‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 105 sur 109 · OT · texte numérisé non relu

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d'amour. | Qu’il soit permis à Balzac de faire des railleries sur l’impatience des femmes modernes, on ne s’y oppose pas; mais on demande qu’il ne

prenne point la liberté de fortifier ses

observations par les éloges de la patience d’Orithye; car cette dame n’avait nul sujet de faire valoir cette qualité. Personne, non pas même Jupiter, ne surpassait le vent Borée en chaleur de tempérament. La pauvre Europe enlevée ne l’eut pas plus tôt invoqué pour en être secourue , qu’elle rétracta ses prières; elle fit réflexion que l’un valait l’autre, et qu’elle ne gagnerait rien au change. « Voici sa plainte : Au milieu des flots, sur le dos de son amant , ainsi que Nonne /e rapporte dans le premier livre de ses Dionysiaques : O undæ, 6 littora, mutæ undæ, surdaque littora, meas audite preces, meque huic subtrahite Tauro. Tuque, Borea, pennis me subleva tuis. At verd misera, quem appellas, cujus imploras auxilium , ad quem confugis? nempé ad eum qui nympham Orithyiam rapuit, qui sic effusus est in Venerem, ut magis nemo.

Et certes, ce qu'Homère dit dans le vingtième livre de son Îliade (28) confirme bien ces dernières paroles d’Europe : Erant Erichthonio regi Dardaniæ equæ ter mille, qui circa paludes pascebantur. Eas ut vidit Boreas, ut periit,. ut malus eum abstulit amor.

E qui speciem induit, saliitque feminas, et ex eis suscepit pullos duodecim, currere sic pernices, ut summas aristas non læderent (29). » Notez que la traduction qu’on voit ici n’est point littérale. Il est pourtant vrai qu'Homère dit que Borée aima les cavales d'Érichthonius ; et que, prenant la figure de cheval, il les couvrit (c’està-dire quelques-unes), et en eut douze poulains, etc. Casaubon ne devait pas dire que ces cavales appartenaient à Dardanus (30). M. Hofman a commis la même faute. On a dit expressément et nommément, qu'Orithye fut fort contente de son ravisseur, et qu’elle ne le trouva point cruel : Crudelem et Boream rapta Orithya negavit (31). Mariée tant qu'il vous plaira à un

(28) C’est au vers 22%.

(29) Notes sur l’Aristée de Virgile , pag. 106, édition de Lyon, en 1668.

(30) Casaub. , in Athen:, pag. 254.

(31) Propert., eleg. XXVI, lib, IT.

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mari froid , elle accoucha promptement de deux jumeaux :

Dum volat, arserunt agitati forlius ignes, Nec prius aërii cursûs suppressit habenas, Quam Ciconum tenuit populos et mœnia raptor.

Illic et gelidi conjux Actæa tyranni,

Et genitrix facta est, partuque enixa gemellos (32).

{l sentait croître son feu par la vitesse de son vol : il faut donc croire qu’il ne mit pas beaucoup de temps à son trajet ; et ainsi Ovide ne lui donne pas trop de patience, lorsqu'il suppose que le mariage ne fut consommé que dans la ville où le ravisseur faisait sa demeure. Mais d’autres assurent qu'il ne tarda pas tant à contenter son

amour. Îls prétendent qu’en volant

sur la mer il découvrit une plaine couverte de fleurs, qui lui parut propre à lui servir de couche nuptiale, et qu'il s’en servit à cette fin. Lisez ce qui suit :

Hic miserè rorem infestat crudelis , et asper. At prædo, etfacilis, et rapl& conjuge mitis.

Namque per aërias Ponti dum præterit oras Woia ferens , vidit procul in convalle remoté Planttiem viridi latè florescere campo.

Admonuit locus optaiæ cum conjugée noctis.

Desilit, ac molli lacrymantem amplexus in herb& , Explicuitque sinus , munusque implevit amandise Illa gravis oculos ab humo vix anxia tollens Flebat, eam insolito conjux solatur honore.

His ego pro lacrymis florum , gratusque memorque, ANocturnos spargam rorés , ea præmia sunlo.

Debeat hoc rapiæ pontus memor Orithriæ.

Subrisit, tenerumque genis suffudit honorem LϾia viri dictis, et tanto munere conjux.

Ille novam sensit labi per pectora flammam, Optatos repetens somnos, mollique quiete Leniit accensum complexu conjugis ignem.

Scilicet et Boreas calido contrarius Austro, elc. (33).

Apollonius prétend que le ravisseur jouit d’Orithye sur le bord d’une rivière de Thrace (34), et qu’il la couvrit d’une nue (35). Ne vous imaginez pas que les poëtes aient choqué le vraisemblable, quand ils ont représenté le même Dieu fort amoureux et tout couvert de glacons :

Nunc gelidus siccé Boreas bacchatur ab Arc

(32) Ovid., Metam., Lib. WT, ps. 708.

(33) Jovianus Pontanus , in Meteoris , cap. de Pruiné et Rore, folio 113 verso.

(34) Nommée Ergine.

{35) Apollon. , Argon., Lib. I, vs. 216.

(36) Ovidius , eleg. IL, ps. 29, lib. L Tris-

tium.

