre capucin Valérien

aventures de ces livres dans les remarques sur l'article Tyran- NioN (/). Il fut extrêmement honoré dans sa patrie (S) ; et il y a eu des hérétiques qui vénéraient son image conjointement avec celle de Jésus-Christ. Je n'ai point trouvé que les antinoïmens portassent plus de respect à ce sage païen , quà la sagesse incréée (T) , ni que les aëliens aient été excommuniés , parce qu'ils donnaient à leurs disciples les Catégories d'Aristote pour catéchisme {m) ; mais j'ai bien lu quelque part, qu'avant la réformation , il y a eu des églises en Allemagne , oii l'on lisait au peuple tous les dimanches la Morale d'Aristote , au lieu de

Magni publia un ouvrage de l'a- l'Évangile (V). Il n'y a guère de théisme d'Aristote, l'an 1647- Il y avait alors cent trente ans que Marc-Antoine Vénérius avait

publié une Philosophie qui montre plusieurs contrariétés entre les dogmes d'Aristote et

{k) Hassel , dans la préface de /'Anti- Spiooza , de Willichius , imprimé fan 1690, et dans la préface de /'Jnvestigatio Epistolne ad Hebraeos du même, imprimée l'an 1691.

(/) Voyez ci-dessus les remarques (B) (C) et (D) de l'article AndroNICUS.

{m) Rapin , Gompar. de Platon et d'Aristote, pajj. 392.

AIIISTOTE. 355

marques de zèle pour la religion , maladie dont il mourut (Z). que l'on n'ait données pour le Quelques-uns disent que s'étant péripatétisme. Paul de Foix , ce- réfugié dans l'ile d'Eubœe à lèbre par ses ambassades et par cause d'un procès d'irréligion son érudition , ne voulut pas qu'on lui faisait à Athènes il voir à Ferrare François Patrice, s'empoisonna {q). Mais il n'avait parce qu'il apprit que ce savant que faire de sortir de cette ville homme enseignait une autre pour se délivrer de la persécuphilosophie que la péripatéti- tien par cette voie. Hésychius cienne (n). Celait pratiquer envers les ennemis d'Aristote ce que les zélateurs veulent qu'on fasse à l'égard des hérétiques.

Après tout , il ne faut pas s'étonner que le péripatétisme , tel qu'on l'enseigne depuis plusieurs siècles, trouve tant de pi-otecteurs (X) , et qu'on en croie les intérêts inséparables de ceux de la théologie {o) ; car il accoutume l'esprit à acquiescer sans évidence. Cette réunion d'intérêts doit être aux péripatéticiens un gage de l'immortalité de leur

assure , non -seulement qu'il y eut arrêt de mort contre lui , à cause d'un hymne qu'il avait fait en l'honneur de son beaupère , mais aussi, qu'il avala de l'aconit en exécution de l'arrêt (r). Si la chose était véritable , elle serait rapportée par plus d'auteurs. Voyez les remarques (G)et(Z).

Le nombre des écrivains anciens et modernes qui ont travaillé sur Aristote , soit pour le commenter, soit pour le traduire , est infini. On en trouve une

secte , et aux nouveaux philoso- liste , mais qui n'est pas comphes un sujet de diminuer leurs plète , dans quelques-unes des

espérances ; joint qu'il y a des doctrines d'Aristote que les modernes ont rejetées , et qu'il faudra enfin adopter {p). Les théologiens protestans ont bien change de maxime , s'il est vrai que les premiers réformateurs aient autant crié que l'on dit contre le péripatétisme (Y). Le genre de mort qui peut à certains égards faire plus d'honneur à la mémoire d'Aristote^ est de dire que le chagrin de n'avoir pu découvrir la cause du flux et du reflux de l'Euripe lui causa la

(n) Thuanus, de Vilâ suâ, lib. I.

(p) Voyez la remarque (I).

[p) Telle est l'hypothèse des intelligences motrices ; car la doctrine des tourbillons sans quelques lois générales , et sans quelque direction particulière à chaque planète , ne peut contenter l'esprit.

éditions de toutes les œuvres (s).

Voyez aussi un traité du père Labbe , qui a pour titre , Aristotelis et Platonis grœcorum interpretum typis hactenùs editorum brevis Conspectus, et qui fut imprimé à Paris, l'an itiSy , in-4°. M. Teissier nomme quatre auteurs qui ont composé la vie d'Aristote , savoir : Ammonius , Guarin de Vérone , Jean- Jacques Beurerus , et Léonard Arétin {t). Il a oublié Jérôme Gemusaeus , médecin et profes-

{q) Eumelus, apud. D. Laërtium, lib. V, num. 6;

(r) Hesycbius, in Vitâ Aristot.

(s) Dans celle de Genève en i6'o5, et dans celle de Paris , en 1629 , procurée par Guillaume du Val, et qui est la meilleure de toutes.

(«j Teissier, CaUl. Aut. Bibliothec. , etc , pag. 367.

seur en philosophie à Bâie, au- parti, et ik arrangent tous de cetfn

teurd'un livre de VitâAristolelis , et ejus Operum Censura.

(A) Je pense at^oir troufé quelques erreurs touchant Aristote dans la narration du père Rapln.'] Cette remarque sera un peu longue ; ainsi j'userai de divisions.

I. Dire, qu'encore qu'Aristote eût quitté ses études par pur libertinage , et eût abusé quelque temps de l'indulgence de son tuteur , il réussit néanmoins daiu la poésie , témoin le poème qu'il composa sur la mort des guerriers qui furent tués au siège de Troie{^) , n'est pas raisonner juste ; car si Eustatius et Porphyre , qui font mention de ce poème , ne disent pas expresse'ment qu'Aristote le composa dans sa jeunesse (i) , nous pouvons penser qu'il le fit après s'être remis à l'étude ; et alors , on ne pourra plus débiter ce poème comme une preuve des progi-ès qu'il fit en poésie, nonobstant son libertinage.

II. Dire, qu'ayant dissipé par ses débauches une partie du bien que son père lui auait laissé , il se jeta dans les troupes de la république (3) , est une expression impropre , et trèsvague. S'il s'agissait d'un homme né dans Athènes , ou à Lacédémone , on entendrait bien cette expression j mais il s'agit d'un homme qui était né dans la Macédoine. Athe'née ne connaissait qu'un seul auteur qui eût dit qu'Aristote , ayant dépensé son patrimoine , s'enrôla, et puis se mit à vendre des drogues , après avoir vu que la profession des armes n'était point son fait (4)- L'auteur unique de cette histoire était Épicure. Il y a beaucoup d'apparence qu'Elien la tenait de lui (5). Aristocle , qui l'a rejetée , ne cite que le seul Epicure (6). Quoi qu'il en soit , aucun des auteurs que le père Kapin allègue , ne spécifie dans quelles troupes Aristote prit

(i)Rapm, Comparaison de Platon et d'Aristote , pag. 3o3.

(2) le père Rapin ne dit point qu'ils fassent CeUe remarque.

(3) Là même.

(4) Alhen. , lib. Fin, pag. 354-

(5) ^lian. , Var. Hist. , Ub. V, cap. IX.

