‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 15 sur 109 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

bouche, afin qu'il parût vomir des flammes (C). Il se fortifia en divers endroits ; mais il choisit la ville de Bitter pour sa place d'armes, et pour le siège de son empire. On dit que pour éprouver le courage de ses sectateurs il demandait qu'ils se coupassent un doigt ; et que sur les remontrances qui lui furent faites, il fit cesser cette épreuve, et se servit d’une autre invention (D).

Il ravagea une infinité de lieux, et massacra une infinité de gens:

il était principalement barbare envers les chrétiens (E). L’empereur averti de ces ravages envoya des troupes à Rufus, gouverneur de la Judée, avec ordre d’étouffler promptement cette sédition (4). Rufus, pour obéir à cet ordre, exerça mille cruautés, et néanmoins il ne put venir à bout de son entreprise. 11 fallut que l’empereur retirât de l'Angleterre Julius Sévérus , le plus grand capitaine de ce temps-là, et qu’il lui remît tout le soin de cette guerre (e). Ce général vint à bout des Juifs, sans les attaquer en pleine campagne. Il prit le parti de les attaquer d’une autre maniere, tant à cause de leur grand nombre, que parce qu'il les voyait faire la guerre en désespérés. H aima donc mieux les charger séparément , leur couper les vivres , les renfermer et les res— serrer (f):et enfin, tout fut réduit au siège de Pitter, l’an 18 d'Hadrien (g). Le grand nombre

(d) Euseb., Hist. ecclesiast, , Zib. IF, cap. VT, pag. 118.

(e) Xiphil., ir Adriano.

(S) Idem, ibidem.

(g) C’est le 134 de Jésus-Christ, ou en-

viron.

frA de Juifs qui se jeterent dans cette ville futcausequ'ilsse défendirent long-temps , et que la disette les soumit à de dures extrémités (h).

Après la prise de cette ville, la guerre ne finit pas entièrement ; mais elle ne dura pas beaucoup :

Barcochebas y périt (7), et les Juifs n’ont pas manqué d’inventer des fables là-dessus (F).

La maniere dont Hadrien dis persa les restes de cette malheureuse nation fut désolante (G).

Mais il ne faut pas ajouter foi à tous les contes des rabbins sur ce sujet (H). Cette guerre coûta beaucoup de sang aux Komains (4). Si je rapporte dans les remarques plusieurs faits qui concernent cette guerre, c’est parce que l’article d’Hadrien renvoie 1ci mon lecteur, et il a fallu se servir de ce renvoi , afin que larticle de cet empereur fût moins prolixe. Les auteurs juifs supposent qu'Hadrien fut en personne à cette guerre (1), qu'il assiégea et qu'il prit la ville de Bitter, et qu'il disputa avec un rabbin sur le dogme de la résurrection des morts (K).

Le fait est curieux : on le verra dans les remarques. Eusebe suppose qu'Hadrien fit cette guerre par ses lieutenans (7). On peut au moins tenir pour très-faux qu'Hadrien ait commande en Judée, les troupes de Trajan son oncle, lors de la rébellion de Barcochebas. L’historien juif David Gans s’est fort trompé en

(h) Euseb., Hist. ecclésiast,, db. IF, cap. VT, pag. 119-

(à) Idem, ibid.

(4) Voyez la remarque (E).

(l) Eusebius, Hlist, ecclesiast, Lib. IF, cap. FT,

BARCOCHEBAS.

cela (m). Quelques-uns prétendent qu'il y a eu deux Barcochebas, l’un sous Tite, et l’autre sous Hadrien ;et que le premier, n'ayant pu soutenir l'épreuve à quoi on le it ; fut tué comme un impgstotr et un faux Messie.

Des qu'il se fut vanté d’être le Messie, on lui allégua un passage de l’Écriture qui porte , selon la glose des Juifs, que le Messie saura discerner par lodorat si un accusé est innocent où coupable (n) (L); et comme on trouva que ce prétendu Messie n'avait pas le nez assez bon pour faire ce discernement, on le mut à mort. Ce sentiment n’est pas fort suivi(o).

(er) Tandem Trajants imperator misif Adrianum-sororis suæ filium (cette parenté est fausse) ducem exercitüs contra ipsos.

David Gans, in Germine Davidis, ad ann. 3880, apud Lent. de Pseudo-Messiis, pag’. 6:

(n) Ésaie, chap. XI, vs. 3.

