TOME H
pour quoi on condamna ces hérétiques, il ne paraît pas qu'ils aient eu plus de zèle pour la doctrine d'Aristote que pour celle des autres philosophes dont ils vénéraient les images.
Mon édition de Baronius (iia) ne contient pas un seul mot , sous l'année 208 , de ce que le père Rapin raconte. Aussi n'est-il pas possible que des gens qui sont sortis des ariens soient chassés de la communion de l'Église au commencement du 111'^. siècle. C'est sous l'an 356 que Baronius a parlé
(iio) Mandevil. , Itinerar., cap. IT, apud Horniutn, Hist. Phil., lib. III, cap. XV^pag.
(m) Compar. de Platon et d'Aristote, p«^.
(*') Baronius, Ann. Eccles. ,ad ann. lao. (*') Baronius, Ann. Eccles. , ad ann. ao8. (•3) Euseb. Hist. , cap. XXVII.
(113) C'est celle d'Anvers, en i^Q",.
d'Aèliiis : il rapporte un long passage leurs. ] Si tous ceux qui ont embrassé de Suidas , où l'on trouve , non pas la philosophie de M. Descartes avaient que cet hérétique donnait à ses sec- eu cette sage retenue (jui fait qu'on
gories d'Aristote. C'est qu'il était fort faut taire (117), ils n'auraient pas versé dans les subtilités et dans les *-' ^~-' — •— *— '- ' -disputes de la dialectique. C'est ainsi que présentement un scolastique espagnol qui entreprendrait d'expliquer un point de foi , le bâtirait selon le plan de l'école. Pourrait- on dire qu'il substituerait les ouvrages d'Aristote à nos livres de religion ?
Citer Eusèbe au chap. 27 de son histoire, est une manière de citer insoutenable. Je ne pense pas que cet auteur ait rien dit sur les antinomiens.
(V) En quelques églises d'Allemagne, on lisait la morale d'Aristote, au lieu de l'Éi'angile. ] Je m'en vais citer mon auteur : c'est M. Spanheim le père , dans la harangue séculaire qu'il prononça à Genève , l'an i635 (II 3). Quinet Philippus Melanchton, dit-il («i4)> *'^'" candidissimus , testatur diebus dominicis variis in locis pro thematibus dominicalibus, indè à Karoli M. œtate opéra P. Guarenfridf seculo octavo in cathedras ecclesiasticas introductis, JEthiva Aristotelis publiée populo prœlecla , et a se
tant fait crier contre la secte en général. La méthode des anciens maîti'es était fondée sur de bonnes raisons. Ils avaient des dogmes pour tout le monde , et des dogmes pour les disciples initiés aux mystères. Quoi qu'il en soit , l'application qu'on a voulu faire des principes de M. Descartes aux dogmes de la religion a fait un grand préjudice à sa secte , et en arrête les progrès. C'est un cas presque inévitable. Les anciens pères se plaignirent extrêmement de la secte d'Aristote (118) , et c'est une plainte presque générale , que la philosophie fait tort à la théologie j mais d'un autre côté il est certain que la théologie nuit à la philosophie. Ce sont deux facultés qui ne s'accorderaient guère sur le règlement des limites, si la voie de l'autorité, loujoursdans les intérêts de la première , n'y donnait bon ordre. (Y) Les premiers réformateurs ont beaucoup crié contre le péripatélisme. ] Voici encore un passage du père Kapin ( 1 19). « Rien ne fit plus d'honneur à
Tubingœ in agro wirtenburgico audi- ■» la doctrine de ce grand homme (120)
ta *. Si on me demande un autre témoin, et qu'on veuille se contenter de Magirus, je le produirai. Tubingœ qiiondam monachus , dit-il (• i5) , pro concione Aristotelis librum lithicorum ejrplicauit ; ita t->ufgd dicebat : Quemadmodùm Johannes Baptista Christi prœcursor fuit in theologicalibus , if à Aristoteles fuit prœcursor Christi in physicalibus (i 16).
(X) // n'est pas étonnant que le péripatctisme trouve tant de protec-
(11 3) Elle a pour lilre , Geneva restituta.
(ii4) Pag. 17, 18.