(6) j4pud Eusebinin, Pra:p. , Ub. XV , cap. Il, pag. 791.

manière les faits. Premièrement, Aristote dépensa son bien, puis il s'en alla à la guerre , ensuite il leva boutique , et enfin il s'attacha aux leçons de Platon. Le père Rapin veut qu'il ait été en même temps vendeur de drogues et disciple de Platon. Les auteurs qu'il cite (7) ne disent rien touchant l'union de ces deux choses ; mais je ne crois pas que pour cela il le faille censurer ] car il est fort vraisemblable , que parce «yw' Aristote aidait dissipé son bien , il fut contraint , pour subsister pendant quelque temps , défaire un petit trafic de poudres de senteur, et de remèdes qu'il débitait a Athènes. C'est ainsi que parle le père Rapin , par rapport au temps où Aristote étudiait en philosophie. François Patricius va beaucoup plus loin : il croit qu'Aristote fut auditeur de Platon jusqu'à l'âge de quarante ans, et qu'il exerça la pharmacie et la médecine jusqu'à ce temps-là , afin d'avoir de quoi vivre.

à'atis constat inter omnes ad quadragesimum usque cetalis annum Platonis fuisse auditorem ; quo uniuerso tempore pharmacopolii arte , nec non etiam medicâ , i^iclum quœritâsse satis est et historiée et ralioni consonum (8). Il ajoute qu'anciennement les médecins faisaient le métier d'apothicaire, et que trois raisons persuadent qu'Aristote était médecin. Il était de famille à cela. Il a composé un ouvrage de laSanté et des Maladies : et il inspira plus que personne à Alexandre l'étude de la médecine, en quoi ce monarque acquit beaucoup de lumières , tant pour la théorie , que pour la pratique (9). Enfin Patricius allègue le témoignage de Timée. Cet historien a fort mal parlé d'Aristote , et lui a reproché nommément la fermeture d'une boutique de remèdes très-renommée. To TTiiKU'riy.Yi'Toy IctTfiiTov àtto- KncXiiKoTn (10), qui pretiosani tabernam medicam clausit. Je ne sais s'il ne me sera point permis de m'imaginer que Timée se moquait en se servant de l'épithète toxuti/amtov. Sans

(7) Aristocles Messen., ex Epistold ^ficuTÙ ; jElian., lib. V, cap. IX; Athensus, lib. FIII4

(8) Fr. Patririus , Discuss. Peripat. , tom. I , pag. 3.

(9) Plutarcb. , in Alexandre.

(10) Tjmœus, apud Suidaa, in A/llç•OTê^nç.

cela, je ne vois point qu'on puisse aecorder ce passage de Suidas avec celui qu'Eusèbe rapporte du même Timée II nous donne un fragment où un pe'ripaleticien repousse plusieurs médisances publiées contre Aristote , et en particulier celle de l'historien

ter les paroles de Clementd' Alexandrie . 3°. Clëarque , auquel il faut remonter comme à la première source , ne dit point qu'Aristote ait eu des conversations à Athènes avec un Juif : il dit. au contraire, que ce fut dans l'Asie (i4) i et il ne dit point si elles rou-

Time'e, qui avait dit qu'Aristote sur lèrenl sur la religion des Égyptiens ,

ses vieux jours ferma sa boutique de ou sur quelqu'autre matière particu-

mëdecin, qui était dans un grand lière : il se tient dans une grande cé-

mépris : "H Trâç eu tiç ctToeTêlîtiTo ne'ralité. Je pense bien que si nous

TifActiai) Tau T«tufio//êviTot/ Xê')/OVToç îv avions son livre , nous y trouverions

Tctrçîç-of/onç, oî<rô|'oi/ 9t/p*ç*JTàv lat.'T filou du détail j mais nous n'en avons qu'un

T-àf Tu^oÙTctç , 0-^t T>iç «Mx/atç, passage , qui fut cité par Josephe dans

x.KUTa.t (il). Ce passage a été fort mal traduit; car la traduction latine fait dire à Timée , qu'Aristote , dans sa vieillesse, était préposé à fermer la porte delà boutique d'un médecin

le 1*"". livre contre Apion, afin de montrer que la nation judaïque n'avait pas été inconnue aux Grecs. Si le père Rapin avait consulté les originaux, eût-il dit qu'il est assez vraisemblable

peu estimé. Quis Timœuni Taurome- qu'Aristote, pour suppléer au i^oyage nilanum audiat dum suis in historiis d'Egypte qu'on croyait alors néces-

illum ait affecta jam œlaie , neglectis obscuri cujusdam Medici ojjîcinœ claudendis foribus prœfiiisse ? Ne voilà-t-il pas un emploi bien digne de la vieillesse d'Aristote ? Quel relief que d'être suisse d'un apothicaire , ou d'un médecin qui n'était pas connu !

III. Clément alexandrin assure , c'est le père Rapin qui parle (12), qu'Aristote eut des conférences a

saire pour dei^enir suivant, se contenta de s'éclaircir en particulier des mystères et de la religion des Égyptiens , afin de ménager le temps qu'on s'expose a perdre dans les voyages ? Aristote ne voyageait-il pas actuellement dans l'Asie , lorsqu'il eut ces conversations , s'il en faut croire Cléarque?

Nous verrons dans la remarque (B) s'il mérite d'être cru.

IV. Il n'est pas vrai qu'Hermias Athènes avec un Juif ., pour s'' instruire donna sa sœur Pythias en mariage à dans la religion des Egyptiens, Eusèbe Aristote (i5). Voyez la remarque (F) , Va dit aussi-bien que lui : l'un et l'au- vers la fin.

Ve l'ont cru sur le témoignage d'un V. Les autres fautes du père Rapin péripatéticien nommé Cléarque. Il y que j'ai observées sont répandues a bien à rabattre dans ces paroles; dans les remarques suivantes, car, 1°. tout ce que Clément Alexan- (B) On ne doit pas croire qu'il drin assure se réduit à ceci : c'est apprit beaucoup de choses d'un Juif, que le péripatéticien Cléarque dit et encore moins sa conversion au juqu'il connaît un Juif qui a eu des con- daïsme.] Cette tradition n'a point versations avec Aristote. Kh.îct.pXo( ô d'autre fondement que le passage de ■;r{fi7r«tT>tTixoc ilShitt <$«5-« Tiv*'Io!/<r5t7ov, Cléarque dont je viens de faire meno('AfK^oTÎ\iKTuviyhiro[i3). Clearchus tion. Ce passage ne serait pas d'une peripateticus dicit se nosse quemdam petite autorité, s'il était de Cléarque,

Judœum qui cuin Aristotele versatus est. Quant au lieu et à la matière de ces conversations, demandez-en des nouvelles à qui vous voudrez plutôt qu'à Clément Alexandrin. 2°. Il n'est pas vrai qu'Eusèbe affirme là-dessus quelque chose : il ne fait que rappor-

(ii) Aristocles , apud Eusebiam , Préparât. Evangel. , Ub. XV , cap. II , pag. 791.

(12) Compar. de Platon et d'Aristote, pag. 3o4.