(o) Nodius, de Vità et Gestis Herodum, pag. 30T, soutient ce sentiment. Lent le rejette, pag. 14 de Pseudo-Messiis.

(A) Quelques-uns prétendent qu’on avait défendu aux Juifs La circoncision. | Spartien attribue à cette défense leur soulèvement : Moverunt ed tempestate et Judæi bellum quod vetabanturmutilare genitalia (x). n’est pas hors d’apparence qu’on leur défendit de circoncire leurs enfans , vu que nous lisons dans Modestin qu'ils obtinrent d’Antonin Pius la liberté de le faire : on les avait donc inquiétés sur ce chapitre, et ils avaient éte obligés de recourir à la Justice de l’empereur, Circumcidere Judæis filios suos tantüum, rescripto divi Pi permutlilur : in non ejusdem religionis qui hoc fecerit, castrantis pœna irrogatur (2). L'arrêt qu'ils obtinrent semble dire qu’ils circoncisaient dans Voccasion les enfans qui n'étaient point nés de leur secte. Cela leur fut défendu sous les peines établies contre la castration.

(1) Spart. , in Vità Adriani, cap. XIV.

(2) Modestinus, libro Regularum, apud Car saubonum in Spartiani Adrian., cap. XIF,

BARCOCHEBAS.

(B)..sstlé Talmud allèsue une autre raison de leur prise d'armes. ] On conte que les Juifs avaient de coutume de planter un cédre, quand il leur naissait un fils, et de planter un pin quand il leur naïssait une fille; et de se servir du bois de ces arbres pour faire le htnuptial lorsque leurs enfans se mariaient. On ajoute que dans un voyage que la fille de l’empereur fit en Judée, une pièce de son chariot se rompit, et que ses géns coupérent un de ces cédres , et le lui portérent ; que les Juifs ne purent souffrir cela ; qu’ils se soulevèrent, et qu'ils tuèrent ceux qui avaient abattu cet arbre.

L'empereur ayant appris que les Juifs s'étaient révoltés marcha contre eux en grande colère, et les extermina.

Ob crus carpenti vastata est Bethara.

In more fuit ut cm nasceretur infans plantaret cedrum , cum infantula , pinum ; cümque nati contraherent malrimonium ex is conficerent thalamum.

Die quédam transit filia Cæsaris , et confractum est éi crus carpenti. Cedrum istius modi exciderunt atque ad eam attulerunt. Insurrexerunt in eos Judæi atque eos ceciderunt. Relatum est Cæsari rebellare Judæos. Profectus ille in eos iracundus , excidit totum cornu Israëlis (3). Les Juifs seraient tout-à-fait inexcusables, s’ils s'étaient jetés dans la révolte pour un sujet aussi léger que celui-là. Ces pauvres gens ne savent pas même mentir à leur avantage. Quelle ignorance , que de donner une fille à l’empereur Hadrien ! Au reste les pins sont des arbres qui croissent trop lentement (4) pour être prêts à fournir un lit dès qu’une fille est prête à le partager avec un homme :et plusieurs auraient été bien à plaindre, si elles avaient été obligées d’attendre à se marier que leurs pins eussent acquis la taille requise.

(C) On dit que Bàarcochebas ernploya. la même ruse d'Eunus ; . .

c'est-a-dire, qu’il parut vomir des flarn:mes. ] C’est ce que nous apprenons de saint Jérôme. Tu videlicet flammeus,

(3) In tractatu talmudico Babrl. Gitün, folio 57, apud Joh. à Lent, de Judæorum Pseudo- Messiis, pag. 7.

(4) On en peut dire:

ne UP AMPALS pe Arbos T'arda venit seris factura nepotibus umbram.

Virgil. , Georg. , lib. IL , vs. 58.

vhrater entre

immo fulmineus , qui in loquendo fulminas. Atque ut ille Barchochebas auctor sedilionis Judaïcæ stipulam in ore succensam anhelitu ventilabat , ut Jlammas evomere videretur (5). Voilà un homme dont les paroles étaient feu et flamme, tant au propre qu’au figureé. Quant à Eunus, voici ce que Florus en a dit: $yrus quidam, nomine Eunus (magnitudo cladium facit ut meminerimus) funatico furore simulato dum Syriæ deæ comas jactat , ad libertatem et arma Sservos quasi numinum imperio concilavit; idque ut divinitüs fieri probaret , in ore abdi- 14 nuce, quam sulphure et igne stipaverat , leniter inspirans flammam inter verba fundebat (6). C’est un exemple qui apprend aux souverains combien sont à craindre dans un état ceux qui se vantent d'inspiration. Ce fripon-là, en contrefaisänt le fanatique , fit prendre les armes à plus de soixante mille hommes, et donna beaucoup de peine au peuple romain.