* Leclerc, cîanssa Lettre critique, dit que probablement, d'un fait singulier dont Mélauchtlion pouvait avoir été témoin, quel(]u'un aura lait une coutume. Joly , après avoir copié Leclerc, san.s rien dire, suivant son usage, ajoute du moins dans ses Additions ^ un passage de J. Hermann de Elswicti, auteur d'un traité intitulé , De varid /ériUolelis in scholis prole.<lanUum fortund Schedinsnia, 1720, in-8°., qui appuie la CODjecture de Leclerc.
(ii5j Magirus, m Eponymologio critico, pag. 81 , Sa.
(iiC) // cile Greg. Micliacl, in Not. ad Jac. Gafl'arrlli Curiositat. iiuudiUs , pag. log.
» dans le siècle passé , que les invectives w atroces de Luther, de Mélanchthon, » de Bncer , de Calvin , de Postel , de » Paul Sarpi (121), et de tous ceux » qui écrivirent alors contre l'église » romaine ; car ils ne se plaignent >> tous d'Aristote que parce que Ta so- •» lidité de sa méthode donne un grand )» avantage aux catholiques pour dé- » couvrir les ruses et les artifices des » faux raisonnemens dont se sert l'hé- » résie pour déguiser le mensonge et )) détruire la vérité. » Dans un autre ouvrage , cet auteur ne parle pas si en l'air ni avec si peu de preuves. « Saint
(117) Finiia poleslas (îenique cuique Qudnam sil ralione alijue allé terminus
hœrens.
Lucretius , lib. I , vs. 77.
(118) Voyez dans Dt. de Launoi, de Varia Aristotelis (ortunâ , cap. I , une longue liste de leurs passages.
(119) Compar. dePIat. et d'Aristote, /jog'. 4i2.
(120) Il parle d'Aristote.
(i2i) Comment peut-on dire qu'il ail écrit cgnlre l'e'tflise romaine dans le XVI". siècle ?
Thomas, dit-il (122), s'est servi de » mais d'Aristote qu'avec toute l'aila méthode d'Aristote avec tant de » ereur et toute l'amertume de stvlc
succès pour expliquer la doctrine de l'église romaine , que Bucer , un des plus grands ennemis qu'ait eus notre religion, avait coutume de dire : Qu'on supprime les ouvrages de saint Thomas, et je détruirai l'église romaine {*'). Ce fut cette méthode , prise d'Aristote , qui rendit la doctrine de notre religion si redoutable à tous les novateurs des derniers siècles, que, ne pouvant y résister , ils entreprirent de la décrier, en déclamant contre les sco»
lastiques , et principalement contre Aristote , duquel ils avaient auparavant emprunté la méthode , qui s'est établie dans l'école depuis saint Thomas. Les anabaptistes commencèrent les premiers à rendre l'usage universel de la philosophie suspect à ceux de leur secte, dans tout le septentrion où ils eurent de l'autorité ; et ils se servirent des paroles de saint Paul aux Colossiens, pour l'interdire dans leurs écoles {*').
Luther se déclara avec tant de chaleur contre la philosophie d'Aristote, qu'il avança dans des thèses soutenues à Heidelberg l'année i5i8 , qu'on ne pouvait raisonner selon les principes de ce païen , sans abandonner les maximes de la sagesse de Jésus-Christ (*'); et il ne laisse passer aucune occasion dans ses ouvrages de s'emporter contre ce philosophe : en quoi il a été suivi de Zuingle , de Pierre Martyr , de Zanchius, de Mélanchthon ( 1 23) , et de tous ceux qui ont combattu la doctrine de l'église romaine. Ce qui a fait dire à Melchior Cano , évêque des Canaries , le plus disert de tous les scolastiques, que les luthériens avaient un grand mépris pour la philosophie qui s'enseignait alors en l'école ('''*). Calvin ne parle ja-
(122) Réflexions sur la Philos., pag. 45o. (*■) Toile Thoinam, et Ecclesiam romanam
subverlam. Bact-r. Le père K.ipin eiil bien fait de citer le lii're et tapage de Bucer.
(*') Ex Nicolao Blesdikio, in Historiâ Davidis Georgii ; ex Hornii Hist. Pbilosopliicâ.
(*^) Qui in Arislolele vuh philosophari, prius oportel in Christo slullijicari.