(i3) Glera. Alexandr. Stromat. , lib. I , pag.

icarqi qui fut un des plus célèbres disciples d'Aristote : mais, selon toutes les apparences, il est d'un autre Cléarque; car , 1°. l'auteur cité par Josephe, dit qu'Aristote voyageant en Asie ren-

(>4) TÔts SlitTptSLvratv ùjuûôv wsp i-«v A3"(stv. JV06Ù lum in j4iid forlè degentibus. C'est Aristote qui parle dans ce livre de Cléarque de Somno, apud Joseph., lib. /, conirsi Apion. et «f urf Eusel). Pr.Tep.irat. Evangel., Ub. IX , cap. y , pag. 410.

(i5) Rapin, Compar. de Platon et d'Aristote, pag. 3o6.

conlra un Juif , qui eut ensuite plu- touchant cette prétendue origine insieurs conversations avec lui , et avec dienne de la nation judaïque , dont il quelques autres personnes d'étude, «//îv est parlé dans Josepne ? Si le livre de

savans liommes prétendent qu'au siècle d'Aristotele mot o-;t<"^*?'"'»f"ii'était point encore en usage pour signifier un écolier, un disciple, un étudiant (i6). Quoiqu'il en soit, comme ce voyage d'Asie ne peut s'accorder avec l'histoire d'Aristote , il n'y a point d'apparence qu'un de ses disciples eût voulu feindre dans un dialogue un fait tel que celui-là, dont lui et tant d'autres connaissaient la fausseté. C'est donc un Cléarque plus moderne qui a supposé ce voyage , et il aura pu le faire de bonne foi ; car on sait que Solin assure qu'Aristote suivit Alexandre dans la guerre contre Darius (17). L'auteur anonyme de la vie d'Aristote (18) débite le même fait. 1°. S'il était vrai qu'Aristote eût eu beaucoup de conversations avec un Juif aussi habile que celui dont il est parlé dans le passage de Cléarque, aurait-il cru ce qu'il débite touchant l'origine des Juifs? Aurait-il dit que les Juifs descendent des Calains , peuples des Indes , et qu'ils ont pris dans la Syrie le nom de Juifs , à cause qu'ils occupaient une province qui se nommait la Judée? Voilà ce qu'Aristote débite dans le passage de Cléarque cité par Josephe. Son Juif l'aurait-il laissé dans une erreur si puérile ? et verrions-nous si peu de traces de la Judée, et de la nation judaïque , dans tous les écrits d'Aristote , après tant de belles lumières que le Juif lui aurait communiquées ? 3°. Nous lisons dans Diogène Laè'rce , que les gymnosophistes descendaient des mages , et qu'il y avait des gens qui donnaient aux Juifs la même origine (19).

Voilà deux faits : quant au premier , on le donne sur le témoignage de Cléarque le disciple d'Aristote ; mais pour le second, on ne cite qui que ce soit. N'est-il pas vrai que c'était l'occasion du monde la plus favorable et la plus inévitable de citer Cléarque

Ci(>) Tonsius, de Scriptoribus Hist. Pbllos. ,

(17) .Solinus, cap. XIV, apud Joneium de Scri|>t. lliit. Pliilosopli. , pag. loo.

(jK) AnimoDius , selon queUjnes-uns ;V\i\\oponus , selon quelques autres. Vojrci les Noies Je Nunncsius sur celte Vie , nuin. 44-

(19) Diog. Laei l. , in l'roixnuo , num. 9.

Somno , où Aristote parle de cetteorigine indienne , était du même Cléarque que Diogène Laè'rce cite(ao), aurait-t-on matupié de le citer? Je laisse les autresraisonsde Jonsius (21) j ces trois-là me suffisent, pour être persuadé qu'Aristote n'a point dit ce que le Cléarque de Josephe lui attribue. J'entre donc un peu dans le sentiment de ceux qui trouvent mauvais que Cunéus ait maltraité Aristote pour une sottise dont il n'était pas coupable. Petrus Cunœus, l. i de ïiepub. Hebr. , c. 4 , -^fisloteteni Jalsè niriiis et tenierè perslringit , quod hic apud Clearchum statuai Judœos ab Indiœ sapieniibuiesseporpagatos : uerba Cunœi hcec sunt : « Portenlosum est » et cuni summâ inscitid conjunctum » quod Aristoteles apud Clearchum j) aulumault , Judœos esse ab Indice M sapientibus propagatos, sed nomen w mutauisse. Quippè philosophas illos » qui apud Indos Callani appellantur., i> in cai'â Syriâ Judœos dici, Pudet i> me anilitatis , adeb hoc nihil est i> (22). " On me peut objecter que Cléarque connaissait le Juif qui avait parlé avec Aristote ; qu'il vivait donc en même temps qu'Aiistote ; mais je nie que Cléarque le connût. Josepne ne le dit point : c'est Clément Alexandrin qui ajoute cette clause : il cita apparemment de mémoire , qui est un moyen presque infaillible de pervertir un passage à l'égard même des circonstances essentielles. Voyez le peu d'attention des traducteurs ; celui d'Eusèbe (23) traduit ùéévAi par fidisse ; celui de Clément Alexandrin se contente de nosse. On ne conclurait pas nécessairement qu'un auteur a vécu dans le même temps qu'un autre homme, de ce qu'il dirait qu'il connaît un homme qui a dit ou fait ceci et cela; car il pourrrait entendre qu'il connaît les livres où cet homme a dit telle et telle chose : mais dès

(20) C'esC-à-dire de celui qui a été disciple d'Aristote.

(21) Notez tfue Schoocliius, Fabuloe Hamelensis part. II, cap. XII, allègue presque mo l a mot les plus belles observations de Jonsius, sans le citer.

(12) Jonsias , de Scriptorib. Hi.st. Pbilos. pag. 98.

(2?,) De Prseparat., Itb. XV , pag. 4n>.

qu'on dit qu'un auteur a vu un tel ou » voie de la dispute ils vont en un tel,cette conséquence est infaillible, » enfei(37). j> Seldenus cite des auils sont donccontemporains(24). Cela feuis juifs qui ont assuré, 1°. , qu'Ane souffre point de difficulté ; et par ristote , un peu avant que d'expirer , conséquent le traducteur d'F.usèbe communiqua à sesdisciples la doctrine s'est donné une licence qui, jointe à qu'il avait apprise des Hébreux tou-

celle de Clément Alexandrin , falsiCe étrangement les conséquences qu'on peut tirer du passage de Cléarque tel que Josephe l'a cité. 11 y a des Juifs qui assurent , non-seulement qu'Aristote avait copié les œuvres de Salomon , mais aussi qu'il s'était fait prosélyte de justice (a5).

Non contens de cela, ils ont produit une lettre , qu'ils supposent qu'il écri

cbant l'immortalité de l'âme, et celle despeines etdes récompenses à venir ; 3°. qu'à l'égard de tous les points où sa doctrine avait été opposée à la loi des Juifs, il fut converti et changé en un autre homme parle grand pontife Siméon le juste (a8).