(D) On dit qu’il éprouvait ses sectateurs, en les obligeant a se couper un doigt... et qu’il se servit d’une autre invention. ] On conte qu’il traînait après lui deux cent mille hommes, rs s'étaient coupé un doigt pour aire preuve de courage. Les sages, n’approuvant point une telle mutilation, lui députérent des géns pour lui demander jusques à quand il mutilerait la nation juive , usque quo tute Judæos mancos efficies ? 1 répondit : Comment voulez-vous donc que jé fasse essai de leurs forces ? On lui répliqua qu'il fallait qu'il n’enrôlât que ceux qui pourraient arracher un cédre du Liban à belles mains. Il crut ce conseik, et il trouva encore deux cent mille hommes qui donnérent cetté preuve de leurs forces {7). Voilà des fables judaïques , me dira-t-on. Il ést vrai : et c’est sur ée pied-là que je les débité ; et c’est par-là qu’elles appartiennent mieux à ce Dictionnaire.

(E) Z était principalement barbare envers des chrétiens. | A la vérité il faisait un grand carnage des gentils ; mais sans exiger d'eux qu'ils renoncassent à leur religion. Il ne faisait le’

(5) Hieronym., Apologia II adversus Ruffinum.

(6) Florus, Lib. IIT , cap. XIX,.

(7) In Madrasch Rabbeta Megillot , folio 67, apud Job. à Lent, de Psendo-Messus, pag:

convertisseur qu’envers les chrétiens :

je dis le convertisseur à la dragonne, et pis encore peut-être (8) : car ïl condamnait au dernier supplice ceux qui ne voulaient pas abandonner Jésus-Christ, et le charger de malédictions. C’est sur quoi Justin Martyr a poussé des plaintes. Proximo namque bello judaïco Barchochebas defectionis Judæorum dux et princeps, solos christianos ad gravia supplicia nisi Christum abnegarent et maledictis incesserent, protrahi jussit (9). David Gans ne nie point qu’en ce temps-là ceux de sa nation n'aient fait couler des torrens de sang (10). Je crois même qu’il représente la tuerie beaucoup plus funeste qu’elle ne le fut.

1] prétend que dans la seule ville d’Alexandrie ils tuèrent plus de deux cent mille personnes, et que dans l’île de Cypre , et au voisinage, ils ne laissèrent personne de reste. Tunc Judci Biterrenses unxerunt eum (Barchocheban) eteleseruntipsuminregem super se, jugum Romanorum abjicienes. Occiderunt ex Romanis et Græcis qui in ÆAfricä inumerabiles instar arenæ maris; similiter fecerunt Ægyptis : incolæ urbis Alexandrinæ etiam ex Romanis interfecerunt ultra bis centena millia, Qui in Cyprié occiderunt omnes planè gentes vicinas , ut ne superstes quidem remaneret.

Voyez ce qui sera dit ci-dessous (r1) tonthant l’omission d’une formule dans la lettre d’Hadrien. O guerres de religion , que vos cruautés sont horribles!

(F) Les Juifs n'ont pas manqué d'inventer des fables sur la mort de Barcochebas.] Ils ont dit qu'après la prise de Bitter , la tête de Barcochebas fut portée à l’empereur Hadrien, et qu’il demanda, Qui est-ce qui l’a tué ? et qu'il ordonna au soldat qui répondit c’est moi, de lui aller chercher le corps. Le soldat y étant allé, trouva un sepent autour du cou de Barcochebas. L’empereur ayant vu

(8) Je me sers de ce peut-être, parce que plusieurs personnes prétendent que l'alternative de l'abjuration ou de la mort, eüt été un moindre mal que ce que l’on au fait faire en France par les dragons, l'an 1685.

(9) Justin, Apologia pro christianis ad Antoninum Pium.