(123) Nous ferons voir en son lieu que Me'lanchthon e'iail fauteur d'' Aristote.
(*4) jyullo apud liitJiprnros pldlosophiam esse in pretio. Loc. Tlieol. , Ub. IX, cap. III.
greur et toute l'amertume de style » que lui inspirait son génie naturel- » lementchagrin et médisant. Etcefut » ainsi qu'en usèrent tous ceux qui « écrivirent dans les derniers siècles )) contre l'église romaine. »
(Z) Le genre de mort le plus honorable pour Aristote serait de dire que le chagrin de n'ai'oir pu décnui^rir la cause dajlax et reflux de L' Euripe lui causa la maladie dont il mourut.'^ Ce genre de mort serait une preuve de l'ardeur immense avec laquelle Aristote aurait fouillé dans les secrets de la nature. 11 marquerait une extrême sensibilité pour la gloire d'avoir appris au genre humain les mystères les plus cachés. Ne serait-ce pas mourir au lit d'honneur? ne serait-ce pas s'être appliqué à sa charge , avec la ferme résolution de venir à bout de sou entreprise, ou de mourir à la peine ? Je trouve que ceux qui ont dit que le génie d'Aristote n'avait point d'autres bornes que celles de la nature , ou qu'il avait" été admis à la plus intime conîidence et au secrétariat de la nature (124), ne devraient point admettre d'autre tradition , touchant sa mort, que celle dont je parle ici. Un confident qui se voit disgracié , et qui éprouve sur ses vieux jours qu'on lui fait mystère d'une chose, ne doit point survivre à cette chute. Sérieusement parlant, je ne pense pas qu'Aristote ait été assez mal habile homme pour mourir d'un tel chagrin. Quelle apparence qu'un homme aussi ai'isé que lui
eût pu se résoudre a s'abandonner
au chagrin et au désespoir de ne poui'oir comprendre le flux et le reflux , Zut qui sentait son esprit borné sur tant d'autres choses , qu'il ignorait sans en aroir d'inquiétude (laS) ?
Au reste, on attribue souvent à Justin Martyr et à Grégoire do Nazianze ce qu'ils n'ont point dit touchant la mort d'Aristote; ils n'ont point dit qu'il se précipita dans l'Euripe. Justin dit seulement que la honte de n'avoir pu découvrir la cause du
(124) 'Aoiç-oTêXH? T»ç ^ùa-iaiç yiia,jUfML~ teÙç >iv. Tov Ka.Ka.fji.ay à.'TroCf'tXui^ ê'C vot/v. /fristotcles fuit nalurœ scriba , calanium iinburns mente. Suidas, frayez ci'dessus la reinar- ,jue (II), à la Jln.
(12S! Rapia , Comp. de Plalon et d'.iriilote, pag. 3io.
phénomène qu'on y voyait le fit mourir de chagrin. OwcTs tmv toD Eî/pVou
^is-iv TOt/ ÔVTOÇ £V y.ctXKiS't yvcùvctt S'uï>iâ«/ç,<rià 7roxx«v iS^o^ixv KO.) aitXÛwi Ât/7r«9«îç /^êTsç-H Toù /Si'oy (136). Ciint neque Euripi Chalcidici naturam cognoscere posset, undè propter ingens probrum et pudorem in mœrorem conjectus , morte imitant commutai'it. Saint Grégoire de Nazianze , à proprement parler, n'en dit pas autant : il se contente de ne point contredire Julien , qui avait allégué Aristote comme un exemple d'une si grande passion pour l'étude , qu'elle lui avait donné la mort. "H Kxi thv 'Cl/nripou (^iKof^â.Biiitv
TTifi TO ' Apx.etS'inhv ^VlTtl/Att.' KCtl TilV 'Aptç-oTêXot/ç <\iiho(ro^la,v Kiti Trpoo-iJ'pict.v itti
T*K To5 Et/pfVot/ //.iTctCahcLIÇ ô^' ôov
Tiôv^Kita-i (127). Laudas insuper in Honiero discendi amorem circa Arcadicam qucestionern , et in Aristotele philosophiam et diutinam moram ad reciprocos Euripi cestus , quitus uterque occubuit. Ceci est fort remarquable, et je ne sais si quelqu'un s'en est encore aperçu. Plusieurs personnes, n'ayant pas pour les pères de l'église tout le respect qu'il faudrait , se plai