(C) Ceux qui prétendent qu'il était

juif.... se trompent grossièrement.'}

Voici la source de celte bévue. L'an-

vit à Alexandre , pour lui donner cienne version de Josephe, par George

des nouvelles de sa conversion. Vous trouverez cette lettre dans un ouvrage du rabbin Gedalia Ben Jachija, et dans le Moderna Theologia ; Judaïca de M. Lent , professeur en théologie à Herborn (a6). Lisez aussi ce passage de M. Cousin. Le père Bartolocci, à la page 471 du I*''. tome de sa Bibliotheca magna rabbinica, « rapporte un conte dépourvu de >» toutevraisemblance, que les rabbins

de Trébizonde , portait : Atque ille , inquit , Aristoteles judœus erat . au lieu de atque ille , inquit Aristoteles , judœus erat. Là-dessus , Marsile Ficin se mit à dire qu'Aristote , au rapport de Cléarque , était juif. Clearchus peripateticus scribit Arislotelem fuisse judœum (29). Geaebrard est tonabé.

dans la même faute. Eâ de causdj'ortassè Clearchus peripateticus scripsit Arislotelem fuisse judœum (3a). C'est

3> font d'Aristote. Quelques-uns d'eux Jonsius qui m'apprend cela (3i). Je » prétendent qu'il était né de la se- ne veux point imiter Schoockius , qui

,. jH„.,„Ai .» j j.. j.. s'est orné de ces dépouilles, sans en

donner la gloire à qui elle appartenait (3aj. Mais si i'onvoulait entendre juif de religion et non pas juif de nation , il faudrait chercher plus haut la source de ce mensonge.

(D) On s'est trompé , lorsqu'on a dit qu'il aidait été disciple de Socrate trois années consécutices-li La vie d'Aristote, attribuée à Ammonius , ou à Jean Philoponus , contient cette faute. Le docte Nunnesius, qui a fait des observations sur celte vie . dit qu'il n'a trouvé personne parmi les anciens, hormis Olympiouore, qui ait dit qu'Aristote ait été disciple de Socrate (^). Il ajoute que le cardinal

mence d'Israël , et descendu des )) enfans de Coha , de la tribu de » Benjamin. D'autres disent qu'il » n'était pas juif d'origine, mais que, » sur la fin de sa vie , il embrassa M leur religion. Ils ajoutent qu'il » avait pris toute sa philosophie des « livres de Salomon , trouvés dans la » ville de Jérusalem , lorsqu'elle fut » prise par Alexandre, et qu'ensuite » il les avait brûlés , pour se faire » honneur de la sagesse qu'ils con- » tenaient. Ils ajoutent encore que , » pour justifier son changement de » religion , il écrivit à Alexandre une » lettre qui est transcrite toute entière » dans cet endroit de la Grande » Bibliothèque , et où les rabbins lui » font dire que la logique est une » iniquité, que la philosophie est )> mensongère et trompeuse, et que w le malheur tombe sur ceux qui J) l'apprennent , parce que par la

(a4) Bien entendu qu'on suppose que le témoin est sincère.

(îS) Apud BuxtorGum , citante Konigio , BihViolh. pas;. 6i.

(î6j Ce livre fut imprimé à Herborn , l'an i69'|.

(27) Journal des Savant, du i4 juillet 1692 , pag. 4<j3, e'dition de Hollande.

(28) Kovei Seldenus, de Jure Pfatur. et Gentium, lib. I , cap. I ,pag. i4 et i5, edit, lips-, an. 1695.

(ao^ Marsil. Ficiu. de Clirist. Religione , cap.

(3o) Genebrardi ChroDologia, ad ann 2670 .

(3i) Jonsitis , de Scriptorib. Hist. Pbilos.. pUii;' 100.

(32) Scboockii Fabula Hamelensis : Voyei ci dessus la citation (21).

I*) Piaxi XLIl in Gorgiam Platoois.

Bessarion (*) a été dans la même erreur, et que Le'onard Arélin, au VI*. livre de ses lettres , et Octavien Ferrarius , dans son ouvrage de Sermonibus exoteiicis , ont montré cet anachronisme.

(E) On parle dii^ersement de la conduite d'y4ristote envers Platon , son

lard , âgé de quatre-vingts ans , n'avait presque plus de mémoire. Aristote , abusant de l'infirmité de son maître , lui fit cent questions captieuses , le poussa dans tous les coins de sa logique, et triompha fièrement.

Depuis cet afl'rout, le bonhomme n'enseigna plus en public ; il se tint

maître. ] Diogène Laèrce dit que Pla- chez soi avec ses disciples. Aristote ton , voyant qu'Aristote avait rompu s'empara de la place 5 mais Xénocra

avec lui , se mit à dire : Il a rué contre nous comme font les poulains contre leur mère (33). Elien explique amplement cette pensée de Platon :

Le poulain , dit-il (34) , donne des coups de pied h sa mère , après s'être rassasié de son lait, ./aristote pareillement , après auoir pris de Platon les semences et les provisions philosophiques , se sentant bien engraissé de l'excellente pâture que son maître lui ai'ait fournie , lui jeta des ruades , et ouirit une école a l'envi de celle de Platon. Consultez Helladius, qui change un peu les images, car il emploie la comparaison <run

te ayant su, à son retour dans Athènes, comment tout s'était passé, gronda furieusement Speusippe d'avoir permis qu'Aristote se mît en possession de l'école , et s'opposa si vivement à l'usurpateur, qu'il lui fit quitter la place , et qu'il y rétablit le premier maître. Si Aristote en avait usé ainsi , il mériterait d'être détesté ; mais je ne crois point que ce conte soit véritable. Ses sectateurs ont soutenu qu'il ne manqua ni de respect , ni de gratitude envers son maître. Ce ne serait pas en avoir manqué que d'avoir été l'auteur d'une autre philosophie. Les platoniciens auraient grand tort d'exiger qu'il eût

cheval qui se plaît à mordre son père : „

'ApiçoTÎXïiço roû TriomÂrovTrpoç-â.TMç'oTro suivi Platon en toutes choses. Platon

TlKÂraivoç 'iTTTroç iTreevo/uâ.l^i'ro , ivAv- ^ avait-il rien ajouté aux lumières

TtovTÔcti S'Qx.m tS> i^iSets-KxhM' Kùù yÀp que Socrate lui avait fournies ? Quoi

ô 'tTrwoç Tov IttuToû (fiKH TTULTifo. Jaxvsjv "^I'* il en soit , on soutient dans la

(35). Arisloteles peripateticœ prin ceps scholœ a Platone equus nominatus est , quod prœceptori contradiceret , equo enim uolupe est etiam patrem mordere. Voici bien pis : Elien raconte en un autre lieu (36) qu'Aristote déplut à Platon par la propreté trop magnifique de ses habits , par son air railleur, et par son trop grand caquet j de sorte que Platon attacha

Vie d'Aristote qu'il n'érigea point une école dans le Lycée pendant la vie de son maître , et on le prouve par la raison que Chabrias et Timothée , parens de Platon , et toutpuissans alors à Athènes , ne l'eussent pas enduré. On ajoute qu'Aristote consacra un autel à Platon, avec une inscription glorieuse , et qu'il n'enseigna dans Athènes qu'après la

son amitié à quelques autres de ses fnort de Speusippe , qui avait succé disciples. Aristote , ayant fait bande dé à Platon. Enfin , on remarque

qu'il ne s'ingéra point de lui-même à cet emploi , mais par les sollicitations des Athéniens , qui lui envoyèrent des députés. La vieille version latine de cette Vie d'Aristote est quelquefois plus ample qiie l'original. Par exemple , à l'endroit où l'auteur nie qu'Aristote ait érigé une école pendant la vie de Platon , la traduction marque que c'est une calomnie d'Aristoxène et d'Aristoclès.