(xo) David Gans, in Germine Davidis, ad ann, 880 millenarii quarti, apud à Lent, pag. 9.

(11) Dans la remarque (1).

BARCOCHEBAS.

ce corps, dit, Sc cet homme n'avait été tué par son propre Dieu, qui estce qui aurait jamais pu lui faire du

mal (12)?

(G) La manière dont Hadrien dispersa les restes des Juifs fut désolante.] C’est à bon droit que j’emploie le mot de restes ; car le nombre des Juifs qui périrent dans cette guerre est innombrable. L’abréviateur de Dion raconte qu’on leur rasa une cinquantaine de forteresses, et 985 bourgs très-considérables ; qu’on leur tua dans lés courses , ou dans les combats, cinq cent quatre-vingt mille hommes ; et que le nombre de ceux qui périrent par la faim, par les maladies , et par le feu, est infini : de sorte que presque toute la Judée demeura déserte (13).

Voyons maintenant ce que l’on fit à ceux qui purent survivre à une telle désolation. On en vendit un nombre incroyable de toute sorte d'âge et de sexe (*), en une foire très-célèbre appelée du Terebinthe (*?), au méme prix que les chevaux. C'est pourquoë les juifs uvaient cette foire en horreur.….. Ceux qui ne purent étre vendus à la foire de Térébinthe furent menés à Guza (**), et la exposés en vente en une autre foire qu’ Adrien ÿ avait établie, et qui s'appelle encore a présent la foire d’Adrien, dit la chronique d'Alexandrie. Ceux que l’on ne put vendre dans la Palestine Jurent transportés en Egypte (*4), où ils périrent par les naufrages , et par la famine, ou furent tués par les païens…… Quandla guerre fut finie, Adrien che à tous Les Juifs par un édit affiché publiquement (*$) , de mettre jamais le pied dans Jérusalem, sur peine de la vie(*), et on mit des gardes exprès pour les empécher d'y entrer (*7). Cette loi leur défendait

(12) Jo. à Lent, de Pseudo-Messis, pag. 14 ex Echà Rabbati.

(13) Xiphilin. , in Adriano.

(*7) Hieronym. in Jeremiam, cap. XXXI, pag. 342, b

(*?) Chronic. Alex., pag. 506.

(#3) Chron. Alex. , ibid,

(*4) Hieron. , in Zac., cap. XT, pag. 272, d.

(5) Idem, inls., cap. V1, pag. 31, d.

(*6) Euseb., Hist. eccles., Lib. IV, cap. VI,

ag. 218, et Demonstrat, Evangel., Lib. IT, cap. XXXVIIT, pag. 71, a: Justin., Apolog. IL, pag. 84, b, c. Dial. ; pag. 234, a.

(47) Justin. , pag. 84, b. Sulpic, Sever., lib. TT, pag. 349.

BARCOCHEBAS.

même d’en approcher , et de se trouver dans aucun des lieux dont elle pouvait étre vue (*:). Tertullien (*?) , et saint Jérôme (*$), vont encore plus loin , et étendent cette defense à la Judée toute entière , et les Juifs semblent en demeurer d'accord lorsqu'ils parlent du jeûne qu'ils ont institué à cause du décret, par lequel il avait défendu à leurs pères d'entrer dans le pays de la Judée (*#). L'auteur dont J’'emprunte ce passage avectoutes sescitations(r4), fait une remarque sur la foire de Térébinthe. Il observe que saint Jéréme(*5) dit en un endroit que les Juifs furent vendus au pavillon d'Abraham, oùtlsetient, dit-il iouslesansune foire très-fréquentée. Cela n'est pas difficile à accorder, car au lieu où Abraham avait demeuré dans la vallée de Mambré [près d'Hébron]|, et où il avait recu trois anges, il y avait dans le quatrième siècle un arbre de Térébinthe , que ceux du pays disaient étre la depuis le commencement du monde.

Voyez la remarque (G) de l’article d’Asramam. Retournons an malheur des Juifs. Hadrien leur fit couper les oreilles, et les transporta en Espagne, à ce que disent quelques auteurs (15).

