‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 3)Chapitre 73 sur 113 · VS · texte numérisé non relu

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(*) Aristoleles ulriusque partis dialeclicee prmceps. Ciceron, Topic. , cap. II.

» et d'intelligence, approfondit telle- >) ment l'abime de l'esprit humain , » qu'il en pénétra tous les ressorts , » par la distinction exacte qu'il fit de M ses opérations. On n'avait point en- }> core sondé ce vaste fond des pensées w de l'homme , pour en connaître la « profondeur. Aristote fut le premier » qui découvrit cette nouvelle voie , » pour parvenir à la science par l'é- « A^idence de la démonstration, et pour w aller géométriquement à la démon- » stration par l'infaillibilité du sylî) logisme , l'ouvrage le plus accompli, " et l'effort le plus grand de l'esprit )> humain. Voilà en abrégé l'art et la » méthode de la Logique d'Aristote , i> qui est si sûre, qu on ne peut avoir » de parfaite certitude dans le raison- » nement , que par cette méthode , » laquelle est une règle de penser "juste ce qu'il faut penser (82). »

On peut louer dignement le Traité du Syllogisme de ce philosophe, sans employer des expressions si outrées. Il y a dans sa Physique plusieurs questions très -sublimes, qu'il pousse et qu'il éclaircit en grand maître ; mais enfin , le gros , le total de cet ouvrage , ne vaut rien : infelix operis summa. La principale source de ce défaut est qu'Arisfote abandonna le chemin des plus excellens physiciens qui eussent philosophé avant lui. Ils avaient cru que les changemens qui arrivent dans lii nature ne sont qu'un nouvel arrangement des particules de la matière :

ils n'avaient point admis de génération proprement dite. Ce fut un do^me qu'il rejeta (83) 5 et, par cette réjection , il fut dérouté. Il fallut qu'il enseignât qu'il se produit de nouveaux êtres, et qu'il s'en perd. 11 les distingua de la matière , il leur donna des noms inconnus , il affirma ou il supposa des choses dont il n'avait aucune idée distincte. Or, il est aussi impossible de bien philosopher sans l'évidence des idées, que de bien naviguer sans voir l'étoile polaire , ou sans avoir une boussole. C'est perdre la tramontane , que d'abandonner cette évidence ^ c'est imiter un voyageur qui, dans un pays inconnu , se déferait de son guide ^ c'est vouloir rôder de nuit

(82) Rapin , Reflex. sur la Logique , num. 4 1 pag. i']^ , 375.

(83) Foyet le I"'. livre <i'Aristote, Je Generatione ci Cortuptione.

fit

sans chandelle dans une maison dont me le cajola si hien , qu'elle lui

on ignore les êtres. Chacun sait le nom- consulter l'oracle d'Apollon (86) ;

bre infini de formes et de facultés dis- qu'il ordonna par son testament , que

tinctes de la substance , que les secta- l'on dédiât à Jupiter et à Minerve les

teursd'Aristote ont introduites : il leur avait ouvert ce chemin d'égarement; et si, dans le XVII*. siècle, la physique a reparu avec quelque lustre, ce n'a été que par la restaura tion des anciens principes qu'il avait quittés , ce n'a été que

effigies de certains animaux qu'il avait voués pour le salut de Nicanor (87) ; 3". qu'il confesse au premier livre du Ciel et du Monde (88), 5e cum aliis obtulisse diis trina sacrijicia in recoenitionem Irince perj'eclionis in iis in-

tités , dont notre esprit n'a aucune aussi qu'il avait connu ZainViùèt/eiper-

idée , et que l'on s'est attaché à la (î- sonnes avec Vanité de l'essence, comme

gure , au mouvement , et à la situa- a voulu Salmeron (90) , et auparai^ant

tion des particules de la matière , tou- lui George Trapezonce (91), qui a

tes choses que l'on conçoit clairement /ait un Hure entier de la conformité de

et distinctement. ^ la doctrine d'Aristote avec la Sainte

(N) On doit cette justice a ses plus Ecriture. Naudé , dont j'emprunte ce

aveugles sectateurs , qu'ils l'ont aban donné oii il a choqué le christianisme. ] Je ne veux pas néanmoins entrer en procès contre Luther , pour les théologiens de Cologne. Il leur reproche , et à ceux de Louvain aussi , qu'ils défendent ou qu'ils adoucissent par des interprétations forcées les plus

grandes et les plus impies absurdités , ,

'Aristote. Aristotelem ipsis in summo Les trois sacrifices qu'il fit aux dieux.