tage , lorsqu'il parle de l'Euripe en celte manière : 'ETn-ixiç to oVov vuX^*>f/.ipo\i f/.iTO.Qa.KXit 0 TTtpt Et/Cotav EùpiTrùç
TTipi 01 t^OLO-t (TtaTpl^AVTCt TOV 'Apiç-OTêXHV
K.a.To.'kiiTcn tÔv jéi'ov. H epV.es inlra dieni naturalem reciproco œstu agitatus Euboïcus Euripus, circa quemdicunt Aris ■ toteleni occupatum interiisse. Voyez un long passage de M. le Fèvre , où, après avoir donné un coup de dent en passant aux prédicateurs , il impute à Justin Martyr, et encore plus à Grégoire de Nazianze , ce qu'ils n'ont point dit. J^idelicet in Grœcid, quemudmodiim hodièquejît , oralores sacri , si tamen tanlo nomine illa pulpitoruni crepitacula , et plebeculœ cymbala, cohonestari oporteat , vulgb diclitabant Aristolelem , ciim illius septenœ in dies singulos reciprocationis causam non potuisset cognoscere , ibi tum miselluni sese in Euripum dédisse prœcipitem, et in maximam malani crucem apiisse. Justinus cognomento Martyr , el Gregorius IVazianzenus , qui prirni , qut inter primos , hanc J'abulam olim, in scripla sua retulerunt , id uel studio philosophiœ chrislianœ {^ita enim isli Grœculi ckristianisTHum i^ocare soient )
sent à les taxer d'une aveugle crédu- fecêre ; dum fidelicet insanienlem t'c-
lité : ils les accusent nommément d'avoir diffamé Aristote au sujet de l'Euripe ; mais il y a quelque apparence que Julien l'apostat avouait le fait dont Justin Martyr a parlé; car il paraît , par la réponse de saint Grégoire de Nazianze , que cet empereur avait joint Homère avec Aristote pour produire deux exemples d'une avidité de savoir qui avait causé la mort. Or, selon la tradition qui concerne Homère, il mourut de déplaisir de n'avoir pas pu entendre la réponse que lui firent certains pêcheurs. On peut donc croire que Julien avait adopté une tradition semblable touchant Aristote et l'Euripe. Je conviens néanmoins qu'il se pourrait faire qu'il n'eût voulu dire , sinon qu' Aristote observa avec tant d'assiduité les mouvemens de l'Euripe, et médita si profondément sur ce sujet, que celte forte application de corps el d'esj)rit ruina sa santé, et lui attira la maladie qui le fit mourir. Je croirais cela plutôt que toute autre chose. 11 ne semble pas qu'Eustathius en veuille dire davan-
(ia6) Justini Coliorl. ad Crjecos , pag. 34- (137J Gre£f. Naiiauien., Oiai. III ,pug. 79.
terum Grœcorum sapientiam , obscurandam et premendam existimdrunt ; vel fortassè etiam (quidni eniin ueris locus sit?), priscœ historiée ignoratione. JVam ex Eumolpi , ApoUodnri , Fauorinique scriptis , quœ illd etiam tempestate superfuisse scimus , facile didicisse boni uiri poterant , rem longé se seciis habuisse , quam prodiderunt (ia8).
Le Gy raidi avait déjà imputé la même chose à ces pères , et avait conclu de tous ces faits une réflexion pieuse. Il dit , 1". Que Justin Martyr assure qu'Aristole mourut pour n'avoir pu découvrir la cause du flux et du reflux de l'Euripe \ 1°. que Procope, au IV*^. livre de son histoire, l'a dit aussi ; 3°. que Grégoire de Nazianze , ayant observé qu'il en prit très-mal à Homère de n'avoir pu résoudre une quc'slion , méprise tout aussitôt la philosophie d' Aristote à l'égard des variétés de l'Euripe, qui le firent mourir; 4° que le commentateur grec de ce père rapporte que ce philosophe se précipita dans ce bras
(128) Tanaq. Fabri F.pistslar. part. I, pag. 4g, 5o.