M y à beaucoup d’apparence qu’une partie des faux cultes que cet empereur établit dans la nouvelle ville de Jérusalem , ne commenca qu'après la ruine de Bitter, et la mort de Barcochebas. Ce fut un des plus sensibles coups que cette malheureuse nation eut à soutenir. Hadrien , sachant l’horreur qu’elle avait pour les pourceaux, en fit placer un de marbre sur la porte qui menait à Bethlehem (*f). Il fit servir à la construction d’un théâtre, et à celle de divers temples , les pierres du temple de Salomon (*7).

On mit deux de ses statues, et quelques idoles , à la place où avait été ce

(#1) Euseb., Hist. eccles., pag. 118, d. Hier. in Is., Lib. IIT, pag. 227.

(#2?) Apolog. , cap. XXT, pag. 20, d.

(#3) In Judic., cap. XIIT , pag. 224, 225; cap. WT, pag. 31, d. In Daniel., cap. IX, pag. 595, d.

(#4) Scaliger. Isag., lib. I, cap. VI, pag. 45.

(14) Tillemont, Hist. des Emper., tom. II, pag. 5ox, 502, bo3.

{*5) In Zachar., cap. VIIT, pag. 262.

(15) ApudàLent, de Psendo-Messiis, pag. 17.

(*6) Hieron. , in Chron.

(*7) Euseb. Demonstrat., lib. WIIT, cap.

JIT , pag. 406.

temple (*). La statue de Jupiter fut mise au lieu de la passion de Notre- Seigneur. C’est ce que dit saint Paulin (*?); mais selon saint Jérôme (*3), la statue de Jupiter fut mise où Jésus- Christ ressuscita , et celle de Vénus où il mourut. La caverne où il naquit fut profanée par le temple et par le culte infâme d’Adonis (*4). Voyez M. de Tillemont, de qui J’emprunte ces choses (16).

(H)..... mais il ne faut pas ajouter

foi à tous les contes des rabbins sur ce

sujet.] Ils disent que la tuerie fut si grande dans Bitter, lorsque les Romains s'en furent rendus les maîtres aprés un siége de trois ans et demi, que les chevaux marchaient dans le sang jusqu’à la bouche (17). Le sang, continuent-ils, roulait avec tant de force, qu’il entraînait des pierres de la pesanteur de quatre livres , et qu'il entrait dans la mer l’espace de quatre milles. Or il y avait quatre milles de Bitler jusqu’à la mer. Hadrien avait un vignoble long de dix-huit milles, et large d'autant (c’est la distance de Tibériade jusqu’à Zipori) : il y fit une haie ou une cloison des corps de ceux qui furent tués dans Bitter; car il ne voulut pas permettre qu’on les enterrât : ils ne furent enterrés que sous le règne de son successeur. Il y avait deux rivières dans la ville de Jadaim , desquelles l’une coulait d’un côté , l’autre de l’autre {18) : les rabbins supputéèrent que l’eau ne faisait que les deux tiers GA ces rivières ; le sang faisait l’autre tiers. Les gentils n’eurent nul besoin pendant sept ans de fumer leurs vignes : elles étaient assez fertiles, ayant été abreuvees du sang des Juifs. Le sang entraîna des pierres d’un grosseur démesurée , et entra quarante milles dans la mer.

Quinimd sanguis rapicbat secum petras magniludinis quadraginta modiorum, donec ad quadraginta millia

(*1) Iter Burd., pag. 43. 2. Sulpic. Sever., lib. IT, pag. 149.

(*2) Epist. XI , pag. 134, 135.

(3) Epist. XIIT, pag. 102.

(#4) Paulin., Epist. XI, pag. 134, 135.

(16) Tillemont, Hist. des Emper., tom. II, pag. 509.

(17) Voyez le livre Echa Rabbati super Thren, XI, vs. 2, apud Noldium de Vitä et gestis Herodum, pag. 453.

(18) In Tractatu Talmudico Gifin, apud à Lent, pag. 16. S

ria usque in Oceanum flueret (19).