qu'on vient de lire , remarque ([w'' Emmanuel de 3îoura impose manifestement a Philoponus , qui ne dit rien autre chose suivant le texte grec , et la vieille traduction conforme à celle de Nunnesius , sinon qu' Aristote ayant atteint l'âge de seize ans (92) , fut conseillé par l'oracle pythien de s"" adonner principalement a la philosophie...

esse pretio , et nihil ab eo diclum esse tam absurde, vel aliène à nostrâ religione , quod non défendant , quod non aliqud interpretatione quantumvis longé petitâ circumvestiant , quo suus illi constat honos atque nominis existimatio (84). De quoi n'est point capable l'entêtement !

(0) On ne sait pas s'il a reconnu ï immortalité de l'âme. ] Poinponace et Niphus ont eu une grosse querelle sur ce sujet. Le premier soutint qu'on ne pouvait accorder l'immortalité de l'âme avec les principes d'Aristote j le dernier s'engagea à soutenir le contraire. Voyez le discours de la Mothe-le-Vayer sur l'immortalité de l'âme (85), et Bodin , à la page i5 de la préface de la Démonomanie.

(P) Selon quelques péripatéticiens , il n'ignorait point le mystère de la Trinité. ] Emmanuel de Moura , disputant contre ceux qui accusent Aristote d'athéisme , dit 1°. , qu'une fem-

(84) Jpud Sleidanum . de Statu Relie, et Reipabl.,/,6. //,/o/. 33.

(85) Jl est au IV'. tome de l'e'dilion de ses OEuTres, in-i7.

c'est Naudé qui parie , ou la connaissance de la Trinité, que lui ont donnée beaucoup de docteurs catholiques , « sont toutes chimères, qui ont pris » leur origine et fondement sur ce » qu'il dit en son !«''. livre du Ciel , « parlant du nombre ternaire, Aiô tto.-

» sxi/vHf , x-aÀ ■TTfoç Txç dyiç-iiitç râv » &iûôv ;tP^i"«6*Tâ; a'p'âA'? TOi/T«ii^ c'estî>à-dire, quapropler hoc a naturâ » numéro sumpto perindè atque quâ- » dam illius lege , et in deorum sacrifiai dis celebrandis uti solemus. Duquel » passage on ne saurai tconclure autre w chose, sinon qu'Aristote dit que l'on

(86) n elle Pbiloponus , en la Vie d'Aristote.

(87) Il cite Platarque et Diogène.

(88) Secl. II , cap. II , num. lo , cite' par Naudé, Apologie des grands Hommes, pag^. 328.

(■89) Emman. de Moura, lib. de En<al. , sect. II, cap. III , num. 19, cité par Naudé, lii même.

(90) Tomo II, tract. XXI II, cite' par y audé la même , pag. 329. '

(91) Lib. II, de Compar. Aristot. et Plat, cita par Naudé , lii même.

, (9^) ^« circonstance de l'âge e'nerverait toute ta preuve de Moura -, car ceux qui prétendraient qu'j4rislote aurait nié P existence des esprits ne le prendraient pas a l'dge de dir.-sept ans

» se servait en son temps du nombre j) de trois aux sacrifices ; ce qui nous î) est aussi te'moigne' par Théocrite. » Après cela , Naudé remarque que le cardinal Bessarion (gS) se moque de Trapezonce , de ce qu'il aidait tant pris de peine , pour prouver par ce texte , qu Aristote aidait une entière connaissance de la Trinité. Les scolastiques modernes ne démordent pas de ces prétentions. Voyez Piccinardi , professeur à Padoue, dans ses Dogmata philosophiœ peripateticœ. Le journal d'Italie en parle sous le 3i d'août lô^/jt-