Le grec n'a point cela. Voyez ce qu'tusèbe rapporte du VII*. livre de cet Arisfoclès : vous y verrez un passage d'Aristoxène qui semble contenir , sous des termes généraux et

à part , se servit d'une occasion que l'absence de Xénocrate et la maladie de Speusippus lui offrirent. C'étaient , pour ainsi dire , les deux épées de chevet de Platon : il était donc facile alors de lui faire insulte. Aristote prit ce temps-là pour aller avec une grande foule de disciples dans l'école de Platon. Ce bon vieil-

(*) Lié. 1, acivers. Calumniator. Platoois.

(33) Diog. Laertiiis , lib. y , num, 2 , in Vitâ Arislotelis.

(3.',) /Elian. Var. Kisi. , lib. IV , cap. IX.

(35j Helladius , apud Photiiim , Bibliotb. , pas- iSSg.

(36) jï;iinn. Var, Hislor., hb. IH^ cnp. XIX.

assez obscurs , cette accusation contre Aristote; et puis vous verrez qu'Avisloclès , ayant réfute plusieurs autres accusations , abandonne la cause par rapport à l'ingratitude de ce disciple (37). Le père Rapin s'est donc bien trompe' ( 38 ) quand il a dit qu'Eusèbe le justifie entièrement de ce reproche (3g). Je ne sais pourquoi ce même jésuite a joint à Eusèbe , comme deux apologistes diflérens , Ammonius et Philoponus ; car la Vie d'Aristote qu'il cite ne vaut qu'un auteur : c'est Ammonius, selon quelques-uns , c'est Philoponus, selon quelques autres.

(F) On débita des choses désavantageuses touchant ses amours. ] Il y a ici une complication d'ordures. Les médisans débitèrent qu'Aristote se retira chez Hermias , qui commandait dans Atarne , petite ville de Mysie , proche IHellespont ; qu'Hermias eut pour lui des complaisances trèscriminelles : "Ov oî /uh <fxtA TctieTixà •yêvês-ôctt ttÙToZ (4o). Quem alii quidem delicias ac lusus ipsius fuisse tradunt; qu'il lui fit épouser sa fille , ou sa nièce ; que le voyant amoureux de sa concubine , il la lui céda (40 i qu'Aristote fut si follement amoureux de cette femme , que , l'ayant épousée , il lui offrit un sacrifice tout semblable à celui que les Athéniens offraient à Cérès : il témoigna d'ailleurs sa reconnaissance à Hermias par un hymne qu'il composa en son honneur. Sans que j'en avertisse mes lecteurs , ils verront bien que toutes ces médisances ne venaient pas d'une même plume : les uns débitaient celles-ci , les autres débitaient celles-là. Un des apologistes d'Aristote a observé qu'on ne s'accordait pas à lui intenter les mêmes accusations : chaque censeur venait avec ses satires particulières (42)- C'est une marque , dira-t-on , qu'ils

(37) Easebïi Praeparat. Evangel. , lib. XF, cap. II.

(38) Rapin , dans sa Comparaison de Platon el d'Aristote , pag. 3o5.

(3ç)) Ce ne serait pas Eusèbe qui le justifierait, ce serait Aristoclès. Mais ni l'un ni l'autre ne le justijienl.

(4o) Diog. Laërtias , in Vitâ Àrislot. , lib. V , num. 3-

(4i) Arislippus, m priVno de Aatiquis Deliciis libro , aptid Laërtium in Vilâ Aristot. , Ub. V , num. 3.

(42) Arislocle* , apuà Eusebium , Prasparal. , lib. XV ., cap. II,

n'agissaient pas de concert : ajoutons que c'est une marque qu'on n'avait de bonnes preuves de rien ; car lorsqu'une accusation grave a été prouvée , tous ceux qui écrivent contre l'accusé la lui reprochent éternellement. Le même apologiste remarque qu'il se formait un si grand nombre de crimes de toutes les accusations particulières qu'on avait crrites contre Aristote , que , quand il n'y en aurait eu qu'une de véritable , il aurait été puni mille fois par les juges qui vivaient alors. Entre autres choses, ses ennemis publièrent qu'il avait trahi sa patrie , et que l'on avait intercepté des lettres qu'il écrivait contre les intérêts des Athéniens (43).

Pour revenir à la femme d'Aristote , quelques-uns dirent que ce fut après sa mort que son mari lui ofl'rit les sacrifices que les Athéniens offraient à Cérès : *««•( ôi/êiv 'Apiç-OTsM) âi/s-tatv

TêTêXêfTDXyi'çt tS yU\cLI«.l TilStl/THV ,

ÔTroi'îtv 'Aâovsiroi T>î Aiîy.MT/51 (44)- 'Scribit ( Lycon Pythagoraeus ) Àristotelem idem sacrijicii genus quod Cereri ab .Atheniensibus fiebat , demortuce uxori facere solitum. La réponse d' Aristoclès est . 1". que les livres d'Apellicon, touchant le commerce d'Hermias et d'Aristote , justifiaient pleinement ces deux amis 5 2°. qu'Aristote lui-même s'était justifié entièrement sur son mariage avec Pythias, dans les lettres qu'il avait écrites à Antipater. Cette Pythias était la sœur d'Hermias , et sa tille d'adoption.

Aristote faisait voir qu'il ne l'avait épousée qu'après la mort d'Hermias ; que c'était une fort honnête femme, mais réduite à un si fâcheux état , depuis la mort de son frère , que lui Aristote s'était cru obligé de l'épouser en considération d'Hermias.

(G) Les prêtres d'Athènes lui firent un procès d'irréligion.'] On ignore les circonstances de cette afi'aire.

Diogène Laèrce s'est contenté de nous dire (45) que le prêtre Euryraédon accusa Aristote d'impiété, à cause de l'hymne composé pour Hermias , et à cause d'une inscription gravée sur la statue du même Hermias au temple de Delphes. Phavorin attribuait

(43) Aristoclès, ibid. , p. ■jQa-

(44' Idem , ibid. , p. 792.

(45) fn Vitâ Aristotelis , lib. ^, num, 5.

l'accusation à Demophilus (46). On ne saurait deviner par quelle chicanerie les accusateurs pouvaient trouver quelque ombre de preuve dans l'inscription d'Hermias. Elle consiste en quatre vers qui n'ont nul rapport aux choses sacrées, mais seulement à la perfidie du roi de Perse envers ce malheureux ami d'Aristote.