On trouva sur une seule pierre Jusqu’à trois cents crânes de petits enfans. Il y a dans ces expressions rabbiniques quelques traits du style que Rabelais fait servir à représenter les qualités ou les prouesses de son Gargantua et de son Pantagruel. Mais racontons encore un conte touchant le carnage de Bitter. Il y avait dans cette ville quatre cents colléges, et dans chaque collége quatre cents régens , qui avaient chacun dans sa classe quatre cents disciples. Aux premiéres attaques, les écoliers se servirent de leurs poinçons (20) pour tuer les ennemis ; mais aprés la prise de la ville, ils furent empaquetés avec leurs livres et jetés au feu. {sta pubes principio hos- Les impetum facientes graphiis suis confodiebat : chm verd hi prævalerint, urbem cepissent , involverunt puerulos illos cum libris suis, eosque igne sic cremérunt(21). Les Juifs prétendent qu'Hadrien fit périr deux fois plus de gens de leur nation que Moïse n’en retira du pays d'Egypte, et ils le tiennent pour un plus grand destructeur à leur égard , que ne le furent Nabuchodonosor et Titus (22).

Un de leurs meilleurs chronologues assure que la perte que fit leur nation au temps de Nebusaraddan, ou au temps de Titus, n’égala point celle qu'Hadrien lui fit souffrir ; car le Talmud porte qu'il périt à Bitter quatre millions de personnes, quadringentas myriadas, Néanmoins dans le Rituel des Juifs il y a une hymne pour le 9°. jour du mois Ab, auquel fut donné l’édit d'Hadrien qui leur défendait de mettre le pied dans la Judée : il y a, dis-je, une hymne où Nabuchodonosor et Hadrien sont regardés comme deux grands fléaux de la nation sans aucune inégalité. Cette hymne les nomme souvent ; mais elle ne parle qu’une fois de Vespasien et de Tite : elle fait mention de quatre cent quatre - vingts synagogues brûlées par Hadrien. Recordare, Domine, qualis fuerit Adrianus, crudelitatis consilia amplexus, con-

(19) Zn tractatu Talmudico Gifin , apud à Lent , pag. 16.

(20) [nstrument avec quoi on écrivait en ce temps-là.

{21) Tract. Gifin, apud à Lent, pag. 13.

(22) Voyez Jo. à Lent, pag. 14.

BARCOCHEBAS.

suluit idola se pervertentia. Et sustulit combussitque quadringentas et octoginta synagogas (23).

(1) Les auteurs juifs supposent qu Hadrien fut en personne à cette guerre.] Eusèbe dit expressément que cet empereur envoya des troupes au gouverneur de Judée, afin de châtier la révolte de Barcochebas, et ne dit point que ce prince partit ensuite luimême. L’abréviateur de Dion ne parle que des généraux qui furent envoyés en Judée par Hadrien (24). Il remarque que pendant que cet empereur séjourna dans lPEgypte et dans la Syrie, les Juifs mécontens de la construction d’Ælia Capitolina n’osèrent branler , mais qu’ils prirent les armes ouvertement dés qu'ils le surent éloigné. Il ajoute qu'Hadrien envoya contre eux les meilleurs de ses généraux, et nommément Julius Sévérus. C'était là le lieu de dire s’il fut en personne au châtiment des rebelles : cependant cet écrivain ne le dit pas ; d’où il semble que l’on peut conclure qu’Hadrien n’alla point alors en Juitée. Pour ne rien dissimuler, il faut dire que Dion fait une remarque qui insinue qu'Hadrien assista à cette guerre. Il dit que les Romains y perdirent tant de gens, que cet empereur n’employa point en écrivant au sénat le préambule ordinaire : $i vos liberique vestri valetis, benè est , ego quidem et exercitus valemus. Un prince , qui se sert de ce début , doit être à l’armée, ce semble; et s’il n’y est pas , 1l ne doit point se servir de ce compliment, ni en temps de prospérité, ni en temps d’adversité. Il ne semble donc pas que Dion eût été homme à faire cette remarque, s’il eût cru qu'Hadrien était près de Rome , ou fort éloigné de l’armée , lorsqu'il écrivit au sénat. Je réponds que ce n’est point une grande difficulté : car, en premier lieu, on peut dire que l’absence d'Hadrien fut cause qu’il n’employa point cette formule : d’où il s’ensuivrait que Dion n’a pas connu toutes les causes de cette omission, en croyant qu’elle ne venait que de la perte qu’on avait faite. On péut dire, en second lieu , qu’un empereur éloigné de son armée pourrait fort bien se servir

(23) Apud eumdem à Lent, pag. 18, 19, (24) Xiphilin., in Adriano. à

BARDE

de cette formule , dans une lettre où il ferait savoir au sénat les bonnes nouvelles que ses généraux lui auraient écrites. Enfin on pourrait soutenir à Dion, que la victoire rempertée sur les Juifs fut si complète, et qu’elle coupa tellement les sources d’un nouveau soulèvement, qu’encore que l’armée romaine eût essuyé de grandes pertes, il y avait Keu d'écrire au sénat selon le style qu’on employait dans les nouvelles de prospérité. Il se pourrait donc faire que cet écrivain aurait fait une fausse observation.