(Q) il Jit une belle mort.'} Se

sentant proche de sa fin , il versa un torrent de larmes; et, tout pénétré de douleur et d'espérance , il implora la miséricorde du Souverain Etre. 11 approuvait extrêmement une sentence d Homère , qui porte qu'il ne sied pas mal aux dieux de se revêtir de la nature de l'homme , afin d'éclairer le genre humain. C'étaient des pressentimens de l'incarnation du fils de Dieu. Proditum et illud monunientis est , quiim philosophas hic extrenia sibi ingruere prœsensisset , dolore ac spe in lacrymas ampliùs profusum primce causœ misericordiam intentiùs implorasse, Quin et Homeri sententiam ex Odyssed uehementer approbâsse , qud non esse immortalibus diis indecorum pronunciatur hominis induere naturam , quo ab erroribus set^ocentur mortaies. Qud in re Christi prœsensisse aduenluTti augurantur nonnulli ejus t^iri gloriœ in primis addicti. Voilà ce que nous lisons dans Cœlius Rhodiginus (94)- Son autorité dans un fait de cette nature ne vaut guère mieux que rien. D'autres parlent bien autrement des dernières heures d'Arislote. « Ils 3) disent qu'il mourut de déplaisir de n n'avoir pu comprendre la cause » du flux et du reflux de l'Euripe.

5) Sur quoi quelques modernes ont )) inventé cette fable , qui depuis )) a eu cours , que ce philosophe se » précipita dans l'Euripe , en disant )) ces paroles : Que l'Euripe ni'englou- » tisse , puisque je ne puis le compren- » dre (qS). » Diogène de Laërce cite

(93) Cap. XV, lib. ///.adversiis Calumniat. Platonis.

(q4) Antiq. Lection. , lih. XVII , capile

CçSj Le père Hapia , Compar. d'AristoW et de

un auteur nommé Eumelus, qui avait dit qu'Aristote s'étant réfugié à Chalcis s'empoisonna à l'âge de soixantedix ans (96). Apollodore me paraît plus digne de foi : il a dit que ce grand homme mourut de maladie , à l'âge de soixante-trois ans (97).

(K) il jouit de la félicité éternelle.} Sépulvéda, l'un des plus savans hommes du XVI*. siècle , n'a point hésité à le placer parmi les bienheureux ; il a soutenu publiquement son opinion , et par écrit (98}. Le jésuite Gretserus le reprend d'avoir été trop hardi , mais néanmoins il avoue qu'il incline en faveur d' Aristote , aussibien que Sépulvéda , dont il n'improuue en cela que la façon de parler affirmative (99). Joignez à ceci ce que j'ai cité de Coelius Pihodiginus (100) , et ce que des gens de poids ont remaïqué touchant la raison qui obligea Aristote à sortir d'Athènes. Albert-le-Grand a soutenu qu'on le chassa , à cause de ses bonnes mœurs :

propter morum rectitudinem pulsus Athenis (loi). Gretserus , dans sa dispute contre Sépulvéda , touchant le salut d' Aristote , ne doute point qu'il n'ait uoulu ét'iter par ce bannissement folontaire la nécessité où on voulait le réduire , de rendre à des idoles un culte quHl croyait n'être dû qu^à Dieu seul rio2.) Nous avons donc en sa personne un illustre réfugié pour la vraie religion. Origène a favorablement interprété cette fuite d'Aristote (io3) ; car, lorsqu'il explique le précepte, que Notre-Seigneur donne à ses apôtres, de fuir d'une ville où ils seraient persécutés dans une autre (io4) , il dit à Celsus, qui se moquait de cela avec

Platon , pag. 3io, qui cite Justin. , in Adm. ad Gentes. Greg. Naz. contra Jul. Voyei aussi Rhodigin., lib. XXIX , cap. VIII. Quant aux citations du père Rapin , voyeila remarque (2,'),

(96) Diog. Laërt. , in Aristot. , num. 6.

Cfl'î) Apollod. apud Diogenem Laërt. , in Aristot. , num. 10.

(98) Sépulvéda, lib. de Aaim. cité par la Mothe-le-Vayer , lom. V , pag. u4-

(99) Gretserus , cité par la Mothe-le-Vayer , la même.

(100) Ci-dessus , citation {qIî).

(loi) Albertus Magnus , Ethic. , lib. V , cap. I, cité par Rapin, pag. 3io.

(102) Gretserus, de Variis cœl. Luth., cap. XIII , cité par la MotVie-le-Vayer , tom. V , pag. 109.

(io3) Orig. coatra Ceisum, liv. II , cité par le même.