Nous apprenons d'Athenée que l'autre fondement de l'accusation , savoir l'hymne compose' pourHermias , e'tait injuste , vu que ce n'était point un poème de religion , ni une pièce sacrée, comme Demophile le prétendait (47 )• Athénée ajoute qu'Euryme'don avait suborne' Demophile , pour donner plus de poids à l'accusation (48). Apparemment Demophile était quelque homme de qualité', et de grande autorité dans Athènes :

peut-être ne pénétra- t-il pas toute la profondeur de la politique sacerdotale , et ne comprit pas que le prêtre Eurymédon ne le voulait faire agir qu'afin de rendre plus suspect le pauvre Aristote. On s'attendait à voir faire ce raisonnement : S'il n'y avait que les prêtres qui accusassent aristote , le mal pourrait être supportable , leur grande piété les allarme pour les moindres choses qui blessent la religion ; mais foici un Demophile qui est si scandalisé des blasphèmes d' u4ristote , qu'il en demande justice : il Jaut que le mal soit bien grand. L'hymne en question s'est conservé : on le trouve dans Athénëe et dans Diogène Laërce ; et l'on ne saurait y voir aucune trace d'impiété. Mais les accusateurs disaient sans doute qu'Aristote profanait les divins cantiques , en les faisant Servir à la gloire d'un homme mortel. Ils soutenaient qu'il chantait tous les jours cet hymne dans ses repas (49)- Aristote , ne se fiant point au bon tour qu'on pouvait donner à son petit poème , se retira tout doucement à Chalcis , dans l'île d'Eubœe, et plaida sa cause de loin par écrit. Athénée rapporte quelques paroles de cette apologie j mais il ne garantit pas

qu'elle soit effectivement d'Aristote (5oj. Phavorin , dans Diogène Laërce, assure qu'Aristote écrivit une harangue dans le genre judiciaire , et qu'il fut le premier qui fit de telles harangues en sa propre cause , ou que ce fut la première fois qu'il en fit pour lui (5i). Kunnesius assure que Sénèque , de P^itâ beatâ , remarque qu'Aristote ne fit que celle-là en sa vie ( Sa ). Quoi qu'il en soit, son plus sûr parti était de plaider de loin ; car les accusateurs étaient des gens qui ne lui auraient jamais donné aucun repos , et qui auraient fait agir tant de machines , qu'enfin ils en auraient trouvé une qui aurait fait le coup. Il n'était pas possible , grand esprit comme il était , qu'il ne se fût quelquefois moqué des bassesses du culte public des Athéniens, et qu'il n'eût jamais dit son sentiment sur les fourberies des prêtres.

On eûl^ramassé toutes ses conversations ; on eût fait ouïr des témoins; en un mot , on l'eût accablé sans ressource. Que sait-on même s'il ne lui était pas échappe quelquefois des impiétés effectives , en pensant ne parler que de la grandeur immuable de l'Être souverainement parfait ? Origène dit que le procès d'impiété qu'on voulait faire à Aristote était fondé sur quelques-uns de ses dogmes (53) : il dit en un autre endroit que c'est un dogme des péripatéticiens , que les prières et Its sacrifices ne servaient de rien (54). Apparemment ils fondaient cela sur ce faux principe, qu'une sagesse infinie fait de tout temps ce qu'elle doit faire , et qu'elle ne change point de route selon les désirs et les intérêts humains , comme si elle avait besoin que nos prières fussent des avis qu'on lui donnât de ne pas faire ce à quoi il nous semble qu'elle est toute déterminée. Un tel principe , quand il n'est pas rectifié par les lumières de la religion , est une impiété trèsréelle. Aristote n'aurait jamais échappé aux prêtres athéniens , s'ils l'avaient tenu par-là. Ce qu'il répondit

(5o) Idem, pag. 697 , A.

(5i) Diog. Laërtius, in Vilâ Aristot.

(46) Phavorin., in omnimodâ Hisloriâ, apud acirlium, m Vitâ Aiistolelis, ni<m. 5. (5i) Diog. Laërtius, in Vilâ Aristot. , num. 9.

(47) Alhcn. , lih. XV , cap. XVI , pag. 696. (Si) Nunnesii Nolae in Vitam Aristotelis, pas-

(48) Voyez les Noies de CasauboQ fur Allie- i47if.. r>ae fi8i. ('tVi Orje. contra Ccisum. Uh. I.

uév, pag 984.

(4.j)Àttea. , p«g^. 696, B.

(53) Orïg. contra Ccisum, lih. I.

(54) Idem, ibid.,lib.II.

à ceux qui voulurent savoir la cause de sa retraite , montre qu'il craignait qu'on ne trouvât contre lui , ou de bonnes preuves , ou de mauvaises :

Je n'ai pas uoulu éire cause que les athéniens commissent une seconde injustice contre la philosophie. La première avait ëte la mort de Socrate.

TlfOÇ TOV £f Ô//êVOV , «Tfà T/ ÀTriXlTTi TStC 'A9hV*C , ÀTriX.fivtt'Ta CTI où I^OUKiTOLl 'ASil-

■TTtpi SaïKfaTMV 7ni.&0Ç Ctlv iTTO/UiV OÇ , Httl

Tov xa9' îctuTov xivJ'yvov (55). Interroganti cur leliquisset Athenas respondit, quoniani noluisset committere ut Athenienses bis peccarent in philosophiam ; obscure Socratis mortem innuens , et suurti periculum. 11 se servit d'un vers d'Homère , pour signiûer qu'il ne faisait pas bon demeurer dans une ville où la race des délateurs ne décroissait point, les uns succédant aux autres à point nomme'. On pourrait croire qu'il se sentait coupable d'avoir offensé personnellement , par quelque trait de raillerie , le prêtre de Cérès Eurymédon (56) ; et que ce fut ce qui réveilla le zèle du personnage qui avait laissé vingt ans en repos la prétendue impiété de l'hymne. Or , il était plus dangereux d'offenser ces messieurs-là en leur personne , que de les offenser en la personne de leurs dieux. Voyez la remarque (R) , où nous dirons ce qu'ont pensé quelques auteurs touchant la cause de la fuite d'Aristote. J'ai dit sur la fin de l'article qu'Hésychius assure qu'on l'avait effectivement condamné et exécuté dans Athènes. Je n'use point d'hyperbole dans l'expression de uingt ans , puisqu'Aristote avait enseigné treize ans à Athènes, lorsque le procès d'irréligion l'obligea de se retirer à Chalcis {57).

Il n'était revenu à Athènes qu'après avoir instruit Alexandre , dont il n'était devenu précepteur qu'après la mort d'Hermias.

(H) On lui a donné quelques éloges encore plus forts , etc.'] « Aver- ') roës a dit qu'avant qu'Aristote fût '> né la nature n'était pas entière-

(55) ^lian. , lib. III,capUe XXXVI. Vide eliam Ammonium, in Vitâ Arjstot. Origencs contra Celsum , lib. I. Diogenes Laerlius , in Atist., num. 9.

(56) Diog. Laertius, in Vitâ Aristot. , mmi. 8. [j-j) Ammon., in rjus Vitâ.

n ment achevée ; qu'elle a reçu en lui » son dernier accomplissement et )) la perfection de son être; qu'elle » ne saurait plus passer outre ; que » c'est l'extrémité de ses forces , et » la borne de l'intelligence luiraaine.