(K)....… et qu'il disputa avec un rabbin sur le dogme de la résurrection des morts.] La principale difficulté d'Hadrien, à ce que porte cette fable, était de dire que les parties d’un cadavre se dissipaienten mille lieux. On lui répondit qu’il y avait dans notre corps un petit os , qui était incorruptible ; et que ce serait dans ce petit os , que Dieu referait notre corps. Les Juifs prétendent qu’une rosée céleste amollira cet os, et qu’elle le fera croitre, comme un peu de levain fait lever toute la pâte. Ossiculum illud dicunt rore quodam coœlesti moiliendum et extendendum ad instar fermenti quod in totam se massam diffundit, vel quemadmodüm granum aliquod tritici in aristam se exporrigit (25). Hadrien ne voulait rien croire touchant l’incorruptibilité de cet os : mais le rabbin avec qui il disputa lui en fit faire l'épreuve : cet os résista à tout : au feu , à l’eau, au marteau , etc. Voici tout un grand passage de Manassé Ben- Israël. Æjunt in spin dorsi aliquod ossiculum esse, quod nunquäm pereat; ex ipso ossiculo solo post interitum et annihilationem omnium aliarum partium , dicunt hominem instauratum , restitulumque iri , in resurrectione mortuorum : juxta illud , quod in Beresit Baba Paras, 28 legitur ; Adrianus (cujus ossa comminuantur) quæsivit ex R. Jeosuah filio Hanind, undè Deus benedictus germinare faciet hominem in futuro sœculo ? Respondit ille , ex... luz, seu ossiculo spinæ.

Rursüus alter, undè nésti hoc? Da mihi illud , inquit ille , ossiculum , et te docebo : contudit illud in mold, sed non tusum est ; conjecit in ignem ,

etnon conftagravit ; sonjecil in aquam

(25) Hoornbeek conträ Judæos, lib. VIIT, cap. F', pag. 556.

I 19 et non attrilum est ; imposuit incudi malleoque cecidit, sed ne hilum comminulum est. [mperaior Romanus :

sive quod rideret resurrectionem mortuorum, sive quod audiverat aliquod incorruptibile ossiculum esse in corpore humano , cupiditate ejus sciendi ; vel quia, uli verisimilius est, hæsitabat ob difficultates eas, quas jam recensuimus , quæsivit ex À. Jeosuah Jilio Hanind, undè, vel quomodo restituerentur mortui, quorum membra tam longè latèque dispersa essent ac dissipata? Respondit illi R. Jeosuah , ex ossiculo spinæ dorsi, appellato luz, quod incorruptibile est. Qui cum non posset facilè adhibere fidem , experimento ei ostendit ita esse. Hæc opinio, si quid antiquis credimus , non improbabilis est. Istud enim ossiculum tale est, ut nequeat interire, quamvis hodiè nullus sit qui illud noverit. Sunt qui arbitrentur, Davidem hujus ossiculi mentionem facere , cum ait , custodiens ossa ejus, unum ex is non consumptum est. Psalm. xxx1v, 21 (26).

Cesréveurs auraient dà dire quece petit os est le véritable siége de l’âme.

(L) Le Messie saura discerner par l'odorat si un accusé est innocent ou coupable.] Conférez avec ceci ce qui sera rapporté dans la remarque (C) de Particle Démocrire.

(26) Manassé-Ben-Israël, de Resurrectione , lib. IT, cap. XF.

BARDE (JEAN DE LA) conseiller d'état, marquis de Marollessur-Seine , a été ambassadeur de France en Suisse , sous le regne de Louis XIV. Il avait été premier commis de M. de Chavigni, secrétaire d'état (a). Il se trouva aux conférences de Munster, comme ministre du second ordre, et l’on tàcha de le faire traiter d’excellence ; mais on n’y réussit pas (A). Il avait déjà été nommé pour l’ambassade de Suisse. Il servit fidelement et habilement la France pendant tout le cours de cette ambassade,

(a) Voyez Wicquefort, de l'Ambassadeur, tom. 1, pag. 950.