(io4) Matlli., chap.X, vt. 33.

ses profanations ordinaires, que lé- temps (uo), c'est-à-dire, dans le

loignementd'Aristote dont nous par- XIV'. siècle.

Ions a été conforme a la morale de l'E- (Tj Uy a eu des hérétiques qui ué-

f/angile , et qu'il fit la même chose , néraient son image auec celle de Jé-

étant poursuii'i calomnieusement , que sus-Christ. Je n'ai point iroui'é que les

Jésus - Christ conseille à ses disci- antinomiens lui apportassent plus de

pies (io5j

J'ai cité (io6) un passage d' Agrippa, où il est parlé d'un livre de Salute ^ristotelis. M. Voet, qui avait une si ample connaissance des livres , n'avait point vu celui-là ; mais il en savait à peu près l'anne'e de l'impression. Il dit dans une thèse soutenue le i5 de de'cembre i638 , qu'il y avait i4o ans qu'on l'avait fait imprimer à Oppenheim , et que François Junius en avait vu un exemplaire (107). Il ajoute qu'un certain Lambertus de Monte , auteur d'un commentaire sur la Physique d'Aristote, où, l'an i486, on le qualifie docteur en théologie ,

respect qu'a la sagesse incréée. J Voici un passage du père Rapin (i 1 1) « Les w carpocratiens furent condamnés M pour avoir mis l'image de ce philo- » sophe avec celle de Jésus-Christ, et » pour l'avoir adorée avec uueextrava- « gance de zèle pour sa doctrine (*'). >' Les aétiens furent excommuniés par » l'Eglise , et par les ariens mêmes , » dont ils étaient sortis , parce qu'ils w donnaient à leurs disciples les Ca- » tégories d'Aristote pour catéchis- » mes (*'). Les antinomiens allèrent « jusques à cet excès d'impiété, que » de porter plus de respect à ce sage » païen, qu'à la sagesse incréée (*^). »

avait écrit du salut de ce philosophe : Je n'avais jamais si bien connu qu'en

Quœstionem magislralem salis acutam cet endroit-ci , que cet agréable écri-

scripsisse , ostendentem per autoritates vain ne se donnait pas la peine de

Scripturœ divinœ,quid)uxtasaniorem consulter les originaux. J'avoue que

doctorum sentenliam probabilius dici Baronius, sous l'année que le père Ka-

possit de salvatione Aristotelis stagiri- pin cite, dit que les carpocratiens

tœ (108). Vous trouverez dans un ouvrage de Pietate Aristolelis erga Deum et hominem , que Fortunius Licetus dédia à Innocent X, et qui fut approuvé par deux inquisiteurs généraux , plusieurs raisons par lesquelles il s'efforce de persuader qu'Aristote n'est point damné

avaient des images , et entre autres celles de Jésus-Christ, (qu'ils disaient avoir été faite par Pilate , ) celle de Pythagoras, celle de Platon , celle d'Aristote , et qu'ils leur rendaient la vénération que les païens rendaient aux idoles ; mais cela ne méritait pas d'être allégué , car , outre que Baronius

(S) Il fut extrêmement honoré dans ne dit point que c'ait été la raison

sa patrie. 2 Elle avait été ruinée par le roi Philippe 5 mais Alexandre la fit rebâtir à la prière d'Aristote. Les habitans, pour reconnaître ce bienfait, consacrèrent un jour de fête à ce philosophe, et, lorsqu'il mourut à Chalcis, dans l'île d'Eubœe, ils transportèrent ses os chez eux ; ils dressèrent un autel sur son monument ; ils donnèrent à ce lieu le nom d'Aristote, et y tinrent dans la suite leurs assemblées (log). Mandeville , dans la fabuleuse relation de ses voyages , dit que tout cela subsistait encore de son

(io5) La Molhe-le-Vayer, tom. V, pag. 109.

(106) Dans la remarque (H), citation ('35).

(•07) Gisb. Voelius , Disputât. Thtol. , lum. II , pag. 602.

(108) Gisb. Voetii Dispnt. Tbeolog., tom. II, pag. 60a, ex Apprnd. II ad Trilhem. de Scrlplor. Eccles., edit. Colon, anni i54t>.

(log) Ammonius , l'n Vilâ Aristotelis.

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