)) Un autre philosophe a enchéri sur » Averroè's , et a dit depuis, qn'Aris- » tote était une seconde nature. »

Ces paroles sont de Balzac , à la page 459 des Discours qui ont été imprimés à la suite de son Socrate chrétien. Cela me fait souvenir des scru- { iules d'un auteur qui , voyant que a nature elle-même souscrit aux imaginations d'Aristote , n'oserait douter de ce qu'il a dit : Reciè et hoc yiristoteles , ut cœtera ; nec possiim non assentiri uiro , cujus ini/entis nec ipsa natura dissentit ( 58 ). Un théologien espagnol prétend que la portée de l'esprit de l'homme ne va pas jusqu'à pouvoir pénétrer, sans l'assistance particulière d'un génie , les secrets de la nature , autant qu'Aristote les a pénétrés (5g). 11 croit donc qu'Aristote avait un bon ou un mauvais ange , qui Tinsfruisait invisiblement de mille choses à quoi l'intelligence humaine ne saurait atteindre.

Guillaume , évêque de Paris , soutient « en beaucoup d'endroits de » ses œuvres (60) , que ce philoso- » phe tenait pour conseiller de tou- » tes ses actions un esprit qu'il avait » fait descendre de la sphère de Vé- » nus , par le sacrifice d'un agneau » enchevêtré, et quelques autres cé- » rémonies. » D'autres ont dit qu'il n'avait pas eu besoin de tels secours.

C'était « l'opinion du célèbre théo- » logien Henri de Assia (61) qu'A- » ristote avait pu s'acquérir naturel- » lement une aussi parfaite connais- )) sance de la théologie , que celle ■» qui fut découverte à notre pr«- » mier père lorsqu'il s'endormit au >) paradis terrestre (62) , ou à saint

(58)Macrobius, Saturn.,/jé. VIII, cap. VI.

(Sg) Médina , in Thom. Aquin. /. Secundœ QuKit. CIX, art. I , cite par Naudé, Âpolog. des glands Hommes, pag. 327.

(60) De Uuiverso Spirilu, part. I,cap. XCIt, CLIII , et II part., cap. VI, cite par îi auAé . Apologie des grands Hommes , pag. 328.

(61) .4pud Sibillam / , Décade peregrin. , Qtieeil. cap. VIII, Qu. I, Quœsliunculd IV, cité par Naudé, Apologie des Grands Hommes, pag. .iig.

(62)' Voyez ci- dessus la cilaùon (11) de l'article (J'AD4M.

j) Paul en son ravissement. » Un concile tenu en France sous Philippe- Auguste , fit brûler la Métaphysique d'Aristofe. Un docteur anglais , de l'ordre de saint Augustin (63), a laissé par écrit qu'on croyait alors qu'il n'y afail que l' Antéchrist qui dilt bien entendre les Hires d'Aristote , dont il se servirait pour convaincre tous ceux qui entreraient en dispute contre lui. Finissons cette petite compilation par un passage d'Agrippa , 3ui nous apprend que les théologiens e Cologne soutinrent qu'Aristote avait e'té le pre'curseur du Messie dans les mystères de la nature, comme saint Jean l'a été dans les mystères de la grâce : Dignissimus pro- Jecto hodiè latinorum gymnasiorum doctor , et queni colonienses mei iheologi eliani dii>is adnumerarent , librumque sub prœlo evulgaluni ederent cui titulum Jacerent de Salute Aristotelis (64) , ^ed et aliuni versu et métro de Vitâ et Morte Aristotelis , quem theologicâ insuper glnssâ illustrdrunt , in cujus calce concludunt , Aristotelem sic fuisse Christi prœcursorem in naturalibus , quentadmodùm Joannes Baptista in gratuitis (65). Parlant sans préoccupation ni pour ni contre , on peut dire aue ces panégyristes outrés font plus e mal que de bien à la mémoire d'Aristote. On peut assurer d'eux à certains égards le mot de Tacite : pessimum inimicorum genus laudantes (66). On pouvait donner tant de justes louanges à Aristote (^t) , qu'il n'y a pas moyen d'excuser ceux qui, non contens de celles-là, y en ont joint d'hyperboliques.

Que ne se contentait-on de dire qu'il trempait sa plume dans le bon sens (68). C'est ce que doivent faire tous les philosophes , si l'on en croit le chef des stoïciens : 'O Zmvû)v 'thiyiv

(63) Alexandcr Neccam., lib. de Nat. rerum, cité par la Mothe-le-Vayer , de la Vertu des Païens, loin. K , pag. I02 de ses OEuvres, éditin-it.

(64) Voyez la remarque (R).

(65) Agrippa , de Vanit. Scicntiar. , cap. LIV , pag. n^. ^sMea copié ceci. Cent. XIV , pag. 220. Voyez ci-dessous la remarque {S ) .

(66) Tacit. , in Vitâ Agrlcolœ, cap. XLI.

(67) Vous entrouverezplu.iieurs de telles dans les Harangues de Conringius , intitulées Aristotelis Laiidatio.

(68) Voyez les paroles de Suidas , ci-dessous., remarque (Z) au commencement.

6T» i'ù Tov <))iXoa'o<ft>v €<{ vo:/v JuroCi,- TrTovTct '7rfo<fipi(!-6tti T/fv Aê^iv (69). Ze~ no ait mente linctum proj'erre philosophum lermonem debere. Ceux qui voudront voir des compilations des louanges qu'on a données à Aristote , feront bien de lire Georges de Trébizonde (70) , Pérérius au chapitre l*''. du V^. livre de Principiis , Juste Lipse à la Dissertation IV du !*■'. livre Manuductinnis ad Philosophiam Stoïcam , Théodore Angelotius dans sa réponse à François ratricius , etc.

(1) Le cardinal Pallaficin.. avoue...

que , sans Aristote , l'Eglise aurait manqué de quelques-uns de ses articles de foi. ] L'auteur de l'Evangile nouveau du cardinal Pallavicin ne manqua pas de relever (71) ces paroles du chapitre XIX du VIII*. livre , num. i3 : Di cio si dov'ev'a in gran parte l'obligazione ad Aristotele , il quale se non si fosse ado~ perato in distinguer accuratamente i generi délie ragioni , noi mancauamo di molti articoli di fede. Cet éloge me fait souvenir d'un passage de Nicius Érythrœus , aussi flatteur qu'il s'en puisse voir pour Aristote. Cet auteur prétend qu'en vain le subtil et savant Patricius a combattu de toutes ses forces la doctrine du Lycée , doctrine inébranlable , et qui verra toujous périr ses rivales. Altiùs Aristotelis auctoritas radiées egit , quam ut cujusquam i'im. ùnpetumque pertimescat : t^iget , semperque uigebit , hominis disciplina ; tantiimque quis existimahitur scire , quantum ex doctrinœ ejusdemfontibus haustum intelligenùa comprehensum habuerit ; ac nemo , cui cor sapiat , non satius esse ducet in iw, quce ad philosophiam pertinent, cum Deo , ut ita dicam , philosophorum errare , quam cum aliis rectè sapere , minorum gentium magistris. Ilaque ille , omnibus in gymnasiis , ad sapientiam properantibus , dux semper habebitur : ille theologorum quasi militice , adi^ersiis religionis noslrce hostes , definiiiones , argumentorum copiam , et alia prœclarè dicta multa, tanquam amentatas hastas elargietur,

(Cf)) Plularcb., in Vitâ Pliocionis.pag^. 743, E. (70) De (Comparât. Platonis et Aristotelis. r-i) Chap. VI, art. VJ , pag. i5a.