Ila fait en latin l’Hrsiotre de France, depuis la mort de Louis XIIT, jusques en l’année 1052. Cet ouvrage fut longtemps attendu comme un chefd'œuvre (B):1l fut imprimé enfin l'an 1671 (b), et bien reçu du public. Le style en est bon :

les choses y sont narrées sans flatterie, et avec beaucoup de connaissance des intrigues du cabinet. L'auteur a latinisé son nom par celui de ZLabardæus.

On se trouverait dépaysé aux noms latins qu'il donne aux gens, s’il n’avait eu soin de mettre en marge les noms français.

Il avait fait une traduction française de cette Histoire qui, au sentiment des connaisseurs , était beaucoup inférieure à l’original latin (c). « Gomme il était » tres-savant dans les matieres » de théologie, 1l s’est encore » vu de lui un livre de contro- » verse en latin, contre l’opinion » des protestans touchant l’Eu- » Charistie (d) (C). » Les gazettes de Hollande nous ont appris qu'il mourut en 1692, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. On verra ci-dessous ce que je veux ajouter à la remarque(C)de cet article (D).

LCA

(b) C'est un in-4°. de780 pages.

(c) Mémoire manuscrit. communiqué par M. Lancelot, l’un des sous- bibliothécaires de da Bibliothéque Mazarine à Paris.

(d) L'abbé de Marolles, Dénombrement des auteurs.

(A) On tâcha de le faire traiter d'excellence aux conférences de Munster; mais on n'y réussit pas.] M. de Wicquefort le raconte , et dit que les plénipotentiaires de France firent leurs premières tentatives auprès du nonce, qui répondit qu'il n’en ferait rien (1). On voulait qu'il

(x) Wicquefort, de l'Ambassadeur, tom. I,

BARDE

donnât ce titre au sieur de la Barde, et qu’il lui rendit Ja premiére visite.

Les raisons de son refus furent qu’ii ne voulait pas faire un exemple qui ne serait suivi de personne, ni rendre inutile M. de la Barde, qui rendait de très-bons services à l'assemblée. I l'aurait rendu inutile parce que , s’il lui eût fait les honneurs qu’on demandait, il l’aurait mis dans une espèce de nécessité de les demander à tous les autres ambassadeurs, et de ne plus paraître en cas qu'ils lui fussent refusés, comme il serait arrivé infaïlliblement. L’ambassadeur de Venise imita le nonce ; et ainsi {a Barde fut obligé de se contenter des honneurs qu’on lui voulait bien faire. Il fit prier les ministres qui élaient de la part de l’empereur à Osnabruck , de le distinguer d'avec les autres ministres du second ordre , et puisqu'ils ne le pouvaient pastraiter d'ambassadeur, qu’ils ne le traïtassent pas aussi de résident, et pourvu qu’on le traitêt en tierce personne , à la mode d'Italie, il ne prétendait pas la place d'honneur aux visites ou aux conférences. Dans le fond, ses lettres de eréance pour les cantons suisses ne le pouvaient pas Jaire considérer à Munster, nia Osnabruck. M. de la Barde s’est plaint d’un écrivain italien, qui n'avait pas parlé de ces choses comme il fallait , et il prétend l’en convaincre en racontant que les plénipotentiaires de France le traitèrent toujours comme ambassadeur, et qu’ils n’eussent pas pu s’en dispenser, vu que les patentes du roi, et toutes les lettres de la cour Jui donnaient ce caractère. Avauxius ac Servianus hunc haut secus ac seipsos invicem habuére, neque aliter poterant, cum regio diplomate atque omnibus regis atque Mazarini ad se atque ad alios litteris legatus esset appellatus. Id eo accuralius mihi dicendum fuit, qudd homo quidam ltalicus ed de re secüs scripsit ex alien lubidine, atque invidid in Labardœum : nam id ulli ipsi tribuere nolim, qui in hujuscemodirebus Eliam supra verum aliis favit, hos cum residentes, aut ad minores principes absque ulla titulo missi essent, legatos nihilo seciùs appellando (2).

(B) Son Histoire de France fut long-

(2) Labardæus , Hist: de Rebus gallicis, Lib. IV, pag. 89, ad ann. 1646.

Page 1