T'hracius hoc Boreas scopulos immitia regna Solus habet, semperque rigens nune littora.… Aique ubi se terris glaciali fundit ab Arcto (37).

Cum gravis armalur Boreas , glacieque mi- ; naci 4 Hispidus , et Geticé concretus grandine pennas (38).

L'histoire ne nous apprend-elle point que l’amour règne dans les climats les plus glacés ? À cet égard-là, toutes les zones de la terre sont torrides, comhe, LE dE db x me je l’ai dit ailleurs (39). Pourquoi Borée n’aimerait-il pas, puisque IVeptune a bien aimé au milieu de toutes ses ondes ? Pourquoi n’aurait-il point d'amour, puisque Pluton en a bien eu jusque dans le séjour des mänes ?

ourquoi ne ressentirait-il pas les effets de cette passion, puisque Polyphéme les a pu ressentir dans sa caverne ?

Omnia vincit amor. |, + ses + + Le Ecloga X. Vire.

L'amour surmonte tout : il n’est rien qui lui résiste. Il se joue des lions comme des moineaux , et triomphe aussi bien au Pont-Euxin, que dans la France. Properce Le dit en un mot :

Hic Deus et terras, et maris alta domat.

Et Guarini, dans la première scène du premier acte de son Berger Fidèle (4o). L'auteur que je cite rapporte tout le passage du Pastor Fido : j'y renvoie mon lecteur. Ce galant, ajoute-t-il (41), en parlant de notre Borée , est de bonne trempe. Quoiqu'il brüle d'amour, il est d'intelligence avec le froid et la neige.

Scit nivibus servare fidem.

Et comme dit Virgile, Georg., Liv. T, vs. 03, . .. Boreæ penetrabile frigus adurit.

On peut donner pour une preuve de la sensibilité de Borée sur le chapitre de lamour, l’emportement qui le poussa à briser contre un rocher une maîtresse qui lui avait préféré Pan.

Citons encore le même auteur, puisqu'aussi bien le faudra-t-il critiquer

en quelque chose. Orithye fut sage,

dit-il (42), de ne témoigner point de

(37) Silius [ial., Lib. F, vs. 586.

(38) Claudian. , de Raptu Proserp., &b. 7, Ys. 70.

(39) Dans la remarque (1) de l'article Erwmi- TE , num, VI,

(40) Notes sur l’Aristée de Virgile, pag. 97.

(41) Là même, pag: 110, 14e

(42) Li méme , pag. 102.

BORÉE

régret d'avoir été enlevée ; car elle avait offaire à un étrange ravisseur , qui l'eüt bien pu froisser à quelque rocher, comme il fit la belle Pitys, au rapport de Pausanias (43). Lcoutez ce qu’en dit Achille Bocchius, dans ses Emblèmes. N rapporte tout du long les vers de ce Bocchius : vous en trouverez le sens dans ce passage d’un commentateur de Properce : Ÿ’erè amuca pinus Arcadio Deo, ut pote quem Boreæ amatori item suo, tunc quum puella adhuc esset, longè præferret, undé Thrax ille injuriæ impatiens deprehensam fortè solam spatioso camp, saxo allisit, quam infeliciter mortbundam exceptam intra gremium suum tellus in arborem cognominem commutavit, cujus frondibus postea tempora præcinctus semper spectatus est Arcadius Deus. Queæ fabula exstat apud Constantinum Geoponi cum, x\, et tangitur à [Vonno in Dionysiac.

(44). Si je voulais dire avec M. Hofman, que Borée fut amoureux du beau garcon Hyacinthe , qu'Apollon aimait aussi, j'aurais un second exemple de la jalousie furieuse de ce ravisseur d’Orithye : car chacun sait que le rival d’Apollon fut si enragé de n'avoir pas la préférence, qu'il fit mourir Hyacinthe, en lui repoussant sur la tête le palet qu’Apollon avait jeté. Mais M. Hofman s’abuse; ce fut le vent Zéphyre, et non pas le vent Borée, qui fit ce coup-là (45). Notons que cet écrivain fait une autre faute, en nommant Ærichtonius , au lieu d’Ærechteüs , le père d'Orithye.

(F) Z{ eut... entre autres enfans, #éthès et Calais, dont je donnerai l'histoire ] Ils étaient jumeaux, et les premiers nés d'Orithye, selon Ovide ; mais, selon d’autres (46), ils naquirent après Chione, Chtonie et Cléopâtre, leurs sœurs.fls furent dunombredes Argonautes, et ilsrendirent un très-grand service à leur beau-frère Phinée (47):

ils donnèrent la chasse aux Harpies, qui le tourmentaient cruellement ; car elles enlevaient tout ce qu’on portait

(43) Il n'est pas vrai que Pausanias parle de cela.

(44) Douza filius in hæc verba Propertii eleg. XVILL, Lb. Z,vs. 20, et Arcadio Pinus amata Deo. (45) Foyez Palæphatus, cap. XLVII ; Lucian. , en Dialog. Mercurii et Apollinis; Philostrat., in Hyacintho; Tzetzes, chil. I, cap. XI. (46) Scholiast. Apollon. , nm lib. TL, vs. xx, Voyez aussi Apollodore , Liv. IIT, pag. 246, (47) Il avait té marié avec Cléopätre.

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