quas illa theologicis lacertls ac viri- biter les propositions contenaes dans bus , de cœlo suppeditatis , torqueat ces thèses , à peine de punition corac uibret (72}. Je me crois obligé de porelle, et d'enseigner aucune maxidire , pour agir selon les règles de me contre les auciens auteurs et ap-

la bonne foi 7 que le cardinal Pal lavicin n'avance point de lui-même la maxime qu'on a rapportée * , ni comme une observation qu'il voulût apprendre au monde : il ne la rapporte que comme une raillerie maligne du père Paul. Il est vrai qu'il traite cette raillerie d'impertinente , et qu'il prétend que les conciles où l'on distingua si subtilement la substance , la personne , l'hypostase, n'y étaient pas moins sujets : il est vrai, en un mot , qu'il ne nie pas le fait, et qu'il se contente de se moquer de ceux qui s'en moquent (73). Le père Paul , après avoir rapporté le décret de la Vl«^. session , allègue ce que l'on y critiqua ; et il dit , entre autres choses , que ceux qui étaient versés dans l'histoire ecclésiastique remarquèrent que tous les autres conciles pris ensemble avaient décidé moins d'articles que cette seule session , à quoi Aristote avait eu beaucoup de part : In che hauei^a una grnn parte Aristotele , coW haver distinlo essattamente tutti i generi di cause , a che , se egli non se fosse adoperato , noi mancauamo di niolti articoli di fede (74)- Les remontrances de la Sovbonne , sur lesquelles le parlement de Paris donna un arrêt contre des chimistes, l'an 1629, portaient : qu'on ne pouvait choquer les principes de la philosophie d'Aristote , sans choquer ceux de la théologie scolastique , reçue dans l'Eglise (75). L'an 1624, le parlement de Paris bannit de son ressort trois hom-

nir pula doc-

bliquement des thèses contre

trine d' Aristote j défendit à toutes

personnes de publier , vendre ou dé-

(72) Nie. Erythrai Pinacotb. I , pag. lofy.

* Cet aveu de Bayle fait tomber la remarque de Joly qui reproche à Rayle de faire dire à Pallavicin ce qu'il n'a pas dit.

(73) Ma quale stoltizia è quello scbemo , che di ci6 si doveva ia gran parte l'obligazione ad Arislotele, etc. Voyez le père Rapin , Kéflex. sur la Pbilosopb. , pag. l^l^Q.

(74) Fra Paolo, Hist. del Concil. Tridentino, lib. II , aW ann. i547, V^S- ^34, edil. ileW ann. 1C29. On trouve cela dam la page 211 de la version li'Amelot , e'dit. de 168G.

(75) Rapin , Comparaison de Platon et d'Arislole , pag. 4i3.

prouvés , à peine de la vie (76).

(K) Encore aujourd'hui , les mahométans.... ont des écoles pour sa secte. 1 (t La philosophie péripatétique » s est tellement établie partout « qu'on n'en lit plus d'autre par tou- » tes les universités chrétiennes. Celles » mêmes qui sont contraintes de re- » cevoir les impostures de Mahomet » n'enseignent les sciences que con- )> formément aux principes du Lycée, » auxquels ils s'attachent si fort , » qu'Averroè's , Alfarabius , Alrau- » bassar (77) , et assez d'autres phi- » losophes arabes , se sont souvent » éloignés des sentimens de leur pro- » phète, pour ne pas contredire ceux » d'Aristote , que les Turcs ont en » leur idiome turquesque et en ara- M be , comme Belon (*) le rappor- » te (78). » L'auteur dont j'emprunte ces paroles dit , dans un autre volume (79) , que selon la relation d'Oléarius , les Perses ont toutes les oeuvres d'Aristote expliquées par beaucoup de commentaires arabes , qui nomment communément sa philosophie le gobelet du monde. Bergeron , dit-il, remarque dans son Traité des Tartares , qu'ils possèdent les lii'res d'Aristote traduits en leur langue , enseignant , a\'ec autant de soumission qu'on peut faire ici, sa doctrine à Samarcand, unit^ersité du Grand Mogol , et a présent ville capitale du royaume d'Usbec.

(L) Lorsqu'on citait un passage de ce philosophe , on n'osait dire, transeat : il fallait ou le nier, ou l'expliquer à sa manière.'] Si quelqu'un osait contester ce fait , je le renverrais à plusieurs cours de philosophie imprimés dans le XV1«. siècle, où l'on voit régner la méthode que voici.

L'auteur 'prouve sa thèse, premièrement par autorités , et puis par raisons. Les preuves par autorités sont des passages d'Aristote. La réponse aux objections comprend aussi deux

{76) Mercure français , tom. X , pag. 5o4.

(77) Il fallait dire Mbumaisit, ou Albamasar ,

(*) Lib. III , cap. XI r.

(78) La Mothe-le-Vayer , de la Vertu des Païens, 10m. f , pag. 101.

(79) Le XII'., pag. 245.

parties. On satisfait premièrement aux passages d'Aristote qui semblent contraires à la thèse, etqui sont des preuves d'autorité pour l'autre parti j ensuite , on satisfait aux raisons ; mais on se garde bien de dire : J'avoue qu Aristote a cru cela , et je nie néanmoins que ma thèse, où je soutiens une autre doctrine , soit fausse. On emploie son industrie à donner aux passages objectes un sens qui s'accommode avec la chose en question. On en use encore ainsi dans les écoles de théologie à l'égard de saint Augustin et de Thomas d'Aquin , parmi ceux de l'église romaine.

(M) On s'est entêté du plus faible de ses oui'rages , je i^eux dire de sa Logique et de sa Physique.^ Pour être convaincu de la faiblesse de ses ouvrages , il ne faut que voir Gassendi dans ses Exercitationes paradoxicœ <idi^eriM*^nitote/eoi(8o).Il en dit assez contre la philosophie d'Aristote en général , pour persuader à tout lecteur non préoccupé , qu'elle est trèsdéfectueuse 5 mais il ruine en particulier la dialectique de ce philosophe.

Il se préparait à critiquer de la même sorte la Physique, la Métaphysique, et la Morale, iorsqu'ayant appris l'indignation formidable du parti péripatéticien contre lui , il aima mieux abandonner son ouvrage , que s'exposer à de fâcheuses persécutions.

Notez qu'on ne prétend pas nier qu'il ne se trouve dans la Logique et dans la Physique d'Aristote beaucoup de choses qui marquent l'élévation et la profondeur de son génie. On peut convenir de cela, et juger en même temps qu'il y a de l'hyperbole dans les louanges de Casaubon : Ego pueros puto fuisse ( stoicos in logicâ ) prœ dii'ino Aristotele , et eorum in hoc génère scripta uBhov nsù ^Krivet^ov prœ Arislotetis organo ; quo opère oninia mortalium ingénia {dii^ina aut de rébus diuinis semper excipio) longé superafit (81) ; et dans ce passage du père Rapin : « Il ne parut rien de réglé et » d'établi sur la logique devant Aris- » tote (*). Ce génie, si plein de raison

(80) Elles sont dans le III'. volume de ses OEuvres.

{81) Casaubon., in Persium , Sal. V, vs. 